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Full text of "Revue africaine"

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REVUE  AFRICAINE 

JOURNAL  DES  TRAVAUX 

DE  LA 

SOCIÉTÉ  HISTORIQUE  ALGÉRIENNE 

PAR  LES  MEMBRES  DE  LA  SOCIÉTÉ 

ET  SOCS  EA  DIRECTION  DV  PRESIDENT 


PUBLICATION   HONOREE  DE   SOUSCRIPTIONS  DU  MINISTRE 
DE  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE, 
DU    GOUVERNEMENT  GENERAL    DE    L'ALGERIE 
ET  DU   CONSEIL  GÉNÉRAL  DU  DÉPARTEMENT  D'ALGER. 


«  La  Société  historique  algérienne  entend  le  mot 
•  histoire  dans  son  acception  la  plus  large,  y  com- 
»  prenant,  avec  l'étude  des  personnes,  des  faits  et 
d  des  monuments,  celle  du  sol  même  auquel  ils  se 
»  rapportent.  Elle  s'occupe  donc  de  l'histoire  pro- 
»  prement  dite,  de  la  géographie,  des  langues,  des 
»  arts  et  des  sciences  de  toute  l'Afrique  septentrio- 
s  nale.  »  (  Extrait  des  Statuts  ) 


SIXIEME  ANNEE. 

Numéro  31  —  JANVIER  4862 


ALGER 

CHEZ  BASTIDE,  LIBRAIRE-ÉDITEUR,  PLACE  DU  GOUVERNEMENT 


COIWSTAMTINE  .  PARIS 

ALESSI  bt  ARNOLET,  Libraires  CHALLAMEL  aîné,  Editeur 

Rue  du  Palais  i  30,  Rue  des  Boulangers 


SOMMAIRE  DU  NUMÉRO  31.  ~  JANVIER   1862 


ARTICLES  DE  FONDS.  Pages. 

L'Isthme  de  Suez,  poème,  par  M.  Ausone  de  Chancel.  .  1 

Les  inscriptions  arabes  de  Tlemcen  (16e  articla),  par 
M.  Charles  Brosselard 11 

De  Boghar  à  Tlemcen,  en  suivant  la  ligne  des  postes, 
par  M.  Vayssettes 22 

La  musique  arabe,  ses  l'apports  avec  lu  musique  grec- 
que et  le  chant  grégorien,  par  M.  Daniel  Salvador.  .        32 

Notice  sur  Bou  Sada,  par  M.  le  baron  Henri  ^capi- 
taine         46 

Envoi  d'antiquités  de  la  Kabilie  au  Musée  central,  par 
M.  Berbxugger     62 

CHRONIQUE  : 

(Partie  officielle) 

Séance  générale  annuelle  de  la  Société  historique  algé- 
rienne. —  Rapports  du  Président  et  du  Trésorier  sur 
la  situation  morale  et  matérielle  de  la  Société.  —  No- 
mination des  membres  du  bureau  pour  1862 68 

(Partie  non  officielle) 

Correspondance  de  Ténès,  El-Hadjeb,  Alger,  Djelfa,  Au- 
male,  Fort -Napoléon,  Constamine,  Lra-el-Mizan, 
Tigzirt,  Biskra,  Carthage,  Djouggar 71  à  7S 

Annuaire  de  la  Société  archéologique  de  Constanline. .        78 

Envoi  d'antiquités  de  la  Kabilie,  par  M.  le  général 
Yuscf.  .    80 


AVIS. 

Les  personnes  qui  reçoivent  la  Revue  Africaine,  soit 
comme  membres  honoraires  ou  correspondants  de  la 
Société  historique  algérienne,  soit  comme  abonnés,  et  qui 
n'ont  pas  encore  payé  leur  souscription  sont  priées  de 
vouloir  bien  en  adresser  le  montant  (franco),  en  un 
mandat  sur  la  poste,  à  M.  Bastide,  libraire-éditeur  à  Al- 
ger, place  du  Gouvernement. 

Les  prix  d'abonnement  sont  indiqués  au  recto  du 
2e  feuillel  de  la  couverture  du  journal. 

/.I. i.l  l;  .         IMPRIMERIE  BASTIDI  , 


REVUE  AFRICAINE 


JOURNAL  DES  TRAVAUX 


SOCIÉTÉ  HISTORIQUE  ALGÉRIENNE 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/revueafricaine1862soci 


REVUE  AFRICAINE 


JOURNAL  DES  TRAVAUX 


SOCIETE  HISTORIQUE  ALGERIENNE 

PAR  LES  MEMBRES  DE  LA  SOCIÉTÉ 

ET  SOUS  IiA  DIBKCIIOK  OI  PRÉSIDENT 


PUBLICATION   HONOREE   DE    SOUSCRIPTIONS  DU   MINISTRE 
DE   L'INSTRUCTION  PUBLIQUE, 
DO    GOUVERNEMENT  GÉNÉRAL    DE   L'ALGÉRIE 
ET   DU   CONSEIL   GÉNÉRAL   DU   DÉPARTEMENT  D'ALGER. 


«  La  Société  historique  algérienne  entend  le  mot 
»  histoire  dans  son  acception  la  plus  large,  y  com- 
»  prenant,  avec  l'étude  des  personnes,  des  faits  et 
»  des  monuments,  celle  du  sol  même  auquel  ils  se 
»  rapportent.  Elle  s'occupe  donc  de  l'histoire  pro- 
»  prement  dite,  de  la  géographie,  des  langues,  des 
»  arts  et  dos  sciences  de  toute  l'Afrique  septentrio- 
»  nale.  »  (  Extrait  des  Statuts  ) 


V09II:  SIXIEME.  —  ANNEE  1§68. 


ALGER 

CHEZ   BASTIDE,  LIBRAIRE-ÉDITEUR,  PLACE  DU   GOUVERNEMENT 


COMSTAHTIKE                             j 

PARIS 

ALESSI  et  ARNOLET,  Libraires 

CHALLAMEL  aîné,  Editeur 

Rue  du  Palais                      1 

30,  Rue  des  Boulangers 

.  ,.    .,        1 862. 

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COMPOSITION 
DU  BUREAU  DE  LÀ  SOCIÉTÉ  HISTORIQUE  ALGÉRIENNE. 

D'APRÈS    LES    ÉLECTIONS  FAITES 

AU  MOIS  DE  JANVIER  1863. 


M.  Berbrugger,  (0.  *),  Conservateur  de  la  Bibliothèque  et  du 
Musée  d'Alger,  Président,  Elu  pour  la  7e  fois. 

M.    Bbesmer,    ($),  Professeur   à   la  chaire   d'Arabe  d'Alger, 
1er  vice-Président,  Réélu. 

M.  Ch.   Brosselard,    (<&),   Secrétaire-Général  de  la  Préfecture 
du  déparlement  d'Alger,   2e  vice-Président. 

M.  Mac  Carthy,  Ingénieur   civil,  Secrétaire. 

M.    de   Rougemont,    (  *  ),    Ingénieur    des    Ponts-et-Chaussées, 
Secrétaire-adjoint. 

M.  Lodoyer,  Propriétaire,   Trésorier- archiviste. 


6e  Année.  V  31.  Janvier  1862. 


Hftme  africaine 


L^THIiË  DE  SUEZ. 


A  M.    Ferdinand    de   Lesseps, 


Gesta  dei  per  Francos. 


I 


Entre  les  nations,  grande,  prédestinée, 
Tu  portes  fièrement  ton  nom  de  fille  ainée, 
France  de  Tolbiac,  et  ton  destin  est  beau  ! 
Le  Seigneur  t'a  donné  le  glaive  et  le  flambeau  : 
Le  glaive  pour  frayer  une  route  aux  idées 
Qui  dans  ton  sein  puissant  ont  été  fécondées; 
Le  flambeau,  pour  porter,  divine  mission, 
Tes  célestes  clartés  à  toute  nation. 
Depuis  quinze  cents  ans,  tu  dis  à  ton  pilote  : 
Laisse  au  souffle  de  Dieu,  laisse  courir  ma  flotte  ! 
Et  toujours  elle  prend  le  merveilleux  chemin 
Qui  mène  chez  un  peuple  à  qui  Dieu  tend  la  main. 
C'est  au  souffle  de  Dieu  que  tu  la  fis  descendre 
Sous  la  blanche  cité  que  bâtit  Alexandre  ; 
Et  comme  la  Péri  des  contes  musulmans 
Qu'Aroun,  sous  un  baiser,  réveille  après  mille  ans, 
Sur  la  couche  où  les  djinns  la  mirent  au  suaire, 
Revue  afr.,  6°  année,  n°  31. 


—  2  — 

L'Egypte,  quand  tes  pieds  touchèrent  l'ossuaire 
Où  le  jaloux  Omar  jadis  l'ensevelit, 
Admit  Napoléon  à  féconder  son  lit. 

Mystérieux  hymen  où  l'Isis  rajeunie 
S'est  au  monde  moderne  à  tout  jamais  unie. 
Car,  ô  France!  ta  main  elle-même  a  passé 
L'anneau  de  son  veuvage  au  nouveau  fiancé, 
Et,  Dieu,  ce  que  tu  fais   se  sacre  impérissable  : 
Que  le  fauve  Typhon  se  torde  sur  le  sable. 
Ou  qu'il  fouette  sa  lèvre  au  vieux  sphinx  indiscret 
Dont  tes  enchantements  ont  surpris  le  secret, 
Que  l'esprit  du  vertige  et  l'ange  des  ténèbres 
Suscitent  contre  toi  leurs  légions  funèbres  ; 
Qu'importe  !  le  Seigneur,  ô  France,  est  avec  toi  ; 
Poursuis  l'étoile  au  front  et  marche  dans  ta  foi. 


Il 


C'était  au  premier  chant  de  la  grande  épopée 
Que  traçait  au  désert  ta  flamboyante  épée  ; 
Dans  l'azur  étoile  perçait  le  Panthéon 
Qui,  bâti  par  Chéops,  attend  Napoléon, 
Et  d'où  quatre  mille  ans  contemplaient  notre  armée, 
Saluant  sa  vicloire  à  l'heure  accoutumée; 
Au  lointain  horizon,  de  sourds  mugissements. 
Heurtés  de  cris  aigus  et  de  hennissements, 
Vibraient  et  s'éteignaient  par  égaux  intervalles... 
Hâtez  de  l'éperon  vos  sanglantes  cavales, 
Mamelouks  de  Mourad  !  — Comme  un  vol  de  démons. 
En  tourbillons  roulez  par  la  plaine  et  les  monts  ! 
A  vous  l'espace  vide  et  la  source  précaire, 
A  nous  votre  vieux  Nil,  à  nous  votre  vieux  Caire  (1)  ! 

Honte  !   des  Icoglans  tes  maîtres,  ô  Memphis  ! 
Et,  pour  eux,  à  ton  sein,  Ismaïl  et  ses  fils 
Goutte  à  goutte  épuisant  de  leurs  lèvres  immondes 
Ton  lait  pur,  qui  jadis  vivifia  trois  mondes. 

Mais  le  jour  est  venu  de  ta  rédemption  ; 
Sur  eux  trois  fois  malheur  et  malédiction  (2)  ! 


—  3  — 

Or,  cette  voix  de  Dieu,  dans  la  nuit  étoilée, 
France,  par  ton  héros  c'est  toi  qui  l'as  parlée  ; 
Et  l'on  dit  qu'à  cette  heure  un  nuage,  en  passant, 
Faisant  ombre  à  la  lune,  en  voila  le  croissant. 

Il  reprit  :  Sainte  Isis  !  noble  prostituée, 
Qu'en  rêve  si  souvent  j'ai  reconstituée 
Dans  toute  la  splendeur  de  ta  virginité, 
Ton  lotos  à  la  main,  ton  sphinx  à  ton  côté, 
Imposant  au  désert  d'un  jeu  de  ta  paupière, 
Guidant  ton  Nil  aux  plis  de  ta  robe  de  pierre, 
Inclinant  sous  ton  doigt,  de  Canope  à  Philœ, 
Cent  générations  devant  ton  Dieu  voilé, 
Devant  ton  Dieu  sans  nom,  muet  sous  le  mystère 
De  la  triple  muraille  et  du  pylône  austère 
Dont  les  vastes  parois  de  marbre  et  de  granit, 
Écrites  au  ciseau  de  la  dalle  au  zénith, 
Et  sur  l'immensité  de  leur  longue  avenue, 
Déroulaient  les  feuillets  de  ta  bible  inconnue  (3). 

Peut-être! —car,  ici,  dans  le  passé  sans  fond, 
Le  doute  avec  la  foi  s'abime  et  se  confond,  — 
Peut-être  est-ce  où  je  suis  qu'au  bord  du  fleuve  assise, 
Tu  tendis  tes  bras  nus  au  berceau  de  Moïse, 
De  l'enfant  avec  qui,  srr  un  lit  de  roseaux, 
L'Esprit  de  l'Éternel  se  mouvait  sur  les  eaux  (4)  , 
Qu'au  souffle  du  désert  opposant  tes  antennes, 
Tu  fis  signe  àCécrops  d'aller  fonder  Athènes, 
Et  qu'aux  vents  de  la  mer  remontant  le  courant, 
Tu  jetas  sur  Saba  Sésostris  conquérant. 

Sésostris  !  le  héros  de  ta  légende  étrange, 
Qui,  parti  des  deux  Nils,  par  l'Euphrate  et  le  Gange, 
Le  Phase  et  le  Danube,  à  Pharos  étonné, 
Reparut  sur  un  char  par  douze  rois  traîné. 

Quel  destin,  celui-là!  —  faire  mouvoir  le  monde! 
Par  la  guerre  qui  dompte  et  par  la  paix  qui  fonde. 
Le  premier  après  Dieu  !  —  quel  destin  !  et  comment 
En  es-tu,  pauvre  Egypte,  à  cet  abaissement, 


—  4  - 

Que  la  France,  ta  sœur,  qui  te  vient  secourante, 
Te  troave  mutilée,  asservie,  expirante 
Sur  ce  linceul  de  sable  où  tu  gis  en  lambeaux, 
Et  d'où,  seuls  et  debout,  surgissent  trois  tombeau?  ! 

Des  grands  envahisseurs  qui  foulèrent  ta  cendre 
Qui  serai-je  ?  Cambyse,  ou  serai-je  Alexandre  ? 
Je  n'insulterai  point  à  tes  sphinx  accroupis, 
Je  n'attenterai  point  même  à  ton  bœuf  Apis  (5), 
Je  n'irai  point,  soldant  un  impudent  miracle, 
Me  faire  proclamer  fils  d'Ammon  par  l'oracle  : 
Et,  comme  un  bourreau  lur^,  je  ne  riverai  poii.t 
Le  carcan  à  ta  gorge  et  la  chaîne  à  ton  poing, 
Non  !  Je  veux  que  ce  jour  de  justes  représailles 
Te  fasse  libre,  —  et  soit  ton  jour  de  fiançailles: 
Cléopâtre,  César,  vainqueur  et  souriant, 
Te  salue  aujourd'hui  reine  de  l'Orient! 

A  toi,  comme  autrefois,  l'or,  la  pourpre  et  la  myrrhe 
De  Gadès  et  d'Ormuz,  d'Ophir  et  de  Palmyre  : 
Dans  son  nid  de  Cinname,  à  loi  l'oiseau  Phœnix, 
Dont  chaque  œuf,  au  soleil,  prend  pour  germe  un  onix  (6) , 
Comme  autrefois  encor,  par  l'art  et  la  pensée, 
Que  ta  fière  beauté  soit  enfin  rehaussée  ! 
Assise  comme  au  seuil  des  quatre  continents, 
Sur  eux  les  bras  tendus  et  les  yeux  rayonnants, 
Tu  fus  non-seulement  entre  toutes  choisie 
Pour  appeler  à  toi  1  Occident  et  l'Asie, 
Sur  le  globe  tu  fus  placée  à  mi-chemin 
Pour  donner  rendez-vous  à  tout  le  genre  humain. 

Quelque  main  viendra  bien,  un  jour,  et  quel  spectacle  ! 
Qui  de  Péluse  à  Suez  dégravera  l'obstacle, 
Et  réalisera  ce  mirage  aux  déserts 
De  vaisseaux  sur  le  sable  et  de  mâts  dans  les  airs. 

Je  veux,  la  France  aidant,  oui,  je  veux...  mais  que  dis-je? 
Mesera-t-il  donné  d'opérer  ce  prodige 
Qui,  réimprovisant  le  fleuve  de  Nécho, 
A  l'espace  rendra  le  tumulte  et  l'écho  (7; , 


Prédestiné  de  Dieu,  serai-je  le  pilote 
Qui  sur  ce  nouveau  Nil  fera  mouvoir  sa  flotte! 
Fous  rêves,  aujourd'hui,  faits  demain  triomphant?, 
Dont  je  lègue  l'idée,  ô  France,  à  tes  enfants  (8). 


III 


Dans  le  champ  du  progrès  par  le  soldat  prophète 
L'idée  était  semée  et  la  gerbeen  est  faite  ; 
Deux  hommes  ont,  eux  seuls,  suffi  pour  la  scier  ; 
Ferdinand  de  Lesseps,  cœur  d'or  et  front  d'acier; 
Pacha  Saïd,  à  qui  la  juste  renommée 
A  décerné  déjà  le  nom  de  Ptolémée, 
Car,  destin  singulier,  nés  des  mêmes  aïeux, 
Du  même  sceau  marqués,  élus  prodigieux, 
L'un,  pour  égide,  avait  la  gloire  d'Alexandre, 
L'auire  a  Napoléon,  qui  renaît  de  ses  cendres  (9). 

Insensé  Pharaon,  au  monde  stupéfait 
Celui-  là  n'a  point  dit  :  «  Ce  fleuve,  je  l'ai  fait, 
Et  ce  fleuve  est  à  moi  !  j'y  règne  sans  nul  autre  »  (10)  ! 
A  tous  il  a  crié  :  Ce  fleuve  c'est  le  vôtre  ! 
Car  c'est  le  doigt  de  Dieu  sur  le  sable  abaissé 
Qui,  dès  les  premiers  jours  et  pour  tous,  l'a  tracé, 
Mystérieuse  ébauche  offerte  à  tout  génie, 
Qui  saura  la  comprendre  et  qui  l'aura  finie  (11). 

C'est  à  la  voix  de  Dieu  qu'ici  le  genre  humain 
De  son  premier  berceau  reprendra  le  chemin, 
Sacré  pèlerinage  ouvert  à  la  pensée, 
Sur  un  seul  point  du  globe  aujourd'hui  condensée, 
Et  qui,  diffuse  enfin  dans  un  élan  nouveau, 
Comme  l'eau  des  deux  mers,  n'aura  plus  qu'un  niveau. 

C'est  au  souffle  de  Dieu  que  deux  fois,  chaque  année. 
La  vague  d'Orient  y  bondit  alternée  (12), 
Et  qu'elle  y  vient  gémir,  harmonieux  appel, 
Ses  mystiques  amours  au  flot  de  l'archipel  : 
Hymne  religieux,  Cantique  des  ^antiques, 
Dont  la  France  a  compris  les  notes  prophétiques, 
Et  que  tout  l'univers,  en  un  jour  solennel, 
Chantera  d'une  voix  en  banquet  fraternel, 


-  6  — 

Tandis  qu'unis  enfin,  et  le  flot  et  la  lame 
Chanteront  au  Seigneur  leur  saint  épithalame. 

Honneur  à  toi,  Lesseps,  toi  qui  leur  as  ouverl 
La  couche  nuptiale  où  dormait  le  désert  l 
Honneur  à  toi,  Saïd,  qui  l'auras  préparée  ! 
A  vous  tous  qui  l'avez  de  vos  joyaux  parée, 
Honneur  dans  le  présent  et  la  postérité  ! 
Car  ce  jour  attendu  que  vous  avez  fêté 
Est  plus  grand  devant  Bieu  pour  l'ère  qu'il  nous  fonde 
Qu'aucun  autre  de  ceux  qui  font  l'orgueil  du  monde  : 

C'est  le  septième  jour  de  la  création. 

Qui  donc  lui  jettera  la  malédiction  ? 
Insensés!  que  sur  eux  retombe Tanathème! 
Volontaires  exclus  du  fraternel  baptême 
Auquel  l'humanité  tend  aujourd'hui  le  front; 
Qu'il  retombe  sur  eux  et  les  scelle  d'affront  ! 

Mais  non  !  non,  que  l'Esprit  éclaire  leur  demeure, 
Qu'ils  soient  les  bienvenus  même  à  la  dernière  heure, 
Que  place  leur  soit  faite  à  l'ombre  du  pavois 
De  la  première  nef  qui.  la  première  fois, 
Par  le  détroit  Lesseps  ira  tenter  les  ondes, 
Arche  de  l'alliance  entre  les  quatre  mondes. 


IV 


La  voilà  !  la  voilà  qui  s  élance  du  port  ; 
Par  tout  un  peuple  à  terre  et  1  équipage  à  bord 
D'un  immense  vivat  à  la  fois  acclamée. 
Double  écbo  qui,  suivant  sa  voile  et  sa  fumée, 
De  Marseille  à  Péluse,  aux  échos  riverains, 
Comme  un  chœur  triomphal  guide  ses  pèlerin». 
Ainsi,  quand  l'eau  du  Nil  s'était  jadis  accrue, 
La  foule  palpitante  aux  deux  bords  accourue 
Sur  le  fleuve  inclinée  acclamait  de  ses  cris 
La  nef  aux  mâts  dorés  qui  portait  Osiris  (13). 

Fête  encore  à  la  nef  du  Dieu  des  bons  auspices  I 
Flots,  soyez- lui  cléments1-  vents,  soyez-lui  propices' 


—  7  — 


V 


Allah  !  c'est  l'oiseau  Rok  !  là-bas,  frères,  voyez  ! 
Ont  crié  dans  Gessen  les  pasteurs  effrayés  : 
Voici  déjà  le  vent  qu'il  fait  avec  ses  ailes, 
Le  vent  qui  sèche  l'herbe  et  tarit  les  chamelles  : 
Femmes,  pliez  la  tente;  enfants,  à  vos  troupeaux, 
Et  que  Dieu  nous  conduise  au  palmier  du  repos! 

Allah!  c'est  le  dragon  !  en  mains  la  javeline  ! 

Ont  crié  les  guerriers  groupés  sur  la  colline  : 

C'est  le  dragon  d'Êblis  trois  fois  maudit  de  Dieu  ; 

Le  dragon  qui  respire  et  qui  souffle  le  feu, 

En  secouant  aux  vents  sa  crinière  de  flammes... 

Élargissons  nos  cœurs  et  tenons  bien  nos  âmes  (14)  ! 

Allah  !  c'est  al  Borak!  Allah,  protége-nous  ! 
A  crié  le  derviche  en  tombant  à  genoux. 

Allah  !  c'est  Azraël  !  a  dit  la  caravane 

En  cercle  étroit  pressée  au  puits  de  la  savane. 

C'est  l'ange  delà  mort  au  glaive  flamboyant, 

Qui,  dans  le  champ  de  Dieu,  moissonne  le  croyant... 

Nos  yeux  ne  verront  pas  la  ville  du  Prophète..; 

Dieu  seul  est  grand  !  Seigneur,  ta  volonté  soit  faite. 

0  pasteurs  !  paix  sur  vous  et  paix  sur  vos  troupeaux  ; 
Guerriers,  laissez  dormir  vos  lances  au  repos  ! 
Ne  meurtris  point  ton  front,  derviche,  sur  les  dalles  t 
Pèlerins,  à  vos  pieds  renouez  vos  sandales  \  - 
Ce  n'est  ni  l'oiseau  Rok,  ni  le  dragon  d'Êblis, 
Ni  l'ange  qui  viendra,  dans  les  temps  accomplis, 
Faucher  la  paille  humaine  avec  son  cimetère. 
Ni  Borak,  dont  le  pied  la  foulera  sur  l'aire  , 
C'est  le  Léviathan,...  mais  docile  et  dompté  ■ 
Sur  ce  fleuve  nouveau  que  la  France  a  jeté 
De  la  mer  de  lumière  à  la  mer  ténébreuse  (15), 
Bracelet  détaché  de  sa  main  généreuse  ; 
C'est  Dieu  qui  vient  à  vous,  —  que  son  nom  soit  béni 
Achever  le  désert  qu'il  n'avait  pas  fini. 
Il  vient  dire  aux  palmiers  :  Surgissez  dans  la  plaine'. 


—  8  — 

A  la  source  .  Jaillis  et  c«ule  toujours  pleine  ï 

Au  sable  de  Naïm  :  Germe  et  flotte  en  épis  ! 

A  l'herbe  de  Gessen  :  Déroule  tes  tapis  ! 

Au  Nil  :  Laisse  échapper  par  l'une  de  tes  digues 

Et  du  Caire  à  Timsah  rouler  tes  eaux  prodigues  ; 

Que  les  fils  des  croyants  ne  se  disputent  point 

La  datte,  l'herbe  et  l'eau,  la  javeline  au  poing  ; 

Mais  qu'ils  disent,  comblés  enfin  d'heures  prospères  : 

Où  donc  est  le  désert  dont  nous  parlaient  nos  pères  (16)  ? 

Et  tous,  guerriers,  pasteurs,  derviches,  pèlerins, 
Renouant  leur  ceinture  à  leurs  flexibles  reins, 
Sont  accourus  criant  :  La  paix  !  la  paix  soit  faite 
Entre  vous,  fils  du  Christ,  et  nous,  fils  du  Prophète  ! 

Vous  nous  avez  liés  au  cou  par  le  bienfait; 
Le  bien  rejaillira  sur  celui  qui  l'a  fait , 
France,  nous  avons  bu  le  lait  de  tes  mamelles, 
Nous  sommes,  à  présent,  les  plumes  de  tes  ailes  ! 


VI 


Ainsi,  chez  nous  chrétiens,  l'hosanna  commencé 
Jusqu'au  fond  du  désert  déjà  s'est  élancé  ; 
Et  de  l'Inde  bientôt  la  mousson  parfumée 
Nous  le  rapportera  dans  les  chants  d'une  aimée, 
Avec  les  sons  vibrants  encore  du  Te  Deum, 
Dont  Pékin  saluait  hier  le  Labarum  : 
Concert  universel  des  voix,  des  vents,  de  l'onde, 
Qui  fait  avec  ton  nom,  France,  le  tour  du  monde. 

VII 

Quant  à  vous,  endurcis  dans  la  rébellion, 
Qui  ne  verrez  jamais  dans  le  sacré  sillon 
Par  où  le  genre  humain  remonte  vers  sa  source 
Qu'un  vulgaire  canal  à  coter  à  la  bourse, 
De\ant  l'Esprit  de  Dieu,  qui  s'y  meut  sur  les  flots, 
Inclinez-vous  du  moins,  —  et  passez  vos  ballots! 

i  Acsone  DE  CHANCEL 


NOTES 


(1)  a  Alors,  la  fuite  se  fit  en  désordre,  et  Mourad  s'enfonça  dans  le  dr"- 
»  sert  avec  l^s  débris  de  sa  cavalerie.  (Thiers,  —  Bataille  des  Pyramides). 

(2)  «  Malheur,  trois  fois  malheur  à  ceux  qui  s'arment  pour  les  Mamelouks! 

»  ils  périront.   »  (Proclamation  de  Bonaparte) «  le  hideux  et  féroce 

»  bédouin.  >  (Id.  ) 

(3)  Les  Egyptiens  adoraient  un  dieu  sans  nom;  et,  d'après  Plutarque, 
on  lisait  cette  inscription  sur  la  façade  d'un  temple,  à  Sais  :  «  Je  suis  tout 
»  ce  qui  a  été  et  tout  ce  qui  sera  ;  personne  n'a  encore  percé  le  voile  qui 
»  me  couvre.  »  11  serait  superflu  d'ajouter  que  l'histoire  proprement  dite 
de  l'Egypte  et  sa  théogonie,  —  sa  bible,  —  sont  écrites  en  caractères  hié- 
roglyphiques sur  tous  les  monuments  pharaoniques. 

(4)  «  Nous  avons  quitté  l'enceinte  du  Caire  ;...  le  bras  du  Nil  semble, 
»  en  cet  endroit,  une  petite  rivière  ;...  des  roseaux  touffus  bordent  la  rive, 
»  et  la  tradition  indique  ce  point  comme  étant  celui  où  la  fille  de  Pha- 
»  raon  trouva  le  berceau  de  Moïse.  »  (Gérard  de  Nerval:— Les  femmes 
du  Caire) 

(5)  On  sait  que  Cambyse  blessa  le  bœuf  Apis  d'un  coup  d'épée,  et 
qu'Alexaudre  se  fit  proclamer  fils  de  Jupiter-Ammon. 

(6)  Légende  abyssinienne  de  tradition  égyptienne  évidente  :  «  Parlez  de 
»  perles  à  un  Abyssinien,  u  vous  répondra  que  ce  sont  les  œufs  du  Phé- 
»  nix,  fécondés  par  un  rayon  de  soleil.  »  (Ch.  Didier  :  —  Cinquante  jours 
au  désert) 

(7)  L'histoire  attribue  à  Nécho  ou  Néchao  l'ancien  canal  dont  on  re- 
trouve encore  les  traces 

(8)  a  Le  rôle  de  la  France  en  Egypte  a  été  prophétiquement  tracé,  il  y 
a  cinquante  ans,  par  Napoléon,  qui,  en  recevant,  en  1802,  des  mains  de 
l'ingénieur  Lepère  le  fameux  Mémoire  du  canal  des  deux  mers,  prononça 
ces  paroles  mémorables  :  «  La  chose  est  grande;  ce  ne  sera  pas  moi,  main- 
»  tenant,  qui  pourrai  l'accomplir...  »  (L'Egypte  contemporaine,  par  Paul 
Merruau) 

(3)  Méhémet-Ali,  père  de  Saïd-Pacha,  aujourd'hui  régnant,  né  en  Rou- 
mélie  (Macédoine),  en  1769,  aimait  à  rappeler  qu'il  était  du  pays  d'A- 
lexandre et  de  l'âge  de  Napoléon. 

(10)  Allusion  à  ces  paroles  d'Ezéchiel  au  Pharaon  Apriès  :  «  Voici  que, 
moi,  je  viens  à  toi,  roi  d'Egypte,  grand  dragon  qui  te  vautres  au  milieu 
de  tes  fleuves,  et  qui  dis  :  Ce  fleuve  est  le  mien,  car  c'est  moi  qui  l'ai 
fait.  » 


—  10  - 

(il)  L'isthme  de  Suez  est  traversé  par  une  dépression  longitudinale, 
résultat  de  l'intersection  des  deux  plaines  descendant,  par  une  pente  in- 
sensible, l'une  de  l'Egypte,  l'autre  des  premières  collines  de  l'Asie.  —  Il 
ne  peut  exister  d'obstacles  bien  sérieux  à  rétablir  ce  que  la  nature  elle- 
même  avait  formé,  et  dont  elle  a  voulu  conserver  au  génie  de  l'homme  les  ja- 
lons par  les  quatre  vastes  dépressions  naturelles  des  Lacs  amers, Timsah, 
Ballah  et  Mensaleh.  (Ferd.  de  Lesseps  :  —  Percement  de  l'isthme  de  Suez, 
publications  de  1855  et  de  1860.) 

(12)  Les  moussons. 

(13)  Isis  a  reçu,  sous  les  vastes  plis  de  son  voile,  la  visite  de  l'époux. 
L'Egypte  tressaille  au  contre-coup  du  mystique  baiser;  poussée  comme 
par  une  inspiration  religieuse  de  reconnaissance,  elle  déborde,  à  son  tour, 
dans  l'espace;.,  le  prêtre,  debout  sur  la  proue  et  resplendissant  dans  sa 
robe  de  lin,  tient  à  la  main  et  soulève  sur  la  multitude  le  Saint  des 
saints,  assis  dans  la  corolle  de  lotus.  »  (Eugène  Pelletan,  —  Profession  de 
foi  du  XI X«  siècle) 

Cette  fête  s'est  traditionnellement  perpétuée  depuis  4,000  ans,  et  se  cé- 
lèbre encore  à  chaque  crue  du  Nil;  on  sait  que  Bonaparte  l'a  présidée, 
et  personne  n'a  oublié  la  belle  description  qu'en  ont  fait  Méry  et  Barthé- 
lémy dans  leur  poème  -.  Napoléon  en  Egypte. 

(14)  Cette  phrase  et  plusieurs  autres,  qu'il  sera  facile  de  reconnaître, 
sont  textuellement  traduites  de  l'arabe*  (Voir  Le  Sahara  algérien  et  Le  grand 
Désert,  par  le  général  E.  Dauraas  et  Ausone  de  Chancel) 

(15)  Les  Orientaux  appellent  mer  de  lumière  la  mer  d'Orient,  et,  par 
opposition,  mer  ténébreuse  la  mer  d'Occident.  (Contes  du  cheikh  El-Moh- 
dy,  traduits  par  Marcel) 

(16)  Naïm,  dunes  de  sable  dans  le  désert  de  Suez  ;  —  Timsah,  grand  lac, 
qui  sera  le  port  intérieur  du  canal.  —  Ce  canal  formait  les  limites  de  la 
mer  Rouge  au  temps  de  Moïse  ;  l'eau  y  est  entretenue  par  les  grandes 
inondations  du  Nil,  et  y  arrive  par  l'ouadi  Tomilat,  la  terre  de  Ges- 
sen,  —  que  traversera  le  canal  d'eau  douce  dérivé  du  Nil.  —  C'est  dans 
la  fertile  Gessen  que  Joseph  vint  d'Héliopolis  à  la  rencontre  de  son  père 
Jacob,  arrivé  du  pays  de  Canaan.  (Voir  les  belles  cartes  et  la  vue  panora- 
mique de  llsthme  de  Suez  publiées  par  la  Compagnie) 


-  Il  - 
LES  INSCRIPTIONS  ARABES 

DE    TLEMCEN. 


XX. 

TOMBEAU  DE  L'OUALl  SIDI  ABD  ALLAH  BEN-MANSOUR. 

Ce  Marabout,  grand  faiseur  de  miracles,  était  originaire  de  la 
tribu  des  Maghraona.  Il  vint  fixer  sa  résidence  aux  environs  de 
Tlemcen.  dans  un  endroit  charmant,  et  décoré  à  souhait  pour  le 
plaisir  des  yeux  :  ce  qui  prouve,  au  moins,  qu'il  avait  le  goût  déli- 
cat, et  le  sentiment  des  belles  choses  de  la  nature.  Le  lieu  de  plai- 
sance qu'avait  choisi  Sidi  Abd  Allah  ben  Mansour  est  le  vallon 
d'Ain  el-Hout,  si  renommé  pour  ses  vergers  luxuriants,  ses  frais 
ombrages  et  ses  eaux  courantes.  Ce  fut  vers  le  milieu  du  quinziè- 
me siècle  que  le  saint  homme  vint  planter  sa  tente  sur  ce  coin  de 
terre  béni  du  ciel.  Il  y  rencontra  un  autre  ouali,  que  la  tradition 
nomme  Sidi  Abou  Abd  Allah  Ech-Cherif,  se  lia  d'amitié  avec  lui,  et 
finit  par  épouser  sa  fille.  De  cette  union  naquirent  de  nouveaux  Ma- 
rabouts, qui  en  engendrèrent  d'autres  à  leur  tour,  tant  et  si  bien 
qu'il  se  forma  un  gros  bourg  tout  peuplé  de  Marabouts.  Et  de  nos 
jours  encore,  le  village  si  riant  et  si  coquet  d'Ain  el-Hout  se  vante 
de  ne  compter  dans  son  sein  que  des  descendants  de  son  illustre  fon- 
dateur; gens  très  fiers  de  leur  origine,  mais  demeurés  peu  fidèles 
aux  vertueuses  traditions  de  leurs  ancêtres. 

Sidi  Abd  Allah  fut  le  contemporain  et  l'ami  de  Sidi  Senouci  et  de 
Sidi  Zekri ,  mais  il  n'avait  pas  leur  science.  C'était  un  homme  sim- 
ple, ami  du  bien,  dévoué  aux  pauvres  gens,  sévère  pour  ses  sens, 
austère  dans  ses  mœurs,  mortifiant  sa  chair,  et  s'accommodant  fort 
de  la  vie  contemplative;  un  ouali,  enfin,  selon  le  cœur  de  Dieu;  et 
à  qui,  pour  parler  le  langage  des  soufis,  sa  vertu  avait  mérité  une 
large  part  dans  les  faveurs  célestes.  De  là,  le  don  de  seconde  vue, 
et  celui  des  miracles,  dont  il  fut  doué  à  un  haut  degré.  Le  Bostau 
a  raconté  sa  vie.  Il  serait  trop  long  de  suivre  le  narrateur-biogra- 
phe dans  le  récit  de  tous  les  événements  prodigieux  qui  signalèrent 
la  longue  carrière  du  saint  homme;  on  ne  peut  résister,  cependant 


—  \<l  — 

à  !a  tentation  de  raconter  deux  ou  trois   des  miracles    qui  contri- 
buèrent le  plus  à  rendre  son  nom  populaire. 

«  Un  voisin  de  Sidi  Abd  Âllab  aimait  à  rapporter  l'aventure  que 
voici.  —  J'étais  parti,  disait-il,  pour  le  Sabara,  avec  l'intention  de 
me  rendre  dans  le  Soudan,  pour  y  trafiquer  d'une  petite  cargaison 
de  marchandises.  Avant  de  me  mettre  en  route,  j'avais  prié  le  saint 
homme  de  bénir  mon  entreprise,  et  il  m'avait  promis  d'être  avec 
moi  jusqu'au  terme  du  voyage.  Tout  alla  bien  dans  le  commence- 
ment, et  j'arrivai  sans  encombre  à  Ksar  Tigourarin.  Mais  là,  je  ne 
pus  trouver  d'orge  pour  mon  cheval  non  plus  que  pour  le  chameau 
qui  portait  mes  marchandises.  Lors,  un  des  habitants  de  la  maison 
où  j'étais  descendu  me  dit:  Donnez-moi  le  cheval  et  le  chameau  ; 
j'irai  au  Chot-ed-Dahraoui,  et  je  vous  rapporterai  de  l'orge.  Après 
l'avoir  remercié,  je  lui  confiai  mes  deux  bêtes,  et  il  partit  avec  el- 
les. Après  minuit,  comme  je  dormais,  je  fus  tiré  de  mon  sommeil 
par  des  coups  redoublés,  frappés  à  la  porte  de  la  maison.  Je  me  le- 
vai en  hâte,  sortis,  et  fus  bien  étonné  de  voir  mon  homme  déjà  de 
retour.  S'apercevant  de  ma  surprise  :  C'est  ainsi,  me  dit-il  ;  tenez, 
voilà  votre  cheval.  Mais,  repris -je,  et  le  chameau?  Il  s'est  échappé 
fPe  répondit-il,  et  je  n'ai  pu  retrouver  sa  trace.  En  ce  moment,  je 
fus  saisi  d'une  grande  colère,  et  je  m'écriai  :  Il  n'y  a  de  force  et  de 
puissance  qu'en  Dieu  le  Très-Haut,  le  Sublime  !  0  Sidi  Abd  Allah 
ben-Mansour,  tu  m'as  trompé  ;  car,  après  Dieu,  j'avais  mis  en  toi 
toute  ma  confiance.  Tu  m'en  répondras  au  jour  du  Jugement  !  Je 
me  couchai  ensuite,  et  je  m'endormis  d'un  profond  sommeil.  Mais, 
à  l'aube  naissante,  je  fus  réveillé  brusquement  par  une  voix  qui 
criait:  Bonne  nouvelle,  bonne  nouvelle  !  Votre  chameau  est  revenu. 
Je  demandai  alors  :  mais  qui  donc  l'a  ramené  ?  Tout  ce  que  je  sais 
me  répondit  mon  hôte,  c'est  que  je  l"ai  trouvé  couché  à  la  porte  de 
la  maison.  Je  ne  tardai  pas  à  m'assurer  que  telle  était  la  vérité.  Or, 
il  était  revenu  d'une  distance  de  plus  d'un  jour  de  marche,  à  tra- 
vers un  pays  qu'il  n'avait  jamais  parcouru  !  Dieu  nous  fasse  profi- 
ter des  mérites  de  Sidi-Abdallah  !  » 

«  Voici  in  fait  que  je  tiens  de  Sidi  Abd  er-Rahman  el-Kacir,  — 
c'est  l'auteur  du  Bosîan  qui  s'exprime  ainsi,  —  fait  que  lui-même 
avait  entendu  raconter  à  son  maître  Sidi  Ben-Moussa  el-Ouljdidji, 
mufti  de  Tiemcen  —Il  arriva,  en  ces  jours-là,  que  le  Sullan  de 
Tunis,  irrité  contre  celni  de  Tiemcen,  leva  une  nombreuse  armée, 
dont  il  prit  le  commandement  en  personne,  pour  venir  assiéger  la 
capitale  de  son  ennemi.  Le  Sultan  de  Tiemcen.  aussitôt  qu'il  fut  in- 


—  13  - 

formé  de  ce  qui  se  passait,  mit,  de  son  côté,  ses  meilleures  troupes 
eu  campagne.  Une  première  rencontre  eut  lieu  près  du  Djebel-Ez- 
Zaka,  et  le  goum  tlemcénien  fut  dféait.  Il  se  livra  un  second  com- 
bat, puis  un  troisième  :  même  insuccès.  Le  Sultan  de  Tunis,  ne 
trouvant  plus  d'obstacle,  continua  sa  marche,  et  arriva  jusque  sous 
les  murs  deTlemcen  Pour  lors,  il  tint  conseil  avec  ses  vizirs,  et 
leur  dit:  Par  où  entrerai  je  dans  la  ville  ?  Par  où  il  vous  plaira,  ré- 
pondirent-ils. Il  ajouta  :  Combien  la  ville  a-t-elle  de  portes  ?  Ils  lui 
en  indiquèrent  le  nombre  Alors  il  demanda:  Quel  est  l'ouali  qui 
protège  Bab  el-Djihad  ?  C'est,  répondirent-ils,  Sidi  Boumedin.  Et 
Bab  el-Akba  ?  Sidi  Ahmed  ed-Daoudi.  Et  Bab  ez-Zaouïa  ?  Sidi-el- 
Halouï.  Et  Bab  el-Kermadin,  qui  la  protège  ?  Aucun  ouali.  Eh  bien 
donc,  leur  dit-il,  c'est  par  cette  porte-là  que  j'entrerai  !  Et,  sur  le 
champ,  il  fit  donner  Tordre  à  ses  troupes  de  venir  camper  de  ce 
côté.  —  Cependant,  le  serviteur  de  Sidi  Abd  Allah-ben  Mansour,  le 
fidèle  Adjouz,  dit  à  son  maître  :  Seigneur,  vous  voyez  les  prépa- 
ratifs de  l'ennemi;  tout  est  perdu,  si  vous  ne  prenez  la  porte  d'El- 
Kermadinsous  votre  protection.  Tu  as  raison,  répondit  le  Cheikh; 
et,  incontinent,  il  revêtit  son  burnous  par  dessus  son  abaya,  et  prit 
un  bâton  qu'il  cacha  sous  son  burnous  ;  puis  il  monta  sur  son 
âne,  et  se  mit  en  route.  Arrivé  au  camp,  il  demanda  aux  gardes  où 
était  la  tente  du  Sultan.  On  l'y  conduisit,  et  l'on  prit  les  ordres  du 
prince,  qui  le  fit  introduire.  Alors,  le  Cheikh  entra,  et  dit  au  Sul- 
tan :  Tu  es  un  tyran  ;  ce  serait  pêcher  que  de  te  saluer.  Qu'y  a-t- 
il  entre  Toi  et  ce  Peuple,  pour  que  tu  viennes  ravager  ainsi  une 
terre  de  l'Islamisme?  Le  Sultan,  sans  s'émouvoir,  lui  répondit: 
Vous  autres  Fakirs,  vous  vous  mêlez  de  choses  qui  ne  vous  regar- 
dent pas.  Et  toi,  reprit  le  Cheikh,  crois-tu  donc  qu'il  n'y  ait  que 
toi  d'homme  au  monde  ?Et,  ce  disant,  il  se  mit  à  le  frapper  avec 
son  bâton,  et,  plus  le  Sultan  criait,  plus  il  redoublait  ses  coups  ;  jus- 
qu'à ce  qu'enfin  le  Prince  lui  demanda  merci.  Grâce  !  murmurait-il 
d'une  voix  étouffée  ;  grâce  !  Je  reviens  à  Dieu  !  Alors,  le  Cheikb, 
abaissant  son  bâton  :  Celui  qui  revient  à  Dieu,  dit-il,  Dieu  aussi  re- 
vient à  lui  ;  et  il  répéta  deux  fois  ces  paroles.  Or,  pendant  que  ceci 
se  passait,  il  régnait  dans  tout  le  camp  une  grande  confusion  ;  Dieu 
avait  déchaîné  sur  eux  le  vent,  la  poussière  et  la  grêle  ;  et  l'air 
s'était  obscurci  au  point  qu'ils  ne  se  voyaient  pas  les  uns  les  au- 
tres ;  les  tentes  s'étaient  renversées  ;  les  chevaux  et  les  mulets 
avaient  rompu  leurs  liens,  et  le  tumulte  était  à  son  comble.  Cela  se 
passait  ainsi,  tandis  que  le  Cheikh  frappait  le  Sultan,   et  les  cris  du 


-  14  - 

prince  n'avaient  pas  môme  été  entendus.  Mais  aussitôt  qu'il  se  fut 
écrié  :  Je  reviens  à  Dieu  !  les  ténèbres  s'étaient  dissipées,  la  tem- 
pête s'était  apaisée,  le  ciel  avait  repris  sa  sérénité,  et  le  soleil  avait 
reparu  radieux  comme  auparavant.  Ce  n'est  pas  tout,  dit  le  Cheikh 
au  Sultan  :  tutvas  lever  ton  camp  !  Mais,  Sidi,  reprit  le  Prince, 
qu'au  moins  le  Sultan  de  Tlemcen  me  rembourse  les  frais  de  la 
guerre!  Je  te  dis,  répliqua  le  Cheikh,  qu'il  ne  te  donnera  pas  un 
dirhem,  et  je  le  jure  de  par  Dieu.  Cette  ville  est-elle  habitée  par 
des  mécréants,  pour  te  payer  des  frais  de  guerre,  et  faire  passer  son 
argent  aux  mains  de  tes  soudards  ?  Crois-moi,  décampe  au  plus 
vite,  toi  et  les  tiens;  tu  ne  gagnerais  rien  à  demeurer  ici  plus  long- 
temps —  Le  Sultan  se  le  tint  pour  dit  ;  car  on  assure  que,  sur 
l'heure,  il  fit  plier  les  tentes,  et  partit  au  galop  pour  aller  coucher 
à  l'Oued-lsser.  » 

Dans  une  autre  circonstance,  Sidi  Abd  Allah  eut  affaire  au  Sultan 
de  Tlemcen, lui-même,  et  ne  se  montra  pas  moins  zélé  défenseur  de 
la  cause  du  peuple. 

«  C;est  toujours  le  Bostan  qui  parle.  —  Un  jour,  le  Sultan  fit 
mander  les  notables  de  la  ville  :  il  leur  annonça  qu'il  avait  grand 
besoin  d'argent,  et,  qu'en  conséquence,  il  avait  résolu  de  leur  faire 
un  emprunt  ;  sur  quoi,  il  les  congédia.  Mais  les  grands-officiers 
du  palais  firent  connaître  plus  clairement  à  ces  représentants  de  la 
Cité  les  intentions  de  leur  maître, et  s'ouvrirent  à  eux  sur  le  chif- 
fre delà  somme  qu'il  s'agissait  de  lui  prêter.  Or,  elle  était  considé- 
rable. Quand  la  nouvelle  s'en  répandit  dans  la  ville,  les  habitants 
furent  consternés.  Il  fallait,  cependant,  payer,  sous  peine  de  s'ex- 
poser aux  plus  cruelles  avanies.  Dans  cette  conjoncture  désespé- 
rée, ils  songèrent  à  avoir  recours  à  Sidi  Abd  Allab;  et  bien  leur  en 
prit.  Le  Cheikh,  prévenu  de  ce  qui  se  passait,  monta  sur  son  âne 
et  prit  le  chemin  de  la  ville.  Il  se  rendit  à  la  Grande -mosquée,  où 
il  trouva  une  multitude  de  gens,  en  proie  aux  plus  vives  alarmes. 
Il  leur  donna  reconfort  et  bon  espoir  par  des  paroles  qui  expri- 
maient sa  vive  sympathie  pour  le  malheur  commun  ;  puis,  de  là,  il 
alla  droit  au  Méchouar,  et  demanda  à  parler  au  Sultan.  Comme  on 
l'eût  introduit  auprès  du  Prince,  il  implora  sa  merci  pour  le  peu- 
ple déjà  surchargé  d'impôts,  et  que  les  nouvelles  exigences  royales 
achèveraient  d'écraser  !  Mais  le  Sultan, inflexible,ne  voulait  rien  en- 
tendre. Comment  !  s'écria  le  Cheikh  :  Tu  ne  rougis  pas  de  honte  ? 
Tu  as  gaspillé  les  fonds  du  Beit-el  mal  des  musulmans  et  tu  leur 
demandes  encore  de  l'argent  !  Par  Dieu,  ils  ne  te  donneront  pas  au- 


-  15  — 

tre  chose  que  la  colique  !  Le  Sultan  ayant  peine  à  maîtriser  sa  co- 
lère, le  congédia  par  un  geste  de  dédain.  Quant  au  Cheikh,  il  sortit 
tranquillement,  remonta  sur  son  âne,  et  reprit  la  route  de  la  cam- 
pagne. Mais  le  Sultan  avait  été  touché  par  un  souffle  invisible.  Le 
Cheikh  n'était  pas  hors  du  palais,  que  déjà  le  Prince  .ressentait  les 
effets  de  sa  terrible  menace.  En  un  instant,  tout  son  corps  fut  en 
proie  à  d'affreux  tiraillements,  qui  lui  arrachaient  des  cris  sinistres: 
Aïe,  mon  ventre,  mon  ventre  !  Aïe,  mon  dos,  mon  dos  !  et  il  se 
roulait  par  terre,  torturé  par  ce  mal  diabolique.  Les  vizirs  étaient 
consternés.  L'un  d'eux,  mù  par  une  inspiration  soudaine,  sortit  en 
hâte  du  Palais,  et  se  mit  à  courir  sur  la  trace  du  saint  ouali  :  il 
l'atteignit  lorsqu'il  allait  franchir  la  porte  de  la  zaouïa  de  Sidi  Ha- 
loui.  11  le  supplia  de  revenir  sur  ses  pas,  pour  conjurer  leHet  de 
son  maléfice.  Le  Cheikh  le  suivit,  non  sans  se  faire  prier  quelque 
temps.  De  retour  auprès  du  Sultan,  il  le  fit  coucher,  lui  massa  le 
ventre,  et  le  mal  disparut  par  enchantement.  La  leçon  avait  été 
bonne  ;  le  sultan  jura  qu'on  ne  l'y  reprendrait  plus  :  il  récompensa 
le  saint  homme  magnifiquement,  et  lui  accorda  tout  ce  qu'il  de- 
mandait ;  la  ville  respira,  d 

Un  homme  qui  s'était  déclaré  aussi  ouvertement  le  protecteur 
des  faibles  et  des  opprimés,  qui  avait  ainsi  son  franc-parler  avec 
les  Rois,  et  venait  à  bout  de  leurs  plus  fiers  entêtements,  un  tel 
homme  ne  pouvait  manquer  de  devenir  l'idole  de  la  multitude  : 
c'est  ce  qui  arriva  à  l'ouali  Sidi  Abd  Allah,  dont  le  nom  est  resté 
particulièrement  vénéré,  à  cause  de  ce  trait  distinctif  de  son  carac- 
tère. Le  tombeau  que  la  dévotion  populaire  éleva  à  sa  mémoire, 
fut  considéré,  jusque  dans  ces  derniers  temps,  comme  un  lieu  d'a- 
sile, où  tous  les  malheureux  trouvaient  un  refuge  assuré  contre 
l'injustice  et  la  tyrannie  du  plus  fort.  On  dit  même  qu'il  s'y  opérait 
souvent  des  miracles. 

Ce  monumeut,  d'une  construction  modeste,  qui  n'exclut  pas  l'é- 
légance, couronne piltoresquement  le  sommet  delà  colline,  au  pied 
de  laquelle  sont  disséminées  les  blanches  maisons  d'Ain  el-Hout. 
L'intérieur  de  la  coupole  est  un  peu  nu  (1),  mais  de  nombreux  ex- 


il) Il  était  assez  garni  au  commencement  de  1836  ;  mais  la  visite  que 
les  cavaliers  d'Angad,  auxiliaires  de  Moustafa  ben  Ismaïl,  y  firent  au  mois 
de  janvier  de  cette  année,  n'y  laissa  aucun  des  objets  qui  se  pouvaient 
transporter.  Nous  avons  vu  alors  ces  pillards  à  la  besogne;  et,  quoique 
musulmans.ils  y  firent  une  razia  plus  complète  que  des  infidèles  n'auraient 
pu  le  faire.  —  2V.  de  la  Rédaction. 


-  16  - 

voto  rendent  témoignage  de  la  sainteté  du  lieu  et  du  zèle  non  ra- 
lenti des  pèlerins.  Sur  le  cénotaphe  entouré  de  drapeaux,  on  lit 
deux  inscriptions.    La  première  est  l'epitaphe  du  saint  homme: 

«  Louanges  à  Dieu,  maître  des  Mondes  !  —  Ce  sépulcre  est  celui 
»  de  l'ami  de  Dieu,  !e  vertueux,  l'austère,  l'ennemi  du  péché, 
»  Sidi  Abd  Allah  ben  Mansour.  Que  Dieu  nous  rende  participants 
»  de  ses  mérites  !  Ainsi-soit— il  !  » 

Cette  épitapbe  laisse  ignorer  la  date  de  la  mort  de  Sidi  Abd  Al- 
lah ;  mais  la  tradition  la  fait  remonter  à  l'année  890  de  l'hégire,  de 
J.  C.  1485.  —  L'autre  inscription  est  commémorative  de  la  restau- 
ration qui  fut  faite  au  monument,  dans  le  commencement  de  ce 
siècle.  Elle  porte  ce  qui  suit  : 

«  L'Ordre  de  restaurer  cette  Coupole  bénie,  ainsi  que  leCénola- 
»  pbe,  est  émané  de  l'Emir  des  Musulmans.  Moustafa-Bey  :  que  Dieu 
»  affermisse  son  pouvoir,  et  lui  rende  cette  œuvre  profitable  !  — 
»  Année  mil-deux- cent-dix-buit  (1218).  » 

Ces  lignes  sont  précédées  d'une  citation  du  Koran,  extraite  de 
la  Sourate  XXI,  verset  101  à  106. 

La  date  de  1218  correspond,  dans  notre  ère,  à  celle  de  1803-04. 
Le  Bey  dont  il  s'agit  ici  était  Moustafa  el-Manzali,  homme  de 
portée  médiocre,  et  qui,  placé,  à  deux  reprises  différentes,  à  la  tête 
du  gouvernement  d'Oran,  n'a  laissé,  dans  les  annales  contemporai- 
nes, qu'un  renom  bien  justifié  de  faiblesse  et  de  pusillanimité. 

XXI. 

TOMBEAU  DE  SIDI -MOHAMMED-BEN-ALI . 

Sidi  Mohammed  ben  Mohammed  ben  Ali  descendait  en  ligne  di- 
recte, à  la  quatrième  génération,  de  l'Ouali  Sidi  Abd  Allah,  et  il  fut, 
selon  l'opinion  commune,  le  plus  digne  héritier  de  ce  nom  fameux. 


Il  vivait  dans  la  première  moitié  du  siècle  dernier,  et  l'on  dit  que 
sa  mort  arriva  vers  I  an  1170  de  l'hégire,  soit  1755-56  de  notre 
ère.  Il  alliait  à  la  sainteté,  jusqu'alors  traditionnelle  dans  sa  fa- 
mille, une  science  de  bon  aloi,  qui  le  fit  considérer  comme  un  des 
principaux  Eulama  de  son  temps.  Il  possédait  aussi,  comme  son 
ancêtre,  le  don  des  miracles  ;  on  prétend  même  qu'il  jouissait  do 
la  faculté  de  se  mouvoir  dans  l'espace,  ou  do  Nager  dans  l'air,  pour 
nous  servir  de  l'expression  arabe  consacrée 

Peu  d'années  après  sa  mort,  un  mausolée  lui  fut  élevé,  près  do 
celui  de  Sidi  Abd  Allah  ;  un  palmier  à  la  tige  élancée.  H  un  térébin- 
tbe,  chargé  d'années,  en  ombragent  hs  abords.  L'édifice  a  peu  do 
style;  mais,  ainsi  encadré,  il  gagne  du  relief,  et,  vu  d'une  perspec- 
tive un  peu  éloignée,  il  forme,  avec  le  tombeau  voisin  et  la  petite 
mosquée  à  minaret  qui  en  est  tout  proche,  un  tableau  bnrmonieu- 
sement  dessiné,  riche  de  tons,  où  la  vue  charmée  se  repose  avec 
complaisance.  fej 

Dans  l'intérieur  du  monument,  j'ai  relevé  l'inscription  suivante, 
laquelle  est  gravée  sur  une  pie:  ro  encastrée  dans  la  muraille  de 
droite. 

„«. 5!j  jl£?  UY^»j  L>a~- >  ^J^  *iM  ^Jvo  vaj!  /v^y^-t'  *^'  j***0  * 

U^y  3yJ\j  ^[j\J\  jysxj\  3j_;_œ^!  jj^  à-)j  lkJs.  tjj-A  ^v?- 
**té!  j~JI  ^S  X*J\  <*£J*>  M  Lib  Jo  dù*î!  JoY.Jî 

^x~,  JUî  ..y!  j^f  jrx.-  ^*yi  wkJlj  JU!    A)i  ^JJI 

,»U    (j-^î    *^-J    <^î    L-*f>    ,^'    .jJ  4^1  J-w  J^w».        ^    ^J^    ^   J~3C* 

Tîudoction.  —  «  Au  nom  de  Dieu  Clément  et  Miséricordieux.  Que 
»  Dieu  accorde  sa  Bénédiction  à  notre-Seigneur  et  Maître  Moham- 
»  med  et  à  sa  Famille. 

Revue  afr.    fia  année,  n°  31.  2 


—  18  - 

»  L'ordre  d'élever  ce  monument  fortuné  a  été  donné  par  l'Emir 
»  des  Musulmans,  le  Champion  de  la  Foi,  combattant  dans  la  voie 
»  du  maître  des  mondes  ,  le  victorieux  par  la  grâce  de  Dieu  ;  ce- 
»  lui  qui  met  sa  confiance  en  Lui,  et  s'appuie,  en  toute  chose  sur 
»  son  Seigneur  ;  le  chef  d'une  armée  puissante,  aux  Etendards 
»  invincibles  :  Notre  Maître,  le  Prince-régnant,  le  Seigneur  Ali- 
»  Pacha.  Et  il  a  choisi, pour  faire  exécuter  cet  ordre,  l'Honorable,  le 
»  Très  Eminent  Seigneur  Ibrahim-Bey.  —  Puisse-t-il,  par  cet  acte, 
»  s'attirer  la  faveur  du  Dieu  tout-Puissant,  efc  espérer  d'obtenir  sa 
»  récompense  infinie  ! 

»  Il  est  consacré,  ce  monument,  à  la  mémoire  du  Cheikh,  l'Ami 
»  de  Dieu,  le  Juste,  le  Pôle  lumineux,  Sidi  Mohammed,  fils  du  sa- 
d  vant  Sidi  Mohammed,  fils  d'Ali,  fils  de  Sidi  Abd  Allah  ben-Man- 
»  sour.  Que  Dieu  nous  fasse  gagner  par  leurs  mérites  !  Ainsi-soit- 
j>  il! 

«  Anoée  ilrt -cent-soixante-quatorze.  (1174)  » 

A  cette  date,  correspond  celle  de  1760  61,  de  notre  ère.  —  Ibrahim 
el-Mitiani,  vingt-lroisième  bey  de  l'Algérie  occidentale,  inaugurait 
la  première  anrée  de  son  rommanJenient,  lorsque  le  Pacha  d'Alger 
donna  aux  gens  daTlemcen,  par  son  intermédiaire,  cette  marque 
de  sa  pieuse  munificence. 

XXII. 

HABOUS    DE    SJDI-AMRAN. 

Le  souvenir  du  marabout  Sidi  Amran,  quoiqu'il  ne  soit  pas  com- 
plètement effacé,  s'est  transmis  bien  pâle  à  la  génération  présente. 
On  ne  sait  plus  môme  dire  à  quelle  époque  il  vivait,et  la  tradition, 
si  complaisante  pour  tant  d'autres,  est  presque  muette  à  son  égard. 
Mais  c'était  un  saint  homme,  et  cela  suffit  :  et  la  preuve  de  sa 
grande  sainteté,  c'est  qu'après  sa  mort,  on  avait  consacré  une 
mosquée  sous  son  nom,  et  qu'on  l'avaitassez  généreusement  dotée. 

Cette  Mosquée,  qui  était  située  non  loin  de  celle  des  fils  de  l'I- 
mam, n'existe  plus  depuis  plusieurs  années  ;  mais  nous  en  avons  vu 
les  ruines,  et  c'est  dans  ces  ruines  que  nous  avons  recueilli  le  mo- 
nument épigraphique  que  nous  allons  traduire.  Il  s'agit  d'un  titre 
de  habous,et  nous  avons  vu  là  un  motif  suffisant  de  ne  point  le 
passer  sous  silence.  L'Inscription  se  recommande,  d'ailleurs,  par  le 
travail  de  la  gravure,  où  l'on  reconnaît  la  touche  d'un  ciseau 
exercé;  elle  est  en  caractères  andalous,   d'un  joli  relief,  et  la  pla- 


—  19  — 

que  est  du  plus  beau  marbre  translucide  :  deux  raisons,  qui  s'a- 
joutaient à  la  première,  pour  solliciter  notre  attention.  —  Ce  mar- 
bre, qui  a  pris  sa  pi  ce  dans  la  collection  du  Musée  llemcénien, 
mesure  en  hauteur,  0  *°  60;  en  largeur,  0  m  37,  et  0  "  10  en  épais- 
seur. -  Il  y  a  vingt  lignes. 

v^XJi  /.*»-?  olr-*-0  vjj-^r*"  z5*-0^  it^  (j^-J  ^^Jb  ^  ^v^^  * 
^s^js>.  <._^L-Jjta  *J  ^_^sJ  c^JLjj  *j^"->,  cj^j^  J  i~;~^"d,"f.  y)'* 

>ff  U?  ^Pj  ^  #  ^°Jb  erre  ^jWI  £>J  f-* 

J^j3Umj»jJ  a  AX~»  A—- J  'Ljyl)  O***—  ijl^sr  1  a  ï_\_w  *__J  çfiijJb 
J-^=»-     a.   LiaJl   L§_jU._J   i-x ^aSU)       *_*_*_>   ÏL*_9i    *_)    ïjLiJb   <Jl^«^-~ 

^^oy^l)    * S    ^*Si\j)lsu>    JJLû    iLftiS-M  jîjJL    vj^^w     ^^b    » J     .  J  U  c.  1 

«  au'  a^s^    c-^i  v^^jjr^  ^V**"  ^"V*"  ^àj** 

Traduction. 

«  Louanges  à  Dieu  ! 

»  Ceci  est  l'Indication  des  Habous  de  \\  Mosquée  de  Sidi  Amran, 
>■>  lesquels  consistent,  savoir  : 


-    20  — 

»  En  trois  ateliers  de  tisserand  :  le  premier  à  droite,  le  second 
»  à  gauche  de  la  mosquée,  et  le  troisième,  en  sous-sol. 

»  Item  :  Une  maison  auprès  de  la  porte  du  quartier  où  est  située 
»  la  dite  Mosquée. 

»  Item  :  Une  autre  maison,  tenant  à  celled'  El-Rali  ben-Baba 
»  Ahmed,  dans  le  même  quartier. 

h  Item  :  Un  quart  de  la  maison  qui  est  sise  entre  celles  de  Moham- 
»  med  ben-Mami  et  de  Mohammed  hen-Hadji. 

»  Item  :  Une  boutique  orientée  au  Midi,  dans  le  quartier  d'Es- 
»  Samat. 

»  Item  :  Une  boutique  dans  la  rue  des  Fruitiers,  entre  les  deux 
»  boutiques  qui  appartiennent  à  la  mosquée  de  la  Kasba. 

»  Item  :  Une  sekka  et  demie  de  terre  labourable,  connue  sous 
»  le  nom  d'Essonika,  dans  le  canton  d'Amiyer. 

»  Item  :  Deux  sekkas,  sur  le  territoire  des  Aouamer,  auprès  de 
»  Sidi  Mokb.fi  :  on  les  désigne  par  le  nom  de  Ed-Draï. 

»  Item  :  Une  sekka,  appelée  Er-Retsba,  à  El-Djema. 

»  Item  :  à  Bou-Mcssaoud,  une  sekka  du  nom  d'EI  Hararat,  avec 
h  la  jouissance  des  eaux  qui  lui  est  attribuée,  suivant  la  notoriété. 

»  Item  :   La  terre  nommée  Ed-Dhaya,  à  El-Kbondok  es-Sghir. 

»  Item  :  Une  pièce  de  terre  à  Ain  el  Kocia,  également  avec  la 
»  jouissance  de  son  eau  :  elle  est  située  dans  le  canton  du  Djebel- 
»  Altar. 

»  Item  :  Le  terrain  connu  sous  la  désignation  de  Dar-el-Hamra, 
»  près  du  cimetière  d'EI  Kis. 

»  Item:  La  moitié  du  jardin  connu  sous  le  nom  d'Iskander,  à 
»  El-Kifan.  * 

»  Item  :  Par  chaque  année,  une  livre  d'huile,  à  recevoir  de  la 
»  famille  d'El-IIakiki. 

»  Item  :  Une  demi-kolla  d'huile,  qui  doit  ôtre  payée,  anuuelle- 
»  ment,  sur  le  revenu  de  la  maison  de  Hadji  ben-Hadji. 

»  Item  :  La  moitié  du  terrain  appelé  Er-Remla,  situé  en  face  de 
»  la  Fouara. 

»  Item  :  Un  terrain  à  Ain  el-Hadjer,    tenant  celui  d'El-Bostaoui- 

»  Item  :  La  moitié  d'un  jardina  Feddan-Es-Sebà  :  l'autre  moitié 
t  est  habous  de  Sidi  Saï J  el-Bouzidi. 

»  C'est  là  tout.  —  Dieu  soit  glorifié  ! 

Sur  le  revers  delà  plaque,  on  lit  les  versets  suivants  du  Koran  : 

»  Je  cherche  dans  le  sein  de  Dieu  un  refuge  contre  Satan,  le 
»  M.  uidit. 


—  21  - 

»  Toute  âme  goûte  la  Mort.  Mais  vous  recevrez  votre  lalaire  au 
»  jour  de  la  résurrection.  Celui  qui  aura  évité  le  feu,  et  qui 
»  entrera  dans  le  Paradis,  celui-là  sera  bien  heureux  ;  car  la  vie 
»  d'ici-bas  n'est  que  déception  !   » 

(Sour.  III,  v.  182.) 

»  —  Il  est  le  Dieu  vivant  !  Il  n'y  a  pas  d'autre  Dieu  que  lui  :  In- 
»  voquez-le  donc,  en  lui  offrant  un  culte  pur.  Gloire  à  Dieu,  Maître 
»   de  l'Univers  !  »    (Sour.  XL,  vers.  67) 

Ch.  Brosselard. 

{La  suite  au  prochain  numéro) 


—  m  — 

DE   BOCiHAR   A  TLEMCEA  .. 

EN   SOLVANT   LA    LIGNE   DES    POSTES. 

•    (Septembre  1861] 

Quand  on  quitte  Boghar  pour  se  rendre  à  Téniet  el-Had,  on  entre 
presque  immédiatement  dans  cette  magnifique  forêt  de  pins  entre- 
mêlés de  chênes,  qui  couvre  la  majeure  partie  du  pays  montagneux 
occupé  par  les  Oulad  Antar.  Le  détour  sur  l'Est,  qu'on  fait  pour  con- 
tourner la  crête  rocheuse  au  pied  de  laquelle  s'assied  Boghar,  est 
aujourd'hui  rendu  accessible  aux  charrettes,  par  une  route  qui  n'a 
qu'un  tort,  celui  de  ne  se  prolonger  qu'à  quinze  ou  seize  kilomè- 
tres de  sa  tête  de  ligne. 

A  partir  de  ce  point,  la  route  se  transforme  en  un  sentier,  qui, 
par  une  pente  assez  rapide,  vous  conduit  au  Gueblia,  sorte  de  col, 
d'où  la  vue  s'étend  sur  un  triple  horizon  :  au  Nord,  des  montagnes 
boisées;  à  l'Est,  les  fertiles  vallées  qu'arrose  le  Chélif;  au  Sud,  les 
plaines  arides  et  sans  fin  de  Tagguin.  C'est  un  coup-d'œil  qu'il  faut 
saisir  au  passage,  car  il  ne  dure  que  quelques  secondes.  On  rentre 
aussitôt  sous  bois  ;  mais,  à  cinq  ou  six  kilomètres  plus  loin,  les 
massifs  de  chênes  s'éclaircissent,  le  pays  se  dénude,  et  quand  on 
arrive  à  la  kherba  des  Oulad  Helal,  on  n'a  plus  devant  soi  et  à  ses 
pieds  qu'une  terre  nue  et  sans  ombrages. 

Les  ruines  considérables  qui  gisent  en  ce  lieu  ont  déjà  été  décrites 

par  M.  le  lieutenant  B ,  et  par  M.  Mac-Carthy,  dans  le  ne  11  de 

la  Revue  africaine  (tome  II,  page  412).  Je  n'en  dirai  que  peu  de 
mots. 

Elles  couvrent  un  plateau  s'inclinant  vers  le  midi,  dominant 
d'autres  plateaux,  dont  la  série  se  perd  dans  les  steppes  lointaines, 
et  dominé  lui-même  par  un  mur  de  roche  à  pic.  Une  fontaine  jail- 
lit du  milieu  presque  des  ruines.  Tout  autour  et  dans  un  rayon  as- 
sez étendu,  s'alignent  d'antiques  et  solides  fondations  de  murs,  s'en- 
tassent des  blocs  de  pierres  de  taille,  des  tronçons  de  colonne,  un 
piédestal  assez  bien  conservé,  un  reste  de  forte  muraille  en  béton, 
partie  debout,  partie  détachée  de  l'édifice  dont  elle  devait  autrefois 
former  un  des  côtés.  De  toutes  ces  pierres  amoncelées  à  fleur  de 
sol,  pas  une  ne  porte  d'inscription.  Des  fouilles  pourront  seules, 
sans  doute,  révéler,  un  jour,  le  nom  et  l'histoire  de  cette  localité. 
En  attendant  ces  recherches  ultérieures,  bornons-nous  à  répéter, 


-  23  — 
après  M.  Mac  farlhy,  que  ce  devait  être  là  un  de  ces  postes  desti  - 
nés,  avec  celui  de  Tiniradi  Berrouaguïa)  etSaneg  (Usinaza),[à  pro- 
téger la  ligne  stratégique  qui  enfermait  le  cours  du  Chélif. 

De  là,  la  chaîne  se  continue  à  travers  le  pays  des  Derrak  et  des 
Oulad  Siouf,  en  longeant  les  pentes  méridionales  du  Djebel 
Achaou^n,  et  conduit  à  l'oued  Rou-Zar'ou,  où  se  remarque  une  fon- 
taine dont  la  bâtisse  a  un  cachet  tout-à-fait  romain.  Quelques 
médailles  ont  été  trouvées  en  ce  lieu  parle  caïd  de  l'endroit. 

Il  y  a  d'ici  à  Boghar  environ  six  kilomètres. 

A  8  kilomètres  plus  loin,  dans  la  direction  du  nord-est,  se  trouve 
Taza,  forteresse  bâtie  par  l'émir  Abd  el-Kader,  et  détruite  de  fond 
en  comble  par  les  troupes  françaises,  sous  les  ordres  du  général 
Baraguay  d'Hilliers. 

L'aspect  des  lieux  est  des  plus  désolés.  Une  ceinture  de  collines, 
aux  pentes  abruptes  du  côté  du  nord,  aux  croupes  arrondies  dans 
toutes  les  autres  directions,  enserre  la  fertile  vallée  qui  dominait  la 
forteresse.  Celle  ci  est  construite  sur  une  étroite  plate-forme,  ados- 
sée à  mi-GÔte  du  flanc  méridional  du  Djebel-Achaouen.  Inattaquable 
sur  ses  derrières,  elle  rayonne  dans  tous  les  autres  sens.  On  dirait 
une  vedette  toujours  prête  à  hisser  à  temps  le  signal  d'alarme,  de 
quelque  côté  que  se  présente  l'ennemi.  La  position,  comme  poste 
militaire,  ne  pouvait  être  mieux  choisie.  Et  pourtant,  son  existence 
n'a  été  que  d'un  jour.  Des  pans  de  murailles  et  des  pierres  qui,  sur 
le  chantier,  semblent  encore  attendre  la  main  qui  devait  les  façon- 
ner et  les  mettre  en  place,  voilà  tout  ce  qui  reste  de  cette  création 
de  l'Émir,  œuvre  détruite  avant  même  d'être  achevée. 

La  forteresse  a  la  forme  d'un  losange  de  60  mètres  de  long  sur 
S5  mètres  de  large.  Parallèlement  au  mur  extérieur,  aune  distance 
de  4  mètres,  se  développe  un  mur  intérieur  formant,  avec  le  pre- 
mier, une  espèce  de  couloir,  ie  long  duquel  régnent  d'étroites 
chambres  ou  casemates.  A  l'intérieur,  sont  deux  cours  séparées, 
dans  le  sens  de  leur  largeur,  par  un  corps  de  bâtiment  qui  servait 
de  résidence  à  Abd  el-Kader  et  à  ses  principaux  chefs.  On  voit  en- 
core les  restes  d'une  chaire  ou  tribune  en  pierre,  sur  laquelle  s'as- 
seyait l'Émir  aux  jours  où  il  rendait  la  justice.  Les  parois  des  murs 
de  l'habitation  particulière  sont  revêtues  d'une  couche  de  plâtre,  ce 
qui  prouve  qu'il  régnait  là  un  certain  luxe. 

Au  bas  de  la  plate-forme  et  à  l'ouest,  est  un  moulin  mû  par  les 
eaux  qui  s'échappent  dune  déchirure  pratiquée  à  une  cinquantaine 
de  mètres  en  amont,  dans  la  montagne.  Ce  moulin  fut  aussi  l'œuvre 


-2i  - 

du  tils  de  Mahi  cd-Din  ;  mais  le  sort  des  armes  ne  lui  permit  pas  de 
l'utiliser.  Il  l'ut,  plus  tard,  achevé  par  un  colon  français,  dont  le 
fils  1  o  cupe  encore  aujourd'hui. 

Un  peu  au-dessus,  est  une  autre  maison,  servant  actuellement  de 
grange,  et  qui  a,  chose  à  noter,  une  origine  toute  britannique.  C'est 
un  trait  de  plus  à  ajouter  à  l'originalité  qui,  de  tout  temps,  a  carac- 
térisé nos  voisins  d'Outre-Manche.  Il  est,  en  effet,  difficile  de  con- 
cevoir un  site  plus  désolé,  une  nature  plus  morne  que  celle  qui 
vous  entoure.  L  idée  de  venir  établir  là  sa  résidence  ne  pouvait 
germer  que  dans  la  lôte  d'un  Anglais.  Et  pourtant,  l'Anglais,  lui- 
même,  déserta  les  lieux  le  jour  où  sa  bâtisse  fut  finie.  Depuis,  il  n'a 
plus  reparu.  Une  nature  propre  à  donner  le  spleen  avait  guéri  le  spleen. 
C'est  encore  de  l'homœopathie.  Mais  poursuivons  noire  marche. 

Sur  un  plateau  inférieur,  inclinant  à  pentes  douces  vers  le  fond 
de  la  vallée,  se  voient  les  ruines  de  l'ancienne  ville  de  Taza,  bâ- 
tie, en  l'année  700  de  l'hégire,  par  l'émir  Djafer  ben  Abd-Allah, 
comme  le  constate  une  inscription  recueillie  en  ce  lieu.  La  pierre, 
sur  laquelle  on  lit  le  nom  du  fondateur  et  la  date  que  nous  venons 
de  citer,  a  été  transportée  à  Téniet  el-Had.  Ces  ruines,  comme 
généralement  tout  ce  qui  est  d'origine  arabe,  à  l'exception  toute- 
fois des  monuments  de  ïlemcen,  n'ont  aucune  importance.  Un  se- 
cond moulin,  mais  moins  avancé  que  le  premier,  montre  encore  ici 
avec  quel  tact  judicieux  Abd-el-Kader  savait  choisir  parmi  nos  in- 
ventions celles  qui  devaient  le  mieux  et  le  plus  facilement  être  ac- 
ceptées de  son  peuple  (1). 

Je  ne  dirai  rien  de  Téniet  el-Had,  qui  gît,  sur  trois  plans  diffé- 
rents, le  bureau  arabe,  la  redoute  et  la  ville,  au  fond  d'un  enton- 
noir, et  semble  se  reposer  du  soin  de  sa  renommée  sur  ces  superbes 
cèdres  dont  le  front,  comme  une  couronne  royale,  se  dresse  altier 
jusque  sur  ses  plus  hautes  cimes.  Mais,  il  m'a  paru  que  la  hache  du 
bûcheron  y  faisait  de  terribles  ravages.  C'est  pitié  de  voir  tant  de 
ces  géants  des  forêts  abattus  et  couchés  sur  le  sol  qu'ils  recou- 
vraient naguère  de  leur  ombre.  11  y  a  encore  le  Rond-Point. 
Puisse-t-il,  lui  du  moins,  échapper  à  cette  fièvre  de  destruction 
qui  uft  rappelle  que  trop  souvent,  dans  ce  pays,  le  vandalisme 
d'une  autre  époque . 


(1)  Voir,  sur  Taza,  le  compte  rendu  de  l'expédition  faite  par  notre  ar- 
mée au  printemps  de  1841,  dans  le  Moniteur  algérien.  —  N.  de  la  R. 


~  25  - 

DE   TeMET    EL-HaO    A  TlHARET. 

Les  premières  ruines  que  l'on  rencontre  sur  cette  route  sont 
celles  d'Aïn-Teukrïa,  à  38  kilomètres  sud-ouest  de  la  première  de 
ces  villes.  Elles  s'étendent  sur  un  espace  considérable,  le  long  et 
au  bas  d'une  colline  faisant  face  au  levant.  Beaucoup  de  moellons, 
quelques  grosses  et  grandes  pierres  à  peine  ébauchées,  deux  ou 
trois  fûts  de  colonne,  de  nombreuses  substructions  de  murs, 
surtout  dans  la  partie  supérieure,  et  dont  l'épaisseur  dénote  une 
certaine  importance,  voilà  tout  ce  qu'on  rencontre.  Point  de  ves- 
tiges de  poterie,  pas  d'inscriptions. 

Un  bordj,  occupé  par  le  bacbe-agha,  s'élève  naturellement  sur 
l'emplacement  même  d'anciennes  ruines,  dont  les  pierres  ont  servi 
à  la  nouvelle  construction,  A  une  centaine  de  mètres  à  gauche,  on 
remarque  un  bâtiment  où  tous  les  jours  les  enfants  de  la  tribu  vien- 
nent recevoir,  de  la  bouche  de  deux  sergents  français,  les  premiers 
éléments  de  l'instruction  primaire.  A  droite,  est  la  fontaine.  L'état 
de  nature  vierge  dans  lequel  se  trouve  le  rocher  qui  la  domine  et 
lui  sert  de  dôme,  porte  à  croire  que,  même  au  temps  où  Aïn- 
Teukria  était  une  ville,  il  n'existait  là  aucun  travail  d'embellisse- 
ment, bien  que  les  abords  n'en  soient  pas  très  accessibles  pour 
une  population  un  peu  nombreuse.  Un  bassin  devait  sans  doute  re- 
cevoir les  eaux  à  leur  sortie  déterre;  c'est  ce  que  sembleraient  in- 
diquer les  monceaux  de  pierres  qui  en  obstruent  l'approche.  Au 
reste,  que  pourrait  ajouter  à  leur  bonté,  à  leur  limpidité,  à  leur 
abondance,  le  travail  de  l'homme?  L'œil  aime  à  les  voir  ainsi  sour- 
dre en  bouillonnant  du  rocher  qui  les  emprisonne,  et  c'est  encore 
avec  plaisir  qu'on  suit  leur  mince  filet  d'argent  serpentant  entre 
deux  rives  verdoyantes,  le  long  de  la  vallée  qu'elles  fertilisent  et 
vivifient. 

D'Aïn-Teukrï3,  la  route  se  continue  à  travers  un  pays  plat  et 
complètement  déboisé,  mais  très  fertile  en  grains.  Notons,  en  pas- 
sant, la  fontaine  d,Aïn--Asfah  qui  se  trouve  à  l'entrée  de  la  plaine 
de  YOued-Bordj  ;  à  droite,  sur  le  sommet  d'un  plateau,  la  maison 
de  commandement  des  Oulad  Bessem-Cheraga,  et  à  gauche  la 
Koubbadu  marabout  Sidi  Mohammed  ben  Tamra . 

Après  une  marche  de  15  kilomètres  environ,  on  arrive  à  Aïn- 
Tesemsil. 

Deux  fontaines,  une  au  levant  et  l'autre  au  couchant,  sortent  du 
pied  du  mamelon   sur  lequel  se  trouvent  d'importantes   ruines. 


—  56  — 

Tout  ici  porte  un  cachet  \raiment  romain.  Ce  sont  d'abord  les  ba- 
ses d  un  édifice  qui  mesure  40  mètres  de  long  sur  30m  de  larg°.  Ses 
murs  ont  en  épaisseur  lm  50  et  sont  construits  en  belles  pierres  de 
taille,  dont  quelques-unes  offrent  des  dimensions  peu  communes. 
Mais  en  étudiant  cette  construction,  môme  telle  qu'elle  existe  au- 
jourd'hui, il  est  facile  d»  s'apercevoir  qne  le  travail  primitif  a  dû 
subir  un  remaniement,  qu'il  a  dû  être  démoli  une  première  fois, 
réédifié  ensuite  (1).  En  effet,  au  milieu  d'assises  sans  lien  de  jonc- 
tion entre  elles,  sans  unité  de  pose  et  de  lignes,  on  voit  encas- 
Irées  des  pierres  qui.  par  leur  taille,  leur  ornementation,  devaient 
primitivement  couronner  une  corniche  ou  décorer  une  façade-  Que 
pouvait  être  cet  édifice,  quelles  destinées  successives  a-t-il  su- 
bies? Cest  ce  que  rien  n'indique.  Ni  là,  ni  ailleurs,  on  ne  voit 
trace  d'inscription,  rien  qui  puisse  vous  mettre  sur  la  voie. 

Tout  autour,  sur  deux  hectares  environ,  le  sol  est  jonché  de 
pierres,  de  tronçons  de  colonnes  unies,  torses  ou  cannelées,  de  cha- 
piteaux dont  quelques-uns  portent  des  feuilles  d'acanthe,  de  dé- 
bris de  frontispices;  et,  de  distance  en  distance,  se  dressent,  com- 
me des  poteaux,  de  hautes  pierres  semblables  à  des  bornes  mil- 
liaires  (2). 

Au  milieu  de  cette  confusion,  il  est  difficile  de  saisir  l'ensemble 
du  plan  primitif.  Etait-ce  un  poste  militaire  ?  C'est  probable.  Sa 
position  à  cheval  au  point  de  rencontre  de  deux  plaines,  senble 
indiquer  cette  destination.  Un  heureux  hasard,  ou  mieux,  des  fouil- 
les, permette  ont  sans  doute  de  fixer  un  jour  le  nom  de  la  localité 
et  sa  destinée  première. 

A  10  kilomètres  plus  loin,  à  côté  du  bordj  du  caïd  des  Béni  Lent, 
dit  Dar-el-Hadjadj,  se  remarquent  quelques  vestiges  d'un  poste 
sans  importance.  De  là,  on  domine  une  grande  étendue  de  terrain, 
dont  les  limites  extrêmes  sont  :  au  Nord,  le  Djebel  Ouenseris  et 
au  Sud,  le  plaleau  du  Sersou.  Pareil  à  un  cône  immense,  dressant 
de  tonte  sa  hauteur  sa  masse  rocheuse  vers  le  ciel,  le  premier  com- 
mande aune  longue  crête  projetant  sa  ligne  vers  l'Est  et  qui,  vue 
à  cette  distance,  semble  fendre  l'air  comme  une  lame  de  rasoir. 
C'est  instinctivement  que  l'œil  du  voyageur    se  reporte  pendant 


(1)  La  restauration  byzantine,   aa  vi*  siècle,  a  produit  beaucoup  de  ces 
constructions,  quelquefois  très-grossières.  —  N.  de  la  R. 

(2)  Ce  sont  les  restes  des  chaînes  de  pierres  de  taille  employées  fort 
souvent  par  les  anciens  dans  les  murs  en  blocage.  —  N.  de  ta  R. 


-  27  - 

une  journées  entière  vers  ce  point  ;  et  le  même  effet  se  reproduit 
quand,  par  la  route  du  Nord,  on  se  rend  d'Orléansville  à   Miliana. 

Comme  contraste  à  ces  grands  reliefs  de  la  nature,  au  Sud  s'é- 
tendent les  plateaux  désolés  du  Sersou,  terrain  sec  et  rocailleux, 
où  n'apparaît  nulle  trace  de  végétation.  C'est  le  pays  des  tourbillons 
et  des  trombes.  On  les  voit,  à  tout  instant  du  jour  et  parles  temps 
les  plus  calmes,  se  former  à  ras  de  sol,  jouer  et  courir,  comme 
des  feux-follets  dans  un  cimetière  ;  puis  ils  s'allongent,  se  redres- 
sent à  perte  de  vue,  se  dissipent  pour  se  reformer  encore,  et  aller 
en  fumée  se  fondre  dans  l'atmosphère  bleue  à  laquelle,  de  ce  côté,  le 
Djebel  Goudjila  forme  barrière.  Au-delà  c'est  le  pays  desOulad  Naïl. 

Dans  un  précédent  voyage,  en  traversant  le  plateau  de  Sidi  Aïssa, 
dont  le  Sersou  n'est  que  la  continuation  occidentale,  j'ai  eu  occa- 
sion de  remarquer  les  mêmes  effets.  Au  milieu  de  ces  solitudes, 
l'imagination  arabe  se  plaît  à  donner  à  ces  phénomènes  bien  éphé- 
mères un  corps  et  une  vie.  C'est  au  moins  une  distraction  pour 
le  voyageur  auquel  rien  dans  la  nature  n'est  indifférent.  Mais  reve- 
nons à  la  réalité. 

En  face  du  bordj  des  Béni  Lent,  dans  la  direction  du  Sud  et  par 
delà  l'Oued  Bou  Msellem  (1)  ou  Mechti,  formant  vallée  au  Nord  du 
Sersou,  sont  les  ruines  dites  Kherbet  er  Roumad  (les  ruines  des 
cendres).  Les  indigènes  m'assurent  qu'on  y  voit  encore  des  restes 
d'édifices,  des  portes,  des  murs  bien  conservés.  La  nuit  qui  appro- 
che ne  me  permet  pas  d'aller  vérifier  par  moi-même  leurs  dires. 
Je  me  borne  donc  à  les  signaler. 

Bien  que  ce  récit  soit  sérieux  et  destiné  à  paraître  dans  une  Revue 
toute  scientifique,  je  vais  me  permettre,  comme  intermède,  une  pe- 
tite digression.  Il  est  difficile,  dans  un  pays  où  tout  est  sujet 
d'étude,  d'interroger  toujours  le  passé  et  de  faire  abstraction  com- 
plète du  présent.  L'un  ici  n'est  guère  mieux  connu  que  l'autre. 
Quand  donc  il  arrive  à  l'observateur  de  saisir  un  de  ces  secrets  qui 
mettent  comme  à  nu  le  caractère  d'un  peuple,  tel  que  le  peuple 
arabe,  le  dévoiler,  c'est  encore  servir  la  science  historique.  A  ce  ti- 
tre, le  trait  suivant  m'a  semblé  digne  de  prendre  place  dans  le  ca- 
dre même  restreint  que  je  me  suis  tracé. 

Ce  jour  là  était  le  17  septembre.  Un  Arabe,   un   chef  de  tentes, 


(1)  Il  s'agit  sans  doute  ici  du Sousellem  des  cartes:  mais  cette  rivière  est 
distincte  du  Mechti,  qui  coule  parallèlement,  plus  au  Nord.— N.  de  la  R, 


--  28  — 

que  le  hasard  avait  momentanément  fait  mon  compagnon  de  route, 
me  rappela  qu'à  pareil  jour,  il  y  avait  juste  un  an,  l'Empereur  des 
Français  avait  débarqué  à  Alger,  et  nous  engageâmes  la  conversa- 
tion sur  ce  terrain.  Au  souvenir  des  fêtes  réellement  belles  parlés- 
quelles  Alger  célébra  la  visite  du  Chef  de  l'Etat,  mon  langage  prit 
naturellement  un  accent  d'enthousiasme  que  je  m'efforçais  de  ren- 
dre plus  vif  encore,  pour  le  mettre,  pensais-je  en  harmonie  avecles 
sentiments  de  mon  interlocuteur.  Il  avait  lui-môme  fait  partie  d'un 
de  ces  goums  qui  vinrent  en  foule  à  cette  époque  présenter  leurs 
hommages  au  Souverain  et  comme  eux  aussi  il  avait,  sur  les  bords 
de  l'Harrache  fait  parler  la  poudre  et  suer  à  son  coursier  le  sang 
et  l'écume.  Son  enthousiasme  devait  être  au  moins  pareil  au  mien. 
Et  pourtant  dans  son  langage  perçaient  certaines  réticences,  une 
sorte  de  froideur,  dont  je  voulus  avoir  l'explication. 

Quand  elle  me  fut  donnée,  je  m'aperçus,  une  fois  de  plus,  que 
les  Arabes  avaient  fondé  les  espérances  les  plus  exagérées  sur  la 
visite  de  l'Empereur  ;  mais  ils  ne  rapportèrent  chez  eux  qu'une 
médaille,  au  lieu  des  trésors  qu'ils  avaient  rêvés.  Tous  s'atten- 
daient à  ce  qu'il  leur  serait  fait  une  large  distribution  de  yata- 
gans, de  fusils,  de  pistolets,  aux  manches  plus  ou  moins  chargés 
de  pierreries,  aux  crosses  incrustées  de  corail  et  de  nacre,  aux 
lames  souples  et  affilées.  Comme  il  n'en  fut  pas  et  qu'il  n'en 
pouvait  pas  être  ainsi,  parce  que  ces  largesses  orientales  ne  sont  ni 
dans  nos  mœurs,  ni  de  notre  époque,  ces  braves  indigènes  n'y  ont 
vu  qu'une  immense  déception.  Essayer  de  leur  prouver  qu'il  n'en 
pouvait  être  suivant  leurs  désirs,  qu'il  aurait  fallu,  pour  satisfaire 
tant  d'avidités,  des  trésors  inépuisables,  serait  peine  perdue. 

Je  reviens  au  sujet  principal  de  mon  voyage. 

Le  lendemain,  après  une  marche  de  sept  heures  (environ  35  kilo- 
mètres), à  travers  de  hauts  plateaux,  qui  ressemblent  parfois  à  de 
vraies  steppes,  bien  que  de  loin  en  loin  on  voie  sourdre  de  terre 
quelques  sources,  j'arrivai  au  pied  de  la  crête  sur  le  penchant  de 
laquelle  s'élève  Tiharet.  Une  série  de  Koubba,  dont  les  murs  se  dé- 
tachent en  blanc  sur  les  cimes  escarpées  des  montagnes  formant  au 
Nord  la  ceinture  du  Tel,  reposent  seules  l'œil  du  voyageur.  Dans  la 
plaine,  celle  du  Moula  Sidi  Abd-el-Kader,  qui  couronne  le  piton  isolé 
àitBeït  el-Ghoula  (la  demeure  de  la  goule),  est  surtout  remarquable. 

Tiharet,  dont  je  n'ai  pas  à  m'occuper  ici  comme  ville  moderne, 
dresse  ses  murs  sur  une  des  croupes  méridionales  du  Djebel  Gue- 
zoula,  à  l'angle  de  deux  ravins,  et  a  été  en  partie  bâtie  sur  l'empla- 


—  29  — 

cernent  d'une  ancienne  ville  romaine.  Aujourd'hui,  avec  les  con- 
structions qui  les  recouvrent  il  serait  difficile  de  se  faire  une  idée 
de  ce  que  furent  ces  ruines,  si  la  position  des  lieux,  telle  qu'elle  ap- 
parut à  notre  armée, lorsqu'en  1843  eut  lieu  la  prise  de  possession, 
ne  nous  avait  été  conservée  dans  un  plan  dressé  à  cette  époque  et 
qui  a  paru  dans  le  Spectateur  militaire,  (tome  XXXV,  septembre 
1843).  (1)  Ce  fut  là  une  précaution  bien  sage  et  qui  malheureuse- 
ment n'a  pas  toujours  été  prise  dans  les  diverses  transformations 
opérées  dans  ce  pays,  par  suite  des  nécessités  de  la  conquête  ou  des 
besoins  de  la  colonisation. 

De  cet  ensemble  de  ruines  que  l'on  voyait  en  1843, et  dont  le  plan 
nous  a  conservé  l'image,  il  ne  reste  plus  maintenant  qu'une  partie 
du  Castellum.  A  en  juger  par  les  dimensions  des  murs,  ce  devait 
être  un  édifice  considérable  ;  car  ils  ne  mesurent  pas  moins  de  2 
mètres  50  d'épaisseur.  Ils  sont  en  moellons  coulés  dans  du  béton. 
Ces  murs  étaient  flanqués  de  deux  tours  qui,  sous  le  marteau  de  la 
civilisation,  ne  tarderont  pas  à  se  niveler  avec  le  sol.  L'une  a  été 
convertie  en  four  à  briques  et  se  crevasse  de  toute  part  ;  l'autre 
croule  sous  les  efforts  réitérés  de  la  pioche  qui, chaque  jour,  y  fait 
une  nouvelle  trouée.  Ainsi  disparaissent,  un  à  un,  les  monuments 
que  l'antiquité  nous  avait  légués.  Ceux  qui  avaient  bravé  les  efforts 
dissolvants  du  temps,  n'ont  pu  trouver  grâce  devant  la  civilisation 
moderne.  Encore  quelques  années,  et  il  ne  restera  plus  rien  que 
ce  que  les  hommes  dévoués  à  la  science  auront  pu  recueillir  et  sau- 
ver du  naufrage.  C'est,  dit-on,  le  progrès  moderne  qui  le  veut 
ainsi  :  subissons  la  loi  du  progrès. 

Au-delà  du  filet  d'eau  qui,  sous  le  nom  d'Oued  Tiharet,  arrose 
les  jardins  de  la  pépinière,  est  un  banc  de  rocher  calcaire,  où  se 
voyaient  autrefois  de  nombreuses  tombes  creusées  dans  le  cœur 
même  de  la  pierre.  Les  quatre  qui  existaient  encore  à  mon  pas- 
sage, —  je  dis  existaient,  car  la  poudre  du  mineur  les  avait  déjà 
entamées  et  le  levier,  depuis,  a  dû  faire  le  reste,  —  sont  dirigées  du 
levant  au  couchant,  sur  quatre  lignes  parallèles,  et  rapprochées 
les  unes  des  autres  d  un  demi-mètre,environ.  Je  me  souviens  qu'il 

(1)  Je  dois  à  l'ob'.igeance  de  M.  Ballesteros,  interprète  militaire  à  Tiharet, 
une  copie  de  ce  plan,  dont  je  m'empresse  de  faire  hommage  à  la  Société. 
Peut-être  serait-il  utile  de  le  reproduire  dans  la  Bévue  afric  aine.  C'est 
un  travail  qui  semble  bien  fait  et  qui  doit  être  aujourd'hui  presque  ignorée 
Dans  notre  bulletin,  il  occuperait  sa  place  naturelle. 


—  30  — 

en  existe  de  pareilles  sur  le  Sidi-Mecid,  près  de  Constantine.  On 
ne  voit  point  de  traces  de  couvercle. 

Les  inscriptions  recueillies  sur  les  lieux,  ont  été  encastrées  dans 
le  mur  de  face  d'un  bâtiment  occupé  par  le  cercle  militaire.  Elles 
sont  au  nombre  de  cinq  et  ont  toutes  été  publiées  II  y  a,  en  outre, 
quatre  pierres  représentant  :  la  lr°,  un  oiseau,  qui  peut  être  une 
oie  ou  un  canard  ;  la  2°,  un  buste  encadré  et  fortement  gravé  en 
relief  ,  la  3e,  deux  renommées  tenant  d'une  main  une  couronne 
oblongue  ;  la  4e  est  trop  dégradée  pour  qu'on  puisse  hasarder  quel- 
ques conjectures.  Aucune  de  ces  figures  n'est  accompagnée  d'in- 
scriptions. 

Avant  de  quitter  Tiharet,  je  signalerai,  sous  la  voûte  de  la  porte 
donnant  accès  du  côté  du  ISord,  une  inscription  commémorative; 
mais  celle-ci,  toute  moderne,  est  destinée  à  perpétuer  dans  les  âges 
futurs  le  nom  des  hommes  qui  ont  présidé  à  la  fondation  de  la  nou- 
velle vijie  et  la  date  de  cette  fondation.  Voilà  qui  est  d'un  très  bon 
exemple  et  qui  aurait  dû  être  imité  partout.  Pourquoi  faut-il  en- 
core, ici,  qu'à  l'éloge  vienne  se  mêler  la  critique? Eh  !  bien, il  est  à 
présumer  que  dans  vingt  ans  d'ici,  de  toute  cetîe  longue  inscrip- 
tion il  ne  restera  plus  trace.  Soit  que  la  pierre  fut  d'un  grain  trop 
tendre  ou  que  les  lettres  aient  été  mal  fouillées,  la  lecture,  après 
dix-huit  ans  seulement,  en  est  devenue  fort  difficile.  C'est  presque 
une  énigme.  En  vérité,  quelque  engoué  qu'on  soit  du  présent,  il 
n'est  pas  possible  de  ne  pas  reconnaître  que  les  Romains  avaient 
mieux  que  nous  le  sentiment  de  leurs  œuvres.  Ils  y  attachaient 
leur  nom  :  nous  n'y  voyons  que  l'intérêt  du  moment.  La  postérité, 
avec  nous,  aurait  bien  à  faire,  si  l'imprimerie  venait  un  jour  à  se 
perdre.  Mais  elle  ne  périra  pas,  et  c'est  là,  sans  doute,  notre  ex- 
cuse. 

De  Tiharet  a  Saida  par  Frenda. 

En  laissant  Tekedemt  au  Nord-Ouest,  et  prenant  directement  la 
route  du  Sud,  on  arrive,  après  une  marche  de  12  kilomètres,  sur 
les  bords  de  la  Mina,  dont  la  source  n'est  éloignée  de  ce  point  que 
de  quelques  lieues.  Les  eaux  d'abord  calmes  coulent  entre  deux  ri- 
ves nues,  assez  plates,  uniformes,  dont  rien  ne  semble  devoir  in- 
terrompre le  cours.  Mais,  malheur  à  l'imprudent  qui,  sur  la  foi  des 
apparences,  livrerait  sa  destinée  au  courant  perfide. 

Tout-à-coup  votre  cheval  s'arrête,  il  a  flairé  le  danger.  Le  ca- 
valier met  pied  à  terre,  il  fait  encore  quelques  pas,  et,  à  son  tour,  il 
s'arrête    Au  dessous  de  lui  est  l'abîme. 


-131  - 

A  ce  lit  de  roche,  sur  lequel  la  Mina  laissait,  tranquilles,  glisser 
ses  eaux,  soudain  le  terrain  a  manqué,  et  l'onde,  comme  une  lave 
écumeuse,  se  précipite  d'une  hauteur  de  quarante  à  cinquante  mè- 
tres, pour  aller  au  fond  du  gouffre  se  briser  en  globules  de  cristal 
ou  en  paillettes  d'or.  Le  rocher  est  à  pic  et  le  long  de  ses  parois, 
tapissées  de  lierres  et  de  mousses,  sont  appendus  des  massifs  d'ar- 
bustes qui  forment  des  deux  côtés  un  cadre  de  verdure.  A  cette 
heure  (3  heures  de  l'après-midi),  la  nappe  jaillissante  reçoit  en  plein 
les  rayons  du  soleil  et  fait  miroiter  aux  yeux  toutes  les  couleurs 
des  pierres.  Au  fond,récume  bondissante  tournoie  un  instant  dans 
les  conques  qu'elle-même  s'est  creusées  sur  place.  Puis,  se  frayant 
un  passage  à  travers  les  quartiers  de  roches  amoncelés  sur  sa 
route,  elle  reprend  peu  à  peu  son  cours  naturel  ;  mais  cette  fois 
entre  deux  rives  profondément  encaissées,  bordées  de  touffes  de  lau- 
riers roses,  et  dominées  par  des  escarpements  abruptes,  enserrant 
un  bassin  qui  a  dû  se  produire  à  la  suite  d'un  affaissement  général 
et  subit  du  sol. 

Telle  est,  autant  qu'il  est  permis  à  ma  plume  de  la  reproduire,  la 
cascade  de  la  Mina,  connue  des  indigènes  de  la  localité  sous  le 
nom  ds  Hourara.  Au  fond  de  cet  antre  aquatique,  qu'il  fait  bon  s'a- 
briter du  poids  de  la  chaleur  et  oublier  un  instant,  comme  on  vou- 
drait oublier  toujours,  les  clameurs  discordantes  du  monde  et  les 
importuns  soucis  de  la  vie  !  Mais  j'entends  la  voix  de  mon  guide. 
Il  faut  repiendre  sa  course  et  courir  en  d'autres  lieux.  Adieu,  site 
magique  !  Le  bruissement  de  tes  ondes  me  suivra  longtemps  en 
croupe.  Ton  souvenir  ne  s'effacera  jamais  de  ma  mémoire. 

{A  suivre)  Vaysseites  . 


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i  »»  ? 


V 


—  32 


LA   MUSIQUE  ABABE 

SES    RAPPORTS  AVEC   LA   MUSIQUE  GRECQUE    ET  LE  CHANT  GRÉGORIEN. 

Historia,  quoquo  modo  scripta,  placet. 

V 

AVANT-PROPOS. 
I. 

Habitant  l'Algérie  depuis  l'année  1853,  artiste  par  le  fait, 
puisqu'on  est  convenu  à  peu  près  d'appeler  ainsi  ceux  qui  vivent 
du  produit  d'un  art,  j'ai  cru  pouvoir  employer  mes  loisirs  d'une 
manière  utile  peut-être,  mais  certainement  iniéressante  pour  un 
musicien,  en  étudiant  la  musique  des  Arabes. 

Dès  l'abord,  je  n'y  reconnus,  comme  tout  le  monde,  qu'un  affreux 
charivari  dénué  de  mélodie  et  de  mesure.  Pourtant,  par  l'habi- 
tude ou,  si  l'on  aime  mieux,  par  une  sorte  d'éducation  de  l'oreille, 
il  vint  un  jour  où  je  distinguai  quelque  chose  qui  ressemblait  à  un 
air.  J'essayai  de  le  noter,  mais  je  n'y  pus  réussir;  la  tonalité 
et  la  mesure  m'échappaient  toujours.  Je  percevais  bien  des  sé- 
ries de  tons  et  de  demi-tons,  mais  il  m'était  impossible  de  leur 
assigner  un  point  de  départ,  une  ionique.  D'un  autre  côté,  si  je 
portais  mon  attention  sur  les  tambours  qui  forment  le  seul  ac- 
compagnement de  la  musique  des  Arabes,  là  encore  je  distin- 
guais bien  une  sorte  de  rhythme,  mais  ce  rhythme  ne  me  pa- 
raissait avoir  aucun  rapport  avec  celui  de  l'air  qu'on  jouait. 

Cependant,  là  où  je  n'entendais  que  du  bruit,  les  Arabes  trou- 
vaient une  mélodie  agréable,  à  laquelle  ils  mêlaient  souvent  leurs 
voix  ;  là  où  je  ne  distinguais  pas  de  mesure,  la  danse  me  for- 
çait à  en  admettre  une. 

Il  y  avait  dans  cette  différence  de  sensations  un  problème  inté- 
ressant; j'essayai  de  l'approfondir. 

Pour  cela,  je  me  liai  avec  les  musiciens  indigènes,  j'étudiai  avec 
eux,  afin  d'arriver  à  me  rendre  compte  d'une  sensation  que 
d'autres  éprouvaient  et  qui   ne  me  touchait  en  rien. 

A  présent,  c'est  avec  passion  que  je  fais  de  la  musique  avec 
les    Arabes.    Ce   n'est   plus    le    plaisir   de  la   difficulté    vaincue 


8>t 


—  :}3  — 

que  je    cherche  ;  je  veux   prendre  ma  part  des  jouissances    que 
la  musique  des  Arabes  procure  à   ceux  qui  la  comprennent. 

C'est  qu'en  effet,  pour  juger  la  musique  des  Arabes,  il  faut 
la  comprendre  ;  de  même  que  pour  estimer  à  leur  valeur  les 
beautés  d'une  langue,  il  faut  la  posséder. 

Or,  la  musique  des  Arabes  est  une  musique  à  part,  repo- 
sant sur  des  lois  toutes  différentes  de  celles  qui  régissent  no- 
tre système  musical;  il  faut  s'habituer  à  leurs  gammes  ou  plu- 
tôt à  leurs  modes,  et  cela  en  laissant  de  côté  toutes  nos 
idées  de  tonalité. 

Nous  n'avons,  à  proprement  parler,  que  deux  gammes,  puis- 
que la  série  des  demi- tons  est  identique  dans  chacun  des 
deux  modes,  majeur  et  mineur,  qui  différent  entre  eux  par  le 
nombre  et  la  position    des    demi-tons. 

Les  Arabes  ont  quatorze  modes  ou  gammes,  dans  lesquels 
cette  position  des  demi-tons  varie  de  manière  à  former  qua- 
torze modalités   différentes. 

Le  classement  des  sons  est  fait  par  tons  et  demi-tons  com- 
me chez  nous.  Jamais  je  n'ai  pu  distinguer  dans  leur  mu- 
sique ces  intervalles  de  tiers  et  de  quart  de  ton  que  d'au- 
tres ont  prétendu  y  trouver. 

Tous  les  musiciens  jouent  à  l'unisson,  et  il  n'y  a  d'autre 
harmonie  que  celle  des  tambours  de  différentes  grosseurs,  que 
j'appelle  harmonie  rhythmique. 

On  pensera,  sans  doute,  qu'avec  une  aussi  grande  simplicité 
de  moyens  —  une  mélodie  accompagnée  de  tambours  — il  ne 
doit  pas  être  difficile  de  comprendre  cette  musique.  Un  fait 
expliquera  comment  il  y  a  là  des  difficultés  sérieuses  :  les 
Arabes  n'écrivent  pas  leur  musique  ;  ils  n'ont  plus  aucune  es- 
pèse  de  théorie,  plus  rien  qui  puisse  faciliter  les  recherches. 
Tous  chantent  ou  jouent  de  routine,  sans  savoir  le  plus  sou- 
vent dans  quel    mode  est   l'air    qu'ils   exécutent  (1). 


(1)  «  La  mémoire  était  le  seul  moyen  de  conservation  des  œuvres  mu- 
sicales. Aussi,  tout  le  passé  de  cet  art  est  perdu  en  Orient.  Il  ne  reste 
rien  des  compositions  anciennes.  Combien  d'entre  elles  n'ont  vécu(que 
la  vie  de  leurs  compositeurs  !  On  sait  seulement  sur  quel  ton,  sur  quelle 
mesure,  en  quel  mode  était  telle  composition  ;  les  livres  n'ont  pu  conser- 
ver que  ce  souvenir,  même  des  meilleures  et  des  plus  célèbres  composi- 
Revue  afr.,  6'  année,  n°  31.  3 


Cette  théorie  perdue,  j'ai  cherché  à  la  reconstruire.  Pour 
cela,  j'ai  dû  réunir  un  fiombie  considérable  de  chansons,  tou- 
jours écrites  à  l'audition.  J'ai  puisé  dans  ces  chansons  l'explica- 
tion des  quelques  règles  que  j'avais  pu  recueillir  par  hasard 
auprès  des  différents  musiciens  que  j'ai  fréquentés.  J'ai  parcouru 
les  trois  provinces  de  l'Algérie,  tant  sur  le  liitoral  que  dans 
l'intérieur  ;  j'ai  visité  Tunis,  qui  est  pour  l'Afrique,  au  point 
de  vue  musical,  ce  que  1  Italie  est  pour  l'Europe  ;  de  Tunis, 
j'ai  été  à  Alexandrie,  puis  en  Espagne,  où  j'ai  trouvé  en- 
core dans  les  chansons  populaires  les  traces  de  la  civilisation 
Arabe.  Enfin,  possesseur  d'environ  400  chansons,  je  suis  ren- 
tré à  Alger,  où  j'ai  essayé  de  coordonner  les  notes  recueillies 
un  peu  partout,  et  de  reprendre,  sur  des  bases  positives,  cette 
élude  delà  musique  arabe. 

Cette  étude,  qui  n'avait  pour  moi,  à  l'origine,  qu'un  but 
de  curiosité,  de  plaisir  satisfait,  m'en  fit  entrevoir  par  la  suite 
un  autre  plus  élevé. 

Comparant  la  musique  arabe  avec  le  plain-chant,  je  me  de- 
mandai si  ce  ne  serait  pas  une  hypothèse  téméraire  de  sup- 
poser que  celte  musique  arabe  actuelle  était  la  môme  que 
celle  qui  a  régné  jusqu'au  treizième  siècle,  et  si,  par  consé- 
quent, avec  les  renseignements  que  nous  donne  l'étude  de 
cette  musique  vivante  encore  en  Afrique  et  prise  sur  le  fait, 
on  ne  pourrait  pas  reconstituer  la  musique  des  premiers  siè- 
cles de  1  Ère  chrétienne,  et  combler  ainsi,  avec  l'élude  du 
présent,  une  lacune   dans    le  passé   de  notre    histoire  musicale. 

En  effet,  que  savons-nous  de  l'état  de  la  musique  anté- 
rieurement au  '3mc  siècle  ?  Rien  ou  presque  rien.  11  y  a  là 
une  lacune  considérable  ;  et,  si  ma  supposition  de  tout  à-1'heure 
est  justifiée,  cette  lacune   peut  être  comblée. 


tions  musicales.  Aujourd'hui,  nul  Arabe,  nul  savant  Arabe  ne  comprend 
ce  que  veulent  signifier  les  anciennes  désignations  générales  des  rhyth- 
mes,  et  même  les  termes  les  plus  fréquemment  répétés  dans  ce  qui  reste 
des  traités  d3  musique.  Je  n'ai  pu  découvrir  un  seul  musulman  qui  sût 
ce  qu'a  voulu  indiquer,  par  les  termes  musicaux  qu'il  cite,  le  grand  ro- 
mancero ou  l'Aràni  lorsqu'il  spécifie  les  genres  de  compositions  musica- 
les qu'il  nomme  si  fréquemment  dans  ses  pages (Dr  Perron  — Fem- 
mes Arabes  depuis  l  isJanisme.  Ch.  XX  ) 


—  35  - 

En  outre,  remonter  ainsi  dans  le  passé  aurait  cet  avantage 
de  nous  placer  dans  le  vrai  milieu  où  il  faut  ôtre  pour  appré- 
cier une  musique  qui,  pour  nous,  est  en  retard  de  six  ou 
sept  siècles. 

Je  chercherai  donc  à  démontrer  que  le  présent,  par  rap- 
port aux  Arabes,  correspond  à  ce  que  serait  pour  nous  la  mu- 
sique antérieure  au  treizième  siècle,  et  que  la  musique  arabe 
actuelle  n'est  rien  autre  chose  que  le  chant  des  Trouvères  et 
des  Ménestrels.  Aussi,  me  faut-il,  dès  le  début,  prémunir  le  lec- 
teur contre  la  tendance  générale  chez  l'homme  de  tout  rap- 
porter au    présent. 

En  effet,  qu'une  chose  s'éloigne,  si  peu  que  ce  soit,  de  ce 
qu'on  connaît,  de  ce  qu'on  a  aceppté,  et  aussitôt  la  foule  des 
honnêtes-  gens  va  crier  contre  le  novateur  téméraire  qui  sou- 
vent n'apporte  en  fait  de  nouveauté  qu'une  chose  vieille  de 
plusieurs  siècles  et  abandonnée  pour  des  raisons  inconnues. 
Et  cependant  combien  de  bonnes  choses  ainsi  oubliées  ont  été 
remises,  un  jour  en  lumière  et  ont  contribué  au  développe- 
ment des  connaissances  humaines  ! 

D'un  autre  côté,  il  arrive  souvent  aussi  qu'en  remontant  un 
peu  dans  l'antiquité  on  n'a  plus  la  notion  exacte  des  change- 
ments plus  ou  moins  importants  qui  ont  eu  lieu  à  une  cer- 
taine, époque;  cependant,  on  en  fait  grand  bruit,  sur  la  foi 
de  ceux  qui  en  ont  parlé,  sans  pour  cela  se  rendre  bien  compte 
de  leur  nature. 
Je  m'explique  par  un  fait  pris  dans  l'histoire  de  la  musique. 
On  connaît  Gui  d'Arezzo  comme  étant  l'inventeur  des  noms 
des  notes  pour  lesquels  il  prit  la  première  syllabe  de  chacun  des 
vers  de  l'hymne  de  St-Jean. 

Or,  antérieurement  à  Gui  d'Arezzo  les  lettres  arabes  étaient 
usitées  pour  nommer  les  sons.  Le  changement  des  noms  ne 
peut  pas  constituer  une  invention  sérieuse  ;  et  si  Gui  d'Arezzo 
n'avait  fait  que,  cela  il  n'eût  certainement  pas  joui  de  la  ré- 
putation qui  l'a  immortalisé.  On  reconnaîtra  sans  peine  que, 
basée  sur  un  pareil  fait,  cette  réputation  ne  serait  rien  moins 
qu'usurpée,  attendu  que  nommer  la  ce  qui  s'appelait  alif,  si  ce 
qui  s'appelait  ba  ou  bim,  et  ainsi  de  suite  pour  les  autres  sons, 
cela,  dis-je,  no  peut  pas  constituer  une  invention. 
Qu'a  donc  fait  Gui  d'Arezzo  ? 
Il  a  posé   les  bases    do    la    musique    telle   qne  nous  IVnten- 


—  30  — 

dons  maintenant,  do  cette  musique  bien  différente  de  celle  qu'on 
faisait  autrefois,  puisqu'elle  réunit  la  mélodie  et  l'harmonie-,  de 
cette  musique  enfin  que  Victor  Hugo  appelle  avec  raison  la 
lune  de  l'art. 


Se  figure-t-on  l'effet  que  produirait  aujourd'hui  une  des  chan- 
sons organisées  en  harmonie  par  les  musiciens  contemporains  do 
Gui  d'Are/.zo  ou  de  Jean  de  Murris  ;  ou  encore  l'impression 
que  ferait  notre  musique  actuelle  sur  ces  mêmes  musiciens, 
si  nous  les  supposons  assistant  à  une  représentation  de  Robert- 
le-Diable  ou  de  Guillawne-Tell  ? 

Evidemment   le    résul'at  serait   le  môme   dans    les    deux    cas. 

Le  beau  n'est-il  donc  que  pure  convention  ?  Comment  ce  qui 
était  beau  au  treizième  siècle  nous  paraîtra-t-il  si  mauvais  au 
dix-neuvième  ;  tandis  que  notre  musique  produira  le  môme 
effet  sur  ceux  même  à  qui  on  en  attribue  les  plus  grands  progrès? 

Deux  mots  résoudront  cette  question  :  l'habitude  d'entendre, 

C'est  en  vertu  d'une  habitude,  prise  en  quelque  sorte  à 
notre  insu,  que  nous  admirons  aujourd'hui  des  œuvres  musica- 
les que  nous  rejetions  hier.  En  musique,  l'habitude  d'entendre  a 
force  de  loi,  et  en  vertu  de  cette  loi  l'exception  de  la  veille 
devient  souvent    la  règle  du  lendemain  (1). 

Ce  qu'on  recherche  surtout  dans  la  musique,  c'est  la  va- 
riété ;  la  variété  implique  la  nouveauté,  c'est-à-dire  le  pro- 
grès. Or,  tout  progrès  suppose  dans  un  art  un  progrès  égal 
dans  le  sens  qui  en  est  frappé  et  par  conséquent  une  exten- 
sion du  cercle  habituel  des  connaissances  acquises  et  des  sen- 
sations éprouvées. 

Faites  passer  Jean  de  Murris  et  ses  contemporains  par  la 
série  des  progrès  qui  ont  signalé  la  marche  de  la  musique,  et 
ils  comprendront  les  beautés  mélodiques  et  harmoniques  de 
nos  opéras. 


(1)  Il  est  bien  entendu  que  je  ne  parle  ici  que  des  formules  mélodi- 
ques nouvelles,  dont  l'originalité  peut  frapper  tout  d'abord,  mais  qui  ont 
besoin  d'être  connues  déjà  pour  qu'on  puisse  en  apprécier  le  charme,  ou 
bien  des  marches  harmoniques  qu'un  compositeur  emploie  souvent  bien 
avant  que  la  loi  qui  les  régit  soit  formulée.  Hors  ces  deux  cas  excep- 
tionnels, il  ne  pourrait  y  avoir  qu'anarchie  et  par  conséquent  charivari 


-  37  — 

Agissons  en  sens  inverse  :  reportons-nous  avec  eux  à  ce 
Discant,  qui  résumait  la  science  harmonique  de  leur  époque  ;  ou- 
blions nos  habitudes  acquises,  et  nous  jouirons  avec  eux  de 
cette  harmonie  improvisée  qui   n'est    que   l'enfance  de  l'art. 

Appliquons  ce  procédé  à  la  musique  ancienne  et  voyons  les 
résultats. 

Ce  même  Jean  de  Murris  qui,  dans  son  spéculum  musicœ  posait 
les  lois  de  la  révolution  musicale,  dont  Gui  d'Arezzo  avait 
été  le  premier  apôtre,  ce  Jean  de  Murris  qui  protestait  déjà 
contre  les  innovations  de  ses  contemporains  [sic  enim  concurdiœ 
confunduntur  cum  discordiis,  ut  nulîatenus  una  distinguatur  ab  âlia). 
n'eût-il  pas  souri  de  pitié  en  entendant  l'unisson  du  Chant  Gré- 
gorien 9 

Et  St-Grégoire  n'eùt-il  pas  été  bien  avisé  s'il  eût  dit  à  cet 
orgueilleux  chanoine  :  Vous  faites  marcher  ensemble  plusieurs 
mélodies,  je  le  crois,  mais  dans  toutes  ces  mélodies  vous  n'avez 
qu'une  gamme,  tandis  que  nous  en  avions  huit,  et  nous  les 
employions  selon  que  nous  voulions  produire  des  effets  différents. 

Si  un  philosophe  grec  eût  pu  entendre  cette  réponse,  il  eût  parlé 
à  son  tour  des  quatorze  modes  de  son  système,  des  trois  genres  dia  - 
tonique,  chromatique  et  enharmonique,  et  de  toutes  ces  choses 
oubliées  de  nos  jours,  mais  qui  faisaient  alors  la  beauté,  la 
variété  de    la  musique. 

Pour  nous,  comment  pourrions-nous  juger  les  effets  de  celte 
musique?  Les  renseignements  que  nous  en  avons  sont  obscurs  et 
incomplets,  et,  en  admettant  comme  exacte  la  traduction  que 
Meybomius,  Burette,  etc.  . .  nous  ont  donnée  de  quelques-unes  de 
Lurs  chansons,  nous  en  avons  la  lettre,  mais  non  l'esprit. 

Cette  théorie  perdue  de  la  musique  des  anciens,  les  effets  ex- 
traordinaires obtenus  par  cette  musique,  j'ai  cru  les  retrouver 
dr=ns  la  musique  des  Arabes,  et  j'ai  dû  forcément,  dès  lors, 
étendre  le  cadre  d'abord   si    restreint  de  mon   sujet. 

Je  devais,  autant  que  cela  était  en  mon  pouvoir,  suivre  par- 
tout les  traces  de  la  civilisation  mauresque  ;  dans  ce  sens,  au- 
cun pays  plus  que  1  Espagne  ne  pouvait  m'offrir,  en  dehors 
de  l'Afrique,  que  j'avais  déjà  parcourue  en  grande  partie,  les 
vestiges  de  ce  qu'était  la  musique  des  premiers  siècles  de  no- 
tre ère. 

L'Espagne  a  encore  aujourd'hui  cet  avantage  de  réunir,  vi- 
vante   dans   son  présent,    lhistoire  de  son    magnifique  passé.- 


—  38  - 

Ecoutez  ce  bruit  qu'on  entend  dans  les  quartiers  populaires 
de  Madrid. 

Deux  enfants  parcourent  les  rues  enchantant,  leurs  voix  alter- 
nent avec  les  batteries  du  tambour.  Ils  chantent  un  cantique  de 
Noël,  un  Villancico,  empreint  de  ce  caractère  triste  et  pas- 
sionné tout   à    la  fois,    qui   est  le  propre  des  chants  primitifs. 

Est-ce  là  le  chant  que  les  Rois  Mages  faisaient  entendre 
lorsqu'ils  allaient  adorer  le  divin  berceau? 

Et  pourquoi  non  !  N'avons-nous  pas  dans  la  liturgie  Ro- 
maine des  chants  du  même  genre  et  qui  doivent  avoir  la 
même  origine? 

Ces  chants  que  l'Espagne  a  pu  conserver,  grâce  peut-être  à  la 
domination  des  Arabes,  n'ont-ils  pas  un  caractère  bien  distinct 
de  ceux  de  notre  musique  actuelle,  et  qui  semble  exclure  toute 
idée  d'harmonie  ? 

Mélopée  pour  la  chanson. 

Rhythmopée  pour  le  tambour. 

Cependant,  si  on  examine  ces  chansons  au  point  de  vue  de 
nos  connaissances  actuelles,  on  admire  sans  doute  leur  simplicité, 
mais  on  les  trouve  trop  simples  pour  qu'elles  puissent  nous 
offrir  des  ressources  de  quelque  utilité  ! 

Si,  au  contraire,  on  les  examine  en  se  reportant  à  l'époque 
où  on  les  considérait  comme  le  résultat  complet  des  connais- 
sances musicales  généralement  scceptées,  on  se  demande  si 
c'était  bien  là  la  musique  qui  charmait  nos  pères,  et  si  vrai- 
ment les  Alfarabbi,  les  Zaidan,  les  Rabbi,  Enoc  et  tant  d'au- 
tres grands  musiciens  qui  illustrèrent  le  règne  des  Califes, 
suivaient  bien  la  tradition  que  les  St-Augustin,  les  St-Am- 
broise,  les  St-Isidore  de  Séville  avaient  conservée  de  la  mé- 
lopée grecque  et  romaine. 

La  distance  qui  sépare  cette  musique  de  la  nôtre  est  si 
grande,  les  bases  qui  régissent  les  deux  systèmes  sont  si  dif- 
férentes, qu'ils  semblent  n'avoir  jamais  eu  aucun  lien  qui  les 
rattache  —  et  la  musique  populaire  reste  ensevelie  dans  le  chaos 
du  passé,  tandis  que  l'harmonie  nous  entraine  dans  le  tour- 
billon des  jouissances  auxquelles  elle   nous  a    habitués. 

Qu'était  donc  la    musique  avant  Gui  d'Arezzo  ?  —Mélodie. 

Qu'a-t-elle  étS   depuis  ?— Harmonie. 

Gui  d'Arezzo  n'a  pas  inventé,  ou  plutôt  changé,  les  noms 
des  sons,  mais    il    a  réduit    à    une  seule    gamme    toutes   celles 


-  39  - 

qui  existaient    auparavant,  en  basant   les    rapports  des   sons  sur 
la  loi  des  résonnantes  harmoniques. 

m. 

On  comprendra  comment  ii  est  très  difficile  d'apprécier  le 
caractère  des  anciennes  chansons  faites  pour  la  plupart  des 
gamines  abandonnées  depuis   la  découverte  de    l'harmonie. 

Rechercher  ces  gammes  et  le  caractère  particulier  à  cha- 
cune d'elles,  tel  était  le  premier  objet  de  mon  travail  ;  le  se- 
cond consistait  à  établir  le  moment  de  l'éclosion  du  principe 
harmonique  et  de  la  séparation   des  deux  systèmes. 

Je  n'ai  pu  qu'effleurer  cette  question,  les  matériaux  et  les 
moyens  de  contrôle  me  manquant  la  plupart  du  temps  ;  mais 
je  crois  avoir  assez  frayé  la  route  à  suivre  pour  que  d'autres, 
placés  dans  de  meilleures  conditions,  reprennent  ce  travail,  de 
manière  à  indiquer  la  marche  suivie  dans  l'abandon  des  dif- 
férentes gammes  avant   d'arriver  à  remploi  d'une   seule. 

En  terminant,  je  constate  les  effets  merveilleux  obtenus  par 
les  Arabes  avec  leur  musique,  effets  qui  ne  sont  pas  sans 
analogie   avec  ceux    que  les  anciens  attribuaient  à   la  leur. 

Quant  aux  conséquences  à  tirer  de  cette  étude  de  la  mu- 
sique des  Arabes,  elles  me  paraissent  si  diverses  que  je  me 
bornerai  à  insister  de  préférence  sur  celle  qui  ressort  du 
fond  même  de  mon  sujet. 

On  a  beaucoup  écrit  sur  la  musique  des  Arabes,  mais  pres- 
que toujours  les  jugements  qu'on  a  portés  venaient  de  per- 
sonnes peu  musiciennes,  et  dont  l'opinion  n'était  basée  que 
sur  un  nombre  restreint  d'auditions.  Dans  de  semblables  con- 
ditions,  il   était  presque  impossible  de  ne  pas  se  tromper. 

Si  l'opinion  que  j'émets,  à  mon  tour,  doit  avoir  quelque 
valeur,  ce  n'est  pas  parce  que  je  suis  musicien  comme  on 
l'entend  en  Europe,  mais  bien  parce  que,  mêlé  aux  musiciens 
arabes,  je  prends  part  à  leurs  concerts,  je  joue  avec  eux  leurs 
chansons,  et,  qu'enfin,  par  suite  d'une  habitude  acquise  après 
plusieurs  années  de  travail,  je  suis  arrivé  à  comprendre  leur 
musique. 


-  40 


CHAPITRE  I\ 

Les  Arabes  ont  emprunté  aux  Grecs  leur  système  musical.  —  Défini- 
tions de  la  musique  chez  les  Anciens.  —  Musique  théorique  ou 
spéculative;  science  des  nombres.  —  Querelle  des  Pythagoriciens  et  des 
Arystoxéniens.  —  Les  Juifs  participent  aux  progrès  de  l'art  musical 
chez  tous  les  peuples  de  l'antiquité.—  Musique  pratique. 

I. 

Bien  que  n'ayant  pas  l'intention  de  faire  l'histoire  de  la  mu- 
sique des  Arabes,  je  suis  forcé,  par  l'étude  même  de  ce  sujet,  de 
rechercher  au  moins  les  rapports  de  leur  système  musical 
avec  celui  des  peuples  au  contact  desquels  il  a  pu  se  modi- 
fier pour   arriver  au  point    où    il   se   trouve  maintenant. 

Ces  rapports,  nous  les  rencontrons  d'abord  dans  les  instru- 
ments les  plus  usités  :  la  Kouitra,  dite  vulgairement  guitare  de 
Tunis,  dont  la  forme  autant  que  le  nom  rappellent  la  Kithara 
des  Grecs  ;  le  Gosbah  ou  Djaouak,  instrument  populaire  par  ex- 
cellence et  qui,  dans  les  mains  d'un  Arabe,  rappelle  le  joueur 
de  flûte  antique,  tant  par  la  forme  de  l'instrument  dont  l'ori- 
fice sert  d'embouchure,  que  par  la  position  et  le  costume  de 
celui   qui   en  joue. 

Ces  premiers  indices  permettent  de  croire  que  si  les  Arabes 
connaissaient  déjà  la  musique  à  l'époque  où  l'Egypte  était  le 
berceau  des  sciences  et  des  arts,  leur  système  musical  dut  se 
développer  plus  particulièrement  lorsque  la  domination  Ro- 
maine leur  apporta,  avec  la  civilisation,  la  musique  grecque, 
qui   résumait  alors  toutes  les  connaissances  acquises. 

Mais  avec  la  décadence  de  l'Empire  disparut  la  civilisation  ; 
et  tandis  qu'en  Occident  les  sciences  et  les  arts  trouvaient  un 
refuge  dans  les  cloîtres,  Mahomet  en  défendit  l'étude  en  Orient 
sous  les  peines  les  plus  sévères. 

Les  Arabes  suivirent  religieusement  les  préceptes  du  légis- 
lateur jusqu'au  règne  du  Calife  Ali,  qui  autorisa  1  étude  des  sciences 
et,  avec  elles,  !a  musique  et  la  poésie.  Ses  successeurs  encou- 
ragèrent encore  davantage  le  culte  de  la  littérature,  et  bientôt 
les  Arabes,  maîtres  d'une  grande  partie  de  la  Grèce,  se  sou- 
mirent, comme  avant  eux  les  Romains,  à  la  loi  des  vaincus,  pour 
l'étude    des    sciences  et    des    arts.   Ils   traduisirent  les   ouvrages 


—  41   — 

les    plus   célèbres    des   Grecs  et  parmi  eux    ceux   qui    traitaient 
de   la  musique  (1). 

i  II. 

Les  Arabes,  comme  les  Grecs,  attachaient-ils  au  mot  musi- 
que le  sens  que  nous  lui  donnons  ? 

Il  nous  suffira  de  rappeler  les  différentes  définitions  donne  es 
à  cette  science  par  les  anciens  auteurs,  pour  faire  comprendre 
le  caractère  de  la  révolution  musicale  accomplie  par  la  secte 
des  Arystoxéniens,  révolution  qui  eut  pour  résultat  d'isoler  la 
musique  pratique  et  d'en  faire  une  science  spéciale  pour  la- 
quelle Toreille  était  reconnue  comme  le  seul  juge  apte  à  dé- 
terminer les  rapports  des  sons. 

Dans  un  dialogue  entre  Alcibiade  et  Socrate,  nous  trouvons 
le  passage  suivant  : 

Soc.  —  Quel  est  l'art  qui  réunit  au  jeu  des  instruments  le 
chant  et   la  danse? 

Aie.  —  Je  ne   saurais  le  dire. 

Soc.  —  Réfléchis  à  ce  sujet. 

Aie. —  Quelles  sont  les  divinités  qui  président,  à  cet  art?  Les 
Muses  ? 

Soc.  —  Précisément;  maintenant,  examine  quel  nom  peut  con- 
venir à  l'art  auquel   elles    concourent   toutes. 

Aie.  —  f.elui  de  musique. 

Soc.  —  C'est  cela  même. 

Hermès  définit  la  musique  :  la  connaissance  de  Vordre  des  choses 
de  la  nature. 

Pythagore  enseigne  que  tout  dans  l'univers  est  musique. 

Platon  la  désigne  comme  le  principe  général  des  sciences  humai- 
nes, et  il  ne  craint  pas  d'ajouter  qu'on  ne  peut  faire  de  chan- 
gement dans  la  musique  qui  n'en  soit  un  dans  la  constitution 
de  lÉtat.  Les  Dieux,  ajoute-t-il,  l'ont  donnée  aux  hommes,  non 
seulement  pour  le  plaisir  de  l'ouïe,  mais  encore  pour  établir 
l'harmonie  des  facultés  de  Vâme. 


(5)  La  base  du  système  de  composition  et  de  chant  est  la  base  du  sys- 
tème Grec,  et  plusieurs  des  termes  techniques  grecs  sont  même  conservés 
en  transcription  Arabe.  (Dr  Perrow.  —  Femmes  Arabes  depuis  l'Isla- 
misme) 


-  42  - 

Tontes  ces  définitior.s,  et  d'autres  encore  que  nous  omettons, 
démontrent  assez  que  les  anciens  attachaient  au  mot  musique 
un  sens  bien  plus  étendu  que  celui  qu'il  a  conservé  parmi  nous. 

C'était  l'art  auquel  concouraient  toutes  les  muses  ;  c'était  le 
principe  d'où  l'on  pouvait  déduire  les  rapports  qui  unissaient 
toutes  les  sciences.  La  musique  étant  le  résultat  de  l'ordre  et 
de  la  régularité  dans  le  bruit  et  le  mouvemeut,  devait  être  étu- 
diée comme  principe  générateur  des  diverses  sciences,  pour 
amener  à  la  connaissance  de  l'harmonie  des  choses  de  la  na- 
ture, où  tout  est  mouvement  et  bruit. 

Les  deux  mots  musique  et  harmonie  exprimaient  donc  une 
seule  et  même  chose,  C'était  la  musique  purement  théorique, 
la  musique  spéculative,  donnant  la  raison  numérique  des  distances 
et  la  connaissance  du  rapport  des  sons  entre-eux.  Le  principe  de  la 
résonnance  des  corps  sonores  développait  l'arithmétique  et  la 
géométrie  et  était  appliqué  ensuite  à    l'astronomie. 

Ainsi  s'explique  la  définition  générale  de  science  des  nombres 
donnée  à  la  musique  (1). 

Lorsque  Platon  écrivait  sur  son  portique  :  Loin  d'ici  celui  qui 
ignore  l'harmonie,  il  n'entendait  certainement  pas  parler  de  l'ordre 
successif  des  sons  produits  par  des  voix  ou  par  des  instru- 
ments,, mais  bien  des  rapports  physiques  et  mathématiques  de 
ces  sons  entre-eux. 

Ces  rapports  appartenaient  au  domaine  de  la  physique  ou  plu- 
tôt de  l'acoustique,  et  non  à  celui  de  la  musique  dans  le  sens 
que  nous   attachons   à  ce   mot. 

Nous  retrouverons  la  musique  avec  la  même  signification, 
alliée  à  l'arithmétique,  à  la  géométrie  et  à  l'astronomie,  dans 
les  arts  libéraux  qui,   sous   la  dénomination  de   Quadrivium  for- 


(1)  Est-il  nécessaire  de  rappeler  ici  l'anedocte  si  connue  des  marteaux 
de  Pythagore  ?     • 

Ce  philosophe,  parlant  de  l'unité,  la  définit  :  le  principe  de  toute  vérité  ; 
le  nombre  deux  est  appelé  égal;  le  nombre  trois  excellent,  paTce  que 
tout  se  divise  par  ce  nombre  et  que  sa  puissance  s'étend  sur  l'harmonie 
universelle  ;  le  nombre  quatre  a  les  mêmes  propriétés  que  le  nombre 
deux;  le  nombre  cinq  réunit  ce  qui  était  séparé;  il  appelle  harmonie 
le  nombre  six,  auquel  déjà  avant  lui  on  avait  donné  la  qualification  de 
monde:  Quia  mundus  at  etiam  senarius  ex  conlrariis  sxpe  visus  consli- 
tisse  secundum  harmoniam. 


—  43  - 

niaient  une  des  branches  principales  de  l'enseignement  dans  les  uni- 
versités fondées  à  dater  du  IX" e  siècle. 

Telle  était  la  musique  spéculative  qui  amena  chc-z  les  anciens  le 
système  des  tétracordes  appliqué  à  la  musique  pratique. 

C'était  le  système  de  Pythagore. 

En  regard  du  physicien,  du  théoricien,  il  faut  placer  Arystoxène, 
le  musicien  dans  le  sens  moderne,  qui  le  pemier  sépara  la 
science  de  l'art,  sut  établir  la  différence  de  la  théorie  et  de 
la  pratique,  et  opéra  dans  la  musique  des  anciens  une  révolu- 
tion durable. 

Examinons  rapidement  les  faits  essentiels  qui  avaient  pré- 
paré cette  révolution. 

L'histoire  nous  montre  à  l'origine  de  tous  les  peuples  le  musi- 
cien, le  poète,  le  chanteur  et  le  législateur  réunis  dans  une  seule 
personne  : 

Orphée,  Amphion,  Simomdes  et  tant  d'auires  dictent  leurs  lois 
en  musique,  et  nous  savons  par  la  Bible  que  les  mômes  faits  se 
produisirent  chez  les  Hébreux. 

Bossuet,  dans  son  Discours  sur  l'Histoire  universelle,  dit  que 
les  lois  étaient  des  chansons 

Qu'étaient  ces  chansons  sinon  la  musique  avec  le  sens  que  nous 
attachons  à  ce  mot,  la  musique  pratique,  contre  les  envahissements 
de  laquelle  Platon  proteste  déjà,  lors  de  son  importation  en  Grèce 
par  les  Juifs. 

C'est  en  vain  que  Pythagore  a  formulé  un  système  rigoureux; 
c'est  en  vain  que  les  lois  s'opposent  à  ce  qu'il  y  soit  fait  un  change- 
ment. La  division  éclate  entre  ceux  qui  voulaient  s'en  rapporter 
à  la  précision  du  calcul  et  la  masse  bien  plus  considérable  de  ceux 
qui,  avec  Arystoxène,  admettaient  uniquement  le  jugement  de 
l'oreille  et  n'exigeaient  pas  des  sens  humains  une  perfectibilité 
impossible  à  obtenir. 

La  scission  devient  bientôt  un  fait  accompli- 

La  musique  pratique  aura  bien  encore  recours  à  la  théorie  pour 
développer  ses  moyens  d'action,  mais  cette  théorie  aura  pour  ar- 
bitre suprême  l'oreille,  reconnue  désormais  comme  juge  en  dernier 
ressort  de  ce  qu'il  faudra  accepter  ou  de  ce  qu'il  faudra  rejeter. 

A  chacune  sa  route. 

La  théorie  lestant  la  science  des  nombres,  la  pratique  sera  appe- 
lée à  éveiller  des  sensations  endormies  ou  à  en  faire  naître  de  nou- 
velles dans  le  cœur  de  ses  auditeurs. 


Avec  la  première,  s'accompliront  les  découvertes  scientifiques  qui 
appartiennent  à  l'harmonie  universelle  ;  la  secon  e  deviendra 
la  langue  divine  du  chant  et  de  la  mélodie. 

III. 

Notons  dès  à  présent,  comme  un  fait  digne  d'une  sérieuse  atten- 
tion, la  participation  constante  du  peuple  Juif  aux  progrès  de  l'art 
musical  chez  tous  les  peuples  de  l'antiquité  et  jusque  dans  les  pre- 
miers siècles  du  christianisme. 

Les  Juifs,  comme  les  Grecs,  avaient  puisé  à  la  même  source  ;  et 
bien  que  l'auteur  de  la  Genèse  désigne  Jubal  fils  de  Lamech  com- 
me inventeur  de  la  musique —  Jubal  fuit  pater  canentium  titharâ 
et  organo  —  tandis  que  les  païens  citent  Mercure  et  Apollon,  nous 
devons  rappeler  que  Moïse,  le  législateur  hébreu,  avait  été  élevé 
en  Egypte,  là  même  où  Pythagore  avait  étudié.  D'ailleurs,  les  rap- 
ports établis  entre  les  Juifs  et  les  Egyptiens,  pendant  la  longue  cap- 
tivité des  premiers,  avaient  dû  amener  dans  les  arts  comme  dans 
les  sciences,  et  malgré  les  différences  de  religion,  les  mêmes 
effets  ^'assimilation  constatés  plus  tard  entre  les  Grecs  et  les  Ro- 
mains, entre  les  Juifs  et  les  Chrétiens,  eutre  les  Arabes  et  les 
Espagnols. 

Le  principe  musical,  développé  dans  le  sens  purement  pratique, 
fut  étendu  chez  toutes  les  nations,  lors  de  la  dispersion  du  peuple 
Juif.  A  l'époque  de  Phton,  un  célèbre  musicien  juif,  Timotbée  de 
Milet,  fut  d'abord  sifflé,  puis  applaudi  avec  enthousiasme  ;  à  Ro- 
me, les  musiciens  juifs  étaient  placés  au  premier  rang;  c'est  aux 
juifs  qu'on  emprunta  plus  tard  les  notes  rabiniques  qu'on  retrouve 
dans  les  anciens  recueils  de  plain-chant  ;  enfin  en  Espagne,  pendant 
la  domination  Arabe,  on  cite  des  Juifs  parmi  les  plus  habiles  musi- 
ciens. 

Tout  cela  est  corroboré  par  la  réputation  musicale  dont  jouissent 
encore  les  Juifs  d'Afrique  -,  et  il  nous  faut  bien  tenir  compte  de  cet 
élément  qui  nous  offrira,  pour  l'objet  spécial  de  cette  étude,  de  fré- 
quentes occasions  de  rapprochements  à  établir  soit  pour  les  ins- 
truments, soit  pour  l'effet  purement  musical. 

IV. 

Je  me  suis  étendu  trop  longuement  peut-être  sur  cette  pre- 
mière révolution-musicale  qu'on  a  appelée  la  querelle  des  Pythago- 
riciens et  des  Arystoxénicns.  Cependant,  j'ai    cru   nécessaire  de 


—  45  — 
m'.;rrêter  sur  ce  point,  afin  de  n'avoir  plus  à  examiner,  dès  à  pré- 
sent, que  la  partie  purement  pratique  de  la  musique. 

11  serait  facile  de  constater  un  rapprochement  entre  les  Pythago- 
riciens et  quelques  rares  lettrés  de  nos  jours,  qui  passent  leur  vie, 
comme  les  anciens  philosophes,  à  étudier  la  musique  spéculative. 
Pour  eux,  la  musique  est  encore  la  science  des  nombres  et  ils  y  étu- 
dient l'ordre  et  l'agencement  des  choses  de  la  nature. 

Bornons-nous  à  signaler  ce  fait  et  revenons  à  ceux  qui,  dans  une 
position  plus  humble,  mais  plus  disposés  à  accepter  les  hommages 
du  vulgaire,  ne  connaissent  que  la  partie  purement  pratique  de  la 
musique,  les  poètes,  les  chanteurs,  derniers  successeurs  des  Rapso- 
des et  des  Troubadours. 

Ceux-là  ne  trouvent  dans  la  musique  autre  cht.se  qu'une  distrac- 
tion ou  une  jouissance,  un  mélange  heureux  de  chant  et  de  poésie, 
un  art  et  non  une  science.  Fidèles  disciples  d'Arystoxènes,  ils  ne 
connaissent  d'autre  juge  que  l'oreille,  et  ne  demandent  à  la  musi- 
que que  d'exprimer  les  sentiments  tout  humains  qui  les  agitent. 

Un  hymne  à  la  divinité,  une  plainte  amoureuse,  une  chanson 
guerrière,  voilà  les  expressions  les  plus  ordinaires  qu'ils  en  atten- 
dent ;  et,  sans  se  préoccuper  des  lois  de  l'acoustique  qu'ils  ne  con- 
naissent pas,  ils  chantent  en  s'accompagnant  de  leurs  instruments,  et 
réunissent  autour  d'eux  un  nombreux  auditoire  toujours  charmé  de 
les  entendre. 

Daniel  Salvador. 

La  suite  au  prochain  numéro. 


46 


NOTICE  iSftt  BOU  §ADA 

(Province  de  Constantine) 

I. 

Un  certain  Bel  Ouacha,  homme  de  grande  tente  de  la  tribu  des 
Bedarna,  occupait  depuis  longtemps  les  immenses  terrains  qui 
s'étendent  du  H  odna  méridional  jusqu'aux  montagnes  des  Oulad 
Naïl,  lorsque  vers  le  VIm"  siècle  de  l'hégire,  un  Chérif,  nommé 
Sliman  ben  Rabia,  originaire  du  Saguia-t  el-Hamra,  en  Mogreb  el- 
Aksa^t),  vint  camper  aux  piedsduDjebelM'saâda,àAïouned-Defla(2). 

Peu  de  temps  après,  il  fut  rejoint  par  un  tbaleb  vénérable  qui 
avait  fait  de  savantes  études  dans  les  Zaouïa  et  les  Medressa  de 
Fez  :  SiTamer,  ainsi  s'appelait  ce  lettré,  s'arrêta  près  des  pierres 
taillées,  vestiges  d'anciennes  constructions  nazaréennes.  Le  Mo- 
grebin,  séduit  par  l'abondance  de  la  rivière  et  la  limpidité  de  la  fon- 
taine, chassa  les  chacals  qui  demeuraient  dans  les  roseaux,  et  aidé 
par  les  gens  de  Si  Sliman,  il  pétrit  des  briques,  se  construisit  une 
maison, puis  s'adonna  à  la  contemplation  et  à  l'étude  des  livres. 

Quelques  nomades  des  Oulad  Naïl  et  des  Oulad  Ai  ahdi  visitèrent 
ce  saint  homme,  dont  la  réputation  de  science  et  de  justice  ne  tarda 
pas  à  s'étendre  jusqu'à  M'sîla  et  au-delà.  Des  jeunes  gens,  avides 
de  profiter  du  savoir  de  SiTamer,  se  réunirent  autour  de  lui,  et 
leurs  habitations  formèrent  le  noyau  d'une  ville.  Les  terrains  fu- 
rent   achetés   aux    Bedarna  (3)  qui    cédèrent    tous    leurs    droits 

(1)  La  Rigole  rouge,  grande  ligne  de  fond  qui  est  considérée  comme  la 
limite  méridionale  du  Maroc.  — N.  de  la  R. 

(2)  Les  fontaines  des  Lauriers  Roses. 

(3)  Cette  tribu  fut  plus  tard  entièrement  massacrée  par  les  Oulad  Se- 
kreur  :  .  .  SL»  2")&A  Les  Bedarna  sont  une  tribu  de  Soleim,  venue 
d'Egypte  en  Mogreb,  lors  de  la  deuxième  invasion  arabe,  et  qui  s'éta- 
blit d'abord  dans  les  environs  de  Tripoli,  puis  dans  l'Ifrikia.  Au  temps 
de  Ben  Kbaldoun,  ces  nomades  habitaient  avec  les  autres  tribus  Soleï- 
mites  les  environs  de  Cabès,  entre  El-Djem  et  Mobarka.  Les  Oulad  Se- 
kreur  sont  des  Athbedj  —  de  la  famille  des  Eïad.  —  Etablis  comme  les 
autres  branches  de  la  tribu  d'Eiad,  dans  les  montagnes  de  la  Kalaa 
(VIII  siècle  de  l'hégire),  ils  descendirent  dans  leH'odna  où  ils  firent  une 
terrible  boucherie  des  Oulad  Sekreur. 


—  47  — 

moyennant  quarante-cinq  chameaux  et  quarante-cinq  chamelles- 

Au  moment  où  l'on  terminait  la  mosquée,  Si  Sliman  et  Si  Tamer 
devisaient  ensemble  sur  le  nom  à  donner  à  la  cité  naissante  ;  ils 
étaient  encore  indécis,  lorsqu'une  négresse  vint  à  passer  et  appela 
sa  chienne...  Saâda  !..  Sadda  !...  (heureuse!...  heureuse!..);  ce 
mot  leur  parut  d'un  bon  augure  ;  et,  d'un  commun  accord,  ils  l'ap- 
pelèrent Bou  Sada  joLx->^_j  le  Père  du  Bonheur. L'Oued  BenOuas 
changea  son  nom  contre  celui  de  la  ville  nouvelle. 

Plusieurs  autres  familles,  notamment  celle  de  Sidi  Atya  ^_£J » 

I_-sJa_£  originaire  du  Maroc,  quelques-unes  des  Oulad  Bou-Khallan, 

.biU*  j-j  ^j\  de  M'sîla,vinrent  se  réunir  aux  premiers.  Sid'  Azouz, 
père  de  la  fraction  .de  Zerom^j.;  vint  d'Ag'rouat  El-Kressen, 
chez  les  Oulad  Sidi  Cheikh  (d'autres  m'ont  assuré  des  environs  de 
Tiaret),  peu  de  temps  avant  la  mort  de  Si  Tamer. 

il  y  a  deux  cents  ans,  les  Mohamîn,  j^^sr^î  fils  de  Mimoun 
des  Oulad  Amer  .^j  ùYj\  (<)»  venus  dans  les  anciens  temps  du 
Sah'ara,  quittèrent  Ël-H'adjîra,  localité  près  de  Temacin,  entre 
Ouargla  et  Tougourt  ;  ils  construisirent  la  plus  grande  partie  de 
la  ville  basse  et  forment  aujourd'hui  le  quartier  le  plus  important 
de  Bou  Sada. 

Les  autres   fractions   de  la  ville,  les  Oulad  Si  Harkath,    ç~,  S^àj\ 

^J\Sja.  les  Achacha,  AiLiuc  les  Oulad-Atik  s £_^l_c  ^j\  des- 
cendent de  Si  Tamer,  dont  on  montre  encore  aujourd'hui  la  de- 
meure auprès  de  la  mosquée  dite  du  palmier.  Les  Chorfa  hyJ\ 
ont  Si  Sliman  pour  père. 

H. 

L'Oasis  et  le  K'sar  de  Bou  Sada  sont  situés,  sous  le  35°  13'  de  lati- 
tude et  le  1°  05'  de  longitude  orientale,  entre  la  limite  Sud  du  H'odna, 
une  des  plaines  les  plus  fertiles  de  l'Algérie,  et  les  confins  des 
Oulad  Naïl.  L'Oasis  est  entourée  au  Nord  et  à  l'Est  par  de  larges 
dunes  de  sables,  au  Sud  par  le  Djebel   M'sad    et   à  l'Ouest  par  le 


(1)  Les  Oulad  Amer  sont  une  branche  de  la  tribu  d'Athbertj  qui,  au 
temps  de  la  fondation  du  royaume  Hafside,  s'établit  dans  les  villages  du 
Zab  ou  du  H'odna  —  ou  peut-être  encore  une  branche  plus  ancienne  de 
cesZenata  qui,  chassés  jadis  par  les  Arabes  des  plaines  du  désert,  s'établi- 
rent à  demeure  dans  les  villages  de  l'Oued  Rir'  ? 


~  48  - 

massif  rocheux  de  Kerdada,  d'uue  altitude  d'environ  150  m  au-des- 
sus de  la  rivière  (I). 

L'Oued  Bou  Sada,  appelé  parfois  dans  sa  partie  supérieure  Oued 
Remel  ou  la  rivière  de  sable,  sépare  la  ville  des  jardins  de  pal- 
miers adossés  à  la  montagne  ;  ses  crues  ont  une  force  effroyable  à 
laquelle  rien  ne  peut  résister;  et,  après  les  grandes  pluies  d'orage, 
comme  il  en  fait  parfois  dans  le  Sud,  cette  rivière  charrie  d'énormes 
blocs  de  rochers,  arrachant  les  barrages  et  tout  ce  qui  peut  obs- 
truer son  cours  impétueux. 

La  ville,  si  toutefois  on  peut  lui  donner  ce  nom,  est  composée 
d'un  millier  de  maisons  bâties  en  briques  séchées  au  soleil  (Toub); 
elle  présente  le  cachet  particulier  aux  bourgades  du  désert  :  des 
masures  de  boue  entassées  les  unes  sur  les  autres  en  dépit  de  toute 
architecture  et  présentant  à  chaque  pas  des  phénomènes  alarmants 
d'équilibre,  çà  et  là  des  passages  étroits,  des  ruelles  couvertes  bi- 
zarrement enchevêtrées  et  au  sol  inégal.  Ces  maisons  quelquefois 
étayées  par  des  troncs  de  palmier  sont  cependant  mieux  aménagées 
intérieurement  qu'on  ne  le  pourrait  supposer. 

Un  jour  de  pluie,  une  heure  de  soleil,  et  les  bourgades  Saharien- 
nes auraient  le  sort  de  la  gigantesque  Babylone,  elles  deviendraient 
des  monticules  de  poussière. 

La  partie  haute  de  la  ville  repose  sur  des  blocs  taillés,  vestiges 
d'un  de  ces  postes  que  les  Romains  avaient  établis  sur  la  lisière  du 
Sahara  pour  ravitailler  leurs  colonnes  lointaines  (2). 

(1)  La  hauteur  moyenne  du  K'sar  au-dessus  delà  mer  est  de  650  mètres. 

(2)  11  résulte  d'un  mémoire  de  M.  Berbrugger  publié  dans  la  Revue  Afri- 
caine (T.  2. p.  276),  que  la  domination  romaine  a  laissé  peu  de  traces  dans 
le  Sahara  Algérien.  Cette  région  fut  d'ailleurs  abandonnée  aux  nomades  lors 
de  la  grande  révolte  de  297  imparfaitement  réprimée  par  Maximien  et  à 
laquelle  on  doit  rattacher  les  ruines  d'Auzia  et  des  autres  postes  des  hauts 
plateaux. 

Bou  Sada  qui  n'a  pas  de  synonyme  antique  dans  les  auteurs  n'a  donc 
pu  être  qu'un  poste  très  avancé  et  de  peu  de  durée.  Les  nomades  qui  ont 
toujours  habité  ces  pays  rendent  improbable  l'hypothèse  qui  m'a  été 
communiquée  que  ce  pouvait  eue  une  construction  élevée  pour  un  chef 
indigène. 

Les  ruines  romaines  les  plus  rapprochées  sont  celles  de  Bechilga,  l'an- 
cienne Zabi  (voyez  Revue  Africaine  T.  IL  p.  32*  et  416)  et  des  vestiges 
douteux  à  Tarmount  (le  Dar  Mouna  de  certaines  cartes),  chez  les  Oulad 
Djellal. 


-  49  - 

La  ville  est  divisée  en  quartiers  correspondant  aux  principales 
fractions.  Un  grand  nombre  d'écrivains  ont  fait  remarquer  cette 
singularité  particulière  aux  bourgades  sahariennes:  divisions  en  tri- 
bus d'originesouvent  différente  et  toujours  ennemies  (1)  -,  les  quar- 
tiers d'une  même  ville  sont  en  guerre  les  uns  avec  les  autres  et  les 
hostilités  permanentes,  caria  paix  n'est  souvent  qu'un  moyen  pour 
préparer  la  vengeance  des  vaincus  de  la  dernière  lutte  ;  des  por- 
tes, des  barricades,  des  maisons  à  étage  et  crénelées  défendent  l'ap- 
proche de  ces  quartiers,  enceints  par  la  même  muraille  que,  d'un 
commun  accord,  défendront  les  ennemis  de  la  veille  contre  toute  at- 
taque du  dehors.  Des  rivalités  de  fractions,  de  familles  même,  ar- 
ment ces  populations,  qu'un  sort  commun  destine  à  vivre  à  l'om- 
brage des  mêmes  palmiers,  à  s'abreuver  aux  mêmes  fontaines.  Par- 
fois une  trêve,  née  de  besoins  matériels,  réunit,  à  certains  jours,  les 
combattants  sur  le  marché  où  les  transactions  ont  lieu,  de  même 
que  si  le  sang  n'avait  pas  coulé  la  veille  et  comme  si  l'on  ne  devait 
pas  recommencer  le  lendemain.  Tel  est  le  tableau  adouci  que  pré- 
sentaient souvent,  trop  souvent!  les  K'sour  sahariens,  avant  la 
domination  ou  l'influence  française.  Cet  état  de  choses  suffirait  à 
lui  seul  pour  expliquer  la  dépopulation  ou  la  ruine  de  beaucoup  de 
ces  cités  du  désert,  que  Ben  Khaldoun  et  les  autres  annalistes  ara- 
bes nous  ont  dépeint  sous  un  aspect  si  florissant  (2). 

Nous  avons  signalé  l'analogie  présentée  par  ces  rivalités  des 
K'sour   Sah'ariens   avec    les  Sof    Kabiles   du  Tel  \3) . 

Ces  ressemblances  ne  sont  du  reste  pas  les  seules  ;  et  la  race  ber- 
bère, qui  étend  ses  rameaux  au  Nord  et  au  Sud  de  l'Algérie, 
offre  parfois,  dans  ces  régions  opposées,  de  curieux  parallèles, 
soit  dans  les  mœurs,  soit  dans  les  institutions  (4). 


(1)  Nous  citerons,  par  exemple,  R'damès,  Tougourt,  El-Ar'ouat,  et  Fez. 

(2)  A  ces  causes  politiques  se  joignent  évidemment  le  dessèchement  des 
puits,  qui,  dans  certaines  localités,  força  les  populations  à  abandonner 
leurs  villages  et  leurs  palmiers.  Nous  renvoyons  au  très  curieux  travail 
de  M.  Berbrugger  sur  les  Puits  artésiens  :  l'auteur  y  a  soigneusement  dé- 
crit les  remarquables  phénomènes  du  tarissement  et  du  forage. 

(3)  Voyez  notre    Etude  sur  le  pays  et  la  Société  Kabile,  p.   11  et  14. 

(4)  Les  Époques  militaires  de  la  Grande-Kabilic,  publiées  au  commen- 
cement de  1857,  peuvent  être  consultées  utilement  sur  ce  sujet.  —  N.  de 
la  R. 

Revue  Afr.  6<  anvt  èe.  n"  31,  4 


—  50  — 
Voici  les  noms  des  fractions  qui  divisaient  les  Hal-Bou  Sada  : 

Mohamin ^_^s-a.j.» 

Oulad  Zerom *j<\  i^Ûj\ 

Oulad  Hameïda s  J-**a.  ï>Yj\ 

Chorfa A_3j_iJi 

Oulad  Si  Harkat oL^p.    ~-  ^j\ 

Oulad   Alik s-i^-*  ^Xj' 

Les  gens  d'el-Alleg s £>i&*J! 

forment  une  septième  fraction  (1). 

Les  Israélites,  très  nombreux  dans  la  ville,  sont  administrés  par 
un  rabbin  qui  leur  rend  la  justice.  Là,  comme  partout,  la  population 
juive  se  livre  exclusivement  au  trafic  ;  le  plus  grand  nombre  exerce 
la  profession  d'orfèvre  ;  on  les  voit  constamment  accroupis  dans  de 
petites  boutiques  enfumées,  semblables  à  des  antres  ;  et,  comme  les 
alchimistes  du  moyen-âge,  soufflant  dans  leurs  chalumeaux,  pour 
entretenir  de  mystérieux  alliages.  Dans  le  Sab'ara  les  Israélites  sont 
moins  méprisés  que  dans  les  villes  du  Tel  et  particulièrement  à 
Bou  Sada,  où  quelques-uns  portèrent  les  armes  ;  ils  vont  même 
jusqu'à  citer  orgueilleusement  un  certain  Ben  Ziri,  qui  se  distingua 
en  brûlant  la  poudre. ..  Cette  tolérance  tientau  caractère  sédentaire 


(I)  Voici  ce  que  racontent  les  gens  de  ce  village,  qui  paraît  fort  ancien: 

Longtemps  avant  que  les  Bedarna  ne  s'emparassent  du  pays,  un  homme 

venu  de  l'Est  fonda  le  village  de  Haouche  El-Merkassi     C^,1_?J!   ,  pjs* 

dont  les  ruines  sont  connues  sous  le  nom  de  Dechera-t-N'çara  c^]\ 
jLùOj  il  fut' chassé  par  les  Bedarna,  et  alla  fonder  un  nouveau  village  à 
El-Allcg  ^>bU]  (le  Lierre). 

Aujourd'hui,  les  habitants  attribuent  les  ruines  du  llaouche  El-Merkassi 
aux  Romains;  si,  on  se  reporte  à  ce  nom  de  Dechera-t-N'çara,  on  doit 
supposer  quelque  fait  curieux  se  rattachant  à  l'histoire  oubliée  ou  défigu- 
rée de  cette  localité. 

El-Alleg,  bien  antérieur  par  sa  fondation  à  Bou  Sada,  vit,  il  y  a  envi- 
ron deux  cents  ans,  augmenter  sa  population  par  l'adjonction  d'une  frac- 
tion de  Chorfa  venus  d'Aïn-Melah. 

Aujourd'hui,  les  gens  d'El-AlIeg  font  un  grand  commerce  de  goudron. 


—  51  — 

des  habitants  des  K'sour,  et  à  l'esprit  de  lucre  commun  à  tous  ces 
entreposeurs  du  commerce  isaharien  avec  le  Tel.  En  résumé,  les 
Juifs  n'y  sont  ni  plus,  ni  moins  rapaces  qu'ailleurs  ;  ils  s'adonnent 
à  la  boisson  et  s'enivrent  parfois  avec  de  l'eau-de-vie  de  figues.  Ja- 
dis, une  place  leur  était  spécialement  réservée  dans  le  quartier 
d'El-A'goub,  v^j^LjtJî  ;  aujourd'hui,  ils  sont  répandus  dans  toute 
la  ville. 

Il  y  a  aussi  à  Bou  Sada  une  cinquantaine  de  trafiquants  de  la 
grande  confédération  des  Béni  M'zab  :  ils  font  un  grand  com- 
merce de  détail,  professent  le  Rharedjisme  et  mangent  des  aliments 
impurs  (de  la  viande  de  chien  !...  (1) 

Si  Bou  Sada  est  un  entrepôt  commercial,  il  a  aussi  un  autre 
genre  d'industrie,  qui  lui  vaut  Une  grande  réputation  dans  les  pays 
arabes  :  les  brunes  filles  des  Oulad  Naïl  s'y  donnent  annuellement 
rendez-vous  au  nombre  de  plusieurs  centaines  ;  elles  viennent  y  ga- 
gner leurs  dots,  en  trafiquant  de  leurs  charmes,  relevés  d'une  fa- 
çon assez  originale  par  d'énormes  bijoux  en  argent  d'un  travail  des 
plus  primitifs. 

Le  K'sar  a  douze  portes  tant  intérieures  qu'extérieures;  chaque 
quartier  se  barricadait  autrefois  soigneusement  ;  aujourd'hui,  les 
portes  intérieures  ne  se  ferment  plus  ;  elles  gisent  à  terre,  com- 
me des  témoignages  de  la  concorde  introduite  dans  le  pays  sous 
la  domination  française. 

On  compte  huit  mosquées  sans  minarets,  quelques-unes  ne  sont 
que  de  simples  Zaouïa  : 

Djêma  el-Derouiche  ou  Gucblia. .  ^jj.jJî  *^L=*. 

—  el-Kherkhilet O^vp^î     — 

—  el-Achache «ll^e^T     — 

—  Chorfa ^r^     — 

—  Oulad  Hameïda ^"^^  ^X^     — 

—  Oulad  Zerom ^\  Si^\     — 


(1)  Au  dire  de  certa  ns  savants,  cette  viande  neutralise    l'effet  irritant 
de  la  nourriture  composée  presqu'exclusivement  de  dattes. 


—  52  — 
Djêma     el-Mohami.n.  .  c yScsr^]     f-3^?- 

—    Oulad     Alik ^Jir^-&  ^j^     ~ 

Ces  lieux  de  prière  correspondent,  on  le  voi*,  aux  principaux 
quartiers.  Enfin,  on  remarque  deux  koubbas  monumentales  éle- 
vées en  l'honneur  de  marabouts  vénérés  :  au  Nord,  celle  de  Sidi 
Atya,  thaleb  venu  du  Maroc;  elle  est  soigneusement  blanchie  à  la 
chaux  et  pittoresquement  surmontée  d'une.  . . .  bouteille  ! 

Au  Sud,  la,  koubba  de  Sidi  Brahim,  père  de  la  tribu  de  ce 
nom  (1). 

Presque  partout,  au  Sud  et  à  l'Est,  la  ville  est  entourée  de  jar- 
dins ombragés  par  les  palmiers,  dont  la  sombre  verdure  forme  une 
couronne  autour  du  K'sar.  Les  plus  belles  plantations   sont  du 


(•))  Les   Oulad  Sidi    Brahim    ^a>L_>î     £.X~«  Ù2A    prétendent  que  le 

fondateur  de  leur  tribuétait  un  Turc:  ils  racontent  qu'au  IXe  siècle  de 
l'hégire,  quelques  Turcs,  sous  la  conduite  d'un  nommé  Raba'h  Moh'am- 
med,  auquel  succéda  plus  tard  Baba-Ali,  débarquèrent  à  Alger,  où  ils  eu- 
rent des  discussions  à  propos  de  rapt  et  butin.  Un  certain  Brahimd.ut.se 
sauver  avec  sa  part  et  probablement  davantage  ;  il  vint  à  Bou  Sada,  et 
y  épousa  une  femme  des  Chorfa,  qu'il  laissa  plus  tard  enceinte,  pendant 
un  voyage  à  Alger.  Il  mourut  à  son  retour  ;  sa  femme  accoucha  d'un  fils, 
qui  fut  nommé  Sidi  Brahim.  Elevé  par  les  Chorfa,  il  devint  un  ma- 
rabout instruit  et  vénéré.  Il  mourut  laissant  trois  fils,  qui  furent  la  sou- 
che des  Oulad  Sidi  Brahim  :  l'aîné,  Si  Moh'ammed,  donna  le  jour  à  Bel  Ka- 
cem,  dont  le  fils  fonda  la  petite  bourgade  d'Ed-dîs     ,*ojJî 

Ed-Dîs,  petite  oasis  située  à  13  kilomètres  N.-O.  de  Bou  Sada.  Ses 
palmiers  ont  été  presque  tous  rasés  par  des  réguliers  d'Abd.  el-Kader. 
Adossée  à  une  montagne  crayeuse,  d'où  s'échappent  des  sources  d'une  eau 
excellente  qui  arrosent  de  belles  cultures,  le  village  d'Ed-Dîs  voit  peu  à 
peu  disparaître  les  traces  des  ravages  causés  par  la  guerre,  et  déjà  les 
têtes  chevelues  des  jeunes  palmiers  commencent  à  ombrager  ce  modeste 
hameau. 

Un  autre  petit-fils  de  Si  Brahim,   Rabah,  fonda  Ben  Zan     ,îj  ^  avec 

les  Oulad  Abed   j_>Lc  S^*\ 

J'ai  dû  quelques-uns  de  ces  renseignements ,  ainsi  que  plusieurs 
autres,  à  une  obligeante  communication  de  M.  le  sous-Lieutenant  de 
Spahis,  Flory. 


-  53  - 

côte  Sud.  Les  jardins  présentent  un  très  pittoresque  aspect  et 
fournissent  de  précieuses  ressources  aux  habitants  ;  on  y  trouve 
des  palmiers,  des  oliviers,  des  lentisques,  des  abricotiers,  des 
b'tôuffi  (Térébînthes),  des  jujubiers  {Siéra),  des  figuiers,  des  pê- 
chers, des  grenadiers,  des  vignes,  qui,  enlacées  de  lianes,  donnent 
de  la  fraîcheur  etdë  l'ombrage  et  en  font  de  véritables  paradis  pen- 
dant les  brûlantes  journées  d'été,  il  n'est  pas  rare,  lorsque  souffle 
le  sirocco,  de  voir  la  population  toute  entière  quitter  ses  maisons 
infestées  d'insectes  pour  émigrer  dans  les  jardins. 

Soiis  ces  verts  ombrages,  on  cultive  quantité  de  plantes  :  henné, 
tabac,  oignons,  carottes,  courges,  melons,  pastèques,  fèves,  etc. 

Des  touffes  de  lauriers-roses  obstruent  ça  et  là  le  cours  de  la 
rivière,  et  des  térébinthes,  quelques  genêts  rabougris  poussent 
épars  aux  flancs  de  la  montagne. 

Les  dunes  sablonneuses  ont  pour  végétation  le  djem,  l'alenda, 
le  thym,  le  dis,  lezitaet  quelques  rares  touffes  de  guettof;  et,  pour 
population,  des  centaines  destellions  [Dab  des  Arabes)  et  de  vipères 
cérastes  qui  grouillent  sous  un  soleil  de  559. 

Près  de  7,000  palmiers  paient  l'impôt  (1),  mais  les  dattes  ne  sont 
pas  très  estimées.  On  y  recherche  beaucoup  celles  de  Bisk'ra  et 
de  Tolga. 

En  revanche^  les  étoffes  de  laine,  couvertures,  tapis,  burnous, 
naïks  tisssés  à  Bou  Sada,  jouissent  d'une  grande  réputation;  et,  dans 
toutes  les  maisons,  les  femmes  travaillent  à  confectionner  ces  beaux 
produits,  fort  recherchés  dans  le  Tel. 

Placé  sur  la  route  de  Bisk'ara  à  El-Ar'ouat,  Bou-Sada  est  un 
centre  commercial  important  pour  les  tribus  méridionales,  qui 
viennent  s'y  approvisionner  des  grains  du  H'odna,  des  hililesde  Ka- 
bilie  ;  il  le  fut  jadis  davantage,  mais  il  tend  chaque  jour  à  repren- 
dre, et  au-delà,  son  importance  première, 

Il  s'y  tient  tous  les  jours  un  grand  marché  à  Rahbat  En- 
Nouader,  le  marché  des  meules  à  fourrage,  place  extérieure  et 
principale  delà  ville;  dans  le  quartier  adjacent,  se  trouve  Rahbat 
el-l'bam  (lé  marché  de  la  viande).  Les  Oulad  Ahmed  y  apportent 
du  sel  de  la  grande  Sebkha  de  H'odna  (2)  et  du  lac  Zar'ez.  Ce  se!, 


(1)  Oc  compte  de  plus,  environ  3000  palmiers  improductifs  et  ^50  mâles 
ne  payant  pas  l'impôt. 

(2)  Sebkha,  lac  salé. 


—  54  — 

généralement  acheté  par  les  Oulad  Selama,  est  revendu  et  colporté 
sur  les  marchés  d'Aumale  jusqu'en  Eabilie. 

Beaucoup  de  gens  des  Beni'Abbès  de  la  Medjana  apportent  de 
l'huile,  qu'ils  vendent  ou  troquent  contre  des  laines.  Vers  le  mois 
de  mai,  on  voit  descendre  les  montagnards  des  confédérations 
Kabiles  du  Jurjura.  Ces  laborieux  artisans  apportent  les  produits 
de  leurs  industries  :  de  grands  plats,  des  charrues  et  des  cuillers 
en  bois,  des  sabres  flissa,  de  la  bijouterie  des  Yenni,  des  figues  et 
des  olives  ;  ils  échangent  ces  marchandises  contre  des  toisons.  Sou- 
vent, ils  poussent  plus  avant,  dans  le  Sud,  jusqu'à  Aïn  Er  Riche  (1), 
sur  la  route  d'El-Ar'ouat  et  dans  les  diverses  fractions  des  Oulad 
Nail. 

Les  commerçants  de  Bou-Sada  vont  fréquemment  à  Tougourt  et 
dans  le  Souf . 

Les  tribus  du  Sud,  que  leur  ventre  attire  dans  le  Tel,  selon  1« 
proverbe  arabe,  viennent  acheter  des  grains  et  des  dattes,  et  vendre 
des  moutons  et  des  laines. 

Voici  les  noms  des  tribus  qui,  en  diverses  saisons,  fréquentent  le 
plus  assidûment  le  marché  de  Bou-Sada  : 

Oulad    Sidi  Brahîm (T?]}?^  ^S^ir"  ^X^' 

—  Ahmed *x*=*î  SXj\ 

—  Sidi   Zïan «b j  ^£^->  S*y 

—  Khaled JLk  lYj 

—  Sliman r)^*^*-  ^-^ 

Bouserdjoun ,j^a.j^>  _«_>- 

Oulad    Aïssa -»«*c  ^  y 

—  Amara ïXo&  ïXj} 

—  Amer j._*-cl  ^"a^t 

—  Ferradj ~  j-s  ^Yj! 

(1)  Aïn  Er  Riche  —  *j  M  ye —  la  fontaine  des  plumes  :  lieu  où,  dit- 
on,  s'arrêtaient  autrefois  les  caravanes  du  Soudan,  pour  commercer  des 
plumes  d'autruche.  Je  crois  plutôt  que  ce  nom  est  une  corruption  de 
la  plante  nommée  en  arabe  Ariche     ^  .,_£. 


—  55  - 

Oulad    Hadi ^La.^! 

—  Dhîm rr*1^  ^Xs^ 

—  Sidi  H'amla ïJ^a.  ^J~-  aY^i 

—  Sidi  Sliraan ,UJL>  v_^^:—  ^Yîj 

—  Mah'di >S^V  ^Xî' 

Souama oUÎ^J! 

M'iarfa ijjUaJI 

Oulad    Naïl JjLi  ^Yjt 

—  Selama l*bL»  iY.Î 

Adaoura t,j\  &s 

Haouamed J-*l_ja». 

Béni  Abbès ,-L*-e    A-i 

Les  gens  des  Béni  M'zab,  de  Tougourt,  Temacin,  de  Bisk'ra, 
de  M'sila,  elles  Kabiles  Igaouaouen  (Zouaoua)  du  Jurjura. 

III. 

Une  Djêma  ou  assemblée  de  notables  gouvernait  Bou-Sada  ; 
chaque  fraction  avait  son  conseil  à  elle,  nommé  à  l'élection,  lequel, 
à  son  tour,  élisait  un  membre  ;  et  la  réunion  de  ces  élus  constituait  la 
Djêma. 

Cette  forme  gouvernementale,  commune  à  toutes  les  villes  du 
désert,  est  également  celle  des  tribus  Kabiles.  Ce  conseil  percevait 
l'impôt  qui  était  envoyé  à  M'sila  pour  être  dirigé  sur  Constantine. 

Le  gouvernement  turc,  absorbé  dans  ses  entreprises  maritimes, 
n'exerça  jamais  une  action  bien  directe  sur  les  populations  méri- 
dionales de  l'Algérie.  Dans  le  Sud,  comme  dans  les  Kabilies,  il  se 
borna  à  une  suprématie  souvent  illusoire  et  n'intervint  que  très 
rarement  dans  les  rivalités  qui  déchiraient  les  K'sour  sahariens. 
Bou-Sada  payait  l'impôt  aux  beys  de  Constantine,  et  de  temps  à 
autre,  ces  chefs  Turcs  ûrent  des  expéditions  dans  le  Sud  (1)  et  vin- 


(1)  Nous  renvoyons  le  lecteur  aux  très  érudites  et  élégantes  études  de 
M.  Vayssettes  sur  Y  Histoire  des  Beys  de  Constantine,  publiée  dans  ce  re- 
cueil. 


-  56  - 

rent  dans  l'Oasis,  attirés  soit  par  les  querelles  des  habitants,  soit 
pour  imposer  le  pays. 

De  même  que  dans  les  bourgades  Kabiles,  des  dissensions  con- 
tinuelles divisaient,  nous  l'avons  dit,  les  fractions  des  villes  du  Sud  ; 
et  la  réunion  de  quelques-unes  de  ces  fractions  opposées  à  l'alliance 
des  autres  quartiers  correspond  exactement  aux  Sof  de  Kabilie,  un 
des  phénomènes  politiques  les  plus  remarquables  du  système  dé- 
mocratique des  peuples  berbers.  Pas  plus  que  les  autres,  Bou- 
Sada  n'échappa  à  la  loi  commune.  Les  élémens  divers  qui  peu- 
plaient la  ville,  se  livrèrent  à  plusieurs  reprises  des  guerres  achar- 
nées. Ainsi,  vers  1170  de  l'hégire,  les  Mohamin,  qui  occupaient  le 
même  quartier  de  la  ville  que  les  Oulad  Si  Harkat,  se  battirent  con- 
tre eux  et  furent  expulsés.  Quelques  années  plus  tard,  ils  obtinrent 
de  rentrer  ;mais,  ne  pouvant  rester  en  paix,  de  nouvelles  querelles 
les  firent  encore  chasser,  et  ce  ne  fut  que  huit  ans  après  qu'ils  pu- 
rent revenir  s'installer  dans  le  quartier  où  ils  sont  aujourd'hui.  La 
fraction  dite  El-Ouêche,  séparée  de  Bou-Sada  par  un  ravin,  ful 
fréquemment  en  hostilité  avec  le  reste  delà  ville,  et,  malgré  sa  fai- 
blesse, n'eut  pas  toujours  le  dessous. 

Ces  divisions  étaient  continuelles  ;  et,  si  on  ne  brûlait  pas 
constamment  la  poudre,  il  n'était  pas  prudent  aux  habitants 
des  deux  quartiers  de  s'aventurer   les    uns   chez  les  autres. 

Plusieurs  fois  les  Oulad-Mah'di  et  les  Oulad  Naïl,  profitant 
de  ces  divisions  intestines  ou  même  appelés  par  de  sourdes 
menées,  rançonnèrent  la  ville  :  une  centaine  de  cavaliers  de 
ces  tribus  entraient  par  la  rivière  et  campaient  dans  l'Oasis,  où 
ils  imposaient  les  habitants,  grâce  à  la  profonde  terreur  qu'ils 
inspiraient.  Cependant,  il  paraît  qu'un  beau  jour  les  Bou-Sadi 
se  décidèrent  à  la  défense  ,  car  ils  racontent ,  avec  orgueil  , 
qu'un  homme  des  Oulad  Mah'di,  retenu  captif  dans  une  de 
ces  incursions  fut,  sanglant  outrage,  vendu  comme  un  vil  nègre. 
Les  plus  redoutés  de  ces  ennemis  extérieurs,  étaient  les  Ou- 
lad-Sah'noun,  tribu  lointaine,  qui,  tombant  à  l'improviste  sur 
Bou  -  Sada ,  n'offraient  pas  la  facilité  d'une  revanche  aux 
habitants  comme  les  Oulad  Mahdi,  dont  Lles  silos  étaient  pro- 
ches. 

Les  gens  deBou-Sada  ont  gardé  le  souvenir  d'un  Bey  Ah'med  (El- 
Kolli)  qui  vint  visiter  le  Hodna  vers  1178.  C'était,  si  l'on  en  croit 
les  anciens,  la  première  apparition  des  Turcs  dans  le  pays.  Celte 
visite  ne  tarda  pas  à  être  suivie  de   plusieurs  autres,  jusqu'en 


-  57  — 

1218,  époque  où  le  Bêy  Othman  (1)  arriva  pour  interposer  son 
autorité  entre  les  fractions  des  Ou'.ad-Mahdi  (2). 

Vers  1225,  Djallal,  bey  de  Médéa,  vint  châtier  les  Oulad  Mah'di 
qui,  s'étant  révoltés,  avaient  razié  les  Oulad  Selama  et  les 
Adaoura.  Le  Bey  fut  battu.  Heureusement,  une  colonne  tur- 
que, sous  le  commandement  de  l'Agha  Omar  El-Dzaïri,  accou- 
rut à  son  secours,  devant  faire  jonction  sous  les  murs  de  Bou- 
Sada,  avec  une  autre  colonne  venue  de  Constantine,  aux  ordres 
de  Sahnoun-Bey  (3). 

Les  habitants  de  Bou-Sada,  alarmés  à  juste  titre  de  cette  réu- 
nion, prirent  prudemment  le  parti  de  s'enfuir  avec  ce  qu'ils 
avaient  de  plus  précieux,  abandonnant  leur  ville  aux  Turcs  cam- 
pés non  loin  delà.  Ceux-ci  la  pillèrent  et  se  dirigèrent  vers 
M'sila,  où  l'Agha  Omar  fit  assassiner  le  Bey  de  Constantine, 
coupable  de  ne  s'être  pas  rendu  assez  vite  aux  ordres  du 
Divan  d'Alger,  mais,  en  réalité,  par  jalousie  de  l'appareil  de  puis- 
sance et  de  richesse  déployé  par  ce  Bey. 

De  temps  à  autre  les  Beys  de  Constantine  continuèrent  à 
profiter  des  rivalités  des  tribus  du  Hodna  pour  descendre  à 
Bou-Sada    et    y    percevoir  de   fortes  Lezma  (impôt  extra-légal). 

Le  dernier  de  tous  fut  Ah'med  Bey,  que  nous  avons  expulsé 
de  Constantine  :  il  vint  poursuivre  un  chef  arabe  rebelle,  jus- 
que chez  les  Oulad  Naïf.  Pendant  cette  excursion,  il  fut  re- 
joint par  Ah'med  Oulid  Bou  Mezrag,  fils  du  Bey  de  Titri 
qui  venait  d'être  chassé  de  Médéa  et  réclamait  l'appui  du  Bey  de 
Constantine  pour  reconquérir  l'héritage  paternel.  Bou  Mezrag 
accompagna  le  Bey  à  Constantine  et  revint  avec  un  goum 
considérable  de  toutes  les   tribus  du  H'odna. 

Il  y  avait  déjà  six  années   que   les    Français  étaient  dans  la 


(1)  C'est  ce  même  Bey  qui,  l'année  suivante,  étant  allé  porter  l'impôt 
à  Alger,  fut  obligé  d'en  revenir  en  toute  hâte  ;  un  certain  marabout,  ori- 
ginaire de  l'Est,  Moh'ammed  Bel  Arche,  connu  dans  les  auteurs  Européens 
sous  le  nom  du  Forban  de  Djidjelli,  vint  d'Oran,  passa  à  Bou-Sada,  se 
rendit  chez  les  Zouaoua,  où  il  leva  une  armée  considérable.  Grâce  à  de 
nombreuses  intelligences  parmi  les  confréries  des  Khouan  de  Constan- 
tine, il  inities  Turcs  à  deux  doigts  de  leur  perte.  Othman  Bey  parvint 
cependant  à  les  chasser. 

(2)  Cette  tribu  jouissait  avant  1830,  des  privilèges  des  tribus  Makhzen. 

(3)  Ce  nom  manque  dans  la  chronologie  des  Beys  de  l'Est.  —  N.  de  la  R. 


-  58  - 

régence,  quand  Bou  Mezrag  accompagna  le  Bey  à  Constantiue,  et 
revint  avec   un  goum  considérable  de  toutes  les  tribus  du  H'odna. 

A  ce  moment,  les  Hal  Bou  Sada  étaient  en  lutte  avec  les  Oulad 
Sidi  Brahim,  dont  ils  avaient  lieu  de  redouter  la  puissance.  La  Djê- 
ma  de  Bou  Sada,  voyant  passer  l'armée  du  Bey  de  Titri, 
implora  son  appui,  qu'il  leur  accorda,  pour  se  ménager  des 
ressources  dans  la  guerre  qu'il  allait  entreprendre.  Les  choses 
allaient  très  bien  pour  les  gens  de  Bou  Sada,  si  le  vieux 
Khalifa  de  la  Medjana,  un  Mokrani  (1),  n'avait  reçu  de  fortes  som- 
mes des  Ôulad  Sidi  Brahim  pour  soudoyer  les  goums  de  Bou  Mez- 
rag, qui  se  fondirent  comme  les  neiges  du  Jurjura  un  jour  de 
soleil. 

Le  jeune  chef,  voyant  lui  manquer  l'appui  sur  lequel  il  avait 
compté,  regagna  avec  quelques  cavaliers  la  route  de  Sour  EI- 
R'ozlan  (2),  ancien  bordj  turc  ruiné,  situé  sur  les  pentes  Nord  du 
Dira,  contre  la  route  de  Médéa. 

IV. 

Lors  de  l'hiver  de  1837-1838,  l'Emir  El  H'adj  Abd  el-Kader  vint 
dans  le  Ouennour'a  destituer  le  Khalifa  de  la  Medjana  et  du 
H'odna  qu'il  soupçonnait  de  relations  avec  l'autorité  française. 
Après  avoir  nommé  à  sa  place  Abd  es-Selam  Bou  Diaf,  l'Emir 
passa  à  Bou  Sada,  se  dirigeant  avec  son  armée  sur  Aïn  Mah'di, 
la  ville  sainte  du  marabout  Tedjini,  où  ses  canons  ne  devaient 
laisser  debout  qu'un  seul  palmier.  On  sait  le  retentissement 
qu'eut  ce  siège  mémorable  parmi  les  populations  Sah'ariennes, 
dont  il  aliéna  les  esprits  à  la  cause  de    l'Emir. 

Pendant  ce  temps,  une  colonne  française  aux  ordres  du  gé- 
néral Négrier,  commandant  la  division  de  Constantine,  s'avançait 
dans  le    H'odna  ;   tandis  que    le    frère    d'Abd   el-Kader,  Sid  El- 


(1)  La  famil'e  des  Oulad  Mokran  (du  mot  kabile  Amokran,  chef,  grand) 
a  sa  principale  résidence  dans  la  bourgade  de  Kalâ,  chez  les  Aith'Abbès, 
c'est  là  que  l'imagination  des  Arabes  prétend  qu'est  enfoui  le  trésor  de 
70,000,000  des  Mokrani,  illustres  dans  le  pays  par  leur  ancienneté  et  leur 
immense  influence.  Si  l'imagination  des  indigènes  voit  dans  les  Mokrani 
des  millionnaires,  celle,  non  moins  pittoresque,  des  Français,  en  a  fait  long- 
temps —  et  sans  savoir  pourquoi  —  les  descendants  des  Montmorency... 

(2)  La  cité  romaine  d'Auzia,  ruinée  et  abandonnée  lors  de  la  grande 
révolte  de  297,  aujourd'hui  la  ville  française  d'Aumale. 


-  59  — 

Hadj  Moustafa  ben  Mabi  Ëddin,  accompagné  d'El-Hadj  el-Kha- 
roubi,  Agha  de  l'infanterie,  étaient  venus  mettre  la  paix  entre 
les  chefs  nommés  par  l'Emir  et  surveiller  leurs  menées  ambi- 
tieuses. A  l'approche  du  général  français,  ils  se  réfugièrent 
dans  la  petite  oasis  d'Ed-Dis,  où  ils  placèrent  leur  camp 
jusqu'à  la  rentrée  des  Chrétiens. 

Ce  ne  fut  qu'en  1843,  que  le  général  de  brigade  de  Sillègue  pé- 
nétra dans  Bou-Sada,  à  la  tête  d'une  expédition.  Il  reçut  uu 
excellent  accueil  des  habitants. 

En  1845,  une  autre  colonne,  composée  de  cavalerie  et  ayant  pour 
chef  le  général  d'Arbouville,  visita  Bou-Sada.  Depuis  ce  mo- 
ment, les  expéditions  qui  battaient  le  Sud,  à  la  poursuite  de 
l'Emir  ou  de  ses  lieutenants,  passaient  par  M'sila  et  Bou- 
Sada. 

En  1849,  un  marabout  très  influent,  Moh'ammed  ben  Ali  ben 
Chabîra,  réunissait  souvent  les  Kbouan  de  Bou-Sada  (1)  dans 
une  mosquée  qu'il  avait  fait  construire,  et  y  prêcha  le  Djeh'ad 
ou  guerre  sainte.  La  puissante  tribu  des  Oulad-Naïl  y  comptait 
de  nombreux  adeptes;  et,  lorsque  Ben  Cbabtra  se  joignit  au 
fameux  Bouzian  (2),  il  entraîna  plusieurs  fractions  à  la  révolte. 

C'était  en  1849  : 

Nos  troupes  se  rendaient  à  Zaatcha;  le  général  Charon, 
alors  Gouverneur  Général,  résolut  d'occuper  Bou-Sada,  et  de 
fonder  un  établissement  sur  ce  point,  intermédiaire  important  entre 
Bisk'ra    et  El-Ar'ouat. 

Le  colonel  de  Barrai  (3)  y  laissa  une  garnison  de  150  hom- 
mes, affaiblis  par  les  marches,  et  commandés  par  le  Sous-Lieu- 
tenant Lapeire  (4).  A  peine  le  gros  de  la  colonne  fut-il  parti, 
que  la  petite  troupe  française  se  trouva  obligée  de  se  réfugier 
dans  la  grande  mosquée,   et  la  ville  se  divisa    en   deux    partis, 


(1)  Les  Khouan  de  Bou-Sada  appartenaient  aux  ordres  de  Sid  Abd  Er- 
Rahman  Tedjini  (confrérie  sah'arienne)  et  à  celui,  tout  local,  de  Si 
Mouça  ben'Amar,  Ce  que  nous  allons  dire  est  un  faible  échantillon  de  l'in- 
fluence de  ces  ordres  chez  les  Musulmans.  Nous  recommandons  au  lecteur 
qui  voudrait  approfondir  cette  influence  d'étudfer  les  événements  qui 
précédèrent  le  siège  de  Zaatcha. 

(2)  Un  des  principaux  instigateurs  de  l'insurrection  de  Zaatcha. 

(3)  Tué  comme  Général,  chez  les  Àïth  Immel,  Kabilie  Orientale 

(4)  Tué  par  un  des  premiers" boulets  russes, a  la  bataille  de  l'Aima. 


—  60  — 

dont  l'un  voulait  l'extermination  des  étrangers  et  l'autre  accep- 
tait notre  domination.  Le  Djêma  se  réunit,  et,  à  la  suite  d'une 
discussiou  fort  animée,  on  prit  les  armes.  Les  Oulad  Naïl 
accoururent  sous  les  murs  de  la  ville,  et  les  Achache,  les 
Oulad  Si  Harkat  commencèrent  le  feu  par  la  porte  qui  va  de 
chez  ces  derniers  au  quartier  des  Mohamîn.  La  garnison  se 
trouva  obligée  de  se  défendre,  soutenue  énergiquement  par 
Mohammed  ben  Azoun,  Cheikk  actuel,  qui  eut  son  fils  tué  dans 
la  bagarre.  La  nouvelle  de  cette  insurrection  ne  tarda  pas  à 
arriver  à  Bordj  Bou-Areridj,  poste  important  de  la  Medjana. 
Le  capitaine  Pein  (1)  qui  commandait  le  fort,  réunit  précipitam- 
ment une  cinquantaine  de  fantassins  disponibles  et  se  dirigea 
sur  M'sila,  pour  gagner  en  toute  hâte  Bou-Sada. 

C'était  une  tâche  difficile  et  périlleuse,  car  on  disait  les  Oulad 
Mah'di  en  pleine  révolte.  Il  fallut  au  capitaine  Pein  une  rare 
énergie  pour  surmonter  les  difficultés  et  triompher  de  l'hostile 
mauvais  vouloir  des  indigènes  ;  il  parvint  cependant  à  rassem- 
bler quelques  cavaliers;  et,  laissant  l'infanterie  derrière,  il  prit 
au  galop  la  route  de  Bou-Sada.  Sidi  Mob'ammed  ben  Azoun  ac- 
courut au  devant  du  capitaine  français.  La  petite  troupe  tourna 
la  ville  et,  malgré  une  vive  fusillade,  pénétra  par  Bab  El- 
Dzaïr,  chez  nos  alliés  les  Mohamin,  dont  il  était  grand  temps  de 
relever  le  moral  chancelant. 

.  La  garnison  française  occupait  toujours  la  mosquée  et  fût 
renforcée,  pendant  la  nuit,  par  l'arrivée  du  petit  détachement 
de  Bordj  Bou-Areridj.  Deux  jours  après,  le  Khalifa  de  la 
Medjana,  Sid  El-Mokrani,  arrivait  avec  un  nombreux  contingent, 
et  le  capitaine  Pein  put  prendre   l'offensive. 

A  quelques  jours  de  là,  survint  la  colonne  commandée  par  le 
Colonel  Canrobert  ;  depuis  et  avant  Aïn-Akherman,  sa  marche 
n'avait  été  qu'un  lugubre  convoi  ;  le  choléra  sévissait  parmi 
ses  soldats,  obligés  de  repousser  l'ennemi  pour  ensevelir  leurs  ca- 
marades. C'est  là,  qu'à  un  moment,  harcelé  par  des  forces  consi- 
dérables et  voyant  tomber  les  siens,  le  Colonel  Canrobert,  dont 
le  nom  était  déjà  populaire  dans  l'armée  d'Afrique,  s'avança  vers 
les  Arabes  et,  leur  montrant  les  cadavres,  leur  dit:    «Fuyez... 


(1)  Ce  même  officier  est  aujourd'hui  Colonel,  commandant    ia  subdivi- 
sion de  Batna. 


~-  61  — 

j'apporte  la  peste  avec  moi  !  »  Les  tribus,  épouvantées  de  ce  désas- 
tre, se  retirèrent. 

M.  Canrobert  continua  sa  marche  vers  Zaatcha,  sur  la  brèche 
duquel  il  devait  s'illustrer,  lorsque,  le  12  novembre,  le  Colonel 
Daumas,  arriva  devant  Bou-Sada  avec  des  troupes  de  cavalerie  : 
lui  aussi  avait  eu  sa  colonne  rudement  éprouvée  par  le  fléau. 

A  son  apparition  devant  la  ville,  les  bruits  les  plus  sinistres  cir- 
culaient parmi  les  populations  Arabes.  De  Tunis  au  Maroc,  on  par- 
lait de  nos  prétendus  échecs  devant  Zaatcha  et  des  succès  de  Bou- 
zian.  La  situation  pouvait  se  compliquer  d'un  moment  à  l'autre. 

Le  Colonel  Daumas  dont  les  troupes  étaient  décimées,  jugea  qu'il 
en  fallait  finir  d'un  seul  coup  ;  le  14  novembre,  il  reçut  la  soumis- 
sion solennelle  des  habitants  de  Bou-Sada,  imposant  la  ville  d'une 
amende  de  8000  fr.  (1)  payable  sous  trois  jours,  outre  des  objets  de 
valeur  locale  :  burnous,  haïks,  tapis, etc. 

V. 

Après  de  rudes  épreuves,  Zaatcha  tomba  devant  le  courage  per- 
sévérant de  nos  soldats. 

Bou-Sada  était  soumis  ;  on  s'occupa  sérieusement  de  l'occupa- 
tion. Une  Kasba  fut  construite  sur  le  Doulat  El-Boud  :  elle  domine 
le  Ksar  et  le  marché  et  renferme  tous  les  établissements  militaires. 

Les  populations,  d'abord  alarmées  de  notre  présence,  ne  tardèrent 
pas  à  revenir. 

La  paix  profonde  qui  règne  aujourd'hui  dans  le  Sud  y  a  développé 
un  commerce  considérable.  Un  seul  fait  prouvera,  plus  éloquem- 
mentque  tout  ce  que  nous  pourrions  dire,  la  considération  attachée 
à  la  domination  française:  à  la  suite  de  notre  occupation,  quel- 
ques tentes  s'étaient  retirées  dans  la  régence  de  Tunis.  Le  bien- 
être  de  leurs  frères  restés  à  Bou-Sada  les  a  déterminées  à  revenir 
spontanément,  et  une  tribu  toute  entière,  les  Haouamed,  s'est  ainsi 
reformée. 

Le  Baron  Henri  Aucapitaime, 
Sous-Lieuienant  au  36m0  de  ligne . 


(1)  Somme  considérable  en  pareil  moment. 


—  0*2  — 

NVOI   D'ANTIQUITÉS  DE  LA  KABIL1E 
AU    MUSÉE   CENTRAI,. 


A  la  fin  de  notre  introduction  au  Livret  explicatif  des  collections 
de  la  Bibliothèque  et  du  Musée  d'Alger,  nous  disions  ceci  na- 
guères  : 

«  Notre  Musée  a  deux  sortes  d'ennemis  :  les  uns  voudraient 
«  que  tout  allât  à  Paris  ;  les  autres  que  tout  restât  dans  les  pro- 
9  vinces  africaines,  au  lieu  même  ou  chaque  chose  se  découvre. 
«  Outre  que  ce  dernier  point  obligerait  d'atlacber  un  conservateur 
«  à  cbaque  article,  si  l'on  tenait  à  ne  pas  le  voir  enlever  ou  dé- 
«  truire,  il  condamne  logiquement  ces  magniGques  musées  d'Eu- 
«  rope  qui  ont  rendue  accessible  à  tous  l'étude  de  l'antiquité.  Car, 
«  si,  parmi  les  hommes  studieux,  il  en  est  qui  aient  assez  de  ri- 
a  chesse  pour  aller  étudier  chaque  objet  à  sa  place  primitive,  au- 
«  cun  d'eux,  certes,  n'en  trouverait  jamais  le  temps. 

«  Sans  exclure  en  aucune  façon  les  collections  secondaires,  recon- 
a  naissons  la  nécessité  d'une  collection  centrale,  nécessité  procla- 
«  mée  par  le  bon  sens  des  nations  et  des  siècles  ;  reconnaissons-le 
«  surtout  en  Algérie,  où  la  science  réclame  à  son  tour  ses  lettres  de 
«  naturalisation.  » 

Il  serait  inutile  de  reproduire  ici  des  vérités  aussi  banales,  si  elles 
n'avaient  pas  été  solennellement  contestées  à  une  époque  très  rap- 
prochée de  nous.  Mais,  comme  l'éclipsé  de  la  raison  n'est  jamais  de 
bien  longue  durée,  on  ne  tarda  guère  à  revenir  aux  principes  ins- 
pirés par  le  bon  sens  et  sanctionnés  par  l'expérience.  Parmi  les 
exemples  assez  nombreux  que  l'on  pourrait  donner  de  cet  heureux 
retour,  nous  choisirons  le  plus  récent. 

Ce  sera,  d  ailleurs,  l'occasion  naturelle  d'acquitter  une  de  ces  det- 
tes de  reconnaissance  qui  ne  se  prescrivent  jamais. 

Au  milieu  des  plus  graves  préoccupations  de  la  guerre  ou  du  gou- 
vernement, au  sein  même  des  enivrements  de  la  victoire,  M.  le  Ma- 
réchal Pelissier  a  toujours  eu  une  pensée  bienveillante  pour  la 
Bibliothèque  et  le  Musée  d'Alger.  Pendant  ses  expéditions  de  Ka- 
bilie,  il  recueillait  plus  de  quatre-vingts  manuscrits  arabes  à  l'in- 
tention du  premier  de  ces  établissements.  A  Sébastopol,  malgré  les 
soucis  d'un  siège  jusqu'alors  sans  exemple  et  dans  les  circonstances 


—  63  — 

où  il  eût  été  certes  bien  permis  de  ne  point  penser  à  la  science,  M. 
le  Duc  de  Malakoff  réunissait  des  livres  russes  pour  nous  les  en- 
voyer. Ils  resteront  à  notre  bibliothèque,  non  pas  seulement  com- 
me moyen  d'étude,  mais  comme  un  souvenir  glorieux,  ces  livres  sur 
l*un  desquels  on  lit  la  précieuse  note  autographe  que  nous  avons 
jadis  publiée  dans  VAkhbar. 

Après  avoir  payé  la  dette  du  passé,  arrivons  au  présent. 

Lorsque  M.  le  duc  de  Malakoff  visitait  la  grande  Kabilie,  au  mois 
de  juillet  dernier,  il  vit  à  Tizi-Ouzou  quelques  antiquités  qu'on  y 
avait  apportées  de  divers  points  ;  et  il  donna  aussitôt  l'ordre  de  les 
diriger  sur  notre  musée  central,  où  elles  sont  parvenues  dans  le 
courant  d'août.  Arrivées  à  cet  établissement  sans  aucune  indication 
spéciale  et  pendant  que  le  conservateur  était  en  tournée  d'inspec- 
tion, la  provenance  exacte  de  chacune  d'elles  et  le  nom  même  de 
l'auteur  de  l'envoi  demeurèrent*  inconnus  pendant  quelque  temps. 
Maintenant  que  nous  savons  quel  est  le  bienfaiteur  et  quelle  est  l'o- 
rigine du  bienfait,  nous  nous  empressons  de  publier  le  nouveau  ser- 
vice rendu  à  la  science  et  au  musée  de  notre  ville  par  M.  le  maré- 
chal Pelissier  et  de  mettre  en  relief  la  valeur  de  ce  service,  au 
moyeu  d'une  courte  description  des  objets  envoyés. 

Le  plus  important  est  le  6a*  relief  berber  d'Abizar  ;  il  est  gravé  plu- 
tôt que  sculpté  sur  une  dalle  en  grès  à  contours  très  irréguliers  qui 
mesure  1  mètre  35  cent,  de  haut  sur  1  mètre  10  cent,  de  large.  Ce 
curieux  monument  a  été  découvert  en  1858,  par  M.  le  baron  Auca- 
pitaine,  sous-lieutenant  au  36e  régiment  d'infanterie,  à  Abizar,  bour- 
gade des  Beni-Djennad.  La  Revue  africaine  en  a  parlé  alors,  tome  3% 
page  315,  et  tome  4«,  pages  153  et  237.  En  regard  de  la  page  154  de 
ce  dernier  volume,  elle  en  a  même  reproduit  le  dessin,  d'après  M. 
le  lieutenant-colonel  Wolf.  Ajoutons  que  M.  le  capitaine  Devaux  en 
avait  envoyé  une  épreuve  photographique  très  bien  réussie. 

Les  caractères  libyques  qui  se  remarquent  en  haut  et  à  gauche 
ont  été  ainsi  expliqués  par  M.  le  lieutenant-colonel  Hanoteau,  dont 
la  compétence  est  connue  en  fait  de  philologie  berbère  : 
A  IOUKAR  {ou  IAKOUS) 
Annouren  rend  hommage  à  son  maître. 

Quant  au  sujet,  il  représente  un  personnage  en  chasse,  si  ce  n'est 
le  dieu  berber  de  la  chasse  lui-même. 

Les  figures  ne  sont  point  modelées  et  n'ont  un  peu  de  relief  que 
parce  que  le  champ  a  été  légèrement  évidé  ;  en  quelques  endroits, 
on  s'est  même  borné  à  refoniller  le  long  du  trait.  La  scène,  quoique 


-  64  - 

d'une  remarquable  barbarie  d'exécution,  est  très  compréhensible, 
ainsi  qu'on  en  va  juger. 

Le  personnage  principal  est  à  cheval  et  occupe  avec  son  coursier 
presque  toute  la  surface  de  la  pierre  ;  on  ne  remarque  rien  sur  son 
corps,  qui  ressemble  à  un  vêlement  ;  si  ce  n'est  peut-être  une  ca- 
lotte plate  qui  lui  couvre  le  sommet  de  la  tête.  Sa  barbe,  triangu- 
laire et  très  pointue,  lui  descend  sur  la  poitrine.  De  la  main  droite 
étendue,  il  porte  un  bouclier  rond,  timbré  d'un  grand  cercle  au  mi- 
lieu. Derrière  ce  bouclier,  dépassent,  à  gauche  et  à  droite,  les  fers 
et  les  hampes  de  trois  javelots  rassemblés  dans  la  main  de  ce  côté. 

Le  bras  droit  est  tendu  en  arrière  et  l'avant-bras  relevé  à  angle 
droit;  sa  main  est  ouverte,  les  doigts  sont  en  l'air,  droits  et  ser- 
rés l'un  contre  l'autre,  sauf  le  pouce  qui  est  très  écarté.  Entre  ce 
dernier  et  l'index,  on  aperçoit  un  objet  annulaire  ou  sphérique  qui 
a  été  omis  dans  le  dessin  communiqué  à  la  Revue  africaine.  D'après 
la  position  du  bras,  cet  anneau  ou  boule  semble  un  projectile  qu'on 
va  lancer. 

Le  cheval  porte  au  cou  quelque  chose  qui  ressemble  fort  à  un 
phallus,  une  espèce  d'amulette  peut-être.  Cela  rappelle  un  usage 
encore  en  vigueur  parmi  nos  cavaliers  indigènes  ;  seulement,  ceux- 
ci,  au  lieu  de  l'attribut  obscène  du  dieu  de  Lampsaque,  emploient 
quelque  texte  du  Coran  ou  d'un  autre  livre  sacré  ;  c'est  plus  décent, 
sinon  plus  eÉfieace. 

Derrière  le  cavalier,  touchant  ses  reins,  sous  son  bras  droit  et  sur 
la  croupe  du  cheval,  un  individu  cinq  fois  plus  petit  que  le  héros  de 
la  scène  (signe  conventionnel  d'infériorité  sociale  dans  l'iconogra- 
phie berbère),  tient  de  la  main  droite  une  sorte  de  massue,  dans  l'at- 
titude de  quelqu'un  qui  va  frapper.  En  avant  de  la  tête  du  cheval, 
court  un  petit  quadrupède  ;  un  volatile  de  taille  analogue  est  placé 
devant  ses  pieds.  On  appellerait  ce  dernier  une  autruche,  s'il 
était  possible,  en  présence  de  formes  aussi  incertaines,  de  pousser 
la  précision  jusqu'à  la  détermination  de  l'espèce. 

Les  figures  de  ce  tableau  ne  sont  point  disposées  par  plans  régu- 
liers ;  on  les  a  mises  çà  et  là,  selon  que  le  personnage  principal 
laissait  de  la  place.  Si  quelques-unes  paraissent  plus  petites  qu'el- 
les ne  devraient  l'être,  ce  n'est  pas  pour  arriver  à  un  effet  de 
perspective  ;  c'est,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit,  pour  marquer 
les  inégalités  sociales. 

Après  cette  description  rapide,  le  lecteur  pensera  peut-être  avec 
nous  que  ceci  est  bien  une  scène  de  chasse  :  le  cavalier  en  est  le  hé- 


-  G5  - 

ros  ;  le  petit  bonhomme  qui  le  suit  vient  sans  douté  de  battre  le 
buisson  avec  sonmatrag  et  de  lanceriez  deux  animaux  qui  figurent 
là  comme  échantillons  du  gibier  à  poil  et  à  plumé,  en  général.  Cette 
méthode  abrévrative  de  composer  un  tableau  est  assez  heureuse- 
ment appliquée  par  les  artistes  berbers,  qui  ont  su  se  créer  ainsi 
un  langage  iconographique  à  la  fois  concis  et  expressif. 

Maintenant,  le  cavalier  est-il  îoukar  ou  lakous,  le  dieu  de  la 
chasse  ;  ou,  simplement,  Annouren,  son  humble  adorateur  ? 

Le  dessin  suggère  cette  dernière  «xpffcation,  mais  les  convenan- 
tes religieuses  la  font  repousser. 

M-  Hanotean,  traducteur  de  l'inscription,  ayant  eu  la  modestie  de 
déclarer  que  son  interprétation  n'était  pas  certaine,  nous  imiterons 
sa  prudente  réserve  et  nous  noTis  contenterons  d'avoir  exposé  les 
faits. 

Un  deuxième  monument,  du  môme  grès  que  le  précédent  et 
d'une  exécution  tout  aussi  peu  artistique,  arrive  après  celui-ci,  et 
provient  peut-être  du  môme  endroit,  ce  que  nous  ne  pouvons  man- 
quer d'apprendre  prochainement,  avec  certitude. 

C'est  le  fragment  supérieur  d'une  tabula  aussi  grossièrement 
sculptée  que  la  précédente;  il  mesure  0,57  c.  de  haut  sur  0,90  de 
large.  Dans  un  cadre  en  saillie,  taillé  très  irrégulièrement,  se  dé- 
tache en  demi-bosse  une  moitié  de  personnage  à  peu  près  fruste, 
tenant  une  lance  droite  dans  la  main  gauche.  Sur  la  bordure  supé- 
rieure, large  de  i5  c,  on  lit  :  tabla,  deo.  masi.  . . 

Après  le  I  final,  on  observe  l'amorce  inférieure  de  la  lel're  qui 
suivait  et  qui  devait  être  une  de  celles  qui  ont  pour  premier  élé- 
ment une  diagonale  (1).  Comme  il  n'y  a  pas  de  signe  séparatif  après 
MASI..,  (2)  il  est  probable  que  la  dédicace  n'est  pas  terminée.  Il  y  a, 
du  reste,  encore  place  pour  trois  ou  quatre  lettres  après  ce  fragment 
de  mot. 

Tabla  est  ici  une  altération  du  mot  propre  tabula  qu'on  employait 
pour  désigner  un  tableau  votif,  un  ex-voto. 


(1)  Dans  cette  épigraphe,  les  lettres  N  et  M  sont  entièrement  compo- 
sées de  diagonales. 

(2)  Ce  paraît  être  le  Dieu  Mastiman  dont  parle  M.  Judas  dans  son  sa- 
vant article  sur  dix-neuf  inscriptions  numidico-puniques  découvertes  à 
Constantine.  V.  l'Annuaire  (1860-1861)  de  la  Société  archéologique  de 
Constantine,  p.  57.  Dans  cette  hypothèse,  le  nom  aurait  été  Mastanam, 
sur  notre  inscription',  car  après  l'amorce  de  ce  qui  serait  un  T,  on  aper- 
çoit l'amorce  d'un  A. 

Htvtte  afr.   6e,     année,  n"  31.  5 


—  66  - 

Il  est  regrettable  que  le  nom  de  cette  divinité  topique  des  anci-ns 
Berbers  de  la  Kabilie  centrale  —  de  celte  espèce  de  Dieu  Mars  — 
n'ait  pas  été  conservé  complet  sur  cette  tabula.  Mais  le  monument, 
malgré  cette  lacune  et  ses  mutilations,  n'en  est  pas  moins  très  cu- 
rieux. Quand  nous  publierons  l'ensemble  de  nos  recberebes  archéo- 
logiques sur  la  grande  Kabilie,  nous  y  reviendrons  avec  plus  de 
détail. 

Nous  ne  mentionnerons  que  pour  mémoire  un  fragment  de  mo» 
saïque  d'ornementation  qui  nous  est  parvenu  avec  les  objets 
précédents  et  dont  nous  ne  connaissons  pas  encore  la  provenance 
précise. 

Zeffoun,  l'ancien  Rusazus  (entre  Dellis  et  Bougie,  sur  la  côte),  n 
fourni  deux  inscriptions  à  cet  envoi.  La  première,  gravée  dans  un 
cadre  à  filets,  sur  un  grès  carré  haut  de  0,83  c.  et  large  de  0.53c, 
est  ainsi  conçue  : 

D    M     S 
IVLIA  SECVN 
DA  VIX1T  AN 
NÎS  XXXXX 

Tl  n'y  a  de>emarquable  dans  l'épitapbe  do  la  cinquantenaire  Julia 
Secunda  que  la  manière  insolite  dont  son  âge  de  50  ans  est  indiqué. 
Ajoutons  que  les  lettres. qui  appartiennent  à  l'alphabet  rectiligne,  et 
qui  n'offrent  que  les  éléments  strictement  indispensables  de  cha- 
que caractère,  sont  très  grossièrement  gravées. 

M.  Salvy,  artiste  qui  a  visité  Zeffoun  en  1858;  avait  lu  à  tort  Julia 
Facunda.  Il  avait  découvert  ce  tombeau  en  faisant  quelques  fouilles 
et  y  avait  trouvé  un  squelette  entier.  V.  Revue  Africaine,  T.  2%  p. 
215. 

Il  avait  vu  au  même  endroit,  le  dernier  monument  dont  nous 
avons  à  nous  occuper  et  qui  clôt  la  liste  de  ceux  que  le  Musée  d'Al- 
ger doit  à  la  bienveillance  éclairée  de  M.  le  duc  de  Ualakoff.  M.  Salvy 
avait  même  donné  l'inscription  qui  se  trouve  à  la  page  déjà  citée. 
Mais  sa  copie  contenait  des  erreurs  que  nous  rectifions  sans  peine, 
en  présence  du  document  original,  que  nofos  étudions  tout  à  notre 
aise  dans  une  salle  du  Musée  -,  tandis  que  cet  artiste  ne  l'avait  pu 
voir  que  dans  des  circonstances  très  défavorables, 

Ce  dernier  monument  est  une  stèle  funéraire  haute  de  1  m.  10  c. 
.  sur  0  m.  55  c.  11  est  en  grès  et  se  compose  de  trois  parties  :  un  fron- 
ton très  aigu,  le  tableau  proprement  dit  et  le  cadre,  où  est  Tépita- 
phe.  Celle-ci  est  ainsi  conçue  : 


—  GT  — 

D    M    S 
MODISECN 
DILATATIS 
FILIVS  POSVIT 
PATRl  BENE... 
RE  NT!  VIX... 
IS XV... 

«  Monument  aux  Dieux  mânes  de  Modisecn  Dilatas.  Son  fils  a  élevé 
»  (ce  monument)  à  son  père»  bien  méritant,  qui  a  vécu. .  XV...  ans.» 
La  présence  de  cœurs,  employés  comme  signes  séparatifs,  à  la  fin 
de  la  28  et  delà  3°  lignes  et  leur  absence  ainsi  que  celle  de  signes  ana- 
logues ou  d'intervalles,  dans  l'intérieur  do  ces  deux  moines  lignes, 
ne  nous  a  pas  permis  de  lire  autrement  que:  Mis  Manibus  sacrum 
Modisecn  Dilatis,  etc.;  sans  cela,  nous  aurions  incliné  à  remplacer 
les  deux  derniers  mois  par  Modii  Secundi  Latatis.l.a  suppression  des 
voyelles  —  trace  d'habitudes  sémitiques  dans  l'écriture —  étant  as- 
sez fréquente  en  épigraphe  africaine,  l'absence  du  V  n'aurait  pas  été 
un  obstacle  à  cette  lecture.  En  somme,  il  y  a  doute. 

Nous  avons  dit  que  cette  tabula  se  compose  de  trois  parties  :  on 
connaît  déjà  celle  qui  contient  l'épigraphe  ;  examinons  rapidement 
les  autres. 

La  partie  supérieure,  ou  fronton,  offre  au  tympan  un  croissant  ho- 
rizontal placé  les  cornes  en  haut,  surmonté  d'une  pomme  de  pin  et 
accosté  de  deux  accessoires  frustes,  qui  paraissent  être  des  espèces 
de  fleurons- 
Le  compartiment  tjtti  arrive  immédiatement  au-dessous, contient 
une  grande  couronne,  timbrée  d'une  rosace  au  centre  ainsi  qu'à  sa 
partie  supérieure  centrale,  et  posée  sur  une  ancre  dont  les  deux 
dents  la  dépassent  latéralement.  On  n'est  pas  surpris  d«  rencontrer 
cetemblême  naval  dans  les  ruines  de  Rusazus  qui  fut  un  port  de  mer 
très  acceptable  pour  les  Anciens,  si  peu  exigeants  en  matière  mari- 
time. Aujourd'hui,  Zeffoun —  qui  succède  à  l'établissement  antique 
—  n'est  pour  nous  qu'un  assez  médiocre  mouillage,  même  pour  les 
petits  bâtiments. 

Tels  sont  les  cinq  monuments  dont  notre  Musée  est  redevable  à 
M.  le  Duc  de  Malakoff.  Si  nous  avons  réussi  à  les  faire  valoir  autant 
qu'ils  le  méritent,  on  aura  compris  que  c'est  une  précieuse  acquisi- 
tion à  divers  égards. 

A.  BEflBRUGGEK. 


CHRONIQUE. 

(Paktie  officielle) 


SOCIETE  HISTORIQUE  AltCERIEïtfffE. 

ANALYSE 

DU  PROCÈS-VERBAL   DE  LÀ   SÉANCE   GÉNÉRALE 
Du  17  janvier  1862. 

(PRÉSIDENCE   DE    M.   BEBBHUC.GEr) 


Après  avoir  fait  diverses  communications  archéologiques,  M.  te 
président  de  la  Société  historique  Algérienne  a  lu,  sur  la  situation  mo- 
rale et  matérielle  de  la  Société  et  de  son  organe,  la  Revue  Africaine, 
le  rapport  suivant,  que  nous  allons  reproduire  en  partie  : 

i  C'est  pour  la  septième  fois,  Messieurs,  que  nous  nous  trouvons 
réunis  en  assemblée  générale  annuelle,  au  moment  même  où  notre 
journal,  la  Revue  africaine,  entre  dans  la  sixième  année  de  sa  publi- 
cation.  Dans  un  pays  nouveau  comme  le  nôtre,  où  les  créations 
scientifiques  de  ce  genre  ont  de  la  peine,  môme  à  naître  ;  et  eu 
égard  aux  difficultés  particulières,  et,  en  apparence,  insurmontables 
qui  ont  accueilli  nos  débuts,  ces  chiffres  ne  laissent  pas  d'avoir  une 
certaine  éloquence.  Naître  était  déjà  quelque  chose,  comme  je  le 
disais  tout- à- l'heure  ;  avoir  vécu  semble  presque  un  tour  de  force, 
surtout  pour  ceux  qui  ont  une  connaissance  complète  des  circon- 
stances au  milieu  desquelles  nous  nous  sommes  développés.  Il  ne 
restera  aucun  doute  à  cet  égard,  si  nous  jetons  un  coup  d'oeil  rétro- 
spectif sur  tant  d'utiles  créations  locales,  analogues  à  la  nôtre,  et  qui 
pourtant  ne  se  sont  pas  trouvées  viables.  C'est  que,  dans  un  peupte 
en  voie  de  formation,  tout  ce  qui  ne  se  rattache  pas  aux  intérêts 
positifs  les  plus  immédiats,  n'attire  guère  l'attention  ou  parait  au 
moins  susceptible  d'ajournement,  même  à  beaucoup  d'esprits  su- 
périeurs . 


—  69  - 

«  Félicitons-nous  donc,  Messieurs,  d'être  ainsi  une  exception  à 
une  règle  générale,  et  de  pouvoir  dire  que  nous  obtenons,  au  point 
de  vue  matériel,  un  succès  aussi  grand  qu'on  pouvait  l'espérer, 
îorsque,  comme  nous,  on  ne  s'adresse  ni  aux  passions,  ni  aux  in- 
térêts des  hommes,  et  que  l'on  reste  presque  toujours  dans  le  do- 
maine de  la  science  pure. 

«  Je  dis  presque  toujours,  parce  que  pendant  l'année  qui  vient 
de  s'écouler  et  dont  j'ai  à  vous  entretenir,  nous  sommes  sortis  un 
moment  de  ce  domaine  spéculatif,  en  saisissant  successivement  le 
Conseil  Municipal  et  le  Conseil  Général,  de  la  question  d'une  habi- 
tation mauresque  à  choisir  parmi  lès  plus  belles  et  à  conserver  comme 
monument  historique.  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  rappeler  la  succès 
qu'a  eu  notre  intervention  faite  au  nom  de  l'art,  intervention  qui 
se  trouvait  en  même  temps  servir  efficacement  les  intérêts  de  la 
ville.  En  suivant  la  voie  hiérarchique,  nos  réclamations  sont  arri- 
vées jusqu'à  M.  le  Maréchal  Randon,  ministre  de  la  Guerre,  notre 
illustre  fondateur,  et  il  a  ordonné  une  nouvelle  étude  du  front  de 
mer  septentrional,  qui  amènera,  il  faut  l'espérer,  la  conservation  du 
charmant  palais  mauresque  où  nous  sommes  aujourd'hui  même  en 
séance. 

Nous  avons  toute  raison  d'être  satisfaits  de  la  situation  morale 
de  la  Société  et  de  son  organe,  la  Revue  africaine,  ici  et  en  Europe - 
Nous  avons  conquis  enfin  cette  notoriété  honorable  que  les  créations 
de  ce  genre  obtiennent  avec  tant  de  peine,  précisément  à  cause  de 
ce  qui  fait  leur  mérite  :  la  spbère  élevée  des  idées  dans  laquelle  elles 
se  meuvent.  Partout,  on  nous  connaît  et  on  nous  cite  ;  j'ajouterai 
qu'on  nous  loue  même  quelquefois.  Il  est  certain  qu'aucune  autre 
association  scientifique,  aucun  autre  recueil  ne  peuvent  se  compa- 
rer, en  archéologie  africaine,  sous  le  rapport  du  nombre,  de  la  va- 
leur et  de  la  variété  des  travaux  inédits,  aux  Sociétés  de  Constan- 
tine  et  d'Alger,  ni  aux  annuaires  de  l'une,  ni  au  journal  de  l'autre. 
Nous  pouvons  le  dire  sans  blesser  la  modestie,  puisque  l'honneur 
en  revient  beaucoup  plus  aux  circonstances  particulières  où  nous 
sommes  placés  qu'à  nous-mêmes  ;  c'est  une  place  spéciole,conquise 
et  bien  occupée,  et  que  nul,  du  reste,  ne  peut  prendre,  s'il  ne  réside 
pas,  comme  nous,  sur  le  champ  même  des  explorations. 

Aux  vétérans  de  notre  Revue,  dont  vous  êtes  habitués  à  ren- 
contrer les  noms  presque  dans  chaque  numéro,  se  sont  joints,  dans 
tannée  186Î,  de  nouvelles  recrues,  parmi  lesquelles  je  citerai  surtout 
M.  le  colonel  Faidherbe,  pourvu  aujourd'hui  d'un  commandement 


-  70  - 

en  Algérie  ;  MM,  Poulie  et  Pelleiier, de  Sétif  ;  M.  Guin,  de  Draa  ef- 
Mizan  ;  M.  Gués  d'Aumale;  M.Arnaud  deDjcll'a  Leurs  œuvres  ont 
passé  depuis  !rop  peu  de  temps  sous  vos  yeux  pour  que  j'essaie  d'en 
l'aire  ici  l'appréciation  ;  d'ailleurs,  les  éloges  dont  elles  ont  été  l'ob- 
jet de  la  part  de  quelques  organes  de  la  presse  locale  suffiraient 
seuls  pour  me  dispenser  de  ce  soin . 

Ainsi  donc,  Messieurs,  pour  la  partie  du  compte-rendu  annuel 
qui  m'est  échue,  en  qualité  de  président,  je  ne  vois  que  des  raisons 
de  nous  féliciter  des  résultats  de  nos  efforts  pendant  l'année  1861, 
que  des  motifs  d'encouragement  pour  les  continuer  durant  l'année 
qui  commence. 

Les  modifications  importantes  faites  au  Gouvernement  Général 
de  l'Algérie  doivent  être  surtout  pour  nous  une  raison  de  beaucoup 
espérer  :  aujourd'hui,  l'autorité  suprême  est  à  Alger  même  ;  elle  est 
exercée  par  des  hommes  qui  joignent  à  un  esprit  élevé  et  plein  de 
bienveillance,  le  sens  exquis  des  besoins  de  la  science  et  de  l'art, 
Dans  de  pareilles  conditions,  l'avenir  qui  s'ouvre  devant  nous  a  d'en- 
courageantes perspectives.  Il  ne  s'agit  plus  que  de  continuer  à  mé- 
riter les  sympathies  publiques  ;  et,  à  cet  égard,  vous  avez  fait  am- 
plement vos  preuves. 

Cette  séance  est  solennelle  à  divers  égards  :  c'est  aujourd'hui 
que  vous  jugez  eu  quelque  sorte  ceux  à  qui  vous  avez  accordé  ou 
continué  votre  confiance.  Tous  ont  fait  ce  qu'ils  ont  pu  pour  s'en 
rendre  dignes  ;  et  je  me  plais  à  déclarer  ici  que  l'heureux  accord 
qui  n'a  jamais  cessé  d'exister  entre  les  membres  de  la  Société, 
n'a  pas  été  moins  remarquable  parmi  les  fonctionnaires  du  Bu- 
reau, pour  qui  c'était  d'ailleurs  un  devoir  plus  particulier.  Leur 
zèle  et  leur  dévouement  ont  toujours  été  à  la  hauteur  de  leur  mis- 
sion ;  c'est  une  justice  que  je  me  félicite  de  pouvoir  leur  rendre  ici, 
dans  ce  dernier  acte  de  mon  année  présidentielle. 

Je  laisse,  maintenant,  la  parole  à  notre  honorable  Trésorier-Ar- 
chiviste, M.  Voiturier,  qui  va  vous  entretenir  de  la  situation  finan- 
cière delà  Société  et  du. Journal.  » 

Le  Président, 
A.  Bebbuuccek. 

M.  Voiturier,  trésorier  de  la  Société,  donne  l'état  de  la  compta- 
bilité générale  au  1"  janvier  1862.  11  résulte  de  ce  document  que 
l'actif  de  la  Société  est,  à  cette  date,  de  562  fr.  80c,  toutes  recettes 


-71  - 

et  dépenses  balancées.  Cet  excédent  sur  l'exercice  de  1881  atteste 
la  bonne  situation  financière  de  la  Société. 

Après  avoir  entendu  la  lecture  de  ces  deux  documents,  la  So- 
ciété vote  des  remerciments  aux  membres  de  son  bureau,  pour  le 
zèle  intelligent  avec  lequel  chacun  d'eux  s'est  acquitté  de  la  besogne 
qni  lui  incombait. 

Avant  de  procéder  aux  élections, M.  Berbrugger  fait  savoir  que  la 
Société  a  perdu  son  excellent  secrétaire,  M.  Vayssette,  qui  a  été 
nommé  interprète  assermenté,  à  Constanline,  et  peut-être  mOme 
II.  Coquerel,  secrétaire-adjoint,  qui  est  depuis  assez  longtemps 
en  France,  et  dont  on  n'annonce  pas  le  retour  prochain. 

A  ces  pertes  regrettables,  il  faut  ajouter  celle  de  M.  Voiturier, 
trésorier-archiviste,  qui  est  sur  le  point  de  rentrer  dans  le  person- 
nel du  ministère  de  la  Guerre,  à  Paris.  Ayant  pris  ces  fonctions  à 
une  époque  difficile  pour  la  Société,  il  y  a  déployé  des  aptitudes 
particulières  et  un  dévouement  sans  bornes,  dont  on  ne  saurait 
trop  le  remercier. 

On  procède  ensuite  à  la  nomination  des  membres  qui  doivent 
composer  le  nouveau  Bureau,  les  uns  pour  deux  ans,  les  autres 
pour  une  année  seulement,  d'après  les  dispositions  des  Statuts. 

Le  scrutin  donne  les  résultats  suivants  : 

Président.  M.  Berbrugger  (réélu). 

i"  Vies-président.  M.  Bresnier  (réélu). 

2"  —  M.  Sol vet  (réélu). 

Secrétaire.  M.  Mac  Carthy. 

Secrétaire  adjoint.  M.  de  Bougemont. 

Trésorier.  M.  Lodoyer. 

Pour  extrait,  le  Secrétaire  :  Mac  CiaTHy. 
{La  séance  est  levée  à  10  heures  du  soir) 


PAUTIE   NON   0FFJC.IELLE. 

Ténès  [Cartenna).  —  M.  le  baron  de  Montigny,  secrétaire  géné- 
ral de  la  préfecture  d'Oran  et  ancien  commissaire  civil  de  Ténès, 
nous  envoie,  de  cette  dernière  ville,  une  très-jolie  petite  tête  de 
bacchante  en  marbre,  qu'il  avait  trouvée  dans  son  jardin. 

El-Hadjeb  [Tanar amusa).  —  On  nous  écrit  de  Blida  :  «  Le  der- 
nier numéro  de  votre  Revue  contient  l'erreur  suivante  (voir  notre 
dernier  numéro,  5'  volume,  page  -474)  ;  l'épitaphe  épiscopale  dont 


vous  parlez  dans  ce  numéro  n'a  pas  été  trouvée  au  même  lieu  que 
la  lampe  dont  vous  donnez  la  description,  e'est-à-dire  à  l'angle  N.-O. 
d'El-Hadjeb,  mais  bieo  à  300  mètres  Est,  dans  les  ruines  d'une  cha- 
pelle dont  on  a  retrouvé  toutes  les  fondations,  quand  Monseigneur  y  a 
fait  pratiquer  des  fouilles.  11  y  avait  là  trois  tombes,  l'une  à  côté  de 
l'autre;  sur  une  seule  était  une  épitapbe,  celle  qui  figure  aujour- 
d'hui à  notre  Musée.  Les  autres  n'en  avaient  pas,  ce  qui  a  fait  dire 
à  M .  l'abbé  S.  que  les  deux  tombes  muettes  devaient  être  celles 
des  grands-vicaires  o . 

Nous  profitons  de  cette  occasion  pour  rectifier,  dans  le  même  ar- 
ticle, une  autre  erreur,  qu'un  examen  plus  approfondi  nous  a  fait 
apercevoir.  Au  lieu  de  V oiseau  fantastique  dont  nous  parlons  à  la 
page  475  de  ce  numéro,  il  faut  mettre  un  dauphin.  Le  mauvais  état 
de  cette  partie  de  la  lampe  et  un  peu  aussi  la  négligence  àe 
l'artiste  nous  avaient  empêché .  de  le  reconnaître  au  premier 
abord. 

Alger  [Icosium).  —  M.  Chasseriau,  architecte  de  la  ville,  vient 
de  faire  hommage  au  Musée  central  d'un  moyen  bronze,  fort  bien 
conservé,  de  Cléopdtre  Séléné,  femme  de  Juba  IL  Cet  exemplair^ 
est,  à  très-peu  près,  semblable  à  celai  qui  a  été  décrit,  sous  le  n°  66, 
au  tome  V  de  la  Revue,  page  370  (n°  29)  ;  il  a  été  trouvé  ici,  efi  fai- 
sant des  travaux  de  fouilles  pour  construire. 

Djëlfa.  —  Par  lettres  des  30  novembre  dernier  et  1&  courant, 
M.  le  Dr  Reboud  nous  adresse  les  communications  suivantes  : 

Cet  honorable  correspondant  a  visité  le  Ksar  Bou  Kahil  avec 
plusieurs  officiers  du  ïtordj  de  Djelfa  ;  le  plan  du  Ksar  a  été  re- 
levé par  le  garde  du  génie  qui  les  accompagnait.  Il  nous  annonce 
que  l'itinéraire  de  eette  intéressante  excursion  nous  sera  prochai- 
nement adressé  par  M.  Arnaud,  qui  pourra  y  utiliser  les  nom- 
breux matériaux  qu'il  a  déjà  réunis  sur  l'histoire  légendaire  des 
tribus  de  cette  région.  Ce  jeune  interprète  militaire  a,  sur  la  val- 
lée marécageuse  de  Tadmit,  le  récit  de  combats  livrés  aux  Romains 
par  Sidi  Okba.  Il  y  joindra  les  traditions  sur  les  deux  blocs  de  ro- 
cher en  forme  de  tours,  appelés  la  grande  et  la  petite  chamelles,  qu'on 
laisse  sur  sa  droite,  à  la  hauteur  de  l'Oued  Mergued,  en  allant  d'Aïn 
el-Bel  à  Sidi  Makhlouf .  Il  nous  fait  espérer  encore  la  légende  du 
moutflon  enchanté,  celle  de  la  caverne  mystérieuse  du  Bou  Kahil  ; 
et  celle  enfin  de  la  fameuse  pierre  que  l'on  voit  encore  à  Tadmit  et 


pu  ie  Général  romain  Setih  ou  Setieh  attachait  son  cheval,  à  l'épo- 
que où  le  Sultan  de  Tadmit  s'appelait  Ben  Alouan.  Enfin,  M.  Ar- 
naud promet  l'histoire  de  Demed,  de  Msad,  de  Zakar,  d'Amoura, 
Aloudjebera,  villages  du  cercle  de  Djelfa,  ainsi  que  quelques  détails 
sur  le  combat  d'Aïn  Naga.  Nous  attendons  avec  impatience  ces  di- 
verses communications  :  bien  que  la  tradition  ne  soit  pas  de  l'his- 
toire proprement  dite,  phez  un  peuple  qui  apprend  par  cœur,  plus 
qu'il  n'écrit,  comme  le  peuple  arabe,  la  tradition  a  son  prix  et  par- 
mi les  fables  qui  l'enjolivent,  il  y  a  souvent  d'utiles  vérités  à  re- 
cueillir. 

Al.  le  Dr  Reboud  termine  sa  communication  en  annonçant  l'envoi 
au  Musée  d'Alger  de  trois  des  cinq  inscriptions  qu'il  a  rapportées  de 
Msad;  elles  sont  arrivées  à  Alger,  et  les  deux  autres  y  parvien- 
dront parla  plus  prochaine  occasion. 

A  cm  a  le  [Auzia).  —  Après  avoir  adressé  au  Musée  d'Alger,  deux 
moyens  et  un  petit  bronze,  d'Alexandre  Sévère  et  deMaxence,  M.E. 
Gués,  d'Aumale,  envoie  le  dessin  d'un  grand  bronze  trouvé  à  Sour 
Djouab  et  dont  il  n'a  pu  faire  l'acquisition. 

On  lit  du  premier  côté:  S.  C.  entrés  grands  caractères,  dans  le. 
champ,  indice  d'une  monnaie  frappée  par  Senatus- Consulte;  puis, 
autour  de  ces  deux  majuscules,  on  lit  :..  ..  IMP.  CAESAU  DIVl 
AVG.  F.  AVGVST.  P.M,  TU.  POT.  XX. 

Au  2°  côté,  ou  revers  :  Quadrige  traîné  par  quatre  éléphants  :  Le, 
principal  personnage,  au  lieu  dêtre  debout,  se  tient  assis  sur  un  ta- 
bouret qui  domine  entièrement  le  véhicule.  Chaque  éléphant  porte 
un  conducteur  sur  son  dos  dans  une  espèce  de  selle  dont  le  bord  an- 
térieur fait  une  grande  saillie. 

Les  lettres  qui  manquent  au  commencement  de  l'épigraphe  pa-^ 
raissent  être  TL,  abréviation  de  Tiberius.  V.  Alionnet,  T.  1er,  p.  120. 

Fobt-Napoléon. —  M.  le  Lieutenant  Colonel  Hanoteau  nous  écrit, 
de  cette  résidence,  à  la  4ate  du  8  courant  : 

«  J'ai  fait  continuer  les  fouilles  dans  le  petit  monument  d'Aguem- 
moun  Oubekjcar,  dans  l'espoir  de  trouver  la  seconde  moitié  du  bas- 
relief  qui  a  été  déterré  eu  cet  endroit  l'année  dernière  (V.  Revue 
africaine  (n°  27),  T.  5,  p.  179-180  ;  mais  on  n'a  pu  rien  découvrir. 

«  Depuis  les  dernières  communications  que  j'ai  faites  à  la  Revue, 
le  Dr  Pallier,  médecin  en  chef  de  l'hôpital,  a  trouvé,dans  les  environs 
du  Fort,  et  toujours  sur  le  versant  septentrional,  une  nouvelle  ruine 
de  l'époque  romaine.  Elle  est  située  sur  la  pente  de  la  montagne 


-  74  - 

couronnée  par  le  petit  village  dlmamseren  (les  pressoirs)  et  sur  le 
chemin  qui  conduit  de  cet  endroit  à  la  dachera  d'7n£  Tazert  (la  crête 
des  figues  sèches).  Un  pan  de  mur  de  bonne  construction  et  assez 
bien  conservé,  est  encore  debout  ;  mais  il  est  en  partie  couvert  par 
une  haie  vive  qui  ne  permet  pas  de  l'examiner  de  près  ;  à  côté,  sont 
les  fondations  de  deux  petits  bâtiments.  Le  tout  me  paraît  avoir  fait 
partie  d'un  petit  établissement  d'exploitation  rurale.  C'est  la  pre- 
mière ruine  de  ce  genre  qui  se  rencontre  dans  la  montagne. 

«  Les  pierres  antiques  de  ïiziouzou  vous  ont  été  envoyées  par 
M.  le  Lieutenant  Colonel  Martin,  sur  l'ordre  de  M.  le  duc  de  Mala- 
koff,  lors  de  sa  visite  en  Kabilie,  au  mois  de  juillet  dernier.  »  — 
(Voir  l'article  :  Envoi,  au  Musée  d'Alger,  d'antiquités  de  la  Kabilie, 
ci-dessus,  p.  61. 

«  Maintenant  que  j'ai  perdu  l'espoir  de  découvrir  la  seconde  moi- 
tié de  mon  bas-relief,  je  vais  demander  l'autorisation  de  vous  en- 
voyer celle  que  je  possède,  ainsi   que  l'inscription  de  Centenarius.  » 

V.  ci-après,  p.  80. 

Catastrophe  d'Osman,  bey  de  Constantine,  en  1804.  —  M .  L.  Fe- 
rai] d,  un  de  nos  correspondants  deConstantine,  nous  adresse  un  tra- 
vail plein  d'intérêt  sur  cet  événement,  qui  a  inspiré  l'histoire  et  la 
légende  dans  le  béiîik  de  l'Est.  Les  éléments  en  ont  étérecueilis  sur 
place  et  de  la  bouche  de  témoins  oculaires.  Nous  le  publierons  dans 
le  prochain  numéro. 

Souma-!rocmïen.  —  M.  Guin,  interprète  militaire,  nous  écrit  de 
Drael-Mizan,  le  15  janvier  18C2  :  «  Je  vous  adresse  la  description 
succincte  d'une  ruine  sise  dans  les  Guecht'oula,  que  je  viens  de 
visiter: 

«  Au  bas  de  la  fraction  des  Aït-Haggoun,  de  la  tribu  des  Béni 
bou  R'erdan,  les  Indigènes  montrent,  à  l'endroit  ditTamazirt  n'Sou- 
ma',  la  ruine  d'une  tour  qui,  selon  eux,  serait  d'origine  romaine. 
Ils  la  désignent  sous  le  nom  de  Souma'  îroumïen  (  Tour  des 
Chrétiens). 

»  Cette  ruine  se  compose  de  la  base  d'une  construction  rectangu- 
laire, autant  qu'on  eu  peut  juger,  formée  par  des  blocs  en  pierre 
taillés,  joints  les  uns  aux  autres  par  un  mortier  très-dur,  et  d'une 
assez  grande  quantité  de  matériaux  répandus  çà  et  là. 

»  Ce  petit  édifice,  que  Von  ne  peut  attribuer  aux  Eabiles,  offre 
une  certaine  analogie  avec  celui  d'Azerou  n'Tiri  (Revue  afric,  3e  an- 
iiée,  page  236).  Par  sa  position,  dominant  le  Tiniri  des  Béni  Hen- 


das,  espace  compris  entre  les  contreforts  du  Jurjura  et  Ir'il  n'Ta- 
zert,  el  A'nçor  des  Béni  bou  R'erdan,  etc  ;  il  semblerait  avoir  été 
construit  dans  un  but  militaire,  comme  poste  avancé,  par  exemple 

»  On  rapporte  que  deux  pauvres  cultivateurs,  en  creusant  la  terre 
près  de  cette  ruine,  ont  trouvé  une  grande  quantité  de  pièces 
d'argent. 

»  Tels  sont  les  renseignements  que.  j'ai  recueillis  sur  les  lieux,  et 
je  regrette  de  r.e  pouvoir  y  ajouter  l'estampage  de  quelques  inscrip- 
tions ;  toutes  mes  recberebes  à  ce  sujet  ont  été  vaines.  » 

Tigzirt  (lomnium] . — M.  le  colonel  d'état -maj.br  de  Neveu,  com- 
mandant supérieur  de  la  subdivision  de  Dellis,  nous  adresse  la  rec- 
tification suivante  :  «...  Je  suis  allé  à  Tigzirt,  il  y  a  environ  quinze 
jours.  J'ai  revu  la  pierre  sur  laquelle  est  l'inscription  du  Rusucur- 
ritain,  et  j'ai  encore  constaté  de  la  manière  la  plus  nette,  et  avec 
témoins,  qu'il  y  avait  sur  cette  inscription  :  TEMPLVM  ET  STA- 
TVA.VI.  Les  lettres  ET  STÂT  sont  les  seules  qu'on  ne  voie  que  très- 
partiellement,  et,,  par  suite,  très-imparfaitement;  mais  il  est  im- 
possible de  ne  pas  lire  les  quatre  lettres  TVA  M.  Si  vous  avez  un 
estampage,  regardez-le  avec  attention.  » 

V.  tome  Ier  de  la  Revue  africaine  (n°  6),  à  la  page  498,  où  nous 
avons  donné  cette  curieuse  inscription.  Nous  avons  laissé,  àl'avanfc- 
('ernière  ligne,  une  lacune  correspondant  aux  lettres  ET  STAT,  la- 
cune que  M.  le  colonel  De  Neveu  comble  d'une  manière  très-plau- 
sible par  la  leçon  qu'il  propose,  et  qui  est  fondée  sur  une  lecture 
plus  prolongée  et  plus  attentive  qu'il  ne  nous  avait  été  possible 
de  le  faire.  L'estampage  que  nous  avons  rapporté  de  ce  document 
n'ayant  pas  reproduit  la  partie  fruste,il  n'a  pu  nous  aider  à  réta- 
blir ce  qui  manquait  dans  notre  copie. 

Biskra. —  On  nous  assure  que  M.Seroka,  ancien  commandant  su- 
périeur de  celte  ville  et  aujourd'bui  lieutenant  colonel  au  7°  régiment 
d'infanterie  au  fort  de  Romainville,  près  de  Paris,  a  recueilli,  pen- 
dant son  long  séjour  dans  les  Ziban,  les  matériaux  d'une  histoire 
complète  de  ces  contrées.  11  est  bien  à  désirer  que  ce  travail  soit 
publié  par  son  auteur,  qui  a  pu  mieux  que  personne  l'entrepren- 
dre et  le  mener  à  bonne  fin. 

Statuette  de  Cartuage. ~  La  statuette  en  marbre  Irouvée  à  Car- 
tbage,  et  donnée  au  Musée  central  par  M.  A.  Gaspary,  nous  est 
parvenue.  C'est  un  fragment  qui  mesure  20  cent,  de  hauteur-,  il  y 


—  16  - 

manque  la  tête  et  les  membres  inférieurs ,  à  partir  de  l'em-, 
fourchure  ;  tout  le  côté  gauche  est  brisé.  Dans  son  état  actuel,  le 
bras  droit  est  étendu  le  long  du  corps  ;  les  doigts,  allongés  et  écar- 
tés du  pouce,  s'appuient  sur  la  hanebe,  qui  offre  une  saillie  très- 
prononcée;  telle  qu'elle  pourrait  l'être  dans  un  corps  de  femme. 
Cependant,  on  s'aperçoit  sans  peine,  malgré  une  mutilation  faite  à 
dessein,  mais  incomplète,  que  le  sujet  appartient  au  sexe  masculin. 
Le  ventre  est  renflé,  les  pectoraux  sont  très-accusés,  et  le  nombril 
est  exagéré  dans  ses  dimensions.  D'après  ces  caractères  et  la  direc- 
tion particulière  de  l'organe  générateur,  tout  porte  à  croire  que 
cette  statuette  était  un  Priape,  ou  du  moins  quelque  personnage  du 
culte  phallique. 

M.  A .  Gaspary  a  joint  à  cet  envoi  «  s :ize  petites  pierres  d'une 
forme  ovoïde,  trou\ées,  à  l'Est  de  Caithage,  dans  un  caveau  sou- 
terrain, à  peu  près  à  deux  mètres  au  -dessous  du  niveau  du  sol,  et 
d'un  espace  de  40  mètres  de  surface.  Ces  petites  pierres  sont  in- 
nombrables, dit  notre  honoicble  correspondant,  qui  ajoute  que, 
d'après  les  renseignements  qu'il  a  pu  recueillir,  il  y  a  lieu  de  pen- 
ser que  c'étaient  des  projectiles  qui  se  lançaient  avec  la  fronde. 

Ces  projectiles  présumés  ont  0m05  dans  leur  plus  grand  diamètre, 
et  O-Od  dans  le  plus  petit;  leur  maximum  d'épaisseur  est  deOm03 
et  demi.  Leur  forme  est  plutôt  celle  d'une  amande  que  d'un  œuf. 
Au  lieu  de  la  rainure  habituelle  des  pierres  de  fronde,  on  remarque 
tout  autour  une  bavure,  comme  s'ils  avaient  été  faits  dans  un 
moule.  Nous  nous  sommes  assuré  d'ail.Ieuis  qu'ils  sont  en  terre 
cuite,  et  non  pas  en  pierre. 

Djouggar  (Tunisie).  — r  M.  Alphonse  Rousseau  nous  écrit,  de  Tunis 
à  la  date  du  5  courant  : 

«  Je  vous  envoie  ci-joint,  la  reproduction  galvanoplasiique  d'une 
médaille  en  or  du  Bas-Empire,  qui  a  un  certain  intérêtarchéologique, 
et,  peut-être  aussi,  un  certain  intérêt  numismatique. 

Cette  médaille  a  été  trouvée  entre  deux  pierres  de  taille,  dans  le 
temple  de  la  source  de  Djouggar.dont  les  eaux,  vous  le  savez, étaient 
amenées,  autrefois,  ainsi  que  celles  de  la  source  de  Zaghouan,  jus- 
qu'à Carthage  au  moyen  du  gigantesque  aqueduc  romain,  dont  vous 
avez  pu  admirer  les  beaux  restes.  Les  piernsde  taille  entre  lesquel- 
les cette  médaille  a  été  trouvée  comme  scellée,  faisaient  partie  d'un 
des  deux  murs  qui  avaient  été  bâtis  dans  l'intérieur  même  de  la 
source, et  dont  la  construction  est  évidemment  postérieure  à  celle  du 


-     77  — 

temple  proprement  dit.  Nul  doute  que  la  construction  de  ces  mura 
n'ait  eu  lieu  lors  d'une  des  nombreuses  restaurations  qui  ont  été  fai- 
tes aux  aqueducs.à  l'époque  de  la  domination  Romaine  et  Byzantine. 
Il  est  difficile,  aujourd'hui,  en  examinant  les  lieux,  de  se  rendre 
compte  du  motif  qui  avait  fai*  élever  ces  murs  qui  ne  pouvaient 
servir  en  rien  à  l'aménagement  des  eaux. 

Les  circonstances  dans  lesquelles  cette  médaille  a  été  trouvée 
prouvent  bien  que  c'est  avec  intention  qu'elle  a  été  placée  entre  les 
deux  pierres  de  taille  qui  la  recelaient  et  comme  pour  indiquer  la 
date  précise  d'une  des  nombreuses  restaurations  des  aqueducs  dont 
je  viens  de  parler. 

Reste  donc  à  fixer  cette  date  au  moyen  de  la  face  et  du  revers  de 
ce  charmant  tiers  de  sol  d'or.  Il  marque,  au  côté  droit,  une  figure 
impériale  sans  barbe  -,  au  revers,  deux  effigies,  l'une  d'un  prince  en- 
fant, l'autre  d'une  princesse  ;  les  trois  têtes  sont  diadémées  et  les  per- 
sonnages tiennent  de  la  main  droite  un  globe crucigère,  insigne  delà 
puissance  impériale. 

Le  caractère  pbysionomique  de  cette  médaille,  me  porte  à 
l'attribuer  à  l'Empereur  Héraclius  Flavius,  son  fils,  Héraclius- 
Constantin  ou  Héraclius  11  et  sa  Ire  femme,  l'Impératrice  Fabia  Eu- 
docia,  qui,  de  Carthoge,  n'étant  encore  que  sa  fiancée,  avait  suivi 
l'Empereur«à  Constantinople,  où  celui-ci  l'épousa,  le  6  octobre  610, 
le  jour  même  où  il  fut  couronné  dans  la  basilique  de  Ste-Sophie.  Peut- 
être  faut-il  voir  dans  ce  tiers  de  sol  une  médaille  d'honneur,  frap- 
pée à  l'occasion  de  la  naissance  du  fils  d'Héraclius  Flavius  etd'Eu- 
docia,  lejeune  Iïéraclius-Constantin,né  le  3  mai  612  à  Constantino- 
ple, et  qui  reçut  au  moment  de  son  baptême,  le  22  janvier  613,  le  titre 
de  César  et  le  diadème.  Il  est  probable  qu'à  cette  même  occasion, 
l'EmpereurHéraclius  a  voulu  donner  à  la  Province  d'Afrique,  où  son 
père  avait  été  Préfet, où  il  avait  passé  sa  jeunesse  et  d'où  il  était  parti 
peu  de  temps  aupiravant  pouf  Constantinople,  afin  d'y  punir  l'usur- 
pateur Focas  et  lui  succéder  au  trône,  une  preuve  de  sa  sympathie 
et  de  sa  sollicitude,  en  faisant  réparer  et  restaurer  les  aqueducs  de 
Carthage,  qui  étaient  si  nécessaires  à  l'existence  de  la  métropole 
africaine. —  Il  semble  naturel  que,  dans  cette  circonstance,  des  mé- 
dailles, frappées  en  commémoration  de  la  naissance  du  jeune  Prince, 
aient  été  placées  dans  la  construction  principale  que  nécessita  cette 
restauration  ;  et  je  suis  disposé  à  croire  que  c'est  l'un  de  ces  tiers 
de  sol  d'or  que  le  hasard  a  fait  récemment  découvrir. 
Si  mes  suppositions  sont  exactes,  ce  serait  donc  vers  l'année  613 


—  78  — 

ou  614,  qu'il  faudrait  placer  cette  nouvelle  restauration  de  l'aqueduc 
de  Garthage,  la  dernière,  peut-être,  qui  ait  été  fa^epar  ordre  des 
Empereurs,  puisque  la  prise  de  l'antique  rivale  de  Rome  par  les  Ara- 
bes, sous  les  ordres  du  général  Hassan  ben  el-Nôman,  eut  lieu 
avant  la  lin  du  VIIe  siècle. 

Si  vous  croyez  que  cette  découverte  et  les  observations  qu'elle  a 
provoquées  de  ma  part  soient  de  nature  à  offrir  quelqu'intérêt  et  à 
figurer  dans  notre  Revue  Africaine,  je  vous  laisse  libre  d'en  agir 
eomme  vous  l'entendrez  ». 

L' Annuaire  de  la  Société  archéologique  de  Constantine,  pour  les  an- 
nées 1860-1861,  ne  le  cède  en  rien  à  ses  aînés  pour  l'importance 
des  matériaux,  le  nombre  et  la  bonne  exéculion  des  planches  qui 
accompagnent  les  textes.  La  simple  énumération  des  articles  qui  y 
sont  traités  en  convaincra  le  lecteur. 

Sur  les  265  pages  de  texte  que  renferme  ce  nouveau  volume,  le 
premier  Mémoire  en  occupe  10*2;  il  est  intitulé  :  Sur  les  dix-neuf 
Inscriptions  numidico-puniqms  découvertes  à  Constantine.  L'auteur, 
M.  Judas,  y  a  déployé  une  très-grande  érudition;  et,  quelle  que  soit 
l'opinion  qu'on  puisse  avoir  sur  la  valeur  et  la  certitude  du  genre 
d'interprétation  dont  il  s'est  fait  une  spécialité,  on  lira  avec  un  vif 
intérêt  ce  travail,  où  il  a  réuni  une  foule  de  notions  utiles  ou 
curieuses  sur  l'histoire  de  ce  pays,  sa  numismatique  parlicu-^ 
lière,  etc. 

Le  deuxième  article,  intitulé  :  Sur  une  Inscription  trouvée  à  Souk^ 
haras  {ancienne  Thagaste),  est  de  M.  le  général  Creuly,  qui  fait  au^ 
torité  en  archéologie  africaine.  C'est  un  commentaire  court  et  sub- 
stantiel sur  une  épigraphe  que  la  Revue  africaine  a  publiée  en  1858 
(t.  II,  p.  453).  Elle  concerne  la  province  de  l'Est,  et  V  Annuaire  de 
Constantinc  la  publie  de  nouveau  avec  raison. 

Vient  ensuite  une  lettre  de  M.  Henri  Duveyrier,  où  ce  jeune  et 
courageux  voyageur  donne  plusieurs  inscriptions  qu'il  a  recueillies 
dans  l'Aurès;  quelques-unes  ont  déjà  été  publiées  par  le  savant 
M.  Renier;  mais  la  plupart  sont  inédites.  Il  y  en  a  qui  semblent 
annoncer  des  dédicaces  militaires. 

M.  lecapitaine  Payen,  commandant  supérieur  du  cercle  de  Bordj 
Bou  Areridj,  a  adressé,  sous  le  titre  d'Inscriptions  latines  de  la 
subdivision  de  Batna,  une  assez  grande  quantité  d'épigraphes,  la 
plupart  inédites,  et  qui  offrent  d'utiles  matériaux  pour  l'histoire,  et 
surtout  pour  la  géographie  comparée  de  cette  région. 


—  Ï9  - 

Le  savant  et  zélé  secrétaire  de  la  Société  archéologique  de 
Constantine,  Al.  Cherbonneau,  a  donné  80  inscriptions  latines  dé- 
couvertes dans  sa  province  depuis  le  commencement  de  1860  11 
s'en  trouve,  dans  le  nombre,  qui  ont  déjà  été  publiées  par  la  Revue 
africaine,  sans  que  cette  antériorité  soit  indiquée,  le  n°  75,  par 
exemple.  Nous  ne  relèverions  point  ce  genre  d'omission,  si  nous 
ne  l'avions  déjà  remarqué  dans  les  Annuaires  précédents  M.  Léon 
Renier  fournit,  à  cet  égard,  un  très-bon  exemple  à  suivre  :  il  ne 
manque  jamais  d'accompagner  les  documents  épigrapbiqnes  qu'il 
publie  de  l'indication  des  ouvrages  où  ils  ont  déjà  paru. 

M.  Cherbonneau  nous  pardonnera  cette  réclamation,  que  nous 
n'opposons  pas  à  tous  ceux  qui  nous  font  des  emprunts  sans  nous 
citer;  mais  il  est  un  de  ceux  par  qui  l'on  tient  beaucoup  à  ne  pas 
être  oublié. 

M.  le  D'  Lcclerc  a  fourni  un  article  intéressant  sur  la  longévité 
en  Algérie  et  particulièrement  en  Numidie.  C'est  un  sujet  qui  a  déjà 
été  traité,  mais  qu'il  a  su  rajeunir  par  des  développements  et  des 
faits  nouveaux. 

Aï.  Moll,  capitaine  du  génie,  adonné  une  très-intéressante  mo- 
nographie sur  Tebessa  (Theveste)  et  ses  environs.  C'est  un  travail  re- 
marquable à  tous  égards. 

AI.  Cherbonneau  commente  ensuite  une  inscription  latine  trouvée 
à  R'damès  par  M.  Henri  Duveyrier.  Il  faut,  pour  apprécier  toute 
la  valeur  de  ce  document,  le  rattacher  à  ceux  qui  sont  échelonnés 
entre  Tripoli  et  R'damès,  et  que  nous  avons  indiqués  dans  cette 
Revue,  «ï'après  Al.  le  D'  Barth. 

Le  même  auteur  donne  une  note  sur  V Aqueduc  des  Lemellefen- 
siens,  à  Zpmbia;  puis  la  liste  des  Inscriptions  recueillies  pendant  Vim-* 
pression  du  volume. 

AI.  le  capitaine  Moll  clôt  ce  volume,  si  bien  rempli,  par  la  liste 
des  Inscriptions  romaines  trouvées  à  Tebessa  et  da7is  les  environs,  pen- 
dant les  années  1860  et  1861 . 

En  terminant  la  simple  énuméralion  que  nous  avions  promise  à 
nos  lecteurs,  nous  avons  à  formuler,  non  pas  une  critique,  mais 
un  regret.  C'est  que  la  Société  archéologique  de  Constantine,  qui 
opère  sur  un  terrain  si  riche  en  antiquités,  ne  publie  pas  plus 
souvent,  et  davantage  à  la  fois.  Les  265  pages  qu'elle  donne  en 
deux  ans  n'équivalent  pas  à  quatre  numéros  de  la  Revue  africaine  ; 
et  cependant  il  ne  lui  manque  ni  la  matière  ni  les  bons  metteurs 
en  œuvre.  Nous  ne  doutons  pas  que  ceux  de  nos  lecteurs  qui  ont 


lu  les  Annuaires  déjà  publiés  ne  s'assOciënt  au  voeu  que  nous  ex- 
primons ici,  de  voir  cette  Société,  à  la  fois  savante  et  zélée,  recou- 
rir plus  souvent  à  la  publicité,  cette  âme  des  associations  scientifi- 
ques ou  littéraires. 

En  terminant,  nous  nous  apercevons  que  nous  allions  oublier  dé 
revenir  sur  les  planches,  dont  l'exécution  est  vraiment  digne  d'é- 
loges, surtout  celles  qui  sont  dues  à  notre  collègue  M.  Portmanti. 
Au  reste,  cet  artiste  offre  assez  souvent  des  échantillons  de  son 
talent  dans  cette  Revue  pour  que  nos  lecteurs  aient  pu  l'apprécier. 

Antiquités  des  Béni  Raten.  —  Au  moment  où  nous  allons  mettre 
sous  presse,  le  Musée  central  reçoit  un  nouvel  envoi  archéologique 
de  la  grande  Kabilie.  Par  ordre  de  M.  le  général  Yusuf,  comman- 
dant la  division  d'Alger  et  par  les  soins  de  M.  le  lieutenant-colonel 
Hanoteau,  commandant  supérieur  du  cercle  de  Fort-Napoléon, 
les  articles  suivants  viennent  d'être  adressés  à  cet  établissement  : 

1°  Le  bas-relief  antique  qui  a  été  décrit  dans  celte  Revue  (t.  V, 
p.  179); 

2°  L'inscription  latine  publiée  et  commentée  dans  le  môme  re- 
cueil (V.  Burgùs  centenarius,  ou  une  redoute  romaine  en  Kabilie,  ibid., 
p.  184); 

3°  Un  fragment  de  mosaïque  trouvé,  en  1861,  au  même  endroit 
que  les  objets  précédents  ;  c'est-à-dire,  au  Sud  du  versant  Nord 
des  montagnes  des  Beni-Raten. 

Les  amis  de  la  science  éprouveront  un  sentiment  de  reconnais- 
sance pour  le  bon  souvenir  de  AJ.  le  général  Yusuf.  Jl  est  bien  à 
désirer  que  tant  d'autres  antiquités,  éparses  sur  divers  points,  dans 
des  endroits  où  n'existe  aucun  Musée  local,  soient  ainsi  envoyées 
successivement  au  Musée  central  algérien.  C'est  l'unique  moyen 
d'assurer  leur  conservation,  et  de  les  rendre  accessibles  aux  études 
de  tous  les  travailleurs. 


Pour  tous  les  articles  non   signés, 
Le  Président, 

A.  Bebbrugger. 


Alger.   —  Typ-   Bastide. 


6°  Année.  N°  32.  Mars  1862. 


Haute  africain* 


UÎ^E    ÉNIGllBâ     LAPIDAIRES. 


Les  épitaphes  et  les  Ex-voto  de  l'époque  romaine  sont  assez 
fréquemment  accompagnés,  au  moins  dans  l'Algérie  centrale,  de 
bas-reliefs,  la  plupart  symboliques,  d'un  caractère  particulier, 
dont  il  n'est  pas  toujours  facile  de  découvrir  le  véritable  sens. 
L'épigraphie  latine  de  la  Grande  Kabilie  applique  à  ces  sortes 
de  sculptures  le  nom  spécial  de  Tabula,  tableau  votif,  ou  ex- 
voto  (1);  car  c'est  surtout  dans  cette  contrée,  ou,  tout  au  plus, 
dans  l'espace  compris  entre  Sétif  à  l'est  et  Berrouaguïa  à  l'ouest, 
que  les  inscriptions  antiques  se  présentent  généralement  avec 
cette  catégorie  d'illustrations  compliquées  et  énigmatiques.  Par 
malheur,  nos  épigraphistes  africains  dédaignent  presque  toujours 
de  décrire  ces  œuvres  bizarres  et  les  honorent  même  assez 
rarement  d'une  mention  pure  et  simple. 

Ainsi,  parmi  les  cinquante-cinq  inscriptions  d'Aumale  (l'anti- 
que Auzia),  rapportées  par  M.  de  Caussade,  dans  sou  intéres- 
sante Notice  (Orléans,  1851 ,  broch.  in  8°),  celles  qui  auraient 
mérité  au  moins  cette  indication  sommaire,  ne  l'ont  presque  ja- 
mais obtenue.  L'auteur  a  méprisé,  sans  doute,  ces  productions 
assez  barbares,  en  effet  ;  et  il  a  supposé,  à  tort,  que  ceux  qui 
viendraient  après  lui    partageraient   ses    dédains.   Toutefois,  ces 


(1)  L'expression  s'applique   même  aux  stèles    tumulaires,    sans  doute 
parcequ'elles  sont  encore  des  ex-voto,    mais  adressés  aux  Dieux  mânes* 

■Bévue  Air.  6*  année,  n°  32,  6 


—  82  - 

monuments  trop  délaisses  sont  utiles  à  comidUre,  malgré  leur 
exécution  généralement  grossière  ;  ne  fût-ce  que  pour  les  cos- 
tumes, armes,  meubles  et  autres  objets  de  la  vie  intime  ou  pu- 
blique qu'ils  reproduisent  quelquefois,  toujours  avec  une  exac- 
titude naïve,  sinon  avec  le  sentiment  de  l'art.  Ils  sont  d'ail- 
leurs assez  souvent  les  produits  d'une  symbolique  qui  vaut 
bien  la  peine  d'être  étudiée.  Mais  ce  qui  peut  consoler  les  per- 
sonnes auxquelles  nos  reproches  s'adressent,  c'est  que  les  épi  - 
graphistes  de  la  métropole  doivent  aussi  en  prendre  leur  part  ; 
car  l'observation  suivante  du  savant  M.  de  Caumont  révèle 
que  ce  n'est  pas  seulement  dans  nos  contrées  barbaresques 
qu'on  se  rend   coupable  de  ce  genre  d'incurie  : 

«  L'Èpigraphie,  dit-il,  a  exhumé  depuis  longtemps  (en  France) 
»  les  trésors  qu'offrent  les  pierres  lumulaires  pour  la  latinité  ; 
»  mais  on  n'a  pas  suffisamment  étudié  les  figures  auxquelles 
»  les  inscriptions  se  rapportent  ;  on  ne  les  a  que  rarement 
»  dessinées.  »  (  V.  Nécrologie   Gallo-romaine,   p.  i) 

C'est  qu'il  est  presque  toujours  plus  court  et  plus  facile  de 
copier  une  inscription  à  la  hâte,  que  de  reproduire  fidèlement 
par  le  dessin,  ou  dans  une  suffisante  description,  les  scènes 
parfois  compliquées  dont  la  sculpture  antique  a  crue  tant  d'é- 
pitaphes  et  d"ex-volo  parvenus  jusqu'à  nous. 

Lorsque,  sur  une  certaine  catégorie  des  Tabu'a  ou  bas-reliefs 
berbers,  on  voit,  au-dessus  de  l'épigraphe,  un  personnage  en 
chasse  ou  à  la  guerre,  entouré  de  ses  serviteurs,  et  qu'on  le 
retrouve  au  dessous,  dans  un  autre  compartiment,  étendu  sur 
un  lit,  au  milieu  de  ses  enfants,  assisté  d'un  médecin  et  mô- 
me d'une  espèce  de  notaire,  l'opposition  ds  ces  deux  scènes, 
qui  caractérisent  clairement  les  deux  phases  opposées  d'une 
carrière  d'homme,  la  plénitude  de  la  vie  et  son  extinction,  ne 
laissent  aucun  doute  dans  l'esprit  du  spectateur.  Au  premier 
coup-d'œil,  celui-ci  comprend  la  double  scène  placée  sous  ses 
yeux,  et  saisit  sans  peine  le  sens  moral  que  l'artiste  a  voulu  y 
attacher. 

Mais  tous  les  sujets  ne  sont  pas,  à  beaucoup  près,  aussi  trans- 
lucides ;  et  celui  dont  nous  allons  nous  occuper,  comme  exemple, 
parait  de   nature   à  mettre   beaucoup  d'OEdipes  aux  abois. 

En  voici  la  reproduction  exacte,  d'après  un  dessin  de  M..  A. 
Charoy,  architecte  de  la  ville  d  Aumale  et  membre  correspondant 
de  la  Société  historique  algérienne. 


Ruines  d'Air.ia  (Àurnak1  ; 


D  M  SXCR 

CEMklVS-SATVKMNVs  *  PR 

AEF-  ST1P-XV1111-V1X-A/     • 
V1V0SM0NVMENTVM  S1B1 
ETAVF1D1AE-DONATAE  VXOk 
ET  ■  CEMl NJS  -PR1MVLO  C  EPJON 
ET  sabasteNae  ET  SABASTENV 
F1LIS 


-  84  — 

Cette  pierre,  que  nous  allons  commenter,  mesure  lm.85c. 
en  hauteur,  sur  0,78  de  large,  avec  une  épaisseur  de  0,30  c. 
Les  lettres  de  l'épigraphe  ont  0.05  c. 

Le  monument,  considéré  dans  son  ensemble,  est  composé  des 
quatre  parties  suivantes  : 

A.  Fronton,  haut  de  0,36  c. 

B.  Sujet  principal  1,10 

C.  Socle  (1) 

D.  Epigraphe  0,39 

Produisons  d'abord  l'épigraphe,  D  ;  elle  aidera  certainement  à 
faire  mieux  comprendre  l'explication  des  figures. 

D.         M.  SACR. 

GEMINIVS  SATVRN1NVS   B.    PR 
AEF.  STIP.  XVNII  V1X.  ANI 
VIVOS   MONVMENTVM  SïBI 
ET  AVFIDIAE  DONATAE  VXORI 
ET  GEMINIS  PRIMVLO  CEPIONl 
ET  SABASTENIAE  ET  SABASTENV 
FILIS. 
Cette  inscription    —  gravée    dans  un  cadre   terminé  latérale- 
ment en   queue    d'aronde  —   offre  les  caractères    de    l'alphabet 
normal,   celui    qui  s'est  transmis  jusqu'à  nous  dans  les  capitales 
bien  connues  de  la  typographie  courante.   Cependant,   comme  il 
est    rare  qu'un  document   épigraphique  se  renferme    exclusive- 
ment dans  un  seul  type,  celui-ci  offre,    à   la    2e  ligne,    trois  N 
qui  se  rattachent  à  l'alphabet  rectiligne  où  les  appendices  sont 
totalement  supprimés.  (V.  Revue  Africaine,   Tome  5*  (Na  30),  p. 
424) 
Voici  les  ligatures  ou  lettres   liées  qu'on  y   rencontre  : 

2"  ligne,   N,  1,  sont  liés  dans  les  premiers  mots. 
B  (pour  Beneficiarius)  est  traversé  horizontalement  par  une  barre 
dans  sa  ligne  médiane  et  entre   les  deux  segments  de  cercle 
de  la  lettre.  Cette  barre  indique  qu'il  y  a  abréviation. 
33  ligne,  A,  N,  I,   sont  liés  au  dernier  mot. 
5e    —     R,  I,  id. 

7°     —      N,  I,  au   2e  mot. 


(1)  Ce  socle  est  compris  dans   le    sujet   principal  (B)  ;    ses   dimensions 
particulières  sont  :  0,  Il  c.  de  hauteur,  sur  0.38  de  large. 


—  85  - 

Nous  traduisons  ainsi  co  document  épigraphtque,  tout  en  re- 
connaissant que,  d'après  les  incorrections  du  texte,  quelques-unes 
de  ses  parties  pourraient  admettre  une  interprétation  différente 
de  la  nôtre.  Nous  nous  sommes  arrêté  à  ce  qui  nous  a  paru  le 
plus  probable  : 

«  Monument  consacré  aux  Dieux  Mânes  ! 

»  Geminius  Saturninus,  bénéficiaire  du  Préfet,  a  servi  19  ans, 
»  a  vécu  —  ans,  Il  a  élevé  ce  monument  à  lui,  à  sa  femme 
»  Aufidia  Donata,  aux  Geminius,  ses  enfants  :  Primulus  Cepio, 
»  et  Sabastenia  et  Sabastenus,  eux  tous  vivants.  » 

Après   la  traduction,  le  commentaire. 

Geminius,  on  vient  de  le  voir,  avait,  de  son  vivant  et  du 
vivant  des  siens,  fait  graver  cette  épitapbe  de  famille,  en  l'il- 
lustrant des  nombreuses  sculptures  dont  nous  aurons  bientôt  à 
rechercher  le  sens.  îl  comptait  alors  19  ans  de  service  (STIP. 
XVIIII)  ;  et,  puisqu'il  a  jugé  à  propos  de  consigner  dès-lors  ce 
chiffre  sur  son  futur  tombeau,  c'est  que,  sans  doute,  il  n'était 
plus  en  activ;té  et  que  renonciation  ne  pouvait  plus  se  modi- 
fier ultérieurement.  Aucun  chiffre  d'âge  ne  figure  après  le  vi- 
xit  annis,  à  la  suite  duquel  une  place  avait  été  ménagée  pour 
cette  indication  ;  d'où  l'on  doit  induire  que  quelque  circonstance 
aura  empoché  d'utiliser  en  son  temps  ce  monument  funéraire 
anticipé.  Cette  circonstance  a  pu  être,  par  exemple,  la  ruine 
et  l'abandon  d  Auzia,  après  la  grande  révolte  berbère  de  297 
et  lorsque  le  chef-lieu  de  la  limite  militaire  Auzienne  (Limes 
Auziensis  (1),  fut  transporté  un  peu  plus  au  Nord,  au  fort  he- 
xagonal (VAïoun  Bessem  (roule    d'Aumale   à   Alger). 

Il  est  dit  dans  notre  épigraphe  que  Geminius  était  bénéfi- 
ciaire du  préfet    (B.  PRAEF.) 

Le  soldat  romain,  ou  au  service  de  Rome,  qui  avait  obtenu 
de  l'avancement  ou  reçu  une  exemption  honorifique  de  service 
ou  de  corvée,  prenait  le  titre  de  Beneficiarius ,  en  y  joignant 
celui  du  chef  auquel  il  en  était  redevable.  Ici,  ce  chef  est 
un  prœfectus  ;  c'est-à-dire,  un  commandant  de  cavalerie  —  auxi- 
liaire ou  indigène  —  peut-être  «  de  ces  cavaliers  maures  cam- 


(1)  La  frontière  romaine,  au  sud  de  l'Afrique  septentrionale,  se  décom- 
posait en  un  certain  nombre  de  petits  commandements  militaires  appelés 
Unies,  limite.  Nous  aurions  voulu  traduire  l'expression  latine  par  notre 
vieux  mot  marche  ;  mais  la  crainte  d'une  équivoque  ne  nous  l'a  pas 
permis,  à  notre  grand  regret. 


—  86  - 

pés  sur  le  territoire  d'Auzia  »  [equiies  mauri  in  territorio  Au- 
ziensi  prœtendentes) ,  dont  il  est  question  dans  la  dédicace  à  Gar- 
gilius,  que  Shaw  nous  a  fait  connaître,  il  y  a  déjà  plus  d'un 
siècle  (Voyages.  T.  1er,    p.  104). 

Ceci  —  soit  dit  en  passant  —  montre  que  l'institution  de  nos 
Zmalas  de  Spahis  est  tout  simplement  renouvelée  de  l'époque 
romaine. 

L'épitaphe  de  Geminius  ne  donne  pas  une  haute  idée  de  l'ortho- 
doxie grammaticale  de  son  auteur  :  par  exemple,  quand  on  lit, 
à  la  fin  de  Pavant-dernière  ligne,  SABASTENV  (qui  semble  bien 
être  là  pour  Sabastenus)  au  lieu  de  Sabasteno  que  le  sens  ap- 
pelle. 

Cependant,  il  ne  serait  pas  impossible  que  le  solécisme  ne  fût 
qu'apparent  ;    en  voici   la  raison. 

11  est  vrai  que,  très  souvent,  dans  les  inscriptions  latines  d'Afri- 
que—  surtout  celles  qui  sont  faites  pour  ou  par  des  Indigènes, 
—  le  s  final  des  noms  en  us  est  supprimé,  peut-Ctre  parce  qu'il 
ne  se  prononçait  pas  dans  l'usage  vulgaire.  C'est  ainsi  que, 
chez  nou3,  une  personne  illettrée,  trompée  par  son  oreille,  écrira 
H  et  ri,  au  lieu  de  lit  et  riz.  Mais  il  se  peut  aussi  que  les 
sons  o  et  ou  n'aient  pas  été  plus  nettement  distingués  chez 
les  Derbers,  qu'ils  ne  le  sont  de  nos  jours  chez  les  Kabih-s, 
leurs  descendants.  Dans  cette  hypothèse,  en  écrivant  Sabastenu 
dont  Vu  devait  se  prononcer  o  et  ou,  selon  l'occasion,  le  lapicide 
pouvait  croire  qu'il  gravait  un  daîif  et  non  un  nominatif.  Il 
se  trouverait  dès  lors  absous  devant  la  syntaxe,  tout  en  res- 
tant justiciable   de   l'orthographe. 

Mais,  on  l'a  vu,  ce  n'est  pas  le  seul  chef  sur  lequel  un  puriste 
serait  en   droit   de   l'attaquer. 

Le  reste  du  document  ne  donnant  lieu  à  aucune  observation 
essentielle,  nous  pouvons  aborder  la  description  des  trois  sujets 
sculptés  sur  la  tabula  de  Geminius. 

A.  —  Ce  bas-relief,  le  premier  qui  se  présente  de  haut  en 
bas,  sur  notre  stèle,  occupe  tout  le  fronton  et  semble  représen- 
ter un  festin.  Est-ce  le  repas  de  funérailles  [cœna  feralis)  ou 
le  banquet  sacré  qu'on  offrait  aux  Dieux  [Lectistcrnium)  ?  Mais 
décrivons  d'abord  : 

Sur  un  lit  à  quatre  pieds  contournés  en  S  —  dont  les  deux 
antérieurs  sont  seuls  visibles.  —  une  femme  (?)  vêtue  d'une  lon- 
gue tunique,  qui  la  couvre  du   col  aux   pieds  inclusivement,  est 


-  S7  - 

étendue,  appuyée  sur  le  coude  gauche,  devant  le  buste  drapé 
d'un  individu  jeune  et  imberbe,  placé  à  sa  gauche  sur  le  mê- 
me lit.  Elle  tient  une  coupe  en  forme  de  patère  dans  la  main 
droite. 

Devant  cette  femme  couchée  {recubans),  est  une  petite  table  à 
trois  pieds  contournés,  espèce  de  guéridon,  sur  lequel  on  voit 
un  pain  (?)  de  forme  carrée.  Aux  angles  du  fronton,  deux 
lions  accroupis,  aux  croupes  opposées,  dont  les  queues  se  croisent 
à  leur  extrémité,  comme  les  fers  de  deux  combattants  tombés 
en  garde,  tournent  la  tête  en  arrière  pour  regarder  le  repas, 
laissant  apercevoir  de  larges  gueules  grandement  ouvertes  et 
trmées  de  formidables  rangées  de  crocs  et  de  dents. 

Dans  l'hypothèse  d'un  lectisteme,  ou  festin  sacré,  le  buste  se- 
rait la  simulacre  de  la  divinité  à  laquelle  on  l'offre,  et  le  per- 
s  mnage  couché  représenterait  lepulo  qui  présidait  à  la  cérémo- 
nie. Mais  aucun  accessoire,  symbole  ou  signe  quelconque,  n'ac- 
compagne le  simulacre  pour  le  déterminer,  ce  qui  paraît  con- 
traire à  l'ussge  ;  d'ailleurs,  VEpulo  n'aurait  pas  pris  la  liberté 
grande  de  s  étendre  à  table  à  côté  de  son  Dieu,  en  se  don- 
nant la  plus  large  et  la  plus  honorable  place.  C'eût  été  trop 
peu  respectueux,  ce  nous  semble.  11  est  donc  plus  probable 
que  nous  avons  ici  un  simple  repas  de  funérailles  :  le  buste 
serait  alors  une  image  d'ancêtre  et  le  personnage  couché  sur 
le  lit  quelque  parent  destiné  à  persounilîer  l'ensemble  de  la 
famille. 

B.  —  Cette  deuxième  partie  de  la  tabula  renferme  le  sujet  prin- 
cipal ;  aussi,  est-ce  celle  où  les  figures  ont  les  proportions  les  plus 
considérables.  Les  individus  qu'on  y  observe  sont  évidemment  ceux 
que  lépitaphe  désigne  :  Geminius,  d'abord,  le  chef  de  la  famille.  Il 
appuie  sa  main  gauche  sur  un  glaive  suspendu  à  un  baudrier,  au 
côté  gauche,  et  tient  une  baguette  de  la  main  droite. 

Arrêtons-nous  un  instant  sur  la  manière  dont  l'arme  est  ici  por- 
tée et  suspendue  ;  ce  détail  a  plus  d'importance  qu'on  ne  serait 
tenté  de  le  croire  d'abord. 

Chez  les  Romains,  le  glaive  pendant  au  côté  droit  par  un  bau- 
drier s'appelait  gladius,  et  caractérisait  le  simple  soldat  ;  le  glaive 
court  fixé  au  côté  gauche  par  un  ceinturon,  se  nommait  parazonium,. 
et  indiquait  les  tribuns  et  autres  officiers  supérieurs. 

C'est  sans  doute  pour  montrer  que  Geminius  n'apparte- 
nait pas   à  un  corps  romain,   qu'on  lui  fait  porter  le  glaive  à 


—  88  - 

gauche  comme  l'officier  supérieur  (I)  et  suspendu  à  un  bau- 
drier ainsi  qu'un  simple  soldat.  Cette  nuance  iconographique  mé- 
rite d'attirer  l'attention  de  ceux  qui  s'occupent  d'expliquer  ces 
sortes  de  monuments. 

Disons  encore  que  le  glaive  de  Geminius  est  emmanché  dans 
une  poignée  sans  garde  (capulus),  tout-à-fait  semblable  à  un 
éteignoir  conique  très  allongé,  dont  la  partie  supérieure  se  ter- 
minerait en  un  anneau. 

Nous  n'abandonnerons  pas  ce  détail  d'armement  antique,  sans 
faire  remarquer  qu'il  corrobore  la  conjecture  que  nous  avons 
hasardée  précédemment  sur  la  nationalité  du  corps  de  cava- 
lerie dans  lequel  Geminius  avait  servi.  Nous  nous  permettrons, 
en  outre,  de  faire  observer,  sauf  le  respect  dû  au  guerrier  romain, 
qu'il  est  assez  étrange  que  le  simple  soldat,  appelé  surtout  à 
faire  usage  de  son  glaive,  le  portât  à  droite,  position  fort  gê- 
nante pour  dégainer;  tandis  que  ses  officiers  supérieurs,  qui, 
comme  tous  les  chefs,  devaient  plus  combattre  de  la  tête  que 
du  bras,  portaient  leur  arme  dans  la  position  la  plus  commode 
pour  s'en  servir.  Passons  maintenant  au  costume  et  à  la  toi- 
lette. Geminius,  debout,  a  la  tête  nue,  les  cheveux  massés  par 
grosses  boucles  et  il  porte  toute  la  barbe.  ïl  parait  avoir  deux 
luniques  :  la  première,  lunica  interior,  descend  au  genou  ;  par 
dessus  celle-ci,  il  en  a  endossé  une  autre  à  manches  entières, 
qui  dépasse  à  peine  la  hanche.  Un  scrupule  d'exactitude  nous 
oblige  à  dire  ici  qu'il  n'a  peut-être  qu'une  seule  tunique  longue, 
laquelle,  remontée  au-dessus  de  la  taille  pour  la  laisser  ensuite 
retomber  par  dessus  la  ceinture,  présenterait  assez  bien  l'appa- 
rence d'une  tunique  courte  passée  par  dessus  une  longue. 

Chacun  sait  ici  ce  que  c'est  qu'une  tunique,  caries  indigènes  du 
dehors  nous  en  offrent  à  chaque  instant  le  modèle  primitif; 
comme  dans  la  plus  haute  antiquité,  on  en  voit  avec  ou  sans 
manches,  courtes  ou  longues.  Ces  dernières  sont  encore  re- 
montées assez  souvent  au-dessus  de  la  ceinture  pour  retomber 
ensuite  et  la  recouvrir,  de  la  même  manière  que  nous  expli- 
quions tout-à-1'heure  ;  seulement,  chez  les  Anciens,  la  tunique 
longue,  affectée  surtout  aux  femmes,  se  serrait  immédiatement 
au-dessous  des  seins  chez  celles-ci  ;  tandis  que  la  tunique  courte 


(1)  La  baguette  que  Geminius  tient  de  la  main  droite  rappelle  le  sar- 
sïient  d»  centurion. 


-  89  - 

particulière  aux  hommes  se  serrait  au-dessus  des  hanches.  Par- 
dessus sa  ou  ses  tuniijues,  Gémi  ni  us  porte  une  petite  pièce  d'étoffe 
carrée,  fixée  par  une  fibule  sur  l'épaule  droite,  relevée  au-dessus 
de  l'épaule  gauche  et  rejetée  en  arrière.  C'est  tout-à-fait  la  palla  des 
femmes  grecques.  Il  est  chaussé  de  hottines  collantes  sans  cour- 
roies. 

Aufidia,  placée  debout  à  la  droite  de  son  mari,  a  ia  main  droite 
ouverte  et  posée  sur  la  tête  d  une  toute  petite  fille,  tandis  que 
Geminius  a  sous  sa  main  gauche  un  jeune  garçon  d'une  taille 
un  peu  plus  élevée.  Celui-ci  retient  dans  sa  main  gauche,  par 
les  pattes  de  derrière,  un  lapin  ou  lièvre  dont  l'avant-train  est 
posé  sur  sa  main  droite.  La  petite  fille  tient  une  colombe  éployée 
au  bout  de  son  bras  gauche  étendu  vers  Geminius;  elle  a  une 
grappe  de  raisin   (?)  dans  la  main  droite. 

Les  points  d'interrogation  qui  accompagnent  quelques-unes  de 
nos  appréciations,  ici  et  plus  haut,  sont  motivés  par  l'indéci- 
sion ou  même  la  maladresse  d'exécution  de  l'œuvre  que  nous 
avons  entrepris  d'expliquer.  Il  faut  avoir  la  conscience  de  rendre 
sensible  au  lecteur  le  doute  doat  on  n'a  pas  pu  s'affranchir,  même 
après  une  étude  persistante. 

Ce  tableau  de  famille  ne  renferme  que  les  quatre  personnages 
qui  viennent  d'être  décrits;  le  défaut  d'espace  n'aura  pas  permis 
d'en  placer  davantage,  ou,  pour  mieux  dire,  l'artiste  aura  pensé 
avec  raison  que  père  et  mère,  fils  et  fille,  sufâsaient  ample- 
ment pour  caractériser  le   ménage  Geminius. 

C.  —  Nous  voici  arrivé  à  la  partie  la  plus  énigmatique  du 
monument.  Sur  l'espèce  de  socle  où  Geminius  et  Aufidia  se 
tiennent  debout,  on  voit,  au  centre  de  la  partie  supérieure,  un 
œil  ailé  grand  ouvert  ;  à  droite,  un  coq  s'apprête  à  le  bec- 
queter à  la  paupière  supérieure,  tandis  qu'un  serpent  placé  à 
gauche,  paraît  mordre  celle-ci  de  l'autre  côté.  En  bas,  la  pau- 
pière inférieure  est  attaquée  par  un  scorpion  qui  y  enfonce  son 
dard,  puis  par  un  escargot  qui  y  applique  ses  cornes,  enfin,  par 
un  lézard  qui  la  mordille  ;  ces  trois  animaux  se  suivant  dans 
l'ordre  indiqué,  de  gauche  à  droite. 

Essayons  d'expliquer  cet  anaglyphe. 

La  figure  qu'on  peut  appeler  principale,  à  cause  de  sa  si- 
tuation au  centre  et  de  ses  plus  grandes  dimensioos,  est  l'oeil 
ailé.  Les  animaux  qui  l'entourent  sont  distribués  en  deux 
groupes  ;  le  coq   et  le  serpent  qui  le  touchent  à  la  paupière  su- 


—  90  — 

périeure  ;  le  scorpion,  \'escargot,\a  lézard  qui  s'attaquent  à  la  pau- 
pière inférieure. 

Coq  et  vigilance,  prudence  et  serpent,  sont  unis  par  une  certaine 
liaison  d'idées  ;  de  même  que  scorpion  et  envie,  escargot  et  luxure, 
lézard  et  paresse  vont  assez  bien  ensemble.  Les  positions  relatives 
occupées  par  les  deux  groupes  d'animaux  s'accordent  d'ailleurs  très 
bien  avec  cette  classification  ;  car  le  groupe  des  vices  occupe  la 
position  inférieure,  tandis  que  la  position  supérieure  est  donnée 
au  groupe  des  vertus. 

Ceci  admis,  l'œil  ailé  avec  ses  accessoires  pourra  symboliser 
l'âme  humaine  sollicitée  par  les  aspirations  élevées,  en  môme 
t  mps  quelle  est  tiraillée  par  les  instincts  grossiers  et  bas. 
L'œil,  que  l'on  appelle  vulgairement  le  miroir  de  l'âme,  serait 
certes  très  bien  choisi  pour  représenter  cette  partie  immaté- 
rielle de  notre  être. 

L'explication  qu'on  vient  de  lire  s'étant  produite  en  nous 
spontanément,  au  premier  aspect  du  tableau  énigmatique  dont 
nous  avons  entrepris  le  commentaire,  nous  l'avons  exposée  telle 
quelle  ;  dans  l'espoir  que  si  elle  ne  donne  pas  la  vraie  solu- 
tion, elle  pourra  mettre  sur  la  voie  de  la  rencontrer.  On  ob- 
jectera, nous  le  sentons  bien,  qu'une  symbolique  aussi  raffinée 
n'était  guère  dans  les  mœurs  intellectuelles  des  rudes  Berbers 
de  l'antiquité.    Nous    reviendrons  là-dessus,  tout-à -l'heure. 

Disons  encore  que  la  présence  sur  notre  Tabula  de  quelques- 
uns  des  animaux  qui  jouent  un  rôle  dans  le  culte  myt^riaque, 
uous  avait  fait  supposer,  après  reflexion,  que  ce  tableau  pour- 
rait bien  se  rapporter  au  culte  du  Dieu-Soleil  ;  mais  faute 
d  ouvrages  spéciaux  que  nous  pussions  consulter,  .il  a  fallu  re- 
noncer à  vérifier  cette  conjecture,  que  nous  ne  produisons,  dès 
lors  que  pour  mémoire   rt  sous   toutes  réserves. 

En  terminant  cet  article,  il  nous  parait  utile  de  revenir  sur  un 
point  assez  essentiel  de  liconographie  de  la  Kabilie  centrale,  point 
que  nous  n'avons  fait  qu'indiquer  au  début  de  ce  travail.  Il 
s'agit  de  la  figuration  des  deux  phases  extrêmes  de  la  vie  hu- 
maine, telles  qu'elles  sont  représentées  sur  deux  pierres  tumu- 
laires  du  Musée  d'Alger  (les  v."  47  et  186).  Qu'on  nous  permette 
d'analyser  ici  la  description  que  nous  en  avons  donnée  dans  nos 
Epoques  militaires  de  la  grande  Kabilie  (Alger,  mars  1857),  pages 
274  et  275.  Ce  ne  sera  pas  un  hors-d'œuvre. 

Ces  deux  monuments  épigra  phi  qu'es  qui  enrichissent  la  géogra- 


-  31  — 

phie  comparée  d'une  nouvelle  synonymie,  celle  de  Castdlum 
Tulei,  à  Diar  Maini,  près  de  l'Azib  ben  Zamoum,  offrent  encore 
un  intérêt, d'une  autre  nalure,  car  ils  sont  accompagnés  de  plu- 
sieurs bas-reliefs  qui  constituent  un  type  spécial  que  nous  n'a- 
vons pas  rencontré  jusqu'ici  hors  du  territoire  de  la  grande 
Kabilie  et  que  nous  y  avons  observé  sur  plusieurs   points. 

Le  tableau,  tabula,  annoncé  expressément  par  les  épitaphes  47 
et  186,  se  compose  de  deux  parties  :  l'une  placée  au-dessus 
de  l'épigraphe,  l'autre  sculptée  au-dessous. 

La  première  représente  le  héros  dans  la  force  de  l'âge  et  la 
plénitude  de  la  vie  :  il  galope,  en  chasse  ou  à  la  guerre,  au 
milieu  de  ses  serviteurs,  dont  l'artiste  a  rendu  l'infériorité  de 
condition  sensible  à  l'œil,  en  leur  donnant  des  proportions  moin- 
dres qu'au  chef.  Les  chevaux,  même,  n'ont  pas  échappé  à  cette 
manière  de  caractériser  les  inégalités  sociales;  et  leur  taille  est 
inférieure  comme  celle  des  cavaliers  subalternes  qui  les  montent  (1). 
On  pourrait  croire  que  ces  inégalités  de  taille  tiennent  à  ce  que 
l'artiste  a  voulu  indiquer  ainsi  que  ses  figures  se  trouvaient 
sur  des  plans  différents.  Mais  l'étude  d'autres  monuments  témoi- 
gne qu'ils  ne  se  préoccupaient  pas  le  moins  du  monde  de  la 
perspective.  Au-dessus  de  ce  compartiment  supérieur,  plane  (dans 
le  n°  186,  seulement)  une  aigle  éployée,  tenant  un  foudre  dans 
ses  serres.  Il  n'est  pas  étonnant  de  trouver  la  griffe  romaine 
imprimée  sur  cette  œuvre  berbère,  puisque  le  défunt  était  f~rin- 
ceps  du  fort  de  Tuleus,  c'est-à-dire,  très  probablement,  un  chef 
indigène  exerçant  le  pouvoir  au  nom  des  Romains,  dans  sa  maison 
de  commandement. 

Le  tableau  inférieur,  la  contre-partie  du  précédent,  se  divise 
en  trois  compartiments  juxtaposés,  mais  distincts  :  Au  ce.itre 
étendu  sur  un  lit,  est  un  homme  arrivé  au  terme  de  la  \ie: 
pour  l'acquit  de  sa  conscience,  un  médecin  tend  à  ce  moribond 
un  vase  renfermant  quelque  potion,  tentative  extrême  de  la  science 
dans  sa  lutte  contre  la  nature.  Derrière  cet  esculape,  se  tient 
debout  un  individu  à  longue  chevelure  bouclée,  qui  rappelle 
d'autant  mieux  le  tabellion  traditionnel,  qu'il  tient   précisément 

(1)  Ce  procédé  est  employé  de  temps  immémorial  par  les  Chinois  qui 
représentent  toujours,  dans  les  tableaux,  leur  empereur  avec  une  tête 
beaucoup  plus  grosse  que  les  autres  personnages.  11  a  été  pratiqué  éga- 
lement dans  l'antiquité  et  au  moyen-âge,  V.  Feuillet  de  Conches,  C«usc~ 
ieries  d'un  curieux,  T.  2°,  p    125. 


—  92  - 

à  la  main  un  rouleau  qu'on  peut  supposer  être  un  testament 
Un  enfant  (quelques-fois,  il  y  en  a  deux  ou  plusieurs)  est  de- 
vant le  lit,  sous  lequel  l'artiste  a  figuré  au  trait  un  chien  à 
oreilles  droites  et  effilées,  tout  semblable  à  ceux  qu'on  voit  encore 
chez  les  Arabes  et  les  Kabiles.  A  gauche  du  lit,  quatre  per- 
sonnages debout  semblent  méditer  sur  le  néant  des  choses  hu- 
maines ou  plutôt  sur  l'héritage  qui  va  s'ouvrir  pour  eux.  Car 
ce  sont  bien  des  figures  et  dis  attitudes  de  collatéraux. 

Les  personnages,  objets  de  ces  épitaphes  illustrées,  sont  des 
chefs  berbers,  comme  leurs  noms  1  indiquent  très  bien  (Aumatsin, 
Jmaillin,  Misinedin).  Celui  des  deux  monuments  qui  est  daté  re- 
monte à  264  de  J.-Ch.  Il  est  à  remarquer  que  tous  les  person- 
nages adultes  du  compartiment  inférieur  sont  de  même  taille, 
sans  acception  de  condition  sociale.  Le  principe  d'égalité  a  re- 
paru  devant   la  mort. 

Certes,  l'explication  que  nous  venons  de  donncr.de  ces  deux 
tableaux  contrastés  n'admet  aucun  doute,  au  moins  dans  son  en- 
semble ;  il  n'y  aurait  lieu  de  discuter  que  sur  quelque  détail. 
Or,  le  lecteur  conviendra  que  le  peuple  chez  qui  les  questions 
religieuses,  morales  et  philosophiques  préoccupent  assez  pour 
inspirer  l'échantillon  de  symbolique  qui  vient  de  passer  sous 
ses  yeux,  pourrait  bien  avoir  imaginé  celui  que  nous  avons 
donné  précédemment  et  où  figure  l'œil  ailé  entouré  d'animaux. 
Nous  sommes  bien  aise  de  suggérer  cette  remarque  pour  jus- 
tifier la  liberté  que  nous  avons  prise  de  proposer  noire  mot 
sur  cette  énigme  lapidaire. 

Nous  désirons  vivement,  que  cet  essai  de  commentaire  ico- 
nographique ait  pour  résultat  d'appeler  l'attention  des  obser- 
vateurs africains  sur  un  genre  de  monuments  trop  longtemps 
négligés  et  qui  peuvent  fournir  des  renseignements  très  utiles 
à  la  science.  Nous  aurons  atteint  le  but  essentiel  de  cet  arti- 
cle, si  nos  nombreux  collaborateurs  disséminés  en  Algérie,  dans 
la  Tunisie  et  même  au  Maroc,  veulent  bien  s'astreindre  désormais 
à  dessiner  ou  du  moins  à  décrire  avec  exactitude,  ces  sculptures 
que  l'artiste  appellera  grossières,  mais  où  l'archéologue  trouve 
des  notions  pleines  d'intérêt  sur  la  religion,  les  mœurs,  les 
coutumes  ;  en  un  mot,  sur  la  vie  publique  et  privée  des  an- 
tiques habitants  de  la  Berbérie  romaine. 

A.  Berbrucgeb. 


-  93 


AMBASSADE  MAROCAINE   El*  ESPAGNE 
AU    1S"  SIÈCliE. 


(V.  le  n°  50,  page  AoGJ 


L'AMBASSADE  MAROCAINE  A  CEUTA. 

Quand  nous   fûmes  près  d'entrer  à  Ceuta,  le  Gouverneur    fit 
tirer  le  canon.  En  môme  temps,  il  faisait  sortir  des  embarcations 
couvertes  de  tapis  de  prix  et  chargées  d'officiers   et  de  grands 
personnages.    Ces  embarcations  se  dirigèrent  vers  notre    navire 
en  nous  saluant   de  leurs  cris  et    de  leurs    gestes.    Leur   geste 
consistait  à  ôter  leur  chapeau   et  à  s'incliner  devant  nous.  Leurs 
acclamations  signifiaient  Que  Dieu  aide  le  Sultan.  Cest  là    tout 
ce  qu'ils  savaient  dire  en  Arabe.  —  En  arrivant  au  débarcadère, 
nous  entendîmes  de  grandes  clameurs  dans  la  ville,  et  voilà  que 
les  remparts  et  les  terrasses  des  maisons  se   couvrirent  d'hom- 
mes, de  femmes,  d'enfants.  Leurs  cris  s'élevaient  dans  les  airs, 
mais  nous  n'en  comprenions  pas  le  sens.    Une  foule  nombreuse 
s'était  aussi  portée  sur  le  rivage  au  devant  de  nous.  On  y  voyait 
des  officiers,  des  soldats  et  grand  nombre    de  gens  du  peuple 
accompagnés   de  musiciens.  Quand  nous  pénétrâmes  dans  cette 
multitude,  les  clameurs    que  nous  avions  entendues  s'expliquè- 
rent: c'étaient    des  souhaits,  des  vivats,  en  l'honneur  de  notre 
maître,  l'Empereur,  que    Dieu   le    fortifie  !  Nous   parcourûmes 
les  rues  de  la  ville  au  milieu  d'une  foule  énorme.  Les  soldats, 
le  sabre  nu,  l'écartaient  à  droite  et  à  gauche,  pour  nous  livrer 
passage.  Tous  s'inclinaient  quand    nous  passions  ;  et,  malgré  les 
efforts  des  soldats,    nous   ne   cessâmes    d  être    entourés  iusqu'à 
notre   arrivée  à  la  maison  qui  nous   était  désignée.  Cette  mai- 
son est  une  habitation  royale,  c'est  là  que  se  tient  le  Conseil 
du  gouvernement.   Elle   contient  un  grand   nombre  de  salles  et 
de  chambres  avec  des  belvédères  à  l'étage    supérieur.  Des  fe- 
nêtres garnies    de   jalousies  et  de  treillages    ont   vue  sur  une 
place  assez  vaste  pour  contenir  plus  de  dix  mille  hommes.  C'est- 


—  94  - 

sur  cette  place  qu'a  lieu  chaque  jour  la  parade.  Pour  son 
étendue,  sa  ceinture  d'édifices  garnis  de  fenêtres  avec  jalou- 
sies et  grillages,  elle  ressemble  à  la  place  d'Azbakia  au  Caire  (1). 
la  maison  du  Roi,  où  nous  étions,  et  quelques  maisons  d'offi- 
ciers occupent  un  des  quatre  côtés.  En  face,  est  un  long  et 
large  édifice  qui  sert  de  caserne.  Les  deux  autres  côtés  sont  occu- 
pés par  des  églises  surmontées  de  clochers.  Parmi  elles,  figure 
l'ancienne  Mosquée  des  Musulmans.  La  porte  est  dans  le  mê- 
me état  qu'autrefois,  le  minaret  s'élève  sur  1  arceau  de  la  porte. 
Les  ennemis  de  Dieu   y  ont  maintenant  mis  une  cloche. 

Sur  l'une  des  faces  du  minaret,  du  côté  du  midi,  est  une 
inscription  sur  brique,  ainsi  conçue  :  aJU  êii!^J~*s  J^?  AS\j 
JL-j  «  Bénédiction  à  Mohammed,    que  Dieu  répande  sur  lui  ses 

grâces  et  le  salut.  »  En  dedans  de  la  porte,  est  une  inscrip- 
tion fruste,  sur  plâtre,  en  caractères  orientaux  ;  en  dessus,  sur 
une  plaque,  est  une  autre  inscription  parfaitement  conservée. 
Elle  porte  :  ïbLxM  aJmJL  SjULiJ!  S^xJ!  [l'universelle  bonté  et  la 
souveraine  majesté) .  Les  caractères  font  le  tour  du  porche.  A  la 
droite,  en  entrant,  se  trouvent  des  arcades  entourant  la  cour  de 
la  mosquée.  Elles  ont  été  bouchées  par  des  constructions  et 
l'on  y  a  pratiqué  des  logements  pour  les  moines  invalides.  Dans 
la  cour,  se  trouvent  deux  colonnes  de  marbre  sculpté,  et  sur- 
montées d'inscriptions  en  caractères  orientaux,  que  le  temps  a 
presque  entièrement  détruites.  On  a  du  reste  martelé  les  li- 
gnes d'écriture  et  l'on  ne  peut  plus  lire  que  ces  mots  :  y^>) 
•Xs=s.\  ^ji  J-ju-yl  ^yL^Jl  «  le  Commandant  des  Musulmans 
Abou-Sa  ïd-Ib.i-Abmed  »  A  côté  de  cette  mosquée,  on  a  con- 
struit une  église  et  l'entrée  des  deux  édifices  est  commune. 
Nous  parcourûmes  cette  église  (couvent  ?)  ;  elle  a  presque  l'é- 
tendue d'un  petit  bourg  et  un  grand  nombre  de  moines  y  ha- 
bitent. 

Nous  la  visitâmes  dans  toutes  ses  parties.  L'endroit  où 
se  font  les  offices  contient  un  grand  nombre  d'images  sculp- 
tées, croix  ou  statues.  On  y  voit  quantité  de  lampes  d'or  et 
d'argent,  des  bannières  d'étoffe  brochée,  des  tapis,  des  stalles 
dorées.    Aux    murs,   sont    appendues    des    plaques    nombreuses 


fl)  L'ancienne  place  d'Azbakia  est    aujourd'hui  un  jardin  public.  Je  liens 
ce  renseignement  de  l'honorable  M.  Perron. 


—  95  - 

avec  des  inscriptions.  Nous  en  demandâmes  l'explication  et  il 
nous  fut  repondu  que  ces  plaques  contenaient  les  noms  de 
tous  les  prisonniers  rachetés  aux  Musulmans  depuis  les  pre- 
miers siècles,  plus,  les  noms  des  souverains  musulmans  sous  les- 
quels avait  eu  lieu  le  rachat  ;  enfin  les  noms  des  moines  qui 
l'avaient  opéré. 

Nous  pénétrâmes  dans  certaines  parties  de  l'édifice,  où  nul 
musulman  n'avait  probablement  été  introduit  avant  nous.  Je  veux, 
parler  de  l'endroit  où  ils  déposent  leurs  défunts  et  qu'ils  appel- 
lent chambre  de  la  mort.  Nous  y  vîmes  plusieurs  cellules  étagées 
Tune  sur  l'autre.  Chaque  cellule  est  juste  de  la  capacité  d'un 
cadavre  couché  sur  le  dos  ou  de  côté.  On  dirait  des  tombes,  n'é- 
tait que  l'ouverture,  au  lieu  d'être  par  dessus  est  à  l'une  d<  s 
extrémités  du  côté  de  la  tête  ou  des  pieds.  Cela  ressemble  à 
des  coffres  mis  l'un  sur  l'autre  et  qui  s'ouvriraient  par  les  ex- 
trémités. Quand  quelqu'un  des  moines  vient  à  mourir,  ils  l'insè- 
rent dans  un  de  ces  compartiments  et  murent  l'ouverture  ; 
puis,  ils  écrivent  son  nom  par  dessus  et  surmontent  l'inscrip- 
tion d'une  figure  représentant  nn  homme  réduit  à  l'état  de  sque- 
lette. Ils  appellent  cette  figure  la  Mort.  Nous  quittâmes  ce  lieu 
rendant  grâces  à  Dieu  .  des  faveurs  dont  il  a  gratifié  l'Isla- 
misme,   faveurs  qu'on  ne  trouve  point  hors  de   lui. 

Lorsque  la  nuit  fut  venue,  nous  entendîmes  sur  la  place  un 
bruit  confus  et  des  voix  qui  le  dominaient  Nous  ouvrîmes  les 
croisées  pour  voir  ce  qui  se  passait,  et  nous  vîmes  une  foule 
de  Chrétiens  habillés  de  noir,  portant  des  perches  surmontées 
de  fanaux.  En  tête,  nous  aperçûmes  une  piècd  d'étoffe  de  co- 
lon, ayant  environ  4  coudées  de  long  et  autant  de  large.  Ce 
morceau  d'étoffe  était  déployé  entre  deux  perches,  on  distin- 
guait au  milieu  une  image  brodée  sur  le  tissu.  Deux  des  prin- 
cipaux personnages  de  celte  troupe  portaient  cette  chose  là  ; 
ils  précédaient  le  cortège,  qui  récitait  des  prières  dans  l'atti- 
tude de  l'humilité.  Ce  cortège  était  composé  des  Taleb  (moines 
on  prêtres)  de  la  ville.  Qu^nt  à  l'image,  ils  prétendent  qu'elle  re- 
présente Notre-Dame  Meriem,  sur  elle  soit  le  Salut  !  Chaque  nuit, 
ils  parcourent  les  rues,  en  portant  cette  image,  en  expiation 
des  péchés  commis  daos  la  journée  par  la  population  et  pour 
en  obtenir  le  pardon.  Cetie  cérémonie  procure  des  revenus 
importants  à  ceux  qui  la  font  ou  l'ordonnent. 


-  96  — 

La  ville  de  Ceuta  a  trois  enceintes  :  deux  intérieures,  après 
le  pont  qui  aboutit  au  pied  du  rivage  de  la  mer  dont  la  \ille 
est  entourée  ;  la  troisième  extérieure  à  ce  pont.  La  porte  qui 
touche  au  pont  est  la  plus  grande  ;  derrière  cette  porte  est 
un  pont  levis  en  bois  semblable  au  pont  qui  la  précède.  Ce 
pont  est  à  une  certaine  hauteur  au  dessus  du  sol.  Quand  vous 
avez  passé  la  porte,  il  s'abaisse  au  moyen  de  machines,  et  le 
pont  extérieur  s'élève  à  &on  tour,  on  dirait  les  deux  plateaux 
d'une  balance.  A  la  nuit,  le  pont  en  dehors  de  la  porte  est 
levé  et  l'autre  est  baissé.  On  agit  ainsi  pour  la  sûreté  de  la 
place.  Les  enceintes  ont  d'énormes  bastions.  Deux  fossés  pro- 
tègent l'approche  des  remparts,  ainsi  que  d'autres  travaux 
de  défenses  et  des  chemins  couverts  qui  s'ouvrent  à  l'inté- 
rieur. 

Sur  l'une  des  portes  de  la  ville,  on  voit  les  traces  d'un  bou- 
let qui  a  fait  un  trou  dans  le  bois.  Ce  boulet  fut  lancé  par 
les  Musulmans  à  l'époque  du  Sultan  Moulât  Ismaïl,  que  Dieu 
l'ait  en  sa  miséricorde!  Les  Chrétiens  n'ont  pas  réparé  le  dé- 
gât fait  par  le  projectile,  malgré  tout  le  soin  qu'ils  apportent 
à  faire  disparaître  promptement  les  brèches  faites  aux  portes 
et  aux  remparts,  afin  que  la  vue  des  traces  de  ce  boulet  fût  pour 
eux  un  avertissement.  Ils  nomment  cette  entrée  la  Porte  du 
Boulet.  Ils  en  parlent  toujours,  et  lorsque  les  garçons  sont 
en  âge  de  raison,  leurs  parents  les  mènent  à  cette  porte  et 
leur  disent  que  ce  trou  qu'ils  voient  dans  son  bois  a  été  fait 
par  un  boulet  musulman.  Us  entretiennent  ainsi  la  haine  con- 
tre l'Islamisme.  Depuis  que  cet  événement  eut  lieu,  jusqu'à 
aujourd'hui,  ils  n'ont  point  cessé  d'établir  des  postes  de  garde 
et  des  rondes  de  patrouilles.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est 
que,  non-seulement  ils  ont  de  semblables  postes  de  garde  à  l'ex- 
térieur des  portes,  mais  encore  à  l'intérieur.  Les  hommes  ne 
dorment  pas,  ils  ne  quittent  point  leurs  armes,  malgré  leurs 
fortifications,  tant  ils  ont  peur  des  Musulmans.  On  comprend 
les  poste  de  gardes,  dans  les  ouvrages  de  l'enceinte  exté- 
rieure. 

Il  y  a  là  utilité  évidente.  Mais  quel  profit  y  a-t-il  à  mettre 
des  sentinelles  dans  l'enceinte  intérieure,  avec  des  portes  bien 
fermées  par  devant  et  par  derrière,  sur  pied  toute  la  nuit,  le 
doigt  à  la  détente  du  fusil  et  prêtes  à  faire  feu  ?  Certes  !  c'est 
bien    là  une  preuve  de  toute   la  frayeur   qu'ils  ressentent.    Dieu 


—  97  — 

a  livré  leurs  cœurs  aux  alarmes  et  il  lésa  revêtus  du  manteau  de  !» 
peur  et  de  l'impuissance.  Parmi  tout  ce  que  j'ai  vu  de  preu- 
ves de  leur  crainte,  je  citerai  ceci:  ils  ont  fendu  deux  cordes 
minces  qui  partent  du  sommet  de  la  porte  qui  touche  à  la 
ville  et  aboutissent  au  bastion  extérieur  qui  est  en  face.  Ils 
ont  attaché  à  ces  cordes  une  petite  boite.  Si,  pendant  la  nuit, 
un  événement  a  lieu  en  dehors  de  la  porte,  le  chef  du  poste 
extérieur  l'écrit  sur  un  papier,  et  place  le  papier  dans  la 
boîte.  Ceux  du  poste  intérieur  tirent  à  eux  les  ficelles  et  por- 
tent le  papier  au  gouverneur,  quelle  que  soit  l'heure  de  ls 
nuit.  Celui-ci  répond/ à  l'instant,  n'ayant  garde  de  renvoyer  la 
chose  au  lendemain. 

Les  maisons  de  Ceutasont  élevées  et  contiennent  de  nombreux 
appartements.  Elles  ont  des  croisées  sur  la  rue,  où  se  tiennent 
les  femmes  saluant,  de  là,  allants  et  venants.  Les  hommes 
sont  pour  elles  d'une  extrême  politesse.  Les  femmes  aiment 
passionnément  les  entretiens,  les  entrevues,  soit  en  public,  soit 
en  particulier  avec  d'autres  que  leurs  maris.  Rien  ne  les  em- 
pêche d'aller  où  bon  leur  semble.  Il  n'est  pas  rare  qu'un  chrétien, 
rentrant  chez  lui,  trouve  sa  femme,  sa  sœur,  sa  fille,  assise  côte 
à  côte  d'un  autre  chrétien  étranger  à  sa  famille,  causant  et 
buvant  du  vin  avec  lui.  Le  premier  est  ravi  de  cela,  il  sait 
gré  au  second  d'être  le  convive  de  sa  femme,  de  sa  sœur, 
de  sa  fille  ;  voilà  du  moins  ce  qu'on  prétend.  Ce  qui  confirme 
cette  opinion,  c'est  la  conduite  des  principaux  personnages  de 
la  ville,  à  notre  égard,  pendant  notre  séjour  parmi  eux.  ils 
nous  priaient  de  recevoir  leurs  femmes  qui  désiraient  venir  nous 
saluer.  Ils  y  tenaient  beaucoup,  et  insistaient  si  bien  qu'il  nous 
fallut  les  satisfaire.  Elles  avaient  cherché  à  rehausser  leur 
beauté  et  avaient  fait  une  riche  toilette.  L'interprète  ne  cessa 
de  nous  transmettre  leurs  salutations  et  leurs  compliments,  et 
nous  répondîmes  par  d'autres,  dont  nous  ne  pouvions  nous 
dispenser.  Chaque  mari  se  mit  à  nous  faire  connaître  sa  fem- 
me, sa  fille  ou  sa  sœur,  et  il  n'était  content  que  lorsque  nous 
rassurions  qu'elle  était  charmante. 

Le  lendemain,  le  Gouverneur  nous  invita  à  nous  rendre  à 
son  habitation.  Il  fit  venir  des  voitures  et  nous  nous  y  rendîmes 
par  une  route  fort  large.  L'habitation  est  assez  éloignée  de  la 
maison  dans  laquelle  on  nous  avait  logés.  Le  chemin  est  bordé 
à  droite  par   des   arbres    qui    ne  portent   pas   de    fruits,   étant 

Revue  afr.  6e  année  n°  32.  7 


—  98  — 

plantés  seulement  pour  procurer  de  l'ombrage  ;  à  gauche  par 
l'enceinte  qui  touche  à  la  mer.  .  .  En  retournant,  nous  prî- 
mes un  autre  chemin,  pour  éviter  l'encombrement  de  la  foule, 
qui  nous  attendait  sur  la  route  que  nous  avions  suivie 
d'abord  Nous  arrivâmes  ainsi  à  une  porte  énorme  et  très 
élevée,  dont  l'arcade  porte  sur  quatre  piliers  de  marbre  veiné  ; 
entre  les  deux  piliers,  de  chaque  côté,  est  une  statue  de 
pierre,  représentant  un  personnage  debout.  C'est  l'entrée  de 
Thôpital  {je  passe  la  description  des  salles  de  cet  hôpital).  Cet 
édifice  n'a  point  de  fontaine,  comme  toutes  les  autres  mai- 
sons de  la  ville,  il  n'a  d'autre  eau  que  celle  de  puits  ou  de 
citerne.  Cependant,  à  l'une  des  portes  de  la  ville,  nous  vî- 
mes de  l'eau  de  source  qui  vient  du  Ribat  des  Musulmans  : 
c'est  la  seule  qui  soit  à  Ceuta,  malgré  l'exiguité  de  son  volu- 
me. Au  Sud-Est  une  montagne  domine  la  mer  et  est  très  voi- 
sine du  rempart.  On  y  a  construit  un  poste  de  garde  à  cause 
de  l'élévation  de  cette  position  et  au  dessous  une  longue  en- 
ceinte fortifiée.  Ils  appellent  ce  poste  La  Casba  ;  sur  sa  gauche 
est  un  mamelon,  au  haut  duquel  est  une  maison  de  plaisance. 
On  j  voit  aussi  une  petite  église,  où  chaque  dimanche,  les  prê- 
tres vont  célébrer  leurs  offices.  Nous  restâmes  six  jours  à 
Ceuta.  Dans  la  journée,  nous  allions  visiter  les  lieux  occupés- 
par  les  Musulmans  qui  font  partie  du  Ribat  et  pratiquent  la 
guerre  sainte,  désireux  que  nous  étions  de  mériter,  par  nos 
visites,  les  bénédictions  du  ciel.  Nous  sortions  par  la  porte  qui 
fait  face  au  Ribat.  Cinq  cents  soldats  occupent  cette  porte  ;  nous 
les  trouvions  sur  pied  et  montant  la  garde.  Les  Musulmans  qu'il 
y  avait  en  face,  étaient  environ  une  quarantaine.  Ils  bloquaient 
si  étroitement  les  infidèles  par  terre  qu'à  peine  en  étaient-ils 
séparés  par  une  portée  de  pierre.  Jugez,  d'après  cela,  de  la 
force  de  l'Islamisme  et  de  la  crainte  qu'inspirent,  par  la  vo- 
lonté de  Dieu,  ses  serviteurs.  Cela  est  au  point  que  le  Gou- 
verneur de  Ceuta  nous  pria  d'obtenir  des  Musulmans  du  Ri- 
bat, la  permission  de  laisser  paître  quelques  bêtes,  dans  le  voisi- 
nage du  lieu  qu'ils  occupent.  Il  se  plaignit  à  nous  de  l'im- 
possibilité d'envoyer  ces  bestiaux  au  pâturage  ;  nous  parlâmes 
à  nos  frères  et  ils  accueillirent  la  demande  du  Gouverneur.  .  .  . 
Nous  partîmes  de  Ceuta,  le  21  de  Dou'lhiddja,  faisant  voile 
vers  Algésiras. 


—  99  — 

L'AMBASSADE   MAROCAINE  EST  REÇUE    A  LA  GRANJA. 

Nous  partîmes  de  Madrid,  le  13  de  Rabia-1-Awal,  après  VAs'r.  A 
la  tombée  de  la  nuit,  nous  arrivâmes  à  un  endroit  où  se 
trouve  une  maison  de  halte  pour  le  Roi,  quand  il  voyage  sur 
la  route  que  nous  parcourions.  Cet  endroit  est  à  neuf  milles 
de  Madrid.  Nous  y  restâmes  une  heure  et  nous  continuâmes 
notre  route,  le  reste  de  la  nuit.  Le  matin,  nous  nous  arrê- 
tâmes à  la  bourgade  l*Kj  (Guadarrama  ?)  après  une  marche  de 
treize  milles.  Cette  localité  a,  en  abondance,  des  arbres,  des 
fruits  et  des  sources.  Le  Commandant  nous  fit  le  meilleur  ac- 
cueil ;  cependant,  à  peine  nous  eût-il  rendu  ses  devoirs,  qu'il 
nous  laissa  et  ne  reparut  plus.  Nous  nous  informâmes  et  nous 
apprîmes  que  ses  fonctions  l'obligent  à  être  toujours  à  son 
poste.  Il  est  chargé  de  la  surveillance  do  tous  ceux  qui  par- 
courent la  route  nouvellement  établie  près  de  sa  localité.  Per- 
sonne n'y  passe  sans  lui  présenter  un  laissez-passer,  qui 
constate  une  mission,  et  le  faire  viser  par  lui,  afin  que  l'in- 
specteur suivant  de  la  route  le  laisse,  à  son  tour,  poursuivre 
son  chemin.  Cette  route  a  été  établie  par  les  ordres  du  roi 
actuel,  il  a  dépensé  pour  les  travaux  des  sommes  énormes.  On 
a  dû  percer  des  montagnes  et  raser  de  gigantesques  roches. 
Combien  de  musulmans  n'ont-ils  pas  péri  dans  ces  travaux  ! 
Combien  furent  écrasés  par  les  pierres  lancées  par  les  mines 
creusées  dans  le  flanc  de  la  montagne!  Que  Dieu  les  accueille 
dans  sa  miséricorde.  Cette  route  a  plus  de  dix-neuf  milles  de 
long,  et  les  prisonniers  musulmans  n'ont  point  cessé  d'y  travailler 
jusque  ce  jour. 

Depuis  la  Bourgade  de  iAj  le  chemin  est  tracé  entre  des 
montagnes  à  pic  offrant  tantôt  d'énormes  côtes  à  gravir,  tan- 
tôt des  pentes  très  rapides.  Néanmoins,  aucun  obstacle  n'ob- 
strue la  voie.  Nous  nous  dirigions  vers  la  Granja  où  se  trou- 
vait alors  le  roi.  A  notre  gauche,  à  environ  six  milles  de 
distance,  nous  laissâmes  Ségovie.  La  distance  entre  L=t.  «  et  \» 
Granja  est  de  quinze  milles. 

La  Granja  est  l'une  des  quatre  résidences  du  roi  pour  les 
saisons  d'été  et  d'automne,  et  cela  à  cause  de  la  pureté  de 
l'air    et    de    la    bonté  de    ses    eaux.    Le    roi    actuel    préfère 


—  100  — 

cette  résidence  à  toutes  les  autres,  parce  qu'elle  est  la  création 
de  son  père,  qui,  séduit  par  la  pureté  de  l'air  qu'on  y  respire, 
n'hésita  point  à  renverser  ces  immenses  obstacles  de  monta- 
gnes et  de  rocfeers.  Les  architectes  ont  fait  des  merveilles 
dans  l'édification  de  ces  constructions,  dans  la  création  des 
jardins,  dans  la  distribution  des  eaux  en  nappes,  gerbes  et  cas- 
cades. ÏIs  ont  déployé  un  art  qu'on  n'avait  pas  atteint  jus- 
qu'à eux.  Nous  parlerons  de  tout  cela,  quand  nous  aurons  ter- 
miné ce  que  nous  avons  à  dire  sur  l'accueil  qui  nous  fut 
fait. 

Et  d'abord,  quand  nous  fûmes  près  de  la  Granja,  vers  le  pre- 
mier tiers  de  la  nuit,  des  messagers  du    roi  vinrent  nous   ap- 
porter  de  sa  part   les  compliments   de  bien   venue.  Après  e«x, 
arrivèrent  au   devant  de  nous  des  Grands  de  la  Cour,  des  mi- 
nistres et  autres  personnages  de  moindre  rang.  Ils  étaient  sui- 
vis de  voitures  dorées,  comme   nous   n'en   avions  point  encore 
vues  en  Espagne.   Ils  nous  témoignèrent  la  plus  grande  joie  de 
nous  voir,    et  nous  prodiguèrent  des   félicitations,  des  marques 
de  respect  et   de  sympathie,    telles   qu'on    ne    saurait    les    dé- 
crire.    Ils    nous    dirent   que   le  roi  les  avait  chargés  de  nous 
saluer  de   sa    part,  et    de    le    représenter  dans   cette  première 
rencontre,    pour   nous   transmettre  ses  félicitations   de  bien   ve- 
nue et  nous  rendre  tout  ses  devoirs.  Ils  ajoutèrent,  entr'autres 
choses,    que    le    roi   était  dans  l'impatience  de   notre    arrivée, 
qu'il    avait  le  plus  vif  désir    de  nous  voir,  qu'il    regrettait   de 
n'avoir  pu  nous  mander  auprès  de  lui,   dès  notre  arrivée  à  Ma- 
drid, à  cause  de   la   mort   de   sa  mère  ;    qu'il  était  d'usage  et 
de  convenance  en  pareille  circonstance,  de   renvoyer,  jusqu'a- 
près  un  certain   délai,  le  soin  des  affaires  môme  importantes  ; 
que  c'était   là  une   règle  anciennement  établie  par  les  moines, 
et  à  laquelle  on  se  conformait  encore  aujourd'hui.  Nous  répon- 
dîmes que  nous  acceptions  ces  excuses  et    que  le    visiteur  est    . 
tenu  de   déférer   aux  désirs   de  celui   qu'il  visite.  Puis,  on   fit 
avancer  les  voitures,  nous  y  montâmes  et  nous  continuâmes  notre 
route  au  milieu  d'un  grand  cortège,  jusqu'à  notre  arrivée  dans 
la   demeure   qui   nous  avait    été   préparée.  Elle   était   située  en 
dehors,  mais    très   près  de  la  ville,    au    centre    d'un  frais  et 

riant  jardin 

Le  lendemain,  le  Ministre,  pour  nous  faire  honneur,  nous  in- 
vita à  aller  îe  voir  dans  sa  maison.    Nous   montâmes   en    voi- 


—  101  - 

(me  et  nous  nous  y  rendîmes.  Quand  nous  arrivâmes,  il  nous 
fit  l'accueil  le  plus  empressé.  II  nous  débila  force  compli- 
ments auxquels  nous  répondîmes  par  d'autres.  11  nous  dit  en- 
suite que  le  roi,  son  maître,  était  tout  entier  possédé  de  la 
plus  vive  amitié  pour  notre  Souverain,  qu'il  avait  la  plus  grande 
joie  de  la  paix  qu'il  avait  voulu  lui  accorder,  qu'il  espérait 
que  Dieu  la  rendrait  perpétuelle.  Le  roi,  dit-il,  se  réjouit  de 
savoir  que  ses  sujets  qui  abordent  dans  les  ports  du  Sultan 
y  trouvent  un  bon  accueil  et  y  sont  bien  traités.  Il  ajouta 
d'autres  paroles  pour  reconnaître  les  faveurs  de  notre  maître. 
Je  répondis  s»r  tous  les  points  d'une  façon  qui  lui  plut  et 
il  nous  quitta  pour  aller  rapporter  au  roi  ce  qu'il  avait  vu 
et  entendu.  Le  roi  fit  ses  dispositions  pour  une  entrevue  le 
lendemain.  Le  ministre  nous  en  prévint.  Je  me  mis  alors  à 
réfléchir  aux  paroles  que  je  lui  adresserais,  en  restant  dans 
les  limites  que  la  loi  religieuse  nous  impose.  Je  choisis  d'a- 
bord quelques  phrases  qui  ne  me  suggérèrent  aucun  scrupule. 
Puis  songeant  que  j'allais  pénétrer  en  présence  du  roi,  dans  son 
palais,  je   me   rappelai  «es  paroles  de   Dieu,  exalté   soit-il  : 

(1)  ^j^JU  *Cib  tjv^^  tèL?  v^  r&-^  y^î 
<r  Pénétrez  par  la  porte  jusqu'en  leur  présence,  et  certes,  dès 
<|ue  vous  entrerez   vous  serez  vainqueurs.  » 

Je  me  mis  à  les  répéter  plusieurs  fois  en  moi-même  :  puis 
une  inspiration  m'amena  à  les  examiner  sous  le  rapport  du 
nombre  représenté  par  la  valeur  numérique  des  lettres  et  à 
chercher  ce  qui  pourrait  être,  sous  ce  rapport,  l'équivalent  de 
«es  paroles,  afin  d'en  tirer  un  présage.  Or  voilà  que  pour 
l'équivalent  de  «^>Uî  *^JU  \Jà.ï\  je  trouvai  :  aJÎL»     ,,^Lj  (vous 

serez  aidés  par  Dieu).  J'opérai  ensuite  sur  le  reste  du  verset 
équivalent  de  a^Lii  ISb  je  trouvai  :  êiil  ^»  j^jL^j  L^iob 
{recevez  la  bonne  volonté  d'un  octroi  de  force  de  la  part  de 
Dieu)  ;  enfin  les  mots  .jJU^CJL?  me  donnèrent  le  chiffre 
1180  date  de  l'année  où  nous  étions  (2).|[Je  me1  réjouis  donc 
du  présage  qui  m'annonçait  un  accroissement  de  force  et  de 
secours  contre  les  ennemis  de  Dieu,  exalté  soit-il  !  Et  en  effet 
ce  présage  s'accomplit,  car,  dans  cette  année  bénie,  nous  triom- 


(1)  Cor.  Sourate  5,   verset  26. 

(2)  Il  y  a  une  erreur  dans  le  calcul  de  l'Ambassadeur.   (Consulter  le  ta- 
bleau de  la  valeur  numérique  des  lettres  dans  les  pays  orientaux) 


-   102  — 

phâmes   d'eux   et    nous  apprîmes  que    Dieu  nous  avait   donné 

un   surcroît    de  puissance Cependant,   au    moment  oùr 

nous  nous  y  attendions  le  moins,  voilà  que  des  officiers  du 
roi  se  présentèrent  à  notre  porte,  accompagnés  du  Ministre. 
La  voiture  dans  laquelle  monte  le  Roi,  les  accompagnait.  Le 
ministre,  introduit ,  nous  salua  et  nous  dit  que  le  Roi  dé- 
sirait nous  voir.  Nous  montâmes  dans  la  voiture  et  partîmes, 
sûrs  désormais  que  Dieu  nous  accordait  son  aide,  le  succès  et 
la  force.  Aux  approches  du  palais,  vinrent  à  notre  rencontre 
une  foule  de  grands  personnages  de  la  Cour,  les  Ambassadeurs 
des  puissances  et  leur  suite.  Ce  cortège  formait  la  haie,  de- 
puis la  porte  de  la  ville,  jusqu'à  la  demeure  royale.  Quand 
nous  arrivâmes  auprès  d'eux,  ils  se  découvrirent  et  s'inclinè- 
rent devant  nous  et  restèrent  ainsi  immobiles  dans  cette  atti- 
tude polie,  comme  si  un  oiseau  s'était  posé  sur  la  tête  de 
chacun  d'eux.  Et  cela  pour  rendre  hommage  à  notre  Souve- 
rain maître,  que  Dieu  rende  victorieux  !  Introduits  en  présence 
dn  roi,  nous  le  trouvâmes  debout.  Il  avait  à  sa  droite  un  moine 
attaché  à  sa  personne  (son  confesseur  ?)  et  à  sa  gauche  qua- 
tre de  ses  ministres.  A  notre  approche,  il  se  découvrit  et  fit 
une  légère  inclination  de  tête.  Je  dis  alors  à  l'Interprète  :  Sa- 
luez-le de  notre  part.  Cela  étant  fait,  le  roi  nous  rendit  no- 
tre salut  et  ajouta  des  paroles  aimables,  telles  que  :  Dieu  soit 
loué  que  vous  soyez  en  santé.  Comment  vous  trouvez-vous 
des  fatigues  du  voyage  ?  Comment  avez-vous  trouvé  les  villes 
que  vous  avez  traversées  ?  Êtes-vous  satisfait  de  la  réception 
que  vous  ont  faite  les  autorités  ?  Nous  répondîmes,  comme  il 
fallait,  que  les  populations  n'avaient  rien  négligé  pour  nous  re- 
cevoir avec  toutes  sortes  d'honneurs,  conformément  à  ses  or- 
dres. J'ai  déjà,  ajoutai-je,  écrit  à  mon  maître,  à  qui  Dieu 
donne  la  victoire  !  pour  l'assurer  de  vos  sentiments  d'amitié 
et  de  votre  dévouement  à  le  servir.  Notre  réponse  lui  causa 
une  grande  joie  et  il  nous  dit  :  Que  Dieu  vous  récompense.  En 
même  temps,  il  nous  demanda  des  nouvelles  de  notre  maître, 
que  Dieu  le  fortifie  !  et  toutes  les  fois  qu'il  prononçait  son 
nom,  il  se  découvrait.  Nous  lui  répondîmes  :  Notre  maître  est 
en  bonne  santé,  grâces  en  soient  rendues  à  Dieu.  Il  est  tou- 
jours triomphant  et  fort  de  l'appui  de  Dieu.  11  nous  a  donné 
l'ordre  de  vous  informer  du  degré  de  faveur  où  vous  êtes  au- 
près de  lui,  degré   où  n'est   parvenu    aucun    des  Monarques  à 


-  103  — 

qui  il  accorde  la  paix .  Vous  êtes  au  premier  rang  dans  ses- 
bonnes  grâces,  vous  êtes  distingués  par  lui  entre  tous,  vous 
et  votre  peuple,  en  récompense  de  votre  conduite  conforme  à 
ses  ordres  obéis,  concernant  l'affaire  des  prisonniers  et  de 
l'amitié  que  vous  témoignez  aux  Musulmarïs.  Il  s'épanouit  de 
plaisir  en  entendant  mes  paroles  et  dit  :  Je  ne  suis  qu'un 
serviteur  parmi  les  serviteurs  de  votre  Sultan,  prêt  à  obéir 
à  ce  qu'il  ordonne  ou  défend.  Tout  ce  qu'il  commandera,  je 
l'exécuterai.  Je  suis  plein  de  joie  de  cette  paix  que  votre 
Maître  nous  a  gracieusement  accordée.  Je  demande  à  Dieu 
qu'il  la  rende  perpétuelle. 

Il  y  avait  plus  d'une  demi-heure  qu'il  était  debout  sur  ses  pieds 
et  il  n'osait  nous  congédier,  par  politesse  et  déférence.  Je  dis 
alors  à  l'Interprète:  Dis-lui  qu'il  nous  congédie,  et  que  je  suis 
peiné  de  le  voir  si  long-temps  debout  ;  qu'il  veuille  bien  nous 
pardonner  la  fatigue  trop  longue  de  cette  attitude,  fatigue  cau- 
sée par  son  entretien  affable  avec  nous.  Gar  les  personnes  des 
princes  ne  sont  pas  comme  le  vulgaire  des  hommes.  Ces  pa- 
roles le  charmèrent,  il  se  mit  à  sourire,  et  regarda  les  grands 
de  l'assistance  comme  pour  leur  dire  qu'il  s'émerveillait  de  ce 
qu'il  entendait  et  voyait  et  qu'il  ne  s'y  était  pas  attendu.  Il 
nie  dit  en  même  temps  :  Je  vous  remercie  des  bonnes  paro- 
les que  vous  m'avez  adressées.  Mon  cœur  est  rempli  de  joie, 
mon  âme  est  charmée  de  votre  entretien  agréable  qui  est  la 
marque  d'un  esprit  supérieur,  d'une  intelligence  bien  dirigée. 
Je  lui  dis  alors  :  Il  me  reste  une  chose  à  vous  demander 
comme  complément  de  votre  affectueux  accueil.  —  Un  ac- 
cueil cordial  et  un  visage  riant  assurent  à  l'hôte  que  ses  deman- 
des seront  satisfaites  et  son  espoir  accompli.  Qu'avez-vous  à 
me  demander  ?  me  dit-il.  C'est,  lui  répondis-je,  d'accorder  à 
votre  Ministre  la  permission  de  venir  causer  avec  nous  de  nos 
affaires  en  gros  et  en  détail,  de  celles  que  notre  Souverain 
nous  a  chargés  de  traiter  et  de  celles  que  feront  surgir  les 
circonstances,  car  nous  ne  saurions  vouloir  vous  imposer  cet 
ennui.  Mes  paroles  ajoutèrent  à  sa  satisfaction,  et  à  l'instant  il 
ordonna  à  son  ministre  de  venir  nous  voir  pour  s'occuper  de 
nos  affaires,  d'avoir  pour  nous  la  déférence  qu'il  avait  pour  son 
maître,  de  se  conformer  en  toute  chose  à  nos  volontés,  sans 
attendre  son  avis.  Sur  cela,  nous  prîmes  congé  et  nous  nous 
retirâmes  comblés  d'honneur. 


—    104  — 

On  ne  cessa  de  parler  de  l'allocution  que  nous  avions  adres- 
sée au  Roi.  Nous  n'avons,  disait-on,  rien  de  pareil  à  ces  Musul- 
mans pour  l'intelligence,  la  rectitude  d'esprit  et  le  discerne- 
ment. Le  roi  avait  recommandé  aux  grands  de  sa  cour  de 
nous  faire  visite  matin  et  soir,  et  chacun  d'eux  nous  répétait  de 
sa  part  combien  il  était  joyeux  et  charmé  de  nos  paroles.  Les  Am- 
bassadeurs étrangers  qui  avaient  été  témoins  de  notre  entrevue, 
écrivirent  à  leurs  souverains  que  jamais  ambassade  mu- 
sulmane, à  plus  forte  raison,  ambassade  infidèle  n'avait  reçu 
pareil  accueil. 

Les  enfants  du  roi  avaient  demandé  à  nous  voir.  D'après  ses 
instructions,  nous  allâmes  les  saluer  le  lendemain.  Le  prince 
a  quatre  fils,  dont  l'aîné  a  vingt  ans,  et  une  seule  fille.  Leur 
père,  d'après  ce  que  nous  dit  le  ministre,  leur  avait  indiqué 
dans  quels  termes  ils  devaient  nous  parler  au  moment  de  notre 
entrevue.  Nous  nous  rendîmes  ensuite  chez  le  frère  du  mo- 
narque, nous  fûmes  reçus  avec  la  plus  grande  affabilité.  Ce 
prince  ressemble  beaucoup  à  son  frère  sous  tous  les  rapports. 
....  {Suit  la  description  des  appartements  du  prince.  L'ambassa- 
deur y  remarque  surtout  un  groupe  d'automates  composé  d'un  joueur 
de  flûte  et  de  deux  lévriers  ;  je  passe  ces  détails,  de  même  que  la 
description  des  jardins  du  palais,   d'une  fabrique  de  glaces,   etc. 

Cependant,  le  Roi  ayant  appris  que  nous  désirions  retourner 
dans  notre  pays  et  que  nous  ne  songions  plus  qu'à  nous  met- 
tre en  route,  n'ayant  plus  aucune  affaire  qui  nous  retînt,  donna 
des  ordres  pour  qu'une  grande  réunion  de  tous  les  grands  de 
sa  cour  eût  lieu  dans  un  endroit  silué  à  environ  un  mille  de 
La  Granja.  Un  avis  nous  arriva  qu'il  désirait  nous  rencontrer 
dans  cette  fête,  où  figurerait  la  foule  de  ses  courtisans  et  de 
son  peuple.  On  devait  y  conduire  les  chevaux  et  les  chameaux, 
dons  de  la  générosité  de  notre  maître.  Je  me  préparai  donc 
et  nous  partîmes.  Nous  trouvâmes  la  foule  formant  la  baie  et 
s'étendant  à   perte   de  vue. 

Quatre  ministres  vinrent  au  devant  de  nous  et  nous  firent 
leurs  compliments.  Sur  notre  passage,  chacun  se  découvrait  pour 
rendre  hommage  à  notre  maître,  que  Dieu  augmente  sa  puis- 
sance !  Bientôt  le  roi  vint  à  notre  rencontre.  Il  était  avec  son 
frère  dans  une  voiture,  d'autres  voitures  portaient  ses  enfants. 
11  mit  pied  à  terre,  me  prit  par  la  main  et  nous  marchâmes. 
31  fut  plein    d'affabilité.    L'Interprète   me    transmettait   ses  coin- 


—  105  — 

plimeDts.  Ce  jour-ci,  me  dit-il,  est  pour  moi  la  plus  grande 
des  fêtes,  tant  j'ai  de  la  joie  des  faveurs  que  m'a  accordées 
votre  maître.  11  ajouta  d'autres  phrases  dans  ce  sens.  Cepen- 
dant, deux  de  ses  enfants  s'approchèrent,  le  plus  grand  pouvait 
avoir  sept  ans,  le  second  n'était  pas  loin  de  cet  âge.  Ils  ôtè- 
rent  leurs  chapeaux  et  m'adressèrent  quelques  mots.  Le  roi  dit 
à  l'Interprète  :  Expliquez  à  monsieur,  l'ami  de  notre  seigneur 
le  Sultan,  ce  que  lui  disent  mes  fils.  L'Interprète  m'expliqua 
que  les  paroles  que  j'avais  entendues,  signifiaient  :  Que  Dieu 
protège  le  Sultan  du  Maroc  !  Vive  l'Ambassadeur  !  Le  roi  dit 
ensuite  :  Ils  sont  tous  deux  les  serviteurs  de  l'Ambassadeur,  et 
pleins  d'amitié  pour  lui.  Je  pressai  ces  deux  enfants  dans 
mes  bras,  tout  joyeux  de  les  voir  ainsi.  Le  roi  sourit.  Sans 
doute  qu'il  leur  avait  enseigné  lui-même  les  paroles  qu'ils 
m'avaient  adressées.  Je  dis  alors  :  L'amitié  des  pères  se  mani- 
feste dans  les  enfants,  et  l'amitié  des  princes  dans  leur  peu- 
ple. Et  nous,  nous  avons  déjà  reçu  ce  double  témoignage  de 
vos  sentiments  par  vos  enfants  et  vos  sujets.  Mes  paroles  le 
charmèrent  et  il  en  fit  part  à  ses  courtisans.  Tous  s'inclinèrent 
alors  devant  nous  pour  nous  remercier  de  ce  que  j'avais  dit  à  leur 
Souverain.  Le  roi  reprit  alors  :  Je  suis  le  serviteur,  l'esclave  du 
Sultan,  prêt  à  exécuter  ses  ordres  lorsqu'il  commandera.  Ce 
cadeau  dont  il  m'a  honoré  est  plus  précieux  pour  moi  que 
tout  le  royaume  d'Espagne,  beaucoup  plus  précieux.  On  fit 
alors  approcher  les  chevaux  et  il  se  mit  à  passer  sa  main  sur 
la  croupe  de  chacun,  puis  il  la  couvrait  de  sa  housse  et  le  bai- 
sait sur  le  front.  Je  veux,  s'il  platt  à  Dieu,  qu'ils  soient  les 
pères  d'une  noble  race,  ajoula-t-il.  Les  chameaux  lui  firent 
aussi  grand  plaisir.  Quand  tout  fut  terminé,  le  roi  fit  avancer  sa 
voiture  et  voulut  que  je  montasse  le  premier,  par  politesse  et  par 
déférence  pour  notre  maître.  Je  refusai  cet  honneur,  mais  il  insista 
et  je  montai  le  premier  à  la  vue  de  tous  les  ambassadeurs  des 
puissances  qui  entendirent  aussi  les   paroles  du  roi  (1). 

(La  suite  au  prochain  numéro)  Gorguos. 


(1)  Nous  nous  sommes  abstenu  de  signaler  les  outrecuidances  invraisem- 
blables de  ce  récit,  chaque  fois  que  l'occasion  s'en  est  présentée,  les  ré- 
serves que  nous  avons  faites  au  commencement  subsistant  naturellement 
jusqu'à  la  fin.  Disons  seulement  que  les  impertinences  de  M.  l'ambassa- 
deur de  Maroc  ont  cela  de  bon  qu'elles  mettent  à  nu  la  pensée  musul- 
mane en  ce  qui  concerne  les  chrétiens   —  N.  de  la  R 


—  106 


LA  MUSIQUE  ARABE 

SES  «APPORTS  AVEC  LA  MUSIQUE  GRECQUE  ET  LE  CHANT  GRÉGORIEN. 

Historia,  quoquo  modo  scripta,  placet, 
(V.  le  n°  précédent,  page  32,  etc.) 

CHAPITRE  IL 

Pourquoi  les  Européens  n'apprécient  pas  les  beautés  de  la  musique  Arabe. 
—  Les  variantes,  la  Glose.  —  La  musique  du  Bey  de  Tunis.  —  Il  faut 
une  certaine  habitude,  une  espèce  d'éducation  de  l'oreille  pour  comprendre 
la  musique  arabe.  —  Les  Arabes  ne  connaissent  pas  l'harmonie.  —  Com- 
position ordinaire  d'un  concert  arabe.  Nouba.  —  Bêchera/.  —  Carac- 
tère de  la  mélodie  arabe.  —  Les  Arabes  ne  connaissent  ni  les  tiers  ni 
les  quarts  de  ton.  —  Variété  dans  les  terminaisons. 

I. 

Écoutez  un  musicien  arabe,  la  première  impression  sera  tou- 
jours défavorable.  Cependant,  on  citera  tel  chanteur  comme  ayant 
beaucoup  plus  de  mérite  que  tel  autre;  les  Arabes  accourent  en 
foule  pour  entendre  dans  une  fête  un  habile  musicien,  alors  même 
qu'il  est  Israélite  (I)  ;  vous  irez,  sur  le  bruit  de  sa  renommée, 
dans  l'espoir  d'entendre  une  musique  agréable,  et  voire  goût 
européen  ne  fera  aucune  différence  entre  le  chant  de  l'artiste 
indigène  et  celui  d'un  Mozabite  du  bain  maure.  Peut-être  même 
ce  dernier  aura-t-il  non  pas  précisément  le  don  de  vous  plaire, 
mais  au  moins   le  talent  de  vous   être  moins  désagréable. 

D'où  vient  donc  cette  différence  de  sensation  ? 

C'est  qu'en  premier  lieu  le  principal  mérite  du  chanteur  con- 
siste dans  les  variantes  improvisées  dont  il  orne  la  mélodie  ;  et 
qu'en  outre  il  sera  accompagné  par  des  instruments  à  percussion 


(1)  On  sait  le  profond  mépris  que  les  Arabes  professent  pour  les  Juifs  ; 
cependant  le  musicien  le  plus  recherché  pour  les  fêtes  est  un  juif  d'Alger 
nommé  Youssef  Eni-Bel-Kharrala. 

C'est  lui  qui  fut  appelé  pour  être  le  chef  des  musiciens  indigènes,  dans 
la  fête  mauresque  donnée  lors  du  voyage  de  l'Empereur  en  Algérie. 


—  107  — 

produisant  à  eux  seuls  ce  que  j'appelle  une  harmonie  rhylhmique 
dans  laquelle  les  combinaisons  étranges,  les  divisions  discordantes, 
semblent  amenées  à  dessein  en  opposition  avec  la  mélodie. 

C'est  là  une  des  parties  les  plus  intéressantes  et  les  plus 
difficiles  à  saisir  dans  cette  musique,  et  ce  qui  a  fait  dire  à 
tant  d'écrivains  que  les  Arabes  n'avaient  pas  le  sentiment  de  la 
mesure.  Et,  cependant,  c'est  le  point  essentiel  de  leur  musique. 

Le  chanteur  se  passera  volontiers  d'un  instrument  chantant  — 
violon  ou  guitare  —  mais  il  exige  l'instrument  à  percussion 
frappant  la  mesure.  A  son  défaut,  il  s'en  créera  un.  Ses  pieds 
marqueront  les  temps  forts  sur  le  plancher,  tandis  que  ses  mains 
exécuteront  toutes  les  divisions  rhythmiques  possibles  sur  un 
morceau  de  bois.  Il  lui  faut  son  accompagnement  rhythmique, 
sa  vraie,  sa  seule  harmonie. 

Il  sera  possible  dès-lors  à  l'Européen,  dédaignant  cet  accom- 
pagnement en  sourdine,  de  distinguer  une  phrase  mélodique  sou- 
vent tendre  ou  plaintive  comme  accent,  parfaitement  rbythmée 
en  elle-même,  et  susceptible  d'être  écrite  avec  notre  gamme  et 
accompagnée  par  notre  harmonie,  surtout  si  le  chanteur  a  choisi 
une  de  ces  mélodies  populaires  dont  l'étendue  ne  dépasse  pas 
quatre  ou  cinq  notes.  Mais  encore  faudra-t-il  tenir  compte  des 
variantes,  puisque  la  beauté  de  l'exécution  consiste  dans  les 
enjolivements  improvisés  par  chaque  musicien  sur  un  thème 
donné. 

Ce  genre  d'improvisation  est  connu  de  nos  jours  sous  le  nom 
de  Glose. 

La  Glose ,  selon  Aristide  Quintilien  ,  avait  été  introduite  en 
Grèce  par  Timothée  de  Milet,  ce  chanteur  juif  dont  il  a  déjà 
été  question. 

Ajoutons  que  si  la  réputation  de  ce  chanteur  lut  grande,  il 
eut  à  lutter  dès  le  principe  contre  une  vive  opposition  basée 
sur  le  fait  même  de  ces  enjolivements  apportés  à  la  mélodie. 

C'est  à  lui  que  l'auteur  de  l'origine  des  rhylhmes  fait  re- 
monter l'invention,  ou  au  moins  le  perfectionnement  de  la  poésie 
dithyrambique  sur  laquelle  il  plaçait  ses  meilleurs  enjolivements 
musicaux. 

Peu  à  peu,  la  glose  étendit  son  empire  sur  tous  les  rhylhmes, 
soit  qu'elle  se  modifiât  elle-même,  ou  bien,  ce  qui  me  paraît 
plus  probable,  soit  qu'elle  fût  devenue  une  habitude,  une  né- 
cessité.   Toujours  est-il  qu'on  la  retrouve  dans  la   musique  de 


—  108  — 

tous  les  peuples  jusqu'à  ce  que,  apparaissant  sous  le  nom  de 
Discant,  —  discantus  —  dans  le  chant  religieux  du  dixième  au 
treizième  siècle,  elle  conduit  au  nouveau  système  sur  lequel  est 
basée  notre  musique,  c'est-à-dire,  à  l'harmonie. 

C'était  la  glose  qui  formait  le  principal  point  de  la  discussion 
qui  s'éleva  entre  les  chantres  Francs  et  les  chantres  Italiens 
mandés  par  Charlemagne.  Ces  derniers  corrigèrent  les  antipho- 
naires  et  enseignèrent  aux  Francs  le  chant  Romain  ;  «  Mais  quant 
»  aux  sons  tremblants,  battus,  coupés  dans  le  chant,  les  Francs 
»  ne  purent  jamais  bien  les  rendre,  faisant  plutôt  des  che- 
»  vrotements  que  des  roulements,  à  cause  de  la  rudesse  naturelle 
9  et  barbare  de  leur  gosier  »  (1). 

Ces  tremblements,  ces  battus,  ces  coupés,  qui  faisaient  l'ornement 
de  la  musique  au  temps  du  très-pieux  roi  Charlemagne,  avaient 
ce  même  attribut  chez  les  Arabes  et  l'ont  encore  conservé  (2). 
C'est  là  le  principal  obstacle  à  notre  admiration  pour  cette  mu- 
sique, mais  encore  cet  obstacle  est-il  facile  à  lever. 

J'ai  entendu  la  musique  du  Bey  de  Tunis,  dans  sa  résidence 
princière  de  la  Marsa.  Cette  musique  est  composée  d'une  tren- 
taine d'instruments  de  cuivre  fabriqués  en  Europe,  tels  que  pis- 
tons, cors,  trompettes,  trombonnes,  ophicléides,  enQn  tout  ce 
qui  compose  une  fanfare  militaire.  Tous  ces  instruments  jouent 
à  l'unisson  sans  autre  accompagnement  que  le  rhytbme  marqué 
par  une  grosse  caisse  et  deux  tambours  ou  caisses  roulantes. 

Avec  ces  instruments,  les  tremblements,  les  battus,  en  un 
mot  la  Glose  devient  impossible  et  il  en  résulte  pour  les  Euro- 
péens un  chant  qui,  bien  que  conservant  son  caractère  orien- 
tal, devient  facilement  appréciable  quant  au  rapport  des  sons 
entre  eux.  C'est  à  ce  point  qu'à  Tunis  j'ai  pu  constater  une 
affection  bien  plus  prononcée  et  plus    commune   qu'en   Algérie 


(1) excepto  quod  tremulos  vel  vinnulas,   sive  collisibiles  vel  se- 

cabiles  voces  in  canlu  non  poterant  perfeclè  exprimere  Franci,  naturali 
voce  barbaricà  frangentes  in  gutlure  voces  quàm  potius  exprimentes. 
(2)  J'extrais  le  passage  suivant  du  livre  de  Félix  Mornand,  La  vie  Arabe: 
»  Ces  vers  erotiques  étaient  psalmodiés  sur  un  air  lugubre  qui,  par  ses 
»  chevrotements,  ses  intonations  languissantes,  et  par  l'absence  de  tout 
»  rhythme,  rappelait  notre  plainchant.  C'était  une  espèce  de  trémolo  brisé 
»  et  plaintif,  alternant,  sans  aucune  transition,  du  forte  au  piano,  et  dont 
»  le  mouvement  rapide  était  aussi  peu  en  harmonie  que  possible  avec 
»  celui  du  chant,  i 


—  109  — 

pour  la  musique  arabe,  et  cela  au  milieu   d'une   population  eu- 
ropéenne dans  laquelle  les  Italiens  sont  en  très  grande  majorité. 

Le  même  résultat  est  obtenu  par  suile  d'un  contact  plus  fré- 
quent avec  les  Indigènes. 

J'affirme  cela  d'autant  plus  volontiers  que  j'en  ai  la  preuve 
dans  les  encouragements  qui  m'ont  été  donnés  en  Algérie 
pour  cette  étude  de  la  musique  arabe.  Ces  encouragements,  je 
les  ai  dûs  en  grande  partie  aux  chefs  des  bureaux  arabes  qui, 
par  la  nature  même  de  leurs  attributions,  vivant  pendant  de 
longues  années  au  milieu  des  Indigènes,  se  sont  assimilé,  au 
moins  en  partie,  leurs  usages,  leur  caractère,  je  dirais  presque 
leurs  sensations. 

II  nous  faut  donc  admettre  une  certaine  habitude  acquise,  un 
certain  degré  d'éducation  de  l'oreille,  pour  comprendre  le  sens 
d'une  mélodie  arabe,  la  musique  du  Bey  de  Tunis  n'étant  qu'une 
exception,  un  fait  isolé,  et  la  glose  régnant  en  maîtresse  sou- 
veraine et  absolue  sur  tous  ceux  qui  chantent  ou  jouent  d'un 
instrument  depuis  Tanger  jusqu'à  Alexandrie. 

Ajoutons  que  ce  fait  de  la  réunion  d'une  musique  militaire 
jouant  à  l'unisson,  est  assez  concluant  pour  que  nous  puissions 
affirmer,  des  à  présent,  que  les  Arabes  ne  connaissent  pas  l'har- 
monie (1).  Il  est  bien   évident  que  s'ils  avaient  seulement  l'idée 


(1)  <t  Avant  l'Islamisme,  la  musique  n'était  guère  qu'une  psalmodie  peu 
»  ambitieuse,  que  variait  et  brodait  la  chanteuse  ou  le  chanteur,  selon 
»  son  goût,  selon  son  émotion,  selon  l'effet  que  l'on  voulait  produire.  Ces 
»  variations  ou  plutôt  ces  caprices,  ces  fioritures  se  prolongeaient  à  l'in- 
»  fini,  sur  une  syllabe,  sur  un  mot,  sur  un  hémistiche,  de  telle  façon 
>  qu'en  chantant  une  cantilène  de  deux  ou  trois  vers  seulement,  on  en 
»  avait  parfois  pour  des  heures.  C'est  encore  aujourd'hui  la  même  méthode; 
»  la  même  manière:  quel  voyageur,  quel  touriste,  en  Egypte,  n'a  pas  en- 
»  tendu  chanter  pendant  une  demi-heure  et  plus,  sans  s'arrêter,  avec  les 
»  deux  seuls  mois  :  ya  leyly,  ô  ma  nuit! 

»  Le  timbre  de  la  voix,  sa  flexibilité,  ses  vibrations,  le  sentiment  qui 
»  faisait  sonner  ou  frémir  le  timbre,  différenciaient  le  mérite  des  chan- 
»  teuses.  La  vivacité,  la  gaité,  la  langueur  amoureuse  étaient  les  ressour- 
»  ces  les  plus  puissantes  et  les  plus  sûres;  le  vin  et  l'amour  payaient  les 
»  plus  forts  écots  dans  ces  anciens  concerts,  à  une  voix  ou  à  deux  voix 
»  à  l'unisson.  » 

(Femmes  arabes,  avant  l'Islamisme.  Ch.  XXXI) 

Ces  derniers  mots  disent  assez  que  l'harmonie  n'existait  pas  avant  l'isla- 
misme; deux  voix  à  l'unisson.  Quant  aux  variantes,  elles  sont  probable- 
ment aujourd'hui  ce  qu'elles  étaient  alors. 


-  110  — 

de  deux  sons  différents  formant  un  ensemble  agréable,  on  pour- 
rait le  constater  mieux  que  partout  ailleurs  dans  la  musique 
du  Bey  de  Tunis,  par  cela  seul  qu'elle  est  formée  d'instruments 
européens.  Mais,  je  le  répète,  l'harmonie,  pour  les  Arabes, 
n'existe  que  dans  l'accompagnement  rbythmique  des  instruments 
à  percussion.  A  Tunis,  ce  sera  le  rôle  de  la  grosse  caisse  et 
des  deux  tambours  qui  complètent  le  corps  de  musique  mili- 
taire ;  partout  ailleurs,  les  instruments  à  cordes  ou  à  vent  joue- 
ront à  l'unisson,  tandis  que  le  Tnr,  la  Bendaïr  ou  tout  autre 
instrument  à  percussion  ,  propre  au  pays,  frappera  l'accompa- 
gnement rbythmique,  la  seule  harmonie  qu'ils  apprécient. 

II. 

Supposons  un  chanteur  accompagné  d'un  instrument  à  cordes: 
le  mélange  du  chant  joué  uniformément  sur  l'instrument  et  des 
variantes  improvisées  par  le  chanteur,  produira  une  confusion  que 
des  auditions  fréquentes  pourront  seules  amoindrir  et  enfin 
dissiper. 

Si  l'instrument  accompagnant  est  la  Kouithra,  le  chant  reviendra 
en  forme  de  ritournelle  après  chaque  couplet,  avec  tous  les  en- 
jolivements que  comporte  le  genre  de  cet  instrument,  c'est-à- 
dire,  les  notes  répétées,  comme  sur  la  mandoline,  et  une  pro- 
fusion de  pizzicati  en  sourdine  exécutés  en  forme  de  notes 
d'agrément,  par  la  simple  pression  des  doigts  de  la  main  gauche 
sur  les  cordes. 

Qu'on  juge  de  l'effet  produit,  lorsqu'à  la  Kouithra  se  joindra 
un  Rebab  ou  un  violon  (Kemendjah)  monté  de  quatre  cordes  ac- 
cordées presque  au  diapazon  de  lalto  et  nécessitant  un  égal 
nombre  d'instruments  à  percussion,  pour  équilibrer  les  forces 
de  l'harmonie  rhythmique  avec  celles  du  chant  joué  à  l'unisson 
par  les  instruments  chantants  (1). 

Ge  ne  sont  plus  alors  simplement  des  mélodies  populaires 
qu'on  entendra,  mais  un  morceau  complet,  connu  sous  la  déno- 
mination de  Nouba. 


(1)  J'appelle  instruments  chantants  les  instruments  autres  que  les  tam- 
bours, qui  jouent  constamment  le  chant  et  rien  que  le  chaut  à  l'unisson 
des  voix. 


—  411  — 

La  Nouba  se  compose  d'une  introduction  en  récitatif  suivie 
d'un  premier  motif  à  un  mouvement  modéré  qui  s'enchaîne  dans 
un  second  d'une  allure  plus  animée;  puis  vient  un  retour  au  pre- 
mier motif  quelquefois  sur  un  rbythme  différent,  mais  toujours 
plus  vif  que  le  précédent,  et  enfin  une  péroraison  allegro  vivace 
tombant  sur  une  dernière  note  en  point  d'orgue,  qui  semble  rap- 
peler le  récitatif  de  l'introduction. 

D'ordinaire,  l'introduction  a  un  accent  de  tristesse  plaintive,  de 
douce  mélancolie,  parfaitement  en  rapport  avec  le  genre  d'in- 
terprétation que  lui  donnent  les  Arabes.  Pour  le  chanteur,  c'est 
un  mélange  de  voix  mixte  et  de  voix  de  tête,  et  la  répéti- 
tion de  chaque  phrase  en  récitatif,  sur  les  cordes  graves  du 
violon  ou  sur  le  Rebab,  vient  encore  augmenter  cet  effet. 

Le  récitatif  du  chanteur  est  précédé  d'un  prélude  exécuté  par 
les  instruments  chantants  et  destiné  à  indiquer  le  mode  dans 
lequel  doit  être  chantée  la  chanson. 

Cette  manière  d'indiquer  le  ton  au  moyen  d'une  mélodie  con- 
nue de  tous,  réglée  à  l'avance,  n'a-t-elle  pas  la  même  origine 
que  ces  Nomes  de  la  musique  grecque,  auxquels  il  était  défendu 
de  rien  changer,  parce  qu'ils  caractérisaient  chacun  de  ses  modes 
spéciaux? 

Chez  les  Arabes,  ce  prélude  se  nomme  Becheraf. 

Le  Becheraf  reproduit  d'abord  la  gamme  ascendante  et  descen- 
dante du  ton,  ou,  si  l'on  aime  mieux,  du  mode  dans  lequel  on 
doit  chanter;  puis  il  indique  les  transitions  par  lesquelles  on 
pourra  passer  accidentellement  dans  un  autre  mode  (1),  soit  par 
les  tétracordes  semblables,  appartenant  à  deux  modes  différents; 
soit  par  l'extension  donnée  en  haut  ou  en  bas  de  l'échelle  du 
mode  principal  avec  les  notes  caractéristiques  de  la  Glose.  En 
effet,  la  Glose  n'est  pas,  comme  on  pourrait  le  croire,  entière- 
ment soumise  aux  caprices  des  exécutants.  Elle  est  subordonnée 
à  des  règles  dont  il  n'est  permis  à  aucun  musicien  de  s'écarter, 
s'il  ne  veut  qu'on  lui  applique  le  proverbe  usité  autrefois  pour 
les  chanteurs  comme  pour  les  poëtes  qui  passaient  sans  tran- 
sition d'un  sujet  à  un  autre,  d'un  mode  principal  à  un  autre 
qui    n'avait   avec  lui    aucune   relation    :  à   Dario   ad    Phrygium. 


(I)  Le  mode  indiqué  par  le  Becheraf  correspond  à  nos  tons  diatoniques 
et  n'exclut  pas  les  changements  accidentels. 


—  112  — 

La  Glose  est  en  quelque  sorte  indiquée  dans  le  prélude  par 
les  développements  donnés  à  la  gamme,  non  plus  en  conservant 
l'ordre  habituel  des  sons,  mais  bien  m  décrivant  des  cercles,  comme 
disent  les  Arabes.  Cette  expression,  décrire  des  cercles,  indique 
qu'il  faut  monter  ou  descendre  par  degrés  disjoints  :  mais  encore 
faut-il  que  ces  degrés  disjoints  appartiennent  au  même  trétracorde. 
Ainsi  :  au  lieu  de  ré  mi  fa  sol,  par  exemple,  on  fera  ré  fa  mi 
sol  fa  ré,  et  ainsi  de  suite,  soit  en  montant,  soit  en  descendant  (1). 

Le  Becheraf  indique  aussi  les  sons  caractéristiques  du  mode, 
ceux  sur  lesquels  on  doit  revenir  plus  souvent  et  eeux  dont  on 
ne  doit  se  servir  qu'avec  modération. 

Tel  est,  dans  son  ensemble,  ce  prélude  obligé  de  tous  les 
concerts  arabes  ;  ses  divisions,  bien  qu'ayant  un  certain  rapport 
avec  celles  de  la  mélopée  des  Grecs  (Hypsis,  Mixis  et  Petteya) 
n'ont  pas  cependant  tous  les  développements  qu'on  a  donnés  au 
sujet  représenté  par  chacun  de  ces  trois  mots.  Nous  nous  con- 
tenterons de  noter  ces  rapports,  sans  nous  y  appesantir  davantage, 
pour  continuer  nos  observations  sur  la  mélodie  entonnée  par 
les  musiciens   immédiatement  après  le  Becheraf. 

III. 

La  chanson  commence:  la  dernière  note  du  récitatif,  prolon- 
gée sur  le  violon,  sert  de  signal  aux  instruments  à  percussion, 
et   de  point  de   départ  pour  l'intonation  de   la  mélodie. 

Quel  que  soit  le  mode  auquel  elle  appartienne,  le  chanteur  traî- 
nera la  voix,  en  montant  ou  en  descendant,  depuis  la  dernière 
note  du  récitatif  jusqu'à   la  première  de  la  chanson. 

Le   premier  couplet  offrira  un   chant  simple  et   de  peu   d'é- 


(1)  Cette  expression,  décrire  des  cercles,  a  fait  penser  à  quelques  per- 
sonnes que  les  Arabes  employaient  ces  figures  pour  écrire  et  expliquer  leur 
musique.  Feu  M.  Cotelle,  drogman  du  Consulat  français,  à  Tanger,  savant 
orientaliste  et  musicien  distingué,  me  fit  voir,  en  1856,  la  traduction  d'un 
manuscrit  arabe  renfermant  un  ancien  traité  de  musique,  dans  lequel  on 
voyait  des  figures  en  forme  de  cercle.  En  effer,  les  Arabes  se  sont  servis 
autrefois  de  cercles,  divisés  en  un  certain  nombre  de  parties,  servant 
à  indiquer  le  rhythme  poétique  plutôt  que  musical,  s.ur  lequel  on  pou- 
vait composer  différentes  chansons;  on  pourrait  comparer  l'emploi  de  ces 
cercles  à  celui  des  timbres  indiqués  dans  nos  vaudevilles  pour  chanter 
des  couplets  sur  un  air  connu. 


-  «13  - 

tendue;  la  mélodie  paraîtra  facile  à  saisir,  abstraction  faite  de 
l'accent  guttural  du  chantour  et  des  combinaisons  rhythmiques 
frappées  sur  les  instruments  à  percussion 

Mais  déjà  le  violon  fait  sa  ritournelle  en  ajoutant  à  la  mélodie 
les  enjolivements  qui  constituent  la  partie  essentielle  de  son 
talent,  tandis  que  la  guitare  continue  invariablement  le  tbême. 
Puis,  le  chanteur,  reprenant  le  second  couplet,  commence  à  orner 
ses  terminaisons,  ses  cadences,  avec  une  série  de  petites  notes 
empiétant  en  haut  ou  en  bas  sur  l'étendue  de  l'échelle  donnée. 
Il  s'anime  à  mesure  que  le  sujet  se  développe;  bientôt,  aux 
petites  notes,  viennent  se  joindre  les  fragments  de  gamme  traînée, 
sans,  régularité  apparente  et  cependant  sans  altération  de  me- 
sure, puisque  le  chant  est  joué  et  chanté  souvent  ainsi,  mais 
toujours  à  l'unisson  par  les  autres  musiciens,  tandis  que  les 
instruments  à  percussion  frappent  uniformément  le  rhythme  com- 
mencé sur  le  premier  couplet  de  la  chanson . 

IV. 

Ici   deux  faits  se  présentent  tout  d'abord  : 

1°  L'absence  de  la  note  sensible; 

2*  La  répétition  constante  d'un  ou  deux  tons  fondamentaux  sur 
lesquels  repose  l'idée  mélodique. 

L'absence  de  la  note  sensible  nous  prouvera  que  le  système 
des  Arabes  repose  sur  des  principes  tout  différents  du  nôtre  : 
notre  oreille  ne  pouvant  supposer  une  mélodie  privée  de  la  note 
caractéristique  du  ton. 

Au  contraire,  les  notes  caractéristiques  de  la  mélodie  arabe 
se  présenteront  au  troisième  ou  quatrième  degré  de  l'échelle  des 
sons  parcourus,  le  dernier  étant  toujours  considéré  comme  point 
de  départ,  comme  tonique.  Les  chansons  arabes  étant  composées 
d'un  grand  nombre  de  couplets  séparés  par  une  ritournelle  des 
instruments,  il  devient  facile  de  reconnaître  le  point  de  départ 
de  l'échelle  des  sons  parcourus. 

Partant  de  ce  principe,  on  trouvera  alors  une  gamme  dont 
le  premier  son  sera  pris  indistinctement  parmi  les  sept  dont 
nous  nous  servons,  mais  en  conservant  intacte  la  position  des 
demMons .  Soit,  par  exemple,  le  ré  pris  pour  point  de  départ, 
nous  aurons  la  gamme  suivante  : 

ré    mi    fa    sol    la    si    do    ré 
Et,  selon  les  différents  points  de  départ,  le  ton  ou  plutôt  le  mode 

Bévue  Afr.  6*  année,  n'  82  8 


—  114  — 

sera  changé,  mais  la  position  des  demi-tons  restera  toujours  fixe 
et  invariable  du  mi  au  fa  et  du  si  au  do.  Au  contraire,  avec 
notre  système  harmonique,  les  demi-tons  se  déplacent  en  raison 
du  point  de  départ,  pour  se  trouver  toujours  du  troisième  au 
quatrième  degré   et  du  septième  au  huitième. 

Telle  est  la  composition  la  plus  ordinaire  des  gammes  arabes, 
imitées  de  celles  das  modes  grecs  et  des  tons  du  plainchant. 

Dès  à  présent,  nous  pouvons  formuler  le  caractère  de  la  mé- 
lodie arabe  de  la  manière  suivante  : 

Une  mélodie  dont  le  poiivt  de  départ,  pris  dans  les  sept  degrés 
de  la  gamme,  n'entraine  pas,  par  suite  de  l'arsence  de  la  sen- 
sihle,  le  déplacement  des  demi-tons. 

Enfin,  en  nous  appuyant  sur  ce  principe,  nous  pourrons  écrire 
les  chansons  arabes;  puis,  les  soumettant  à  un  examen  plus  appro- 
fondi, nous  reconnaîtrons  que  les  notes  fondamentales  se  trou- 
vent généralement  au  troisième  et  au  quatrième  degrés,  selon 
le  point  de  départ  qui  détermine  la  tonalité,  et  que  ces  notes 
remplissent  ainsi  l'office  des  deux  demi-tons  de  notre  système 
musical. 

V. 

Me  voilà  bien  loin  de  ceux  qui  ont  prétendu  trouver  des  tiers 
et  des  quarts  de  ton  dans  la  musique  des  Arabes.  Cette  opinion, 
que  je  déclare  pour  mon  compte  entièrement  erronnée,  est  due 
sans  doute  à  l'emploi  des  gammes  traînées  dont  je  parlais  plus 
haut.  L'emploi  de  ces  gammes  est  un  des  modes  d'ornementa- 
tion les  plus  usités,  surtout  par  les  chanteurs  et  les  violonistes  ; 
et  j'avouerai  sans  peine  que  c'est  là  ce  qui  me  séduit  le  moins 
dans  la  musique   arabe. 

Au  contraire,  les  terminaisons  toujours  variées,  soit  par  la 
note  supérieure  ou  inférieure  ajoutée  à  celles  du  chant,  soit 
par  plusieurs  petites  notes  à  intervalles  différents,  mais  toujours 
choisies  dans  la  tonalité  de  la  chanson,  pour  arriver  à  la  note 
tenue  sur  laquelle  retombe  l'idée  mélodique,  ces  terminaisons 
pour  lesquelles  les  Arabes  ont  un  genre  tout  spécial,  sont  une 
des  plus  jolies  choses  qu'on  puisse  imaginer. 

Rien  de  plus  délicatement  orné. 

La  suppression  ou  l'adjonction  dune  note,  quelquefois  l'inter- 
position seulement,  suffit  pour  donner  une  autre  formule  mélo- 
dique, un  accent  différent,  quoique  bien  es  rapport  avec  l'em- 


—  115  — 

semble  du  sujet,  et  qui  prépare  d'une  façon  toujours  nouvelle, 
presque  toujours  gracieuse,  le  repos  sur  la  note  fondamentale. 

A  mesure  que  le  nombre  des  couplets  augmente,  les  variantes 
augmentent  aussi,  détruisant  par  leur  originalité,  par  leur  force 
multiple,  la  monotonie  qui  résulterait  de  la  répétition  constante 
d'une  même  phrase,  jusqu'au  moment  ou  deux  ou  trois  reprises 
d'une  terminaison  principale,  faites  en  forme  de  réponse  par 
le  violon,  servent  d'enchaînement  au  second  motif. 

Si  le  violon  est  entre  les  mains  d'un  musicien  habile,  il  essaiera 
dans  ces  réponses  un  discant  sur  les  cordes  graves,  générale- 
ment à  la  quarte  inférieure,  préparant  ainsi  le  changement 
qui  devra  se  faire  dans  la  tonalité. 

Alors  se  reproduit  le  même  genre  d'exécution  avec  les  va- 
riantes amenées  progressivement  jusqu'au  retour  au  premier  motif 
exécuté  cette  fois  sur  un  rhythme  différent. 

On  comprendra  comment  il  devient  impossible  de  bien  ap- 
précier, au  premier  abord,  cette  musique  si  peu  en  rapport  avec 
nos  sensations,  et  comment  aussi  nous  avons  posé  cette  théorie 
de  Y  habitude  d'entendre  ou  de  l'éducation  de  l'oreille,  comme  la 
condition  indispensable  pour  apprécier  à  sa  valeur  une  musique 
si  différente  de  la  nôtre. 

Daniel  Salvador. 

(-4  suivre) 


116 


LA  CANNE  A  SUCRE  ET  LES  CHÉRIES  DSJ  HAROC, 

AIT    XVI*  SIÈCLE. 

Nous  ne  venons  pas  soutenir  ici,  ex  professo,  une  thèse  qui  con- 
sisterait à  établir,  par  exemple,  que  la  canne  à  sucre  peut  figu- 
rer avec  avantage  parmi  les  cultures  industrielles  de  l'Algérie  ;  il 
faudrait,  pour  cela,  des  connaissances  techniques  qui  nous  man- 
quent ;  et,  d'ailleurs,  il  n'y  a  pas  lieu  de  produire  au  tribunal  de 
l'opinion  publique  une  cause  qui,  au  fond,  ne  saurait  être  l'objet 
d'un  litige. 

Car,  une  culture  qui  s'est  faite  avec  bénéfice  dans  le  Midi  de 
l'Espagne  doit,  à  fortiori,  réussir  sur  cette  côte  d'Afrique,  surtout 
dans  la  région  des  oasis. 

Nous  voulons  seulement  arrêter  un  instant  l'attention  du  lec- 
teur sur  un  point  d'histoire  assez  curieux  et  même  utile.  Nous 
mettrons  en  lumière  le  côté  curieux  ;  les  hommes  spéciaux  en  dé- 
gageront, à  leur  tour,  la  face  utilitaire. 

Le  commencement  du  XVI*  siècle  a  été  signalé  par  plusieurs 
tentatives  d'établissements  politiques  de  ce  côté  de  la  Méditer- 
ranée. Musulmans  ou  chrétiens,  chacun  s'y  disputait  l'héritage 
des  grandes  dynasties  indigènes  qui  s'écroulaient  alors  :  pendant 
que  les  Espagnols  et  les  Portugais  entamaient  le  littoral  des  États 
barbaresques,  au  Nord  et  à  l'Ouest,  pendant  que  des  aventuriers 
turcs  prenaient  pied  dans  la  capitale  de  l'Algérie,  les  Chérifs,  in- 
trigants dont  l'ambition  se  cachait  mal  derrière  leur  masque  de 
piété,  fondaient,  au  Sud  du  Maroc,  un  empire  qui  devait  promp- 
tement  s'étendre  vers  le  Nord  et  constituer  une  dynastie  nouvelle 
sur  les  ruines  du  trône  des  Beni-Merin.  Les  Barberousses  aussi 
réussissaient  dans  leurs  audacieuses  entreprises  ;  seules,  les  ten- 
tatives chrétiennes,  pour  s'approprier  quelques  débris  de  cette 
grande  succession,  devaient  avorter,  ou,  du  moins,  aboutir  à 
des  résultats  à  peu  près  stériles.  Les  temps  n'étaient  pas  encore 
venus. 

Quant  aux  Chérifs  du  Maroc,  dès  leur  établissement  dans  le 
Sud  de  cette  contrée,  où  ils  -  relevèrent  Taroudant  pour  en  faire 
leur  capitale,  en  attendant  la  conquête  de  Maroc  et  de  Fez,  on 
les  voit   manifester  des  pensées  d'entreprises  industrielles  qu'on 


-  117  — 

est  étonné  de  rencontrer  à  cette  époque  et  chez  des  princes  mu- 
sulmans. 

En  1516,  —  au  moment  môme  où  Aroudj  légitimait  ici  son 
usurpation  par  une  brillante  victoire  sur  les  Espagnols,  les  deux 
Chérifs,  Mohammed  et  son  frère  aîné,  Ahmed,  s'occupaient  de 
planter  des  cannes  à  sucre  autour  de  Taroudant  !  Cette  culture  eut 
une  pleine  réussite  ;  et  il  ne  restait  plus  qu'à  lui  trouver  un  dé- 
bouché maritime  pour  en  faire  une  source  importante  de  revenus 
publics  et  particuliers. 

Mais  ce  débouché  indispensable  semblait  devoir  leur  manquer 
indéfiniment,  puisque  les  Portugais  occupaient  alors  les  princi- 
paux points  de  la  côte  occidentale  (1).  De  là,  les  courses  inces- 
santes du  Chérif  de  Sous,  Mohammed,  contre  les  garnisons  chré- 
tiennes du  littoral.  Tandis  que  ses  sujets  le  croyaient  unique- 
ment déterminé  par  le  désir  de  gagner  les  mérites  et  les  béné- 
dictions attachés  à  la  pratique  de  la  guerre  sainte,  il  avait 
principalement  en  vue  des  avantages  d'une  nature  tout-à-fait 
temporelle.  La  gloire  de  1  Islamisme  le  préoccupait  beaucoup 
moins  que  la  nécessité  d'obtenir  le  placement  des  grandes  quan- 
tités de  sucre  qui  se  produisaient  déjà  dans  sa  province,  et  il 
songeait  beaucoup  plus  à  gagner  un  port  sur  l'Atlantique  qu'à 
s'assurer  du  port  du  Salut  éternel.  11  lui  fallait,  à  tout  prix,  une 
place  maritime  où  les  étrangers  pussent  venir  acheter  son  sucre 
librement. 

Telle  est,  au  fond,  la  grande  affaire  qui  décida  le  Chérif  Moham- 
med à  mettre  le  siège  devant  Sainte-Croix,  du  cap  d'Aguer,  alors 
occupée  par  les  Portugais.  Déjà,  il  y  avait  perdu  beaucoup  de 
monde  sans  résultat,  lorsqu'une  explosion  fortuite,  qui  fit  écrouler 


(1)  On  assigne  l'origine  suivante  aux  idées  ambitieuses  du  Portugal  sur 
l'Afrique  septentrionale.  Alphonse  V,  un  de  ses  rois,  rêvant  la  conquête 
du  Maroc —  pensée  héréditaire  dans  la  descendance  de  Jean  1er  —  profita 
d'une  tradition  ancienne  pour  exciter  chez  les  gentilshommes  portugais  des 
sentiments  favorables  au  but  qu'il  voulait  atteindre.  D'après  cette  tradi- 
tion, il  y  avait,  dans  la  tour  principale  de  Fez,  une  épée  à  laquelle  les  as- 
trologues attribuaient  la  vertu  de  donner  la  possession  de  l'empire  du 
Maroc  et  de  toute  l'Afrique  à  celui  qui  serait  assez  fort  ou  assez  heureux 
pour  la  prendre  et  s'en  servir.  Il  fallait  donc  s'emparer  de  la  tour  et 
mettre  la  main  sur  la  merveilleuse  épée.  L'ordre  portugais  de  la  Tour 
et  de  l'Epée,  fondé  en  H59,  avait  précisément  le  but  que  sa  dénomina- 
tion même  désignait  d'ailleurs  d'une  façon  as;ez  claire. 


-  ris  - 

une  portion  de  muraille,  lui  en  livra  l'entrée,  au  moment  où  il 
était  presque  décidé  à  opérer  la  retraite  (1536). 

Tout  joyeux  do  son  triomphe  de  hasard,  le  Chérif  écrivit  alors  à 
son  frère,  non  pour  se  réjouir  avec  lui  de  ce  qu'une  partie  de  la 
terre  de  l'Islam  se  trouvait  purifiée  —  selon  l'expression  musulmane 
—  de  la  présence  des  infidèles,  mais  afin  de  lui  annoncer  que  cette 
conquête  serait  un  heureux  commencement  pour  le  commerce  du 
sucre  ! 

En  effet,  c'est  à  cette  époque  qu'un  slami,  ou  juif  apostat,  con- 
struisit des  moulins  à  sucre  auprès  de  Taroudant,  sur  la  ri- 
vière de  Sous.  Dès-lors,  le  commerce  de  cette  denrée  prit  assez 
d'importance,  pour  que  Marmol,  qui  vécut  longtemps  dans  la 
contrée,  ait  pu  affirmer  que  c'était  le  meilleur  commerce  de  tout 
l'empire. 

En  décrivant  fessent  ou  Techent,  cet  auteur  dit  qu'il  y  a  là  de 
grandes  plantations  de  cannes  à  sucre,  accompagnées  de  plusieurs 
usines.  11  ajoute  que  les  marchands  y  accourent  en  foule  de  Fez, 
de  Maroc,  du  pays  d^s  Nègres,  etc.,  parce  qu'on  y  obtient  un  sucre 
d'une  très-grande  finesse,  depuis  que  le  juif  dont  nous  venons  de 
parler  avait  construit  des  moulins,  avec  l'aide  des  captifs  chrétiens 
que  le  Chérif  avait  faits  au  siège  d'Aguer. 

Le  Chérif  attachait  tant  d'importance  à  cette  branche  d'industrie, 
que,  lorsqu'il  expédia  son  fils  Arrany  (1)  à  Taroudant,  en  qualité 
d'ovir  (visir),  il  eut  soin  de  lui  donner  l'ordre  de  songer  au  com- 
merce du  sucre. 

Lorsque  ces  dispositions  furent  connues  en  Europe,  et  qu'on  sut 
que  le  Chérif  assurait  bon  accueil  et  sécurité  aux  négociants  chré- 
tiens, ces  derniers  se  présentèrent  en  assez  grand  nombre  pour 
acheter  le  sucre  de  Taroudant.  Les  machines  qu'on  employait  dans 
ce  lieu  à  la  fabrication  de  cette  denrée  rapportaient,  dit-on,  au 
Sultan  7,500  mitkal  par  an,  et  le  sucre  qu'on  y  faisait  15,000.  Cela 
suppose,  pour  le  souverain,  un  revenu  fiscal  annuel  d'un  peu 
moins  de  300,000  francs,  en  restituant  au  mitkal  la  valeur  qu'il  pou- 
vait avoir  au  commencement  du  XVIe  siècle.  Le  Chérif  y  trouvait 
encore  un  autre  profit  qu'il  devait  apprécier  particulièrement  :  les 
Anglais,  avertis  que,  pour  des  armes,  ils  se  procureraient  du 
sucre  à  très-bas  prix,  y  portèrent  tant  d'épées,  de  mousquets  et 


(1)  Son  vrai  nom  parait  être  Mohammed  el-Harran. 


-  119  — 

de  pistolets,  que  ces  engins  de  destruction  devinrent  à  aussi  bon 
marché  dans  le  Sud  du  Maroc  qu'en  Espagne.  Cette  facilité  de  se 
procurer  des  moyens  d'agression  fut  assez  nuisible  à  la  chrétienté 
en  général,  et  aux  Portugais  en  particulier  ;  mais  le  commerce  n'y 
regarde  pas  de  si  près,  et  tout  ce  qui  procure  de  bons  bénéfices  lui 
parait  suffisamment  justifiable. 

Tedsi,  auprès  de  1  »  rivière  de  Sous,  avait  aussi  de  grandes  cul- 
tures de  cannes  à  sucre  avec  des  moulins;  et  il  était  habituelle- 
ment visité  par  les  marchands  de  la  Barbarie  et  du  Soudan  qui 
venaient  s'y  pourvoir. 

Les  détails  que  nous  venons  de  donner  sur  l'industrie  sucrière 
au  Sud  du  Maroc,  sont  empruntés  aux  ouvrages  de  Marmol  (Afri- 
que) et  de  Diego  de  Torres  [Histoire  des  Chérifs),  qui  tous  deux  en 
parlent  comme  témoins  oculaires.  On  peut  donc  avoir  entière  con- 
fiance dans  les  renseignements  qu'ils  fournissent  sur  la   matière. 

11  était  naturel  de  chercher  à  suivre  les  destinées  ultérieures  de 
ce  commerce  important.  C'est  aussi  ce  que  nous  avons  fait  ; 
mais  le  silence  des  auteurs  plus  modernes  a  rendu  nos  investi- 
gations inutiles.  11  est  vrai  que  ce  silence  môme  en  dit  beaucoup 
sur  la  question  ;  il  nous  semble  signifier  que  l'industrie  des  su- 
cres, après  avoir  langui  quelque  temps,  avait  fini  par  disparaître. 
L'anarchie  qui  a  régné  constamment  dans  ,1e  Sud  du  Maroc  et 
l'état  d'indépendance  à  peu  près  permanent  des  populations,  au 
moins  dans  l'intérieur,  en  est,  sans  doute,  la  cause.  Comme  les 
places  maritimes  par  lesquelles  on  pouvait  surtout  écouler  la 
denrée,  étaient  toutes  au  pouvoir  du  Souverain,  vis-à-vis  duquel 
ces  populations  se  trouvaient  en  état  d'insoumission  continuelle,  il 
n'y  avait  plus  de  profit  à  produire.  Par  suite  de  cette  anarchie, 
'e  maître  des  débouchés  ne  recevait  plus  de  sucre,  et  le  produc- 
teur, ne  pouvant  plus  l'écouler,  cessait  d'avoir  intérêt  à  en  faire 
Il  advint  finalement  de  ce  concours  de  circonstances,  aboutissant 
à  un  môme  résultat  négatif,  que  cette  importante  culture  dut  être 
abandonnée. 

Nous  rappellerons,  en  terminant,  que  la  latitude  de  la  province 
où  les  Chérifs  avaient  amené  la  culture  de  la  canne  à  sucre  à  un 
assez  grand  degré  de  prospérité,  est  à  peu  près  celle  de  Ouargla. 
Leur  exemple  peut  donc  être  imité  en  Algérie  avec  chance  de  suc- 
cès, puisque  cette  culture  a  réussi,  même  dans  le  midi  de  l'Espagne. 

A.  Berbucgger. 


120  — 


XEBOUCM  ET  OSMAN  BEY 

ConstaïUine,  20  décembre  1861 
Monsieur  le  Président, 

Au  moment  où  la  Revue  Africaine  publiait  Votre  notice  :  Un 
Chéri f  kabi le  en  1804,  je  lisais  un  Essai  sur  l'histoire  politique  de 
la  province  de  Constantine  sous  le  gouvernement  français,  dans  le- 
quel se  trouve  le  passage  suivant  : 

«t  L'arrivée  inopinée  (dans  la  Kabilie  orientale,  en  mars  1843)  du 
Chérif  Bou  Dali,  vieillard  très- célèbre  par  son  attaque  de  Constan- 
tine et  la  défaite  du  bey  Osman,  sur  l'Oued  Zo'hr,  qui  n'avait  pas 
paru  dans  ces  contrées  depuis  près  de  40  ans,  vint  ébranler  l'état 
de  soumission  de  ces  tribus.  » 

Ce  récit  ne  concordant  pas  avec  les  annales  turques,  qui  font 
périr  le  Chérif  en  1222  de  l'hégire  (1807),  je  me  livrai  à  de  nou- 
velles recherches,  pour  connaître  la  vérité  sur  cette  réapparition. 
De  peur  de  tomber  dans  des  répétitions  fastidieuses,  je  ne  vous 
écrivis  point  alors,  puisque  cet  épisode  avait  déjà  été  l'objet  de  plu- 
sieurs articles  de  la  Revue  africaine  ;  mais,  depuis,  ma  présence 
dans  le  pays  des  Oulad-Aouat  m'a  porté  tout  naturellement  à  in- 
terroger ceux  qui  me  paraissaient  les  mieux  renseignés;  j'ai  ob- 
tenu ainsi  sur  les  causes  de  la  désastreuse  expédition  du  bey  Osman, 
de  nouveaux  détails  qui  méritent,  je  crois,  de  vous  être  commu- 
niqués. Ils  m'ont  été  fournis  par  divers  individus  du  pays,  entre 
autres,  par  le  vieux  Tobbal,  oncle  de  notre  Kaïd  actuel  des  Oulad- 
Aouat,  témoin  oculaire  de  la  mort  tragique  du  bey.  Une  note,  écrite 
il  y  a  une  trentaine  d'années  par  un  taleb  de  Mila,  m'a  été  aussi 
d'une  grande  utilité,  en  me  faisant  connaître  le  marabout  Si  Abd- 
Allah  Zebouchi  comme  l'un  des  principaux  instigateurs  de  la  révolte 
qui  éclata,  en  1804,  contre  Osman-bey  et  la  domination  turque  elle- 
même. 

Je  transcris,  du  reste,  la  tradition  telle  quelle,  afin  que  vous 
puissiez  vous-même  en  apprécier  la  vraisemblance.  Pour  l'intelli- 
gence des  faits  qui  vont  enivre,  il  faut  reporter  ses  regards  en  ar- 


—  121  - 

rière,  et  examiner  d'abord  les  causes  de  haine  qui  fêlaient  sourde- 
ment réunies  dans  le  cœur  de  Si  Zebouchi. 

Osman-Bey,  surnommé  le  Borgne,  exerçait,  depuis  peu  de  temps, 
le  pouvoir  à  Constantine,  lorsqu'on  lui  apprit  que  Si  Zebouchi,  ma- 
rabout fanatique  et  ambitieux  de  Mila,  abusait  de  son  influence 
religieuse  pour  effrayer  les  populations,  en  prédisant  des  désastres 
et  des  calamités  que  la  présence  des  Turcs  attirerait  sur  le  pays. 
Au  lieu  de  se  débarrasser  immédiatement  de  ce  fou  dangereux,  ce 
que  n'auraient  pas  manqué  de  faire  les  beys  ses  prédécesseurs, 
Osman  se  borna  à  lui  retirer  l'affranchissement  d'impôt  dont  il 
avait  joui  jusqu'alors,  ainsi  que  tous  les  privilèges  que  sa  qualité 
de  marabout  lui  avait  valus.  II  pensait,  sans  doute,  que  cette  puni- 
tion suffirait,  et  qu'elle  refroidirait  le  zèle  trop  ardent  de  ce  nouvel 
augure. 

Zebouchi  vint  à  Constantine  revendiquer  ce  qu'il  appelait  un 
droit  divin;  mais  on  ne  tint  aucun  compte  de  ses  sottes  prétentions 
qui,  pour  la  plupart  de  ces  hommes  soit  disant  inspirés  du  ciel, 
consistent  à  faire  servir  la  religion  à  des  intérêts  particuliers.  —  11 
partit  ensuite  en  proférant  des  imprécations,  et  se  retira  dans  les 
montagnes  des  Aras,  tribu  kabile  sur  la  rive  gauche  de  l'Oued  el- 
Kebir.  Mais  sa  rancune  ne  s'arrêta  pas  là  :  voyant  que  ses  impréca- 
tions et  ses  anathemes  seraient  sans  effet  s'il  restait  inactif,  il  se 
livra  à  toutes  sortes  d'intrigues,  se  posa  en  victime  du  pouvoir  op- 
presseur. En  un  mot,  il  mit  tout  en  œuvre  pour  venger  l'affront 
qu'il  avait  reçu  ;  mais,  quelque  impétueux  que  fût  Zebouchi,  il 
sentit  la  nécessité  de  n'agir  que  sourdement  et  par  degrés,  afin  de 
se  créer  des  partisans  sans  trop  éveiller  l'attention  des  Turcs. 

A  cette  époque,  le  Chérif  Bou  Dali,  nommé  également  Ben  el- 
Harche,  venait  de  faire  son  apparition  sur  le  littoral,  dans  les  para- 
ges de  Djidjelli  (1).  Zebouchi  lui  écrivit,  lui  fil  part  de  la  haine 
profonde  qu'il  nourrissait  contre  les  Turcs  et  de  l'entreprise  hardie 
qu'il  avait  conçue  de  renverser  leur  gouvernement.  Cette  alliance 
donna  bientôt  aux  deux  fauteurs  de  troubles  une  activité  et 
une  influence  dont  chacun  aurait  manqué  en  particulier.  Elle 
nous  explique  la  facilité  avec  laquelle  le  chérif  Bou  Dali  par- 
vint à  se  créer  *îes  partisans  dans  un  pays  où  il  était  inconnu. 


(Ij  Bou  Dali  débuts  par  faire  la  course  dan9  les  eaux  de  Djidjelli.  — 
Rev.  Afric.  T   III.  P.  an,  Berbrugger,  et  p.  259,  Vayssettes. 


—  122  — 

Les  diverses  péripéties  de  cette  insurrection  ont  été  trop  bien 
rapportées  dans  la  Revue  africaine,  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'en 
reparler  ici  (1).  Je  me  bornerai  donc  à  constater  que  Si  Zebouchi 
et  Bou  Dali  surent  attacher  à  leurs  passions  l'intérêt  de  la  mul- 
titude en  promettant  le  pillage,  idée  bien  séduisante  pour  émou- 
voir les  Kabiles  et  les  déterminer  à  l'attaque  de  Constantine. 
Après  l'échec  éprouvé  devant  cette  ville  et  sur  l'oued-Koton, 
Zebouchi  se  retira  dans  les  montagnes,  sans  renoncer  cependant 
à  ses  projets  de  vengeance,  car  bien  souvent  on  lui  entendit 
diro.  : 

Je  jure  par  Dieu  que  lorsque  je  me  serai  emparé  du  bey 
Osman,  je   poserai  mon  pied  sur  son  œil   borgne.  » 

Ainsi  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  le  dire  dans  une  pre- 
mière leltre,  Osman  bey  pénétra  avec  des  troupes  dans  le  pays 
Kabile  et  alla  établir  son  camp  à  El-Miïia,  après  avoir  obtenu 
quelques  succès  sur  les  rebelles  qui  avaient  essayé  de  le  re- 
pousser. —  C'est  alors,  dans  ce  camp  d'El-Milïa,  qu'un  autre  ma- 
rabout, Ben  Barériche,  compagnon  ou  sicaire  de  Zebouchi,  vint 
faire  connaître  au  bey  la  retraite  du  Chérif  et  s'offrir  pour  guider 
les  troupes  qui  iraient  l'enlever.  Une  partie  des  Turcs  s'aventura 
en  effet  sans  difficultés  dans  les  montagnes,  parce  que  pour  les 
attirer  on  ne  leur  présenta  aucune  résistance,  mais  lorsqu'ils 
furent  bien  engagés,  on  les  accabla  de  tous  côtés.  —  Ce  guet-à- 
pens  était  bien  combiné  ;  il  réussit  à  merveille,  car  beaucoup 
de  turcs  furent  massacrés,  mais  ben  Barériche  le  fut  aussi,  juste 
châtiment  de  sa  trahison. 

J'ai  parcouru  à  peu  près  dans  tous  les  sens  le  Khenag-Alihem 
des  Oulad  'Aouat,  où  périt  Osman  et  les  quelques  turcs  qui  avaient 
survécu  au  premier  massacre.  Ce  passage,  ainsi  que  le  nom 
indigène  l'indique,  est  formé  par  un  étranglement  de  la  vallée 
de  POued  el-Kebir,  de  plusieurs  kilomètres  de  longueur,  où 
les  montagnes  se  rapprochent  au  point  de  ne  laisser  entr'elles 
que  le  lit  de  la  rivière.  A  droite  et  à  gauche,  s'étagent  une  succes- 
sion de  collines  abruptes,  dont  les  flancs  sont  couverts  de  chênes 
très  touffus,  de  taillis  impénétrables  ou  de  bouquets   d'oliviers, 


(1)  Voir,  pour  tous  ces  détails,  les  notices  de  M.  Berbrugger  :  Un  chérif 
Kabile  en  1804,  et  de  M.  Vayssettes,  Histoire  d'Osman  Bey,  Revue  Afri- 
caine, T.   III,  page  209,  etc. 


-  123  — 

contraste  d'une  nature  sauvage  et  d'une  riche  culture.  Le  sen- 
tier qui  mène  dans  cette  gorge,  est  coupé  à  chaque  pas  par 
les  éboulements  qu'occasionnent  les  eaux  d'une  infinité  de  ravins 
latéraux;  taillé  en  corniche,  tantôt  sur  une  rive  et  tantôt  sur 
l'autre,  il  côtoie  les  berges  de  la  rivière  qu'on  est  obligé  de 
traverser  à  plusieurs  reprises,  sur  des  gués  de  sables  mouvants 
et  de  vase  qui  se  déplacent  chaque  hiver.  Ce  sentier  s'élève 
parfois  sur  les  contreforts  ou  au  milieu  des  bois,  en  décrivant 
de  nombreux  zig-zags  et  redescend  ensuite  au  niveau  des  eaux 
de  l'oued  el-Kebir. 

C'est  dans  le  Khenag,  qui,  déjà  difficile  par  sa  nature  même, 
l'avait  été  rendu  davantage  par  tous  les  obstacles  préparés  par 
les  Kabiles,  que  la  colonne  turque  eut  le  malheur  de  s'engager. 
La  fusillade,  tombant  comme  grêle  sur  cette  masse  confuse  et 
éperdue,  causa  le  plus  affreux  désastre.  Au  milieu  de  cette  tuerie 
générale,  lorsque  Osman  roula  avec  son  cheval  dans  une  fon- 
drière qui  se  trouve  au  pied  d'un  contrefort  nommé  Drièb-el- 
Mal,  Zebouchi,  comme  un  vautour  affamé,  s'abattit  l'un  des  pre- 
miers sur  lui  et  le  perça  de  coups.  Ainsi  qu'il  se  l'était  promis, 
rapporte  la  légende,  il  lui  posa  le  pied  sur  son  œil  borgne  et 
lui  fit  ensuite  couper  la  tête  par  un  nommé  Saïd  ben  Amer, 
des  Djebala. 

Quelques  esprits  crédules  et  superstitieux,  parmi  les  indigènes, 
ont  vu  dans  le  désastre  d'Osman  bey  la  punition  céleste  d'une 
offense  faite  à  un  saint  marabout;  un  auteur  européen  a, 
de  son  côté,  cherché  à  rattacher  ce  soulèvement  des  Kabiles  à 
la  politique  extérieure  de  la  Régence.  Quant  à  moi,  s'il  m'est 
permis  de  formuler  une  opinion,  après  l'espèce  d'enquête  à  laquelle 
je  me  suis  livré,  je  ne  vois  dans  cet  événement  que  la  malheu- 
reuse conséquence  d'intrigues  fomentées  par  quelques  marabouts 
mécontents  et  ambitieux,  se  servant  d'un  prétendu  chérif  comme 
drapeau  de  l'insurrection. 

Ainsi  que  vous  l'avez  avancé  dans  votre  Notice  (Un  chérif 
kabile  en  1804).  quelques  chrétiens  se  trouvaient  en  effet  avec 
Bou  Dali.  Les  circonstances  qui  les  amenèrent  dans  l'armée  des 
rebelles  me  sont  inconnues  ;  seulement,  la  tradition,  qui  a  tou- 
jours quelque  fait  merveilleux  a  sa  disposition,  rapporte  que  le 
Chérif  était  allé  enlever  ces  chrétiens  dans  leur  pays  en  mar- 
chant sur  la  mer. 

Le   corps  d'Osman   bey,  après   être  resté    pendant  cinq   jours 


—  124  — 

dans  la  fondrière,  fut  relevé  par  les  gens  d'El-Araba,  fraction 
des  Oulad  'Aouat.  Le  vieux  Tobbal,  qui  assistait  aux  funérailles, 
m'a  conduit  à  l'endroit  où  il  a  été  inhumé.  Au  bout  d'une  montée 
assez  rude  qui  serpente  au  milieu  d'un  bois  d'oliviers,  Ton  trouve 
le  tout  petit  hameau  de  Démina  des  Oulad  Aouat.  A  quelques 
pas  plus  haut,  sur  un  monticule  hérissé  de  cactus,  existe  un  terre- 
plein  d'environ  quatre  mètres  de  superficie,  où  s'élevait  jadis  la 
djama  brûlée  en  1853,  lors  de  l'attaque  par  nos  colonnes  des 
0.  Aouat  insoumis. 

En  1860,  le  tombeau  d'Osman  y  a  été  relevé.  Une  petite  Koubba 
en  maçonnerie,  blanchie  à  la  chaux,  dessine  aujourd'hui  sa  sil- 
houette, au  milieu  des  cactus  qui  couronnent  Démina  et  la  fon- 
taine de  Bou  Mouche;  une  pelite  colonne  turbannée  et  une  dalle 
en   marbre  blanc   recouvrent  la  tombe  :  on  lit  sur  la  dalle  : 

*$_wU  ^LàJ  isty^JI  jojK  -«.J'Lfc-»  J--i 

\\\<\-L~>j> 

«  Ceci  est  la  tombe  de  celui  qui  a  obtenu  la  miséricorde  divine, 
le  Sid  Osman  ben  Mohammed,  bey  de  Constantine,  tué  à  cet  en- 
droit qui  est  nommé  Akhenag  Alihem,  dans  le  pays  des  Oulad 
'Aouat,  Tan  1219(1801).  » 

Le  marabout  si  Zebouchi,  qui  joua  un  rôle  si  actif  dans  tout 
ce  qui  précède,  vécut  encore  plusieurs  années.  Je  ne  raconterai 
pas  toutes  les  absurdités  qui  se  disent  chez  les  Kabiles  au 
sujet  des  merveilles  qu'il  accomplit.  La  facilité  avec  laquelle  ils 
admettent  tout  sans  nul  examen  n'a  rien  qui  doive  nous  étonner, 
puisque  chez  eux,  encore  plus  qu'en  pays  arabe,  tout  se  trans- 
met par  la  tradition  et  la  conversation. 

Au  mois  de  mai  1808-9,  du  temps  de  Tobbal  bey,  une  af- 
freuse sécheresse  désolait  le  pays.  Des  prières  publiques  et  des 
pèlerinages  étaient  faits  à  tous  les  marabouts  réputés  jouir  de 
certains  pouvoirs  surnaturels  Si  Zebouchi,  visité  à  son  tour,  sa- 
crifia une   vache  noire,   en   annonçant  qu'elle  serait  ensevelie  le 


-  125  — 

lendemain  dans  un  linceul  d'une  blancheur  éclatante.  —  Pen- 
dant la  nuit  le  ciel  se  couvrit  de  nuages  et  une  neige  abondante 
couvrant  la  campagne,  rendit  à  la  terre  toute  sa  fertilité  La 
prédiction  du  marabout  s'élait  accomplie,  puisque  la  neige  servait 
en  effet  de  linceul  à  la    vache  sacrifiée. 

On  rapporte  encore  de  lui  quelques  prédictions  annonçant 
l'arrivée  des  Français  en  Algérie  et  les  guerres  que  les  Musul- 
mans auraient  à  soutenir  contre  les  Chrétiens  (1).  Zebouchi 
mourut  enfin  en  1810,  et  fut  enterré  dans  sa  Zaouïa,  à  Redjas,  non 
loin  de  Mila.  Il  a  laissé  plusieurs  enfants  qui,  au  dire  des 
Kabiles,  sont  également  marabouts  et  marchent  sur  les  traces 
de  leur  père.  Mais  le  temps  des  miracles  est  passé;  aussi  se 
bornent-ils  à  prier  Dieu  et  à  vivre  dans  le  plus  profond  silence. 

Abd-Allah  bey,  successeur  de  l'infortuné  Osman,  songea,  à  son 
tour,  à  se  débarrasser  du  chérif  Bou  Dali,  qui  pouvait  recommen- 
cer ses  courses.  —  La  tradition  rapporte  que  le  bey,  sous  le 
prétexte  de  demander  la  paix,  envoya  au  Chérif  un  nommé  el- 
Haoussin  des  Béni  Tlilen,  avec  deux  coffres  soi-disant  remplis 
de  riches  cadeaux.  El-Haoussin,  succombant  à  Une  malheureuse 
tentation  de  cupidité,  rassembla  secrètement  ses  trois  fils,  et  es- 


(1)  Telles  sont  les  prédictions  de  Si  Zebouchi  conservées  par  quelques 
tolba  du  pays. 

]£>iLdJ    «L£s,     AJLJ  ULm J 

^»UjJ!  -^  jjjjj  ^àf,  JJI  Uj!  Jli 

v^X-i.  ^j  *^J?  &s^\  JIT^J 


—  126  — 

saya  avec  eux  d'ouvrir  l'un  de  ces  coffres,  dans  l'espoir  d'en 
soustraire  quelques  valeurs.  Mais  ce  coffre  qui  était  plein  de 
poudre  éclata  entre  leurs  mains  et  tua  el-Haoussin  ainsi  que 
deux  de  ses  fils;  le  troisième  fut  éborgné.  Il  vivait  encore  chez 
les  béni  ïlilen,  il  y  a  quelque  temps. 

Le  chérif  Bou  Dali  augura  mal  de  toutes  ces  tentatives,  d'au- 
tant plus  que  les  Kabiles  l'abandonnaient  depuis  que  Zebouchi 
rassasié  de  vengeance  n'était  plus  l'âme  de  l'insurrection  ;  il 
s'éloigna   sans  bruit  et  on  n'entendit  plus  parler  de  lui. 

Enfin,  en  1843,  parut,  dans  la  Kabilie  orientale,  un  individu 
se  disant  le  Bou  Dali  d'Osman  bey.  C'était  encore  un  person- 
nage sorti  de  l'obscurité,  qu'une  intrigue,  un  complot  de  ma- 
rabouts allait  présenter  aux  populations,  comme  un  être  inspiré 
et  envoyé  tout  exprès  pour  chasser  les  Français  de  l'Algérie. 

Moula  Chekfa,le  marabout  des  béni  Ider,  avait  recruté,  on  ne  sait 
où,  ce  nouveau  chérif,  et  lui  avait  donné  pour  khalifa  un  taleb 
ambitieux  du  Ferdjioua.  Le  Bou  Dali  campa  un  instant  à  Mad- 
jen  chez  les  Mouïa,  vint  se  promener  à  El-ma-el-Abiod,  d'où 
il  apercevait  Constantine,  dont  il  n'osa  pas  s'approcher.  Puis,  il 
alla  tenter  une  attaquer  contre  Djidjelli,  où  on  lui  mit  environ 
200  hommes  hors  de  combat.  Dégoûté  par  ce  début  si  peu  en- 
courageant, il  disparut  plus  rapidement  sans  doute  qu'il  n'était 
venu. 

JNos  colonnes  parcoururent  les  massifs  montagneux  et  firent 
rentrer  dans  la  soumission  ceux  des  Kabiles  que  certaines  vel- 
léités de  révolte  avaient  un  instant  remués.  J'ai  interrogé  les 
Kabiles  de  toutes  les  manières  et  sous  toutes  les  formes  pour 
connaître  la  vérité  sur  la  réapparition  de  Bou  Dali  ;  ils  m'ont 
invariablement  répondu  que  le  chérif  de  1843  n'était  point  celui 
d'Osman  bey. 

Le  vieux  Tobbal,  par  un  de  ces  mouvements  expressifs  si  com- 
muns chez  les  indigènes,  qui  consiste  à  poser  le  dos  de  la 
main  sous  le  menton  et  la  lancer  ensuite  en  avant  en  signe 
de  mépris,   me  dit  : 

Bouah  !  Ce  nouveau  chérif  était  un  imposteur. 

Je  n'avais  pas  besoin  de  cette  affirmation  de  Tobbal  et  de 
ses  compatriotes  pour  être  fixé  sur  ce  fait.  Nous  avons  à  Cons- 
tantine un  Turc,  ancien  capitaine  au  3e  régiment  de  spahis,  que 
de  longs  et  bons  services  font  estimer  de  tous  ceux  qui  le  connais- 
sent. Cet  officier  fut  chargé  en  1843,  par  le  Général  commandant 


—  m  - 

la  province,  de  se  renseigner  sur  les  manœuvres  et  les  intelli- 
gences que  pouvait  avoir  le  Chérif  qui  venait  de  se  montrer 
dans  la  Kabilie  orientale  II  poussa  sa  reconnaissance  jusqu'à 
Rouached,  auprès  de  Moula  Chekfa,  dont  il  avait  l'anaia.  Il  vit 
là  le  nouveau  Bou  Dali  ;  c'était  un  jeune  homrre  d'une  tren- 
taine d'années  seulement,  coiffé  d'un  immense  turban  vert  in- 
signe de  sa  noble  origine.  Une  dizaine  environ  de  nos  déserteurs 
étaient  avec  lui,  ainsi  que  quelques  juifs  kabiles,  qui  confec- 
tionnaient une  tente  pour  sa  prochaine  campagne. 

Je  vous  prie,  Monsieur  le  Président,  de  vouloir  bien  être 
indulgent  pour  toutes  les  digressions  et  les  détails  peut-être  un 
peu  longs  qui  précèdent.  Mon  but  a  été  de  jeter  le  plus  de 
clarté  possible  sur  l'un  des  événements  importants  qui  se  sont 
produits  dans  la  province  de  Constantine. 

Veuillez    agréer,  etc. 

E.  Fébaud, 

Interprète  de  l'armée. 


128 


DOCUMENTS  SUR   ALGER 

A   L'ÉPOQUE    DU    CONSULAT. 

I. 

Lettre  adressée  par  le  général  Bonaparte  au  Consul  de  France 
à  Alger,  après  la  prise  de  Malte  (1). 

Au  quartier-général  de  Malle,  le  27  prairial 
an  vi  (15  juin  1798). 

Je  vous  préviens,  citoyen,  que  l'armée  républicaine  est  en  pos- 
session, depuis  deux  jours,  de  la  ville  et  des  deux  îles  de  Malte 
et  du  Gozo.  Le  pavillon  tricolore  flotte  sur  tous  les  forts. 

Vous  voudrez  bien,  citoyen,  faire  part  delà  destruction  de  l'ordre 
de  Malte  et  de  cette  nouvelle  possession  de  la  République  au  Bey 
(lisez  :  Dey),  près  duquel  vous  vous  trouvez,  et  lui  faire  connaître 
désormais  qu'il  doit  respecter  les  Maltais,  puisqu'ils  se  trouvent 
sujets  de  la  France. 

Je  vous  prie  aussi  de  lui  demander  qu'il  mette  en  liberté  les 
différents  esclaves  Maltais  qu'il  avait.  J'ai  donné  l'ordre  pour  que 
l'on  mit  en  liberté  plus  de  deux  mille  esclaves  barbaresques  et 
turcs  que  l'ordre  de  Saint- Jean-de-Jérusalem  tenait  aux  galères. 

Laissez  entrevoir  au  Bey  (Dey)  que  la  puissance  qui  a  pris  Malte 
en  deux  ou  trois  jours,  serait  capable  de  le  punir,  s'il  s'écartait  un 
moment  des  égards  qu'il  doit  à  la  République. 

BONAPABTR. 
II. 

BONAPARTE, 

PREMIER   CONSUL  DE  LA  RÉPUBLIQUE  FRANÇAISE, 

A  Moustafa-Pacha,  Dey  d'Alger  (2). 

Illustre  et  magnifique  Seigneur, 
L'état  de  guerre   survenu  entre  la  République  française   et  la 


(1)  Correspondance  inédite  officielle  et  confidentielle  de  Napoléon  Bonaparte, 
t.  i,  p.  17,  citée  par  E.  Poulie,  p.  137,  Considérations  générales  sur  la  Régence 
d'Alger,  Paris  1840. 

(2)  L'original  de  ce  document  inédit  existe  à  la  Bibliothèque  d'Alger. 


—  1  29  — 

Régence  d'Alger,  ne  prit  point  sa  source  dans  les  rapports  directs 
des  deux  États  :  il  est  aujourd'hui  sans  motif. 

Contraire  aux  intérêts  des  deux  peuples,  il  le  fut  toujours  aux 
inclinations  du  gouvernement  français.  Persuadé  qu'il  l'est  pareil- 
lement aux  vôtres,  je  n'hésite  point  à  donner  au  citoyen  Dubois 
Thainville  l'ordre  de  se  rendre  près  do  vous  avec  des  pleins  pou- 
voirs pour  rétablir  les  relations  politiques  et  commerciales  des 
deux  États,  sur  le  môme  pied  où  ell.-s  étaient  avant  la  rupture. 

J'ai  la  confiance  que  vous  ferez  à  ce  négociateur  le  môme  accueil 
que  j'aurais  fait  à  celui  de  vos  sujets  que  vous  auriez  chargé  d'une 
semblable  mission  près  de  moi. 

Recevez,  illustre  et  magnifique  Seigneur,  l'expression  de  mes  sen- 
timents et  de  nies  vœux  pour  votre  prospérité. 

Donné  à  Paris,  au  palais  national  des  Consuls,  sous  le  sceau  de 
la  République  française,  le  15  floréal,  an  virt  de  la  République  (5 
avril  1800). 

Le  Minisire  des  Le  premier  Consul, 

relations  extérieures,  BONAPARTE. 

Ch.  Mau.  Talieyhand.  Par  le  premier  Consul, 

Le  Secrétaire  d'État, 
B.    Hcgues   B.  Maret 


III 

Rapport  fait  au  Premier  Consul,  en  Sénat,  par  le  Ministre  des 
relations  extérieures,  le  20  fructidor  an  X  {1  sep.  1802)  (1). 

«  Le  Premier  Consul  m'ayant  ordonné  de  lui  rendre  compte, 
en  Sénat,  des  différends  survenus  récemment  entre  la  république 
française  et  la  régence  d'Alger,  et  du  succès  des  mesures  qui 
ont  été  prises  pour  les  terminer,  je  dois  d'abord  rappeler  l'état 
de    choses  qui  les  a  précédées. 


(1)  Sous  le  titre  de  Pièces  curieuses  ou  Alger  en  1802,  ce  document  et 
ceux  qui  suivent  ont  été  publiés  en  1830  par  M.  Mac  Carthy,  père.  Son 
fils,  l'honorable  secrétaire  de  la  Société  historique  algérienne,  nous  a 
donné  un  exemplaire  de  ces  matériaux  historiques  qu'on  peut  presque  con- 
sidérer comme  inédits,  puisqu'ils  ne  figurent  que  dans  cette  brochure  de- 
venue très  rare  ou  au  Moniteur  Universel  de  1S02;  et  il  a  bien  voulu  nous 
autoriser  à  les  reproduire  dans  la  Revue  Africaine.  —  Note  de  la  Rédaction. 

Revue  Afr.  6"  année  n*  32.  9 


—  130  — 

•  Des  frontières  de  l'Egypte  au  détroit  de  Gibraltar,  le  nord 
de  l'Afrique  est  possédé  par  des  hommes  étrangers  au  droit 
public  de  l'Europe.  Les  principes  et  les  mœurs  qui  des  sociétés 
européennes  n'ont  fait,  pour  ainsi  dire,  qu'une  même  société; 
qui  non  seulement  défendent  d'opprimer,  mais  commandent  d'ac- 
cueillir, de  protéger,  de  secourir,  dans  le  danger,  la  navigation 
et  le  commerce  des  peuples  paisibles  ;  qui  réprouvent  toute 
agression  injuste  ;  qui  flétrissent  la  valeur,  si  elle  est  cruelle, 
et  veulent  que  les  droits  de  l'humanité  restent  toujours  sacrés  , 
ces  mœurs  sont  encore  inconnues  aux  peuples  de  ces  contrées. 

»  La  régence  d'Alger  s'est  particulièrement  signalée  par  une 
audace  que  quelques  événemens  durent  accroître. 

»  Des  ennemis  qui  restaient  à  la  France  lorsque  le  Premier 
Consul  prit  les  roues  du  Gouvernement,  la  régence  d'Alger  était 
le  moins  redoutable.  Mais  le  Premier  Consul,  désirant  faire  cesser 
partout  les  calamités  de  la  guerre,  instruit  que  le  dey  d'Alger 
l'avait  déclarée  contre  son  inclination,  et  qu'il  souhaitait  la  paix, 
fit  partir  pour  Alger  un  négociateur.  Précédé  par  la  renommée 
des  exploits  dont  l'Italie,  l'Allemagne,  l'Egypte,  la  Syrie  avaient 
été  le  théâtre,  1  envoyé  du  Premier  Consul  fut  accueilli  comme 
il  devait  l'être.  La  paix  fut  arrêtée,  proclamée  même  par  le 
divan  (30  septembre  1800)  ;  cependant,  une  nouvelle  intervention 
de  la  sublime  Porte  en  fit  ajourner  la  signature.  La  guerre  pa- 
rut renaître,  mais  ce  fut  une  guerre  sans  hostilité.  Tous  les 
Français  purent  se  retirer  librement  d'Alger  avec  toutes  leurs 
propriétés,  et  l'agent  de  la  France  attendit  à  Alicante  le  mo- 
ment où  les  négociations  pourraient  être    reprises. 

»  Enfin,  un  traité  définitif,  qui  assure  à  la  France  tous  les  avan- 
tages stipulés  par  les  traités  anciens,  et  qui,  par  des  stipulations 
nouvelles,  garantit  plus  explicitement  et  mieux  la  liberté  du 
commerce  et  de  la  navigation  française  à  Alger,  fut  signé  le 
7  nivôse  dernier  (28  décembre  4801) . 

»  La  paix  générale  était  conclue,  et  le  commerce  commençait 
à  reprendre  ses  routes  accoutumées. 

«  Mais  bientôt  ou  apprend  que  des  armemens  d'Alger  par- 
courent la  Méditerranée,  désolent  le  commerce  français,  infestent 
les  côtes.  Le  pavillon  et  le  territoire  même  de  la  République  ne 
sont  pas  respectés  par  les  corsaires  de  la  Régence.  Ils  condui- 
sent à  Alger  les  transports  sortis  de  Toulon  et  destinés  pour 
St.-Domingue.  Ils  arrêtent  un  bâtiment  napolitain  dans  les  mers 


-  131  - 

cl  presque  sur  les  rivages  de  la  France.  Uu  raïs  algérien  ose, 
dans  la  rade  de  Tunis,  faire  subir  à  un  capitaine  du  commerce 
français  un  traitement  infâme.  Les  barques  de  la  compagnie  de 
corail,  qui,  aux  termes  du  traité,  vont  pour  se  livrer  à  la  pêche, 
sont  violemment  repoussées  des  côtes.  Le  chargé  d'affaires  deman- 
de satisfaction,  et  ne  l'obtient  pas;  on  ose  lui  faire  des  propo- 
sitions injurieuses  à  la  dignité  du  peuple  français;  on  veut... 
que  la  France  achète  l'exécution  du  traité  ! 

<>  Informé  de  ces  faits,  le  Premier  Consul  ordonne  qu'une 
division   navale  se  rendra  devant   Alger. 

»  Je  transmets,  par  ses  ordres,  des  instructions  au  chargé 
d'affaires,  le  citoyen  Dubois  Thainville,  qui  s'est  conduit  avec 
autant  d'énergie  et  de  dignité  que  de  prudence. 

»  La  division  commandée  par  le  contre-amiral  Leissègues  pa- 
rut devant  Alger  le  17  thermidor  (5  août  4802);  à  bord  était 
un  officier  du  palais,  l'adjudant-commandant  Hulin  ,  porteur  d'une 
lettre   du  Premier  Consul  pour  le  dey. 

»  Le  18,  cet  officier  descend  à  terre,  est  accueilli  avec  distinc- 
tion, présenté  au  dey,  et  lui  remet  la  lettre  du  Premier  Consul. 
Elle  était  ainsi  conçue  : 

«  Bonaparte,  Premier  Consul,  au  très  haut  et  très  magnifique 
dey  d'Alger;  que  Dieu  le  conserve  en  prospérité  et  en  gloire! 

«  Je  vous  écris  cette  lettre  directement,  parce  que  je  sais  qu'il' 
y  a  de  vos  ministres  qui  vous  trompent  et  qui  vous  portent  à 
vous  conduire  d'une  manière  qui  pourrait  vous  attirer  de  grands 
malheurs.  Cette  lettre  vous  sera  remise,  en  mains  propres,  par 
un  adjudant  de  mon  palais.  Elle  a  pour  but  de  vous  demander 
réparation  prompte,  et  telle  que  j'ai  droit  de  l'attendre  des  sen- 
timens  que  vous  avez  toujours  montrés  pour  moi.  Un  officies" 
a  été  battu  dans  la  rade  de  Tunis  par  un  de  vos  officiers  raïs. 
L'agent  de  la  République  a  demandé  satisfaction,  et  n'a  pu  l'ob- 
tenir. Deux  bricks  ont  été  pris  par  vos  corsaires  qui  les  ok 
amenés  à  Alger,  et  les  ont  retardés  dans  leurs  voyages.  Un  bâti- 
ment napolitain  a  été  pris  par  vos  corsaires  dans  la  rade  d'Hyères, 
et  par  là  ils  ont  violé  le  territoire  français.  Enfin,  du  vaisseau 
qui  a  échoué  cet  hiver  sur  vos  côtes,  il  me  manque  encore 
plus  de  150  hommes,  qui  sont  entre  les  mains  des  barbares.  Je 
vous  demande  réparation  pour  tous  ces  griefs  ;  et,  ne  doutant 
pas  que  vous  ne  preniez  toutes  les  mesures  que  je  prendrais   en 


—  132  - 

pareille  circonstance,  j'envoie  un  bâtiment  pour  reconduire  en 
France  les  150  hommes  qui  me  manquent.  Je  vous  prie  aufsi  de 
vous  méfier  de  ceux  de  vos  ministres  qui  sont  ennemis  de  la 
France;  vous  ne  pouvez  avoir  de  plus  grands  ennemis;  et  si 
je  désire  vivre  en  paix  avec  vous  il  ne  vous  est  pas  moins 
nécessaire  de  conserver  cette  bonne  intelligence  qui  vient  d'être 
rétablie,  et  qui  seule  peut  vous  maintenir  dans  le  rang  et  dans 
la  prospérité  où  vous  êtes;  car  Dieu  a  décidé  que  tous  ceux 
qui  seraient  injustes  envers  moi  seraient  punis.  Si  vous  voulez 
vivre  en  bonne  amitié  avec  moi.  il  ne  faut  pas  que  vous  me  traitiez 
comme  une  puissance  faible  ;  il  faut  que  vous  fassiez  respecter  le 
pavillon  français,  celui  de  la  République  italienne,  qui  m'a  nom- 
mé son  chef,  et  que  vous  me  donniez  réparation  de  tous  les 
outrages    qui  m'ont  été  faits. 

«  Cette  lettre  n'étant  pas  à  autre  fin,  je  vous  prie  de  la  lire 
avec  attention  vous-même,  et  de  me  faire  connaître,  par  le  retour  de 
l'officier  que  je  vous  envoie,  ce  que  vous  aurez  jugé  convenable.  » 

»  Quelles  que  fussent  les  dispositions  intérieures  du  Dey,  il  ne 
montra  que  le  désir  de  vivre  en  bonne  intelligence  avec  la  Répu- 
blique française.  Je  veux,  dit-il,  être  toujours  l'ami  de  Bonaparte. 

»  Il  promit  et  donna  réellement  toutes  les  satisfactions  de- 
mandées. » 

»  Pour  rendre  un  hommage  particulier  au  Premier  Consul, 
dans  la  personne  de  son  envoyé,  il  voulut  même  s'écarter  des 
formes  ordinaires  ;  et,  contre  l'usage  immémorial  des  régences, 
il  reçut,  daas  le  plus  magnifique  kiosque  de  ses  jardins,  l'officier 
du  palais,  le  chargé  d'affaires  de  la  République,  le  contre-amiral 
Leissègue,  et  son  nombreux  état-major.  C'est  là  qu'il  remit  au 
général  Hulin  la  réponse  qu'il  avait  préparée  pour  le  Premier 
Consul,  et  dont  la  teneur  suit  : 

«  Au  nom  de  Dieu,  de  l'homme  de  Dieu,  maître  de  nous, 
illustre  et  magnifique  seigneur  Moustafa-Pacha,  Dey  d'Alger,  que 
Dieu  laisse  en  gloire; 

>>  A  notre  ami  Bonaparte,  Premier  Consul  de  la  République 
Française,  président  de  la  République  Italienne. 

»  Je  vous  salue;  la  paix  de  Dieu  soit  avec  vous. 

»  Ci-après,  notre  ami  ,  je  vous  avertis  que  j'ai  reçu  votre 
lettre,  datée  du  20  messidor.  Je  l'ai  lue  :  elle  m'a  été  remise  par 
le  général  de  votre  palais,  et  votre  vékil  (oukil),  Dubois-Thainville. 
Je  vous  réponds  article  par  article. 


-  133  — 

»  1°  Vous  vous  plaignez  du  raïs  Ali-Tatar(l).  Quoiqu'il  soit  un  de 
mes  yoldaches  (janissaires),  je  l'ai  arrôté  pour  le  faire  mourir.  Au 
moment  de  l'exécution,  votre  vékil  m'a  demandé  sa  grâce  en  votre 
nom  ;  et  pour  vous,  je  l'ai  délivré. 

2°  Vous  me  demandez  la  polacre  napolitaine  prise,  dites-vous, 
sous  le  canon  de  la  France.  Les  détails  qui  vous  ont  été  fournis 
à  cet  égard  ne  sont  pas  exacts  :  mais,  selon  votre  désir,  j'ai 
délivré  dix-huit  chrétiens  composant  son  équipage  :  je  les  ai  remis 
à  votre  vékil. 

»  3°  Vous  demandez  un  bâtiment  napolitain-  qu'on  dit  être  sorti 
de  Corfou  avec  des  expéditions  françaises.  On  n'a  trouvé  aucun 
papier  français ,  mais,  selon  vos  désirs,  j'ai  donné  la  liberté  à 
l'équipage,  que  j'ai  remis  à  votre  vékil. 

»  4°  Vous  demandez  la  punition  du  raïs  qui  a  conduit  ici  deux 
bâlimens  de  la  République  Française.  Selon  vos  désirs,  je  l'ai  des- 
titué ;  mais  je  vous  avertis  que  mes  raïs  ne  savent  pas  lire  les 
caractères  européens  ;  il  ne  connaissent  que  le  passeport  d'usage, 
et,  pour  ce  motif,  il  convient  que  les  bâtimens  de  guerre  de  la 
République  Française  fassent  quelque  signal  pour  être  reconnus 
par  mes  corsaires. 

x>  5°  Vous  demandez  cent  cinquante  hommes,  que  vous  dites  être 
dans  mes  États  ;  il  n'en  existe  par  un.  Dieu  a  voulu  que  ces 
gens  se  soient  perdus,  et  cela  m'a  fait  de  la  peine. 

»  6°  Vous  dites  qu'il  y  a  des  hommes  qui  me  donnent  des 
conseils  pour  nous  brouiller.  Notre  amitié  est  solide  et  ancienne 
et  tous  ceux  qui  chercheront  à  nous  brouiller  n'y  réussiront  pas. 

»  7°  Vous  demandez  que  je  sois  ami  de  la  République  italienne. 
Je  respecterai  son  pavillon  comme  le  vôtre,  selon  vos  désirs.  Si 
un  autre  m'eût  fait  pareille  proposition,  je  ne  l'aurais  pas  acceptée 
pour  un  million  de  piastres. 

»  8°  Vous  n'avez  pas  voulu  me  donner  les  deux  cenls  mille 
piastres  que  je   vous  avais  demandées  pour  me  dédommager  des 


(1)  Le  raïs  Ali  ïatar  figure  dans  les  années  suivantes  comme  un  des 
corsaires  les  plus  actifs  de  la  Régence.  11  est  mentionné  au  Bandjek,  ou 
livre  des  prises,  comme  capitaine  du  grand  Berganti,  en  1806.  (V.  De- 
voulx  fils,  traduction  manuscrite  du  Bandjek,)  Far  la  suite,  le  raïs  Ali 
Tatar  fit  souvent  la  course  avec  le  fameux  Hamidon,  et  acquit  aussi  une 
■?orle  de  réputâiiori'.  —  A1,  de  la  R. 


—  135  - 

pertes  qaefj'ai  essuyées  pour  \ous.   Que  vous   me  les   donniez 
ou  que  vous  ne  me  les  donniez  pas,  nous  serons  toujours  bons  amis, 

»  9°  J'ai  terminé  avec  mon  ami  Dubois-Thainville,  votre  vekil,. 
toutes  les  affaires  de  la  Calle,  et  l'on  pourra  venir  faire  la  pêche 
du  corail.  La  Compagnie  d'Afrique  jouira  des  mêmes  prérogatives 
dont  elle  jouissait  anciennement.  J'ai  ordonné  au  bey  de  Cons- 
tantine  de  lui  accorder  tout  genre  de  protection. 

»  10°  Je  vous  ai  satisfait  de  la  manière  que  vous  désirez  pour 
tout  ce  que  vous  m'avez  demandé  ;  et,  pour  cela,  vous  me  satisferez 
comme  je  vous  ai  satisfait. 

»  11°  En  conséquence,  je  vous  prie  de  donner  des  ordres  pour 
que  les  nations  mes  ennemies  ne  puissent  pas  naviguer  sous  votre 
pavillon,  ni  avec  celui  de  la  République  italienne,  pour  qu'il  n'y 
ait  plus  de  discussion  entre  nous,  parce  que  je  veux  toujours 
être  ami  avec  vous. 

»  12°  J'ai  ordonné  à  mes  raïs  de  respecter  le  pavillon  français  à 
la  mer.  Je  punirai  le  premier  qui  conduira  dans  mes  ports  un 
bâtiment  français. 

»  Si,  à  l'avenir,  il  survient  quelque  discussion  entre  nous,  écri- 
vez-moi directement,  et  tout  s'arrangera  à  l'amiable. 

Je  vous  salue;  que  Dieu  vous  laisse  engloire(l).  » 

Alger,  le  13  de  la  lune  de  Rabia'l-Eouel, 
l'an  de  l'Hégire  1217  (14  juillet  1802L 


(1)  Nous  publierons  prochainement  un  article  sur  les  Relations  de  la  Ré** 
gence  d'Alger  avec  le  Consulat.  Ce  sera  le  complément  du  travail  qu'e» 
?ient  de  liTe.  A.  B 


135  — 


NOTICE 

SUR 

LES   DICïftlI'ÈS  ROMAINES  EN   AFRIQUE  (!) 

CINQUIÈME    SIÈCLE    DE   J.-CH. 


Nous  avons  publié  ,  dans  Y  Echo  d'Oran  (Algérie),  en  avril,  mai , 
juin  1858,  une  série  d'articles  sur  le  sujet  dont  le  titre  précède. 
Nous  terminions  cette  notice  en  disant  :  o  Et  maintenant  qu'arrivé 
à  but,  nous  jetons  un  regard  en  arrière,  nous  ne  nous  dissimulons 
pas  que ,  malgré  toute  l'attention  apportée  à  notrs  travail ,  il  ne 
soit  fort  incomplet  ;  nous  craignons  même  qu'il  ne  s'y  soit  glissé 
outre  les  omissions ,  beaucoup  d'erreurs  qu'il  était  peut-être 
diiïicile  d'éviter,  vu  Péloignement  des  temps  et  l'absence  de  docu- 
ments exacts  et  plus  étendus.  Nous  invitons  donc  le  lecteur  à  être 
ici  sur  ses  gardes ,  et  à  ne  considérer  ces  feuilles  que  comme  des 
sortes  d'épreuves  envoyées  en  correction  aux  savants  ,  aux  archéo- 
logues et  amateurs  d'antiquités.  Si,  des  mains  de  ceux-ci,  elles 
pouvaient  revenir  chargées  de  rectifications  et  d'additions ,  elles 
seraient  accueillies  avec  reconnaissance  par  l'auteur.  » 

Nous  n'hésitons  pas  à  avouer  que  ce  premier  travail ,  hâtif, 
informe  et  indigeste,  fourmillait  de  fautes  graves,  contenait  nombre 
d'erreurs  et  que  les  omissions  ,  les  interpolations  ,  les  lacunes  nous 
faisaient  vivement  regretter,  même  en  vue  d'un  but  utile ,  d'avoir 
été  si  vite  en  besogne  et  d'être  dépourvu  de  matériaux  plus  solides. 


(4)  La  Notice  des  dignités  des  deux  empires  (orient  et  occident)  figure 
parmi  les  documents  les  plus  précieux  que  l'antiquité  nous  ait  légués. 
M.  E.  Bâche,  un  de  nos  membres  correspondants,  en  a  extrait  tout  ce 
qui  concerne  l'Afrique,  et  a  augmenté  ce  travail  d'analyse  de  tout  ce  que  les 
commentaires  de  Pancirole  et  de  Bocking  ont  pu  lui  fournir  d'explications 
et  d'éclaircissements.  Au  moment  où  la  Société  Historique  'Algérienne 
s'occupe  des  moyens  de  publier  cet  important  travail,  dont  le  manuscrit 
entier  est  à  sa  disposition,  elle  a  pensé  qu'il  était  utile  de  donner  d'abord 
l'introduction  de  M.  E.  Bâche,  afin  d'offrir  ainsi  une  idée  approximative 
de  l'ensemble.  C'est  l'article  que  l'on  va  lire  et  qui  peut  être  considéré 
comme  une  sorte  de  prospectus  de  l'œuvre  complote,  —  Note  de  fa   H, 


—  136  - 

Aussi,  pendant  que  celte  publication  avait  lieu  ,  avions-nous  le 
projet  de  remanier,  de  refondre,  de  refaire  entièrement  un  travail 
auquel  nous  attachons  quelque  importance  ;  et ,  tout  en  lui  conser- 
vant les  proportions  d'une  simple  notice,  à  l'usage  spécial  de  la 
science  épigraphique,  de  lui  donner  la  forme  d'un  guide,  d'un 
vade-mecum ,  destiné  à  faciliter  la  lecture  des  monuments  et  les 
recherches  studieuses  des  archéologues.  Cette  pensée  nous  a  valu , 
de  la  part  de  notre  savant  ami  et  collègue,  M.  Adrien  Berbrugger, 
membre  coirespondant  de  l'Institut,  conservateur  de  la  Bibliothèque 
et  du  Musée  d'Alger,  etc.,  les  lignes  suivantes,  qui  terminent  la 
15°  livraison  (février  1859)  de  la  Revue  Africaine,  journal  des  travaux 
de  la  Société  Historique  Algérienne  (t.  III)  : 

a  Nutitia  digniîatum.  —  M.  Paul-Eugène  Bâche,  correspondant  de 
»  la  province  de  l'Ouest  (Oran),  a  publié,  dans  VEcho  d'Oran,  un 
»  travail  fort  remarquable  sur  ce  curieux  document  officiel  antique, 
»  que  l'on  fait  remonter  jusque  vers  la  moitié  du  V  siècle  de  notre 
»  ère.  M.  Bâche  en  a  extrait  tout  ce  qui  concerne  l'Afrique,  et 
»  Ta  expliqué  à  l'aide  du  commentaire  de  Pancirole.  Il  va  refondre 
»  son  œuvre,  en  prenant   pour  base  l'édition  de   la  Notice  donnée 

»  en  1852,  par  Bocking Le  talent  et  l'érudition  de  l'auteur, 

»  l'importance  du  document  sur  lequel  il  opère,  rendront  cette 
»  communication  très-précieuse  à  nos  lecteurs.  » 

C'est  autant  pour  justifier  cette  flatteuse  réclame  que  pour  réaliser 
le  projet  dont  nous  avions  conçu  l'idée,  que  nous  donnons  aujour- 
d'hui ce  nouveau  travail.  Il  ne  nous  appartient  point  de  dire  ce 
qu'il  nous  a  coûté  de  veilles  et  de  soins,  dequis  quatre  ans  que  nous 
n'avons  cessé  de  nous  en  occuper  ;  nous  ajouterons  cependant ,  et 
comme  garantie  de  nos  efforts,  et  comme  témoignage  à  l'appui, 
que  cette  seconde  édition  de  notre  œuvre  (s'il  est  permis  de  parler 
ainsi)  diffère  autant  de  la  première ,  que  le  moderne  commentaire 
de  l'érudit  professeur  Bocking  laisse  loin  derrière  lui  le  commen- 
taire suranné  du  jurisconsulte  Pancirole. 

Dans  le  but  de  rendre  moins  pénibles  et  moins  fastidieuses  les 
recherches  géographiques  et  historiques,  les  investigations  scienti- 
fiques et  ethnographiques ,  etc.,  des  amateurs  d'antiquités  et  des 
voyageursjaborieuxqui  parcourent  l'Algérie,  il  peut  être  de  quel- 
que utilité  de  placer  sous  leurs  yeux  la  partie  d'un  ouvrage  célèbre, 
dans  lequel  il  est  souvent  question  de  cette  ancienne  contrée  : 
nous  voulons  parler  de  la  Notifia  dignitatum  utrivsque  Imperii.  Les 
renseignements  fournis  par  cette  Notice  peuvent  également  venir 


-  137  - 
en  aide  aux  travaux  de  la  Société  archéologique  de  la  province  de 
Constantinn ,  à  ceux  delà  Société  historique  Algérienne,  qui  s'occupent , 
tontes  deux,  avec  un  zèle  si  louable,  de  réunir  et  de  mettre  en 
lumière  les  débris  épars  de  tant  de  monuments  épigraphiques  enfouis 
sous  la  poussière  de  l'oubli. 

Cette  Notice,  fort  étendue  par  suite  du  commentaire  qu'y  a  ajouté 
le  jurisconsulte  Gui  Panciroli  ,  et  nombre  d'autres  savants  après 
lui ,  ne  saurait,  malgré  son  mérite  et  bien  qu'elle  renferme  les 
plus  intéressants  détails,  trouver  place  ici  tout  entière.  Nous  nous 
bornerons  donc  à  en  donner  des  extraits,  en  ce  qui  concerne 
spécialement  et  uniquement  V Afrique  romaine. 

a  Dans  la  voie  où  la  France  se  trouve  engagée ,  dit  judicieusement 
M.  Ad.  Berbrugger,  dans  un  article  que  nous  citerons  tout-à- 
l'heure,  la  connaissance  de  l'organisation  romaine  en  Afrique 
septentrionale  cesse  d'être  une  curiosité  archéologique  à  l'usage 
exclusif  des  savants  :  c'est  un  utile  enseignement  rétrospectif,  où 
le  passé  peut  fournir  des  indications  pratiques  au  présent.  »  Peu 
d'ouvrages,  en  effet,  sont  plus  importants,  pour  la  connaissance 
de  l'état  politique  et  civil  de  l'Empire  Romain,  après  Constantin  - 
Je-Grand  ,  que  celui  qui  porte  le  titre  de  Notilia  dignitatum  omnium, 
tam  civilium  quam  militarmm ,  in  partibus  Orientis  et  Occidentis. 
11  contient  la  nomenclature  des  charges  et  des  emplois  civils  et 
militaires  des  deux  Empires  d'Orient  et  d'Occident ,  ainsi  que 
l'indique  son  litre,  d'ailleurs  fort  explicite  (notitia,  liste  (de  noto- 
riété), rôle  des  fonctionnaires  publics,  porte  le  code  Jusiinien; 
dignitates,  les  hommes  en  place,  dit  Pline-le-Jeune). 

On  ne  connaît  pas  l'auteur  de  cette  Notice;  mais  il  n'est  pas 
nécessaire  de  penser,  il  n'est  pas  môme  probable  que  ce  soit  le 
travail  de  quelque  homme  de  lettres  ,  qui  l'aurait  rédigé  ,  soit  pour 
son  amusement,  soit  pour  l'instruction  du  public;  c'est  plutôt  un 
tableau  officiel  et  sommaire  ,  qu'on  a  dressé  pour  mettre  les  empe- 
reurs et  les  chefs  du  gouvernement  en  mesure  de  voir,  d'un  coup- 
d'œil,  toute  l'organisation  de  la  machine  politique  de  l'État;  c'est 
une  imitation  de  ces  aperçus  des  forces  et  des  ressources  de  l'Etat, 
qu'Auguste  avait  fait  faire,  et  que  l'historien  Suétone  appelle 
Rationarium  ac  breviarium  totius  Imperii  (Statistique  de  l'Empire). 
L'usage  de  rédiger  ces  sortes  de  tableaux  sommaires  aura  sans 
doute  été  conservé  par  les  successeurs  d'Auguste,  qui  auront  fait, 
de  temps  en  temps,  les  changements  qu'exigeaient  les  circon- 
stances où  se  trouvait  l'Empire.  On  pourrait  comparer  cette  Notice 


-  138  - 

è  ce  que  nous  nommons  aujourd'hui  Annuaire  militaire,  Statistiques, 
Almanach  de  Cour,  etc.,  si ,  à  l'instar  de  ces  publications  annuelles 
ou  périodiques,  elle  contenait ,  à  côté  de  la  désignation  des  di- 
gnités, titres,  charges,  emplois,  attributions,  grades,  etc.,  les 
noms  des  individus  qui,  à  une  certaine  époque,  en  étaient 
revêtus. 

On  ne  peut  fixer  que  par  conjecture  l'époque  à  laquelle  cette 
Notice  a  été  rédigée.  On  pense  qu'elle  est  du  temps  de  Théodose  II  , 
l«  Jeune,  fils  d'Arcadius,  lequel  Théodose  régna  en  Orient  de  408  à 
450deJ.-Ch.;  mais  postérieure  cependant  à  la  mort  d'Honorius  , 
qui  arriva  le  15  août  423,  et  même  à  l'année  445,  puisqu'elle  ne 
donne  aucun  détail  sur  les  officiers  subordonnés  au  vicaire  d'Illyrie, 
les  provinces  qui  formaient  ce  diocèse  ayant  été  démembrées,  à 
cette  époque,  par  les  Huns.  Elle  n'est  pourtant  pas  d'une  date 
postérieure  à  453,  puisqu'elle  fait  mention  de  la  fabrique  d'armes 
(flèches)  de  Concordia  {Concordiensis  sagittaria  fabrica),  et  de  la 
fabrique  des  monnaies  d'Aquilée,  deux  ailles  qui  furent  détruites 
en  452  par  Attila  (1).  Il  est  donc  permis  de  supposer  que  ce 
tableau  a  été  dressé  vers  le  milieu  du  V  siècle  de  l'ère  chrétienne, 
lois  de  la  mort  de  Théodose-le-Jeune,  et,  peut-être,  à  l'usage  de 
son  successeur. 

Cette  Notice,  avons-nous  dit,  ne  renferme  qu'une  simple  nomen- 
clature des  emplois  de  l'État,  sans  aucune  explication:  il  n'en 
fallait  pas  plus,  sans  doute,  pour  l'usage  auquel  elle  était  destinée; 
mais  elle  serait  pour  nous  d'une  tout  autre  utilité,  si  elle  était 
accompagnée  de  développements  ou  d'une  espèce  de  commentaire  ; 
car,  telle  qu'elle  est ,  elle  présente  beaucoup  de  difficultés  qui 
n'ont  pas  encore  été  résolues  par  les  interprètes,  pas  même  par 
lîocking.  Elle  est  divisée  en  deux  parties  :  la  première,  qui  traite 
«le  l'Empire  d'Orient  (Notitia  dignitatum  in  partibus  Orientis),  est 
précédée  d'un  Aperçu  des  quatorze  régions  de  la  ville  de  Constantinople; 
la  seconde  partie,  qui  traite  de  l'Empire  d'Occident  (Nutitia  digni- 
tatum in  partibus  Occidentis),  est  précédée  d'un  semblable  Aperçu 
des  douze  régions  de  la  ville  de  Borne.  Ces  notices  ne  donnent  que  l'in- 
dication des  principaux  édifices  de  chaque  région,  dans  chacune 

(i)  «  Nec  post  annuro  453,  quo  auctore  Cassiodoro  et  Comité  Marceltino 
Concordia  et  Aquileia  ab  Attila  sunt  eversae,  scribi  potuit;  quia  Concor- 
diensis fabrica?  et  Thesaurorum  Aquileiae  tune  extanlium  monetaeque 
ibi  percussie  meminit.  »  (Préface  dulCcmmentaire  de  Pancirole'. 


-  139  — 

desdites  villes,  indication  suivie  du  dénombrement  des  temples, 
palais  et  autres  monuments  publics  dont  ces  mômes  villes  étaient 
ornées.  Les  deux  notices  ou  aperçus  dont  il  s'agit,  ne  figurent 
pas  dans  l'édition  de  la  Notitia  Dignitatum  d'Edouard  Bocking,  dont 
nous  allons  parler. 

Les  eœcerpta,  ou  extraits  qu'on  va  lire,  ont  élé  rédigés— outre  nos 
notes  particulières,  les  développements  dont  nous  avons  cru  devoir 
les  faire  précéder  et  suivre — à  l'aide  de  matériaux  et  de  docu- 
ments dont  nous  devons  compte  aux  lecteurs,  surtout  aux  amateurs 
de  bibliographie. 

Notre  premier  guide  à  ce  sujet  a  été  un  excellent  travail  qu'on 
trouvera  dans  Vïïistoire  abrégée  de  la  littérature  romaine ,  par 
F.  Schcell  (4  vol.  in-8°,  Paris,  1815,  Gide,  fils,  édit.).  C'est  à  ce  tra- 
vail, qui  a  presque  exclusivement  pour  base  le  trop  célèbre  com- 
mentaire de  Pancirole,  que  nous  devons  nous-même  l'idée  première 
de  notre  œuvre.  Pour  dépouiller  celle-ci  et  en  élaguer  tous  les 
éléments  étrangers  à  l'Afrique  romaine,  unique  objet  de  notre  étude, 
force  nous  a  été  de  remonter  l'échelle  des  temps,  d'aller  puiser 
successivement  aux  sources  originales,  qui  sont  nombreuses.  Nous 
en  étions  à  ce  pénible  labeur,  poursuivi  néanmoins  avec  persé- 
vérance, lorque  M.  Ad.  Berbrugger  eut  la  bonté  de  signaler  à  notre 
attention  le  livre  de  Bocking ,  dont  nous  ignorions  l'existence. 
Comme  ce  précieux  ouvrage,  d'ailleurs  le  dernier  en  date,  et  encore 
à  sa  première  édition,  résume  tout  ce  qui  a  été  dit  et  fait  sur  la 
matière,  nous  lui  consacrons  quelques  détaiis  bibliographiques. 
Voici,  d'abord  ,  son  titre ,  in  extenso  et  pour  copie  conforme  : 

NOTITIA  DIGNITATVM  ET  ÀDMINISTRATIONVM 

omnivm 

tam  civilivm  quam  militarivm 

in  partibvs 

ORIENTIS   ET  OCCIDENTIS. 

Ad  codcl.  mss,  raonacMensivm,  romani, .  parisiensivm  ac  vindobonensis 
editorvmque  fidem 

RECENSAIT 

tabvlis  ad  cod.  ms.  biblioth.  reg.  palatin,  monacliiens.  dëpictis  commentariis 
indiceqve  illuslravit 

EDVARDYS  BOCKING 

ivr.  vtr.  doctor  et  in  academia  iïidericia  guilelmia  rhenana  prof  =  publ.  ord 


BONNAE, 
impensis  Adolphi  Marci. 
Ab  an.  1839.  vsqve  ad  an.  1853. 


-,  Î40  — 

La  division  de  cet  ouvrage,  qui  n'a  pas  exigé  moins  de  quinze 
années  de  travail ,  répond  au  partage  de  l'Empire  :  il  forme  deux 
volumes  (in-8°),  plus  un  Index  à  p>rl,  qui ,  à  lui  seul ,  est  un  livre, 
et  contient  près  de  200  pages,  sur  deux  colonnes.  Malheureusement, 
cet  ouvrage  énorme,  el  le  plus  complet  de  tous  ceux  publiés 
jusqu'à  ce  jour  sur  la  matière,  n'est  pas  accessible  à  toutes  les 
intelligences  :  outre  qu'il  renferme  d'innombrables  citations  em- 
pruntées à  toutes  les  langues ,  vivantes  et  mortes,  il  est  écrit 
entièrement  dans  l'idiome  de  Cicéron,  mais  en  un  latin  germa- 
nique, dont  la  prolixité  nuit  parfois  à  la  clarté  du  texte,  à  l'intelli- 
gence des  renseignements  fournis,  etc.  Quoi  qu'il  en  soit,  cette 
œuvre,  entreprise  colossale,  est  une  mine  féconde  à  exploiter  au 
profit  de  la  science  et  de  l'étude  des  temps  anciens. —  Le  tome  I" 
(plus  de  600  pages)  est  précédé  d'une  précieuse  indication  des 
sources  auxquelles  l'auteur  a  puisé  pour  confectionner  son  livre, 
et  qui  sert,  en  même  temps,  d'index  bibliographique:  là  se  trou- 
vent réunis  à  souhait  et  classés  par  ordre  chronologique,  tous  les 
documents,  manuscrits,  etc.,  recueillis  et  mis  en  œuvre  par  les 
différents  écrivains,  A.  Alciat,  G.  Fabricius,  A.  Schonhove,  S.  Gele- 
nius,  G.  Panciroli ,  le  P.  F.  Labbe,  etc.,  qui  se  sont  occupés  de  la 
Notitia  Digmtatum.  Ce  compendium  (66  pages  de  petit  texte)  est , 
en  quelque  façon  ,  la  clef  de  l'ouvrage. —  Le  tome  II  n'a  pas  moins 
de  1,200  pages.—  Chaque  volume  contient:  1»  la  Notitia  ou  carnet 
proprement  dit  des  dignités;  V  YAnnotatio  ou  commentaire;  dédale 
de  notes,  d'éclaircissements,  de  citations,  etc.,  dans  lequel  il  n'est 
pas  toujours  facile  de  se  retrouver,  même  â  l'aide  des  lettres  alpha- 
bétiques et  des  chiffres  de  renvoi  employés  par  le  savant  profes- 
seur. Chacune  des  notices  (Orient  —  Occident)  a  été  divisée  en 
chapitres  par  l'auteur,  pour  la  facilité  des  recherches.  En  tête  de 
presque  tous  ces  chapitres,  sont  des  espèces  de  cartouches  conte- 
nant des  dessins  linéaires  d'autant  plus  curieux  ,  quoique  informes, 
qu'ils  représentent  la  plupart  des  attributs  ou  insignia  de  la  dignité 
dont  traite  le  chapitre ,  ainsi  que  nous  le  verrons  dans  le  cours  de 
la  Notice  —  La  Notitia  dignitatum  in  partibns  Orientis  comprend 
(t.  I)  43  chapitres  (116  pages  de  l'édition  de  Bocking)  ;  la  Notitia 
dignitatum  in  parlibus  Occidentis  comprend  (t.  II  )  46  chapitres 
(128  pages). —  Quant  à  Ylndex  ad  notitiam  dignitatum ,  il  se  recom- 
mande autant  par  l'abondance  des  matières  auxquelles  il  renvoie, 
que  par  sa  rare  exactitude,  mérite  fort  appréciable  en  ce  qui 
concerne  un  ouvrage  aussi  compliqué. 


—  14  i 

Après  ce  tribut  d'admiration  payé  au  lhre  de  Bocking,  nous 
oserons  bien  avouer  que,  n'en  déplaise  à  ?on  érudition  aussi 
étendue  que  variée,  nous  ne  seront  pas  toujours  de  l'avis  de  l'au- 
teur, et  voici  pourquoi  :  s'il  a  pour  lui  lincontestable  mérite  de  la 
science  acquise  par  l'étude,  nous  jouissons,  nous,  depuis  vingt 
ans  que  nous  habitons  et  parcourons  l'Algérie,  du  bénéfice  d'une 
expérience  achetée,  sur  place  et  de  visu ,  au  prix  de  labeurs  inces- 
sants et  dont  la  valeur  s'appuie  sur  les  monuments  écrits  qu'on 
découvre  journellement  dans  la  contrée  qui  va  nous  occuper. 

Nous  ajouterons,  pour  ne  rien  omettre  sur  un  sujet  de  celte 
importance,  que  les  lecteurs  feront  bien  de  consulter  les  nombreux 
écrivains  qui  ont  eu  recours,  dans  leurs  travaux  ,  à  la  Notitia 
diynitatum ,  ainsi  que  les  ouvrages  spéciaux  sur  la  matière.  Nous 
mentionnerons,  parmi  ces  derniers,  la  Revue  Africaine  précitée, 
dans  le  2a  numéro  de  laquelle  (livraison  de  décembre  1856,  t.  Ier) 
on  trouvera  un  excellent,  mais  trop  court  article  de  M.  Ad. 
Cerbrugger,  sous  ce  titre  :  L'Afrique  septentrionale  (en  430)  après 
le  partage  du  monde  romain  en  Empire  d'Orient  et  Empire  d'Occident, 
article  donnant  un  aperçu  sommaire  du  sujet  que  nous  nous 
proposons  de  traiter  ici  avec  plus  d'étendue.  Nous  renvoyons 
également  le  lecteur  aux  Revues  archéologiques ,  et  notamment  aux 
quatre  Annuaires  publiés,  depuis  1853,  par  la  Société  archéologique 
de  la  province  de  Constantine,  recueils  déjà  très  riches  en  matière  de 
monuments  épigraphiques. 

E.  BACHE. 


142 


LE  «ÊNIE  »U  MONT  DIRA  (1). 

Il  y  a  quelques  jours  (le  24  février),  M.  Eugène  Gués,  com- 
missaire de  police  d'Aumale,  étant  en  tournée  de  service  dans 
les  environs  de  sa  résidence,  sur  l'ancienne  route  qui  conduit  à 
Médta,  se  trouva,  après  un  parcours  de  huit  kilomètres,  en  pré- 
sence d'une  pauvre  petite  ferme  française  dont  la  construction 
lui  parut  des  plus  bizarres.  C'était  la  réalisation  en  pierres  de 
taille  de  la  devise  bien  connue  et  trop  souvent  applicable  :  luxe 
et  misère.  Au  fond,  le  bâtiment  était  une  chaumière,  mais  ses 
murailles  étaient  composées  de  tronçons  de  colonnes,  de  frag- 
ments de  corniches,  de  débris  d'entablements  et  autres  restes 
d'un  monument  qui  pouvait  avoir  été  très  splendide.  Devant 
cette  sorte  de  mosaïque  architecturale,  ou,  pour  mieux  dire, 
cette  espèce  de  musée  fortuitement  étalé  en  plein  air,  le  touriste 
le  plus  superficiel,  le  plus  inattentif  n'aurait  pu  refuser  un  regard, 
peut-être  même  une  note  sur  son  précieux  calepin.  A  plus  forte 
raison,  l'attention  de  l'archéologue  devait  s'éveiller,  car  ces  restes 
lui  faisaient  pressentir  la  proximité  de  quelque  ruine  romaine,  d'une 
de  ces  carrières  gratuites  où  le  brave  colon  européen  se  fournit 
de  pierres  et  de  moellons  tout  taillés,  ne  se  doutant  guère  qu'il 
reproduit  fidèlement  le  procédé  maladroit  et  grossier  des  recon- 
structions byzantines  du  6°  siècle  de  notre  ère. 

M.  Eugène  Gués  est  un  membre  intelligent  et  actif  de  la 
Société  historique  algérienne  ;  la  science  lui  doit  déjà  des  docu- 
ments inédits  d'une  certaine  importance  sur  Auzia  ;  notre  Musée 
central  lui  a  l'obligation  de  plusieurs  cadeaux  numismatiques 
dont  la  Revue  africaine  a  fait  ressortir  la  valeur.  11  ne  pouvait 
rester  indifférent  devant  le  problème  archéologique  qui  se  dres- 
sait ainsi  sur  sa  rouie.  En  tournant  autour  de  la  demeure  du 
colon,  pour  constater  le  nombre  et  la  nature  des  matériaux 
antiques  employés  dans  cette  bâtisse  moderne,  il  observa  sur  la 
muraille  méridionale  une  pierre  grise  haute  de  0,ôOc.  et  large  de 
0.38  c,  sur  laquelle  il  lut  le  curieux  fragment  d'inscription  dont 
nous  allons  entretenir  nos  lecteurs. 


(1)  Celte  montagne  domine,  au  Sud  et  à  l'Ouest,  la  ville  d'Aumale,  qui 
est  bâtie  sur  un  de  ses  contreforts,  à  l'endroit  où  s'élevait  l' Auzia  de? 
Romains. 


—   143  — 

Mais  suivons  d'abord  M.  Gués  dans  sa  recherche  du  lieu  d'où  ces 
matériaux  romains  avaient  été  tirés.  Il  le  trouva  tout  près  de  la 
Ferme,  sur  un  point  culminant  de  l'ancienne  route  d'Aumale  à 
Médéa,  magnifique  belvéder  naturel  d'où  la  vue  plane  librement, 
ne  rencontrant  guère  de  limites  que  vers  les  pics  neigeux  du 
Jurjura.  D'après  la  direction  et  les  distances  indiquées'  par 
notre  informateur,  il  paraît  probable  que  c'est  la  Corne  de  Salem 
(Guern  Salem),  un  des  sommets  les  plus  élevés  (1,360m)  du  Djebel 
Dira.  Pour  donner  à  notre  Sahel  cette  altitude  respectable,  il 
faudrait  qu'un  Titan  entassât  deux  Bouzarea  sur  celui  que  nous 
connaissons  déjà  aux  portes  et  à  l'Ouest  d'Alger. 

M.  Gués,  ayant  découvert  le  gisement  antique  d'où  le  colon 
avait  tiré  les  débris  d'architecture  romaine,  se  mit  à  l'étudier 
avec  soin  :  de  nombreuses  pierres  tumulaires  y  étaient  dispersées 
au  milieu  de  substruetions  antiques  ;  quoiqu'elles  fussent  sans  in- 
scriptions, leur  destination  ne  pouvait  être  douteuse  en  présence 
des  ossements  humains  dont  le  sol  était  jonché  et  que  l'insouciant 
fermier  avouait  avoir  brisés  en  les  enlevant  de  leur  dernière  de- 
meure. Vandalisme  et  profanation  sont  deux  péchés  mignons  de  la 
colonisation  française.  Il  est  bien  entendu  que  nous  donnons  à  ce 
mot  colonisation  toute  l'extension  qu'il  comporte,  sachant  trop 
qu'ici  il  n'y  a  pas  que  les  colons  proprement  dits  qui  profanent  et 
détruisent  à  plaisir. 

M.  Gués  déduisit  naturellement  de  ses  minutieuses  observations 
qu'il  était  en  présence  des  restes  d'un  établissement  antique  dont 
la  situation  élevée,  et  en  butte  à  tous  les  vents  de  l'horizon,  était 
un  excellent  commentaire  de  l'inscription  que  voici,  celle  qu'il 
avait  vue  et  copiée  sur  la  paroi  Sud  de   la   petite  ferme  : 

GENIO  MONT. .  . 

PASTOR  IA... 

SIS  MM  T... 

PESTATVM.... 

PATRIA  N-. 

...ENTIS  CI... 

...T  V1CTIM.  .. 
L'existence  d'un  cadre  (sorte  de  moulure  en  forme  de  cordon) 
en  haut,  en  bas  et  à  gauche,  témoigne  qu'il  ne  manque  rien  à 
l'inscription  sur  ces  trois  côtés  ;  les  lacunes  n'existent  qu'à  droite 
et  laissent  à  deviner  deux  ou  trois  lettres  seulement,  à  chaque 
bout   de  ligne,  ainsi  qu'on  peut   le  reconnaître   aux  endroits  que 


-  144  - 

le  sens  aide  à  compléter,   tel  que  Genio  montis  et  vim  tempestatum. 

A  l'avant-dernière  ligne,  il  y  a  l'amorce  supérieure  d'une  lettre 
qui  peut  être  C,  G  ou  S  :  enfin,  la  partie  inférieure  des  lettres 
de  la  dernière  ligne  est  tout- à-fait  fruste,  sans  que  pour  cela 
la  lecture  soit  en  aucune  façon  douteuse. 

En  attendant  l'estampage  que  M.  Gués  a  fait  de  ce  document 
épigraphique  et  qu'il  nous  enverra  sans  doute,  nous  croyons 
pouvoir  sans  témérité  assigner  le  sens  général  que  voici  à  l'in- 
téressante dédicace  dont  on  lui  doit  la  connaissance  : 

—  Au  Génie  de  la  montagne  des  pasteurs  (?)  ;  un  sacrifice  a 
été  fait  selon  la  coutume  locale,  pour  obtenir  qu'il  conjure  la 
force  de  tempêtes  (1). — 

Le  culte  des  génies,  ancien  comme  le  monde,  et  qui,  avec  des 
noms  divers  et  sous  des  formes  variées,  vivra  sans  doute  autant 
que  lui,  est  né  tout  naturellement  de  l'antagonisme  que  l'homme 
observe  à  chaque  instant  dans  son  propre  individu  :  aspirations 
vers  le  bien  ;  tendances  au  mal  ;  ce  sont  là,  en  effet,  des  impul- 
sions bien  contradictoires  qu'il  lui  est  impossible  de  nier  et  qu'il 
ne  croit  pouvoir  s'expliquer  que  par  l'intervention  des  êtres  du 
monde  invisible,  anges  et  démons,  comme  on  dit  dans  notre  lan- 
gue vulgaire. 

Adesi-autem  viro  cuililiet  daemon  bonus, 

fff  primum  quis  nascitur,  vitae  arcanus  ductor. 

A  ce  dire  de  Ménandre  le  comique,  ajoutons  que  les  génies 
natalicfs  (2)  des  femmes  s'appelaient  toujours  des  Jurions;  d'où 
vient  sans  doute  que  quelquefois,  mais  rarement,  ceux  des  hom- 
mes ont  été   nommés  des  Jupiters. 

Euclide  et  d'autres  auteurs  affirment  positivement  l'existence 
de  mauvais  génies  à  côté  des  bons,  théorie  que  le  christianisme 
admit  en  principe  et  qui  s'épanouit  de  nos  jours  sous  une  nouvelle 
face,  avec  des  développements  plus  étendus,  une  portée  plus 
grande  et  des  conclusions  fort  imprévues,  sous  le  nom  de  spiritisme. 
JVous  hasardons  le  mot,  puisqu'il  a  déjà  été  pronocé  dans  l'Akh- 
bar  ,  à  propos  du  Livre  des  Eprits  ,  d'Allan  Kardec ,  ouvrage 
qui  est  le  résumé  le  plus  complet  et  le  plus  lucide  de  cette  nouvelle 
doctrine. 


(1)  La  fin  du  texte  de  notre  dédicace  rappelle   cette   formule:    Patrio 
more,  sacrificium  dits  prœsidibus  loci  feci. 
{•i)  Ceux  qui,  dès  la  naissance  de  l'individu,  s'attachaient  à  lui. 


—  145  - 
A  l'époque  payenne,  la  corruption   des  idées  religieuses  ayant 
altéré  les  dogmes  et  le  culte,  les  Génies  se    multiplièrent  outre 
mesure,  ce  qui  a  fait  dire  au  poète  Prudence  : 

Quanquam,  cur  Genium  Romse  mihi  fingilis  unum? 
Cum  portis,  domibus,  thermis,  stabulis  soleatis 
Assignare  suos.Genios. 
C'était,  en  effet,  une  chose  assez  bizarre  de  proclamer  d'abord 
un  Génie  spécial  de  la  ville  de  Rome,  puis  d'admettre  autant  de 
Génies  particuliers  qu'il  y   avait  de  portes,  de  maisons,  de  bains 
ou  même  d'écuries  dans  la  cité  éternelle.  Que  restait-il  donc  au 
grand  Dieu  topique,  après  cette  dissémination  des  prérogatives  du 
protectorat?  Mais  la  superstition  n'a  jamais  eu  l'idée  de  se  poser  de 
ces  questions  embarrassantes. 

Puisque  chaque  porte  de  maison  urbaine  avait  son  Génie,  il 
était  juste  que  !a  campagne  ne  fût  pas  moins  bien  partagée.  En 
effet,  les  montagnes,  les  vallées  comme  les  plus  petits  ravins,  les 
forêts  ainsi  que  les  plus  humbles  bouquets  de  bois,  les  lacs,  les 
marais  et  les  fontaines,  eurent  également  leur  Génie  tutélaire. 
Pourquoi  la  Corne  de  Salem  n'aurait-elle  pas  possédé  le  sien,  elle 
qui  domine  le  pays  de  toute  la  hauteur  de  ses  1,360  mètres 
d'altitude  au-dessus  du  niveau  de  la  mer?  Ne  devait-elle  pas 
à  cette  situation  élevée  le  privilège  d'attirer  la  foudre,  d'être  l'arê- 
ne  où  les  vents  les  plus  contraires  viennent  se  livrer  bataille, 
d'offrir  à  la  neige  un  asile  longtemps  efficace  contre  les  ardeurs 
de  l'été  africain? 

Quant  à  nous,  ce  culte,  en  pareil  lieu,  ne  peut  nous  étonner. 
Après  y  avoir  été  vigoureusement  battu  de  la  tempête,  nous  l'y 
comprenions  aussi  bien  que  nous  avons  compris  celui  de  Jupiter 
Tonnant  à  Rapidi  (Sour  Djouab)  —  qui  nous  était  dénoncé  par  la 
découverte  d'un  buste  porte-foudre,  de  ce  Dieu,  —  quand,  au 
mois  d'août  1855,  nous  avons  vu  pendant  plusieurs  jours,  et 
chaque  soir,  le  tonnerre  frappant  les  divers  pics  échelonnés  autour 
de  nous. 

Il  est  à  remarquer  que  c'est  précisément  dans  la  saison  de  ces 
violents  orages  que  les  troupeaux  chassés  du  Sud  par  la  séche- 
resse viennent  demander  aux  montagnes  du  Tel  de  l'herbe,  de 
l'eau  et  uu  peu  de  fraîcheur.  Le  plateau  dominé  par  le  pic  de 
Salem  était  sans  doute  visité  il  y  a  quinze  siècles,  comme  de  nos 
jours,  par  les  pasteurs  nomades  du  Sahara.  Ceux  d'alors  ont 
élevé  un  monument  au  Génie  de  la  montagne  des  Bergers  ;  en 
cherchant  bien,  on  trouverait  que  les  Arabes,  ont  sur  ces  hauteurs, 
Revue  Afr.  6"  année,  n"  32  10 


-  146  — 

quelque  marabout  investi  des  mêmes  attributions  météorologiques' 
(V.  ci-après,  p.  159).  Que  des  chrétiens  viennent  à  fréquenter 
assidûment  la  localité,  dans  des  circonstances  analogues,  et  ils  auront 
bientôt  quelque  chapelle,  in  periculo  venti.  Tout  change  et  rien  ne 
meurt! 

On  voit  qu'il  y  a  rapport  parfait  entre  notre  dédicace  et  le 
lieu  où  elle  avait  été  rédigée. 

Avant  de  terminer  ce  long  article,  il  faut  aller  au-devant  d'une 
objection.  Il  est  question  de  victime  dans  le  document  que  nous 
commentons  ;  là-dessus,  quelque  érudit  dira  qu'on  faisait  seu- 
lement des  libations  de  vin  pur  aux  génies  et  non  des  sacrifices 
sanglants.  11  citera  même  à  l'appui  de  son  assertion,  le  fundo 
inerum  genio  de  Perse  ;   le  madeatque  mero  de  Tibulle. 

Il  est  vrai  qu'Horace  viendrait  à  la  rescousse  en  nous  fournis- 
sant son  : 

Cras  genium  mero 

Curabis  et  porco  biraestri. 

D'abord,  il  ne  s'agit  pas  ici  du  gardien  de  l'homme,  mais  d'un 
Génie  de  la  montagne.  La  différence  des  attributions  devait  motiver 
des  variétés  dans  le  culte. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  un  nouveau  document  épigraphique  dont 
la  science  doit  la  révélation  à  M.  Eugène  Gués,  qui  nous  a  fait 
connaître  naguère  la  colonne  milliaire  où  l'on  trouve  la  meil- 
leure preuve  qui  ait  été  produite,  jusqu'ici,  de  la  synonymie 
d'Auzia  et  (VAumale.  C'est  avec  les  renseignements  fournis  par  cet 
honorable  correspondant  de  la  Société  historique  Algérienne,  que 
nous  avons  rédigé  l'article  qu'on  vient  de  lire.  Si  le  lecteur  y 
trouve  quelque  intérêt,  c'est  donc  lui  qu'il  en  doit  remercier. 
Nous  ne  gardons  à  notre  compte  que  les  risques  et  périls  du 
commentaire. 

A.  Berbbugger. 


—  147  — 
I,A  PREMIÈRE   PROCLAMATION 

ADRESSÉE  PAR  LES  FRANÇAIS  AUX  ALGÉRIENS. 

1830. 

Notre  honorable  correspondant,  M.  le  docteur  Leclerc,  nous  fait 
parvenir  la  communication  suivante: 

«  J'ai  l'honneur  de  vous  envoyer,  pour  la  Société  Historique  , 
une  pièce  qui  l'intéressera  sans  doute,  et  qui  pourra  peut-être 
prendre  place  dans  la  Revue  :  c'est  une  proclamation  adressée  par 
le  maréchal  Bourmont  aux  Arabes,  lors  de  l'expédition  d'Alger. 
Il  se  pourrait  qu'elle  manquât  môme  à  la  Bibliothèque  d'Alger  (1), 
et  les  renseignements  que  je  vais  vous  communiquer  expliqueront 
comment  je  l'ai  trouvée  à  Amiens,  ainsi  qu'une  autre,  que  je  pourrai 
aussi  vous  adresser,  pour  être  également  insérée  dans  la  Revue. 

»  Ces  renseignements  sont  consignés  sur  d'autres  exemplaires 
de  la  Bibliothèque  d'Amiens. 

»  Le  marquis  de  Clermont-Tonnerre,  colonel  d'état-major  (d'une 
famille  de  Picardie),  avait  été  chargé  par  le  Ministre  de  la  guerre 
de  préparer  les  états  nécessaires  pour  l'expédition  d'Alger.  La 
connaissance  de  la  langue  arabe  rendait  ce  travail  plus  facile  au 
colonel.  Ses  relations  avec  les  habitants  du  midi  de  la  France;  les 
communications  bienveillantes  de  plusieurs  consuls,  officiers  et 
voyageurs ,  Américains ,  Anglais  et  Hollandais ,  lui  permirent 
d'achever  l'étude  du  terrain  qui  environne  Alger.  Vers  le  mois  de 
janvier  1830,  M.  de  Clermont-Tonnerre  fut  autorisé  à  former,  au 
Ministère  de  la  guerre,  un  bureau  spécial  pour  l'exécution  des 
cartes  et  plans  de  campagne.  M.  Foltz ,  capitaine  d'état-major, 
fut  chef  de  ce  bureau.  A  la  fin  de  mai  1830,  le  comte  de  Bourmont 
chargea  le  colonel  de  Clermont-Tonnerre  de  faire  lithographier 
une  proclamation  en  arabe.  M.  de  Sacy  donna  le  texte,  dans 
l'idiome  d'Afrique.  Les  proclamations  furent  imprimées  par  Engel- 
mann. 


(t)  La  Bibliothèque  d'Alger  en  possédait  déjà  des  exemplaires,  ainsi  qu'il 
sera  expliqué  plus  loin. 


—  148  — 

»  Cette  proclamation  figure  dans  le  catalogue  de  la  bibliothèque 
de  M.  de  fSacy, Morne  III,  n°  5757,  dernière  p3ge,  avec  cette 
indication  : 

»  Proclamation*aux  habitants  d'Alger  et  aux  Quabaïls  (1). 

»  Il  y  a  deux  éditions  de  cette  pièce:  celle-ci,  lithographiée  sur 
colombier  et  entourée  d'ornements  orientaux,  les  armes  de  France 
en  tête;  l'autre  édition  ,|d'un  format  plus  petit,  sur  papier  dit 
carré,  et  contenant  vingt-six  lignes  de  texte.  C'est  probablement 
cette  dernière  qu'on  répandit  chez  les  Arabes,  après  le  débarque- 
ment, en  l'attachant  aux  buissons  (V.  Rozet) . 

»  Il  n'existe,  à  ma  connaissance,  aucune  édition  française  de 
cette  pièce,  mais  on  en  trouve  le  texte  arabe  imprimé  dans  la 
Chrestomatie  de  M.  Humbert. 

»  Ces  deux  éditions  sont  à  la  Bibliothèque  d'Amiens,  qui  les 
a  reçues]de  [M.  de  Clermont-Tonnerre.  Sur  la  grande,  il  y  a  une 
traduction  interlinéaire  faite  à  la  main.  La  petite  est  celle  que  je 
vous  envoie  :  l'exemplaire  de  la  Bibliothèque  d'Amiens  a  les  armes 
de  France  coloriées.  Les  deux  pièces  ne  diffèrent  l'une  de  l'autre 
que  par  un  seul  mot,  à  part  la  disposition  des  lignes. 

»  J'ai  pensé]  qu'il  était  inutile  de  vous  adresser  une  traduction 
que  vous  ferez  aussi  bien^que  moi;  j'ai  seulement  placé  en  regard 
du  texte  quelques,]  mots  de  la  traduction  originale  interlinéaire , 
soit  pour  enj  reproduire  l'esprit ,  soit  pour  aider  à  l'intelligence  de 
quelques  mots  arabes  mal  écrits.  Cet  exemplaire  m'a  été  donné 
par  M.  Garnier,|bibliothécaire  de  la  ville  d'Amiens,  dont  il  était  la 
propriété. 

«  Docteur  LECLERC .  » 

Nous  ajouterons  les  renseignements  suivants  à  ceux  qui  viennent 
de  nous  être  fournis  par  M.  le  docteur  Leclerc  sur  la  première 
pièce  officielle  adressée  par  la  France  aux  Algériens. 

M.  Merle,  secrétaire  particulier  du  comte  de  Bourmont  pendant 
l'expédition  de  1830,  raconte,  à  la  page  121  de  ses  Anecdotes  sur  la 
conquête  d'Alger,  —  ouvrage  publié  à  Paris,  en  1831  —  que  le  pre- 
mier prisonnier  arabe  fait  par  l'armée  française  était  un  bomme  de 
Biscara.  On  le  relâcha  presque  aussitôt  et  on  le  conduisit  sous 


(1)  Je  crois  qu'il  y  a  ici  une  erreur  de  la  rédaction  du  catalogue,  et  qu'il 
faut  lire:  tribus,  au  lieu  de:  quabaïls.  Du  reste,  le  mot  tribus  se  trouve 
sur  la  proclamation. 


-  149  — 

t-scorte  jusqu'en  dehors  du  camp,  après  avoir  bourré  sa  besace  de 
vivres  et  de  proclamations  en  langue  arabe,  dons  auxquels  le  général 
en  chef  voulut  bien  ajouter  une  petite  somme  d'argent.  Cet  excès 
d'honneurs  et  de  générosité  lui  devint  promptement  fatal;  il  avait 
à  peine  dépassé  nos  lignes  de  quelques  centaines  de  pas,  qu'un 
groupe  de  Bédoins,  sur  l'ordre  d'un  janissaire,  se  jeta  sur  lui,  et 
qu'il  fut,  en  un  instant,  dépouillé  et  massacré. 

M.  Nettement,  à  qui  l'on  doit  une  excellente  histoire  de  la 
conquête  d'Alger,  donne,  de  son  côté,  les  détails  suivants  sur  ce 
même  fait  des  proclamations  françaises  adressées  aux  Indigènes. 
Ou  lit  à  la  page  250  de  son  livre  : 

«  La  proclamation  que  le  commandant  en  chef  avait  adressée 
»  aux  populations,  et  qui  avait  été  répandue  dans  les  États  algériens 
»  par  les  soins  de  MM.  de  Lesseps,  envoyé  de  France  à  Tunis , 
»  et  Raimbert,  d'Aubignose  et  Gérardin,  envoyés  secrets,  avait 
»  produit  un  bon  effet  pour  atténuer  les  antipathies  religieuses. 
»  On  pouvait  compter  sur  la  neutralité  sympathique  de  Tunis  et 
»  de  Maroc.  » 

Selon  le  même  auteur,  le  plus  jeune  fils  de  M.  de  Lesseps  avait 
été  envoyé  à  Tabarque,  pour  être  plus  à  portée  d'introduire  ces 
proclamations  dans  les  États  algériens.  Une  de  ces  proclamations 
disait  aux  Arabes,  d'après  M.  Nettement: 

«  Nous,  Français,  vos  amis,  nous  partons  pour  Alger,  nous 
»  allons  chasser  les  Turcs,  vos  tyrans,  qui  vous  volent  vos  biens  et 
»  ne  cessent  de  menacer  votre  vie.  » 

Nous  n'avons  jamais  eu  sous  les  yeux  le  document  où  ce  passage 
devait  se  trouver,  mais  nous  en  connaissons  un  autre  qui  a  été 
répaudu  à  profusion  par  tout  le  pays,  celui  dont  parle  M.  Nette- 
ment, sans  doute,  car,  nous  le  tenons  précisément  de  M.  Raimbert, 
une  des  personnes  citées  par  cet  auteur  comme  ayant  été  chargées 
de  le  faire  parvenir  sur  tous  les  points  de  l'Algérie. 

Cette  pièce,  qui  participe  de  l'intérêt  qui  s'attache  aux  origines 
de  notre  domination  en  Algérie,  n'a  jamais  été  publiée,  à  notre 
connaissance.  Nous  en  offrons  aujourd'hui  la  traduction  aux 
lecteurs  de  la  Revue  Africaine;  elle  est  l'œuvre  de  notre  collègue 
M.  Bresnier,  dont  le  nom  est  une  garantie  d'exactitude  en  pareille 
matière. 

A.  Berbrugger. 


—  150  — 


PROCLAMATION  EN  ARABE 

ADRESSÉE  PAR  LE  GÉNÉRAI  DE  BOURMONT, 

Général  en   chef  de  l'expédition  d'Alger, 

Aux  habitants  de  la  ville  d'Alger  et  des  tribus,  en  juin  1830. 

Traduction  littérale  par  M.  Bresnier. 

Au  nom  du  Dieu  qui  crée  et  fait  retourner  à  la  vie.  C'est  de  lui 
que  nous  implorons  notre  secours. 

Messeigneurs  les  Cadis,  Chérifs,  Eulama ,  Chefs  et  Notables, 
agréez  de  ma  part  le  plus  complet  salut ,  et  les  vœux  les  plus 
empressés  de  mon  cœur,  avec  des  hommages  multipliés. 

Sachez  (que  Dieu  vous  guide  vers  la  justice  et  le  bien  !  )  que  Sa 
Majesté  le  Sultan  de  France,  que  je  sers  (puisse  Dieu  rendre  ses 
victoires  de  plus  en  plus  éclatantes!),  m'a  fait  la  faveur  de  me 
nommer  général  en  chef. 

0  vous,  les  plus  chers  de  nos  sincères  amis,  habitants  d'Alger 
et  de  toutes  les  tribus  marocaines  (sic)  dépendant  de  vous  (1), 
sachez  que  le  Pacha  votre  chef  a  eu  l'audace  d'insulter  le  drapeau 
de  la  France  qui  mérite  toute  sorte  de  respects,  et  a  osé  le  traiter 
avec  mépris.  Par  cet  acte  d'inconvenance,  il  est  devenu  la  cause 
de  toutes  les  calamités,  de  tous  les  maux  qui  sont  prêts  à  fondre 
sur  vous,  car  il  a  appelé  contre  vous  la  guerre  de  notre  part. 

Dieu  a  enlevé  du  cœur  de  Sa  Majesté  le  Sultan  de  France  (que 
le  Seigneur  perpétue  son  règne!)  la  longanimité  et  la  miséricorde 
qui  lui  sont  habituelles,  et  qui  sont  universellement  reconnues. 
Ce  Pacha,  votre  maître,  par  son  peu  de  prudence  et  l'aveuglement 
de  son  cœur,  a  attiré  sur  lui-même  une  terrible  vengeance.  Le 
destin  qui  le  menace  va  s'accomplir,  et 'bientôt  il  va  subir  l'humi- 
liant châtiment  qui  l'attend. 

Quant  à  vous,  tribus  des  Marocains  (i.  e.  des  Arabes  et  des 
Kabiles  de  l'Algérie),  sachez  bien  et  soyez  pleinement  convaincus 


(1)  En  se  servant  du  mot  Mar'driba  le  rédacteur  de  ce  document  a 
cru  dire  les  Maugrebins,  les  habitants  du  Magreb,  ignorant  que  dans 
l'usage  vulgaire  il  se  prend  toujours  pour  désigner  les  Marocains.  —  Note 
de  la  R. 


-  151  — 

que  je  ne  viens  pas  pour  vous  faire  la  guerre.  Ne  cessez  point 
d'être  en  toute  sécurité,  en  pleine  confiance  dans  vos  demeures  ; 
continuez  vos  affaires,  exercez  vos  industries  en  toute  assurance. 
Je  vous  donne  la  certitude  qu'il  n'est  personne  parmi  nous  qui 
désire  vous  nuire  dans  vos  biens  ni  dans  vos  familles.  Je  vous 
garantis  que  votre  pays,  vos  terres,  vos  jardins,  vos  magasins, 
en  un  mot ,  tout  ce  qui  vous  appartient ,  d'une  importance 
minime  ou  considérable,  restera  dans  l'état  où  il  se  trouve. 
Nul  d'entre  nous  n'entravera  la  jouissance  ou  l'exercice  d'aucune 
de  ces  choses,  qui  resteront  toujours  entre  vos  mains.  Croyez  à 
la  sincérité  de  mes  paroles. 

Je  vous  garantis  également ,  et  vous  fais  la  promesse  formelle, 
solennelle  et  inaltérable,  que  vos  mosquées  grandes  et  petites 
ne  cesseront  d'être  fréquentées  comme  elles  le  sont  maintenant, 
et  plus  encore  (sic),  et  que  personne  n'apportera  d'empêchement 
aux  choses  de  votre  religion  et  de  votre  culte. 

Notre  présence  chez  vous  n'est  pas  pour  vous  combattre  ;  notre 
but  est  seulement  de  faire  la  guerre  à  votre  Pacha,  qui,  le 
premier,  a  manifesté  contre  nous  des  sentiments  d'hostilité  et  de 
haine. 

Vous  n'ignorez  pas  les  excès  de  sa  tyrannie,  la  dépravation  de 
sa  mauvaise  nature,  et  nous  n'avons  pas  besoin  de  vous  exposer 
ses  mauvaises  qualités  et  ses  actes  honteux;  car  il  est  évident 
pour  vous  qu'il  ne  marche  qu'à  la  ruine  et  la  destruction  de  votre 
pays,  ainsi  qu'à  la  perte  de  vos  biens  et  de  vos  personnes.  On 
sait  qu'il  n'a  d'autre  désir  que  de  vous  rendre  pauvres,  misérables, 
plus  vils  que  ceux  que  la  malédiction  divine  a  frappés. 

Un  fait  des  plus  étranges,  c'est  que  vous  ne  compreniez  pas 
que  votre  Pacha  n'a  en  vue  que  son  bien-être  personnel;  et  la 
preuve,  c'est  que  les  plus  beaux  des  domaines,  des  terres,  des 
chevaux,  des  armes,  des  vêtements,  des  joyaux,  etc.,  sont  tous 
pour  lui  seul. 

0,  nos  amis  les  Marocains  (les  Arabes),  Dieu  (qu'il  soit  glorifié) 
n'a  permis  ce  qui  a  eu  lieu  de  la  part  de  votre  inique  Pacha  , 
que  par  un  acte  de  sa  divine  bonté  envers  vous  :  afin  que  vous 
puissiez  atteindre  une  prospérité  complète  par  la  ruine  de  votre 
tyran  et  la  chute  de  son  pouvoir,  et  pour  vous  délivrer  des  inquié- 
tudes et  de  la  misère  qui  vous  accablent. 

Hâtez-vous  donc  de  saisir  l'occasion.  Que  vos  yeux  ne  soient 
pas  aveugles  à  l'éclat  lumineux  du  bien-être  et  de  la  délivrance, 


.   —  152  — 

que  Dieu  fait  briller  devant  vous.  Ne  soyez  pas  indifférents  à  ce 
qui  renferme  pour  vous  un  sérieux  avantage;  éveillez- vous  an 
contraire  pour  abandonner  votre  Pacha  et  pour  suivre  un  conseil 
que  nous  vous  donnons  dans  votre  intérêt.  Soyez  certains  que 
Dieu  ne  cherche  jamais  le  malheur  de  ses  créatures,  et  qu'il  veut 
que  chacun  jouisse  de  la  part  spéciale  des  nombreux  bienfaits 
que  sa  divine  bonté  a  répandus  sur  les  habitants  de  la  terre. 

Musulmans,  les  paroles  que  nous  vous  adressons  viennent  d'une 
entière  amitié ,  et  renferment  des  sentiments  pacifiques  et  affec- 
tueux. Si  vous  envoyez  vos  parlementaires  à  notre  camp,  nous 
nous  entretiendrons  avec  eux.  Nous  espérons,  Dieu  aidant,  que 
nos  conférences  amèneront  des  conséquences  avantageuses  et  pro- 
fitables pour  vous. 

Dieu  nous  donne  la  confiance  que  Iorque  vous  serez  convaincus 
que  notre  but  unique  est  votre  bien  et  votre  intérêt,  vous  nous 
enverrez  avec  vos  parlementaires  toutes  les  provisions  dont  notre 
armée  victorieuse  a  besoin  :  farine,  beurre,  huile,  veaux,  mou- 
tons, chevaux,  orge,  etc.  Lorsque  vos  convois  nous  seront  par- 
venus, nous  vous  en  remettrons  immédiatement,  en  argent 
comptant,  le  prix  que  vous  en  désirerez ,  et  même  plus  encore. 

Mais  (à  Dieu  ne  plaise!),  s'il  arrivait  que  vous  agissiez  contrai- 
rement à  ce  que  nous  avons  dit,  et  que  vous  préférassiez  nous 
résister  et  combattre,  sachez  que  tout  le  mal  et  tous  les  désordres 
qui  en  résulteront  viendront  de  votre  fait;  ne  vous  en  prenez  qu'à 
vous-mêmes,  et  soyez  certains  que  ce  sera  contre  notre  volonté. 
Soyez  convaincus  que  nos  troupes  vous  envelopperont  facilement, 
et  que  Dieu  vous  mettra  bientôt  en  leur  pouvoir.  De  même  que  le 
Seigneur  recommande  l'indulgence  et  la  miséricorde  pour  les 
faibles  et  les  opprimés,  de  même  aussi  il  inflige  les  plus  rigoureux 
châtiments  à  ceux  qui  commettent  le  mal  sur  la  terre,  et  qui 
ruinent  les  pays  et  les  habitants. 

Si  donc  vous  vous  opposez  à  nous  par  des  hostilités,  vous 
périrez  tous  jusqu'au  dernier. 

Telles  sont,  Messeigneurs,  les  paroles  que  j'ai  cru  devoir  vous 
adressser.  C'est  nn  conseil  bienveillant  que  je  vous  donne;  ne 
le  négligez  pas  :  sachez  que  votre  intérêt  est  de  l'accepter  et  de 
vous  y  conformer. 

Personne  ne  pourra  détourner  de  dessus  vous  la  destruction,  si 
vous  ne  tenez  aucun  compte  de  mes  avis  ni  de  mes  menaces. 
Ayez  la  certitude   la  plus  positive  que  notre  Sultan   victorieux 


—  153  — 

et  gardé  par  le  Dieu  Très-Haut  ne  peut  lui-môme  les  modifier,  car 
c'est  un    arrêt  du  destin,  et  l'arrêt  du  destin  doit  fatalement  s'ac- 
complir. 
Salut  à  celui  qui  entend  et  se  soumet. 


Voici  maintenant  le  texte  de  ce  curieux  document,  transcrit  avec 
soin.  Les  gallicismes  et  les  mots  improprement  employés  que  l'on 
y  rencontre  s'expliquent  et  se  justifient  par  l'inexpérience  où  l'on 
était  alors  des  choses  pratiques  et  usuelles  des  Arabes. 


\jlL-t>}\  j-i{£\j  xUlJI^  ( j.L-i.sTj  ïLa-iJI    ^.j'taL—  L-$_J!  L> 

v>__^s^*44^|  à*JLa  sJ^H1  ^-H-^  o     ^Î/F5  -^  s^^a>  tvr*  (^s^^-3" 


—  154  — 

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v ajJ  ^Cj  iJlc  iJJLlî  j  Ji3t  ajo»  Là ^  JJj  J^^li  -»LsL^J  cf  wa_>  ,^^5 

.!  XJUa  X^_>  .Lsr^  J^  L_j*t  vJU*J  Jl  U-^-â-j  Ijji'Ljj  îjJtet 
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LjJlj    *XJL_5jLsr°  (J^Y_j_a>    jvw-J  pJ^î   btj^a-a.     ,.L_3   A-j'^1 *_e» 

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—  155  — 


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UC^J  J^Jwwa.  L_:Ojjl    ^1   ^SlLwU-*    ^Xjt-^   lit    a^Îj  à'S^Jtj 
*xJLLsJ  U   Jjt)    ^X-H    ûwL>    L-^A^j   Jo--Lsj    *£xiL^>   à-^-?    L8  ,J,f 


—  156  — 


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*Sj_x_c  ^LJLs  L_j'^ljt  3Lcs  4JI  tj-xJL>b  *£»~sJÎ  ^T  î_y»jLj  bta 
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—  157 


CHRONIQUE. 


Geryville.  —  On  nous  communique  une  lettre  écrite  de  ce  poste 
du  Sahara  oranais,  par  M.  le  commandant  Colonie»;  nous  y  trou- 
vons l'annonce  d'une  découverte  qui   n'est  pas  sans  intérêt. 

Dans  le  courant  du  mois  de  février  dernier,  en  nettoyant  le 
bassin  de  la  fontaine  de  cet  endroit,  on  a  rencontré  un  frag- 
ment d'épigraphe  gravé  sur  une  dalle  antique,  qui  était  enfouie 
sous  une  épaisse  couche  de  vase.  Cette  dalle  mesure  lm80  c. 
sur  lm10  c.  Le  bord  supérieur  se  découpe  en  cinq  demi-cer- 
cles inégaux  ainsi  disposés  :  le  plus  large  est  au  centre,  les 
deux  de  moyen  diamètre  lui  sont  contigus  et  les  deux  plus 
petits  forment  les  angles.  On  n'a  pu  déchiffrer  que  ces  carac- 
tères : 

PI       PH       VARO 

Comme  la  pierre  porte  des  traces  d'avoir  servi  au  lavage,  ce 
qui  a  dû  naturellement  en  user  la  surface,  on  s'explique  sans 
peine  l'absence  de  la  majeure  partie  de  l'inscription.  Du  reste, 
elle  reposait  sur  un  lit  de  maçonnerie  qui  existe  encore  à  40  c. 
sous  la  vase  et  se  trouvait  donc  en  place. 

M.  le  commandant  Colonieu  a  fait  pratiquer  aussitôt  de  pro- 
fondes tranchées  pour,  vider  le  bassin  et  sécher  la  vase,  se 
proposant  de  continuer  ensuite  la  fouille,  opération  qui  annon- 
çait d'être  difficile,  parce  que  s'il  y  a  un  sarcophage,  il  doit  se 
trouver  à  80  c.  environ  sous  l'œil  de  la  source  principale  et 
à  20  c.  de  l'autre  source. 

Ceci  nous  rappelle  que  le  11  janvier  1836,  lors  de  l'expédition 
de  Tlemsen,  étant  au  bivac  à  Aïn  el-^Bridj,  non  loin  d'Ain  Te- 
mouchent,  nous  avons  trouvé,  également  enfouie  dans  une  source, 
une  inscription  tumulaire  romaine  que  nous  avons  publiée  dans 
le  Moniteur  Algérien,  n°  du  25  février  suivant. 

Ajoutons  que,  peu  de  temps  après  (1837),  des  juifs  étant  oc- 
cupés à  nettoyer  une  fontaine  sur  le  territoire  des  Oulad  sidi 
Khaled,  (entre  Oran  et  Tlemsen),  ils  trouvèrent  dans  la  vase  un 


-  158  — 

œuf  d'autruche  dont  la  partie  supérieure  avait  été  percée,  puis 
bouchée  avec  du  coton.  Après  avoir  enlevé  ce  léger  obturateur, 
ils  furent  très  agréablement  surpris  de  trouver  dans  l'intérieur 
de  l'œuf  vingt  médailles  romaines  en  argent  appartenant  aux 
règnes  de  Vespasien,  Titus,  Domitien,  Trajan,  Hadrien,  Antonin 
le  Pieux,  Marc-Aurèle,  Faustine,  Commode,  suite  comprise  entre 
les  années  69  et  192  de  notre  ère  et  à  laquelle  il  ne  manque 
que  le  seul  Nerva,  dont  le  gouvernement  fut  de  très-courte  durée(t). 
Pour  revenir  à  la  découverte  de  M.  le  commandant  Colonieu, 
disons  que  si  nous  avons  tardé  jusqu'ici  à  la  publier,  c'est  par- 
ceque  nous  en  attendions  le  complément  avec  la  suite  des  fouilles. 
Mais  nous  apprenons  que  cet  officier  supérieur  a  dû  partir  en 
course  dans  le  Sabara  oranais,  ce  qui  ne  lui  aura  pas  permis 
de  mener  à  bonne  fin  l'exploration  entamée.  Ne  voulant  pas 
retarder  plus  longtemps  la  publication  d'un  fait  intéressant  au 
point  de  vue  des  limites  de  l'occupation  romaine  dans  le  Sud, 
nous  nous  décidons   à  le  donner  tel  que!  dans  ce  numéro. 

Djelfa  —  Les  trois  fragments  d'inscription  provenant  des  rui- 
nes romaines  de  Msad  et  formant  le  1er  envoi  adressé  au  Musée 
d'Alger  par  M.  le  Dr  Reboud,  sont  parvenus  à  leur  destination, 
ainsi  que  nous  l'annoncions  dans  notre  dernier  n%  p.  73.  Le 
fragment  le  plus  considérable  (n°  408  du  Musée)  représente  la 
partie  inférieure  de  gauche  d'une  dédicace  faite  aux  membres 
de  la  famille  impériale  des  Sévère  par  Quintus  Anicius  Faustus, 
légat  des  deux  Augustes,  personnage  déjà  connu  par  sept  in- 
scriptions que  M.  Léon  Renier  a  publiées  sous  les  n°«  56,  57, 
61,  62,  63,  64,  1575  {Inscript,  romaines  de  l'Algérie).  Les  cinq 
premières  proviennent  de  Lamboesis  (Lambèse),  chef-lieu  de  la  38 
légion   qu'il  commandait,   et  la  dernière  de    Tkamugas  (Timgad). 

Les  deux  autres  fragments  sont  également  des  épigraphes  mi- 
litaires où  l'on  ne  voit  guère  que  des  noms  propres.  Nous  les 
donnerons  dans  le  prochain  numéro. 

M.  le  D'  Reboud  nous  a  adressé  également  le  plan  du  Ksar 
Kahil,  levé  par  M.  Flannedouche,  garde  du  Génie.  Cet  honorable 
correspondant  annonce  qu'il  a  encore  en  portefeuille  deux  in- 
scriptions latines  qu'il  nous  communiquera  à  son  prochain  pas- 


(1)  Nous  donnerons  un  travail  plus  complet  sur  celte  découverte  dans 
un  prochain  numéro. 


-  159  — 

sage  à  Alger.  Il  ajoute  qu'il  n'oublie  pas  la  statistique  des  ruines 
du  cercle,  qu'il  a  promise  et  qu'il  donnera  par  cette  même 
occasion . 

Aumale  (Auzia).  —  M.  E.  Gués  nous  écrit  de  cette  résidence  : 
(t  Le  vis  tempestatum  ne  m'a  pas  permis  d'estamper  la  dédicace 
au  Génie  de  la  montagne;  mais  j'ose  vous  garantir  l'exactitude 
de  ma  copie.  Je  passe  à  autre  chose  :  un  marabout  vénéré  ha- 
bitait jadis  à  cent  mètres  du  lieu  où  l'on  a  trouvé  notre  in- 
scription, auprès  d'Aïn  Naïli  (fontaine  de  l'homme  des  Oulad 
Naïl).  Il  avait  reçu  de  Dieu,  au  dire  des  Indigènes,  le  don  de 
dominer  les  éléments,  de  conjurer  la  tempête  et  d'amener  la 
pluie  en  temps  opportun.  Vous  •voyez  que  voire  conjecture 
était  bien  fondée  (v.  p.  145).  La  Koubba  de  ce  santon  a  été 
détruite  par  un  colon  qui  en  a  utilisé  les  débris  pour  édifier 
sa  demeure.  Mais  le  bouquet  circulaire  formé  par  les  arbres 
qui  l'entouraient  subsiste  toujours,  ainsi  que  le  caveau  ou  peut- 
être  repose  encore  la  dépouille  mortelle  du  saint  musulman. 
Les  Arabes  continuent  de  venir  en  ce  lieu  pour  demander  la 
pluie  nécessaire  aux  cultures.  » 

A  cette  lettre,  M.  Gués  a  joint  six  médailles  trouvées  auprès 
de  la  Rorfa  des  Oulad  Selama  sur  la  route  d'Aumale  à  Bou- 
sada,  à  11  kilomètres  environ  de  la  première  de  ces  villes. 

La  plus  remarquable  est  un  grand  bronze  de  Julia  Domna 
(femme  de  Septime  Sévère,  en  l'an  173),  dont  voici  la  descrip- 
tion  : 

1.  —  Tête  de  Julia  Domna,  autour  :  Julia  Domna  Félix  Au- 
gusta. 

2.  —  Femme  assise  sur  un  siège,  autour:  Mat.  aug.  sen.  m.  patr. 
mère  des  augustes,  du  sénat,   mère  de  la  patrie. 

Quatre  autres  grands  grands  bronzes  se  rapportent  aux  em- 
pereurs Hadrien,  Commode,  Julia  Mamaea  (celui-ci  d'une  belle 
conservation),1  Pu pienus  ;  plus,  un  petit  bronze  de  Gallien- 

Lk  Goulette  (Tunisie).  —  M.  A  Gaspary,  ingénieur  à  cette  ré- 
sidence, nous  adresse  un  dessin  de  la  Diane  d'Ephèse  trouvée  à 
Carthage,  et  celui  d'une  bacchante  découverte  sans  doute  au 
même  endroit.  Notre  honorable  correspondant  nous  parle  d'une 
lettre   antérieure   sur    le    même    sujeÉ,    qui  ne   nous    est  point 


—  160  — 

parvenue,  et  dans  laquelle  se  trouvait  sans  doute  les  détails  qui 
doivent  se  rapporter  à  cette  double  découverte. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  Diane  d'Ephèse,  dont  M.  Gaspary  en- 
voie le  dessin,  est  sembable  dans  son  ensemble  à  celle  du  Va- 
tican que  nous  trouvons  dans  la  Nouvelle  galerie  mythologique  de 
M.  Guigniaut,  T.    3,  pi.  LXXVIII,    figure  317. 

On  sait  que  ce  simulacre  d'Artemis  ou  Diane  d'Ephèse  repré- 
sente le  corps  de  la  déesse,  avec  la  longue  tunique  talaire 
qui  le  couvre,  engagé  dans  une  espèce  de  gaîne  ou  de  châsse,  re- 
vêtue de  divers  attributs  significatifs.  La  statue  récemment  trouvée 
à  Carthage  est  sans  tête.  On  ne  voit  donc  que  la  partie  in- 
férieure du  nimbe,  ce  symbole  probable  du  disque  de  la  lune, 
garni  ici  d'animanx  chimériques.  On  aperçoit  nettement  les  deux 
lions  en  ronde  bosse  des  épaules,  au-dessus  des  trois  rangs  de 
mamelles,  emblèmes  de  la  fécondité. 

Nous  attendons  une  nouvelle  communication  de  M.  Gaspary, 
qui  complète  nos  renseignements,  pour  revenir  sur  cette  double 
découverte. 

Chronologie  chimique.  —  En  l'absence  de  toute  autre  indication, 
l'analyse  chimique  d'un  squelette  peut  faire  connaître  son  âge 
dans  les  circonstances  que  voici.  Pendant  la  vie,  les  os  humains 
renferment  33  p.  100  de  matières  organiques  ;  ils  en  perdent 
3  p.  100  par  siècle.  Ainsi,  après  1100  ans  il  n'en  reste  plus 
trace.  Ce  calcul,  appliqué  aux  deux  squelettes  que  l'on  vient  de 
découvrir  au  vieux  château  de  Verteuil,  a  établi  qu'ils  étaient 
inhumés  depuis  750  ans,  On  assure  qu'un  archéologue,  M.  Drouin, 
est  arrivé  aux  mômes  résultats  par  d'autres  moyens  que  ceux 
qui  ont  été  employés  par  M.  Gouerbe,  chimiste,  auteur  de  l'a- 
nalyse dont   nous  venons  de  parler. 

Pour  tous  les  articles  non  signés  : 
Le  Président, 
A.  Berbrugger 


ALGER.   —  TYPOGRAPHIE  RASTIDE. 


6e  Année.  N"  33.  «ai  1862. 


Hetme  africaine 


LES  INSCRIPTIONS  ARABES 

DE   TLEMCEN. 


XXIII. 
MOSQUÉE  D'ER-ROUYA. 

La  petite  mosquée  d'Er-Rouya,  située  dans  cette  partie  de  la 
ville  de  Tlemcen,  qui  s'appelait  autrefois  le  quartier  des  Archers 
[  sL» yJ\  oKLaO>  est  de  date  fort  ancienne;  mais  elle  a  sobi  une 
restauration,  ou  plutôt  une  reconstruction  presque  totale,  vers  la 
fin  du  dernier  siècle,  époque  où  l'ancien  édifice  menaçait  ruine. 
C'est  ce  monument  restauré  que  nous  connaissons.  Son  vaisseau 
est  petit  ;  il  consiste  simplement  en  une  coupole  flanquée  de 
deux  travées  ;  les  murs  sont  nus  et  sans  ornements.  Le  minaret, 
trapu  et  fort  délabré,  est,  sans  doute,  un  reste  de  la  construction 
primitive.  Dans  son  ensemble,  et  par  son  caractère  architectural, 
cet  édifice  ressemble  plus  à  un  mausolée  qu'à  une  mosquée  pro- 
prement dite  ;  et,  dans  le  fait,  il  était  destiné  à  abriter  le  tombeau 
vénéré  d'une  sainte. 

Cette  sainte  est  Lalla-Er-Rouya. 

Elle  vivait  il  y  a  trois  ou  quatre  siècles,  et,  si  l'on  en  croit 
la  tradition,  elle  était  douée  d'une  grande  grande  puissance  sur- 
naturelle -,  car  elle  expliquait  les  songes ,  prédisait  l'avenir, 
et  guérissait  toutes  sortes  de  maux.  Un  reste  de  cette  Tertu 
miraculeuse  est  demeuré  attaché  à  son  tombeau,  sur  lequel  les 

Revue  Afr.  6"  année,  n"  33.  11 


—  162  — 

pauvres  infirmes  ne  s'agenouillent  pas  en  vain  :  qui  a  perdes 
la  santé  et  veut  la  recouvrer,  va  là.  On  assure  môme  que  le 
miracle,  gagnant,  de  proche  en  proche,  un  puits  creusé  dans  la 
cour  de  la  mosquée  se  ressent  du  voisinage  de  ce  sacré  tom- 
beau, et  qu'il  procure  aux  malades  atteints  de  secrètes  lan- 
gueurs, un  breuvage  fortifiant  qui  redonne  la  vie.  Cette  eau 
sanctifiée  a  le  privilège  de  guérir  les  convulsions,  cette  terrible 
maladie  de  l'enfance,  que  les  Arabes,  dans  leur  langage  imagé, 
appellent  El-Djenoun,  ou  encore  par  une  antiphrase  respectueuse , 
El-Moumenin,  Bien  des  mères  désolées  sont  venues  demander  à 
ce  bienfaisant  breuvage  la  vie  de  leurs  petits  enfants.  On  dit 
que  Dieu,  satisfait  de  leur  foi,  les  a  exaucées  souvent  ! 

La  reconnaissance  publique,  en  présence  de  tant  de  miraeles 
avérés  qui  s'opéraient  en  ce  lieu,  ne  pouvait  demeurer  inexpaa- 
sive.  Elle  a  donc  voulu  que  la  mosquée  de  Lalla  Er-Rouya  fût 
riche,  et,  de  bonne  heure,  elle  pourvut  dignement  à  son  en- 
tretien. C'est  par  cette  circonstance  que  notre  attention  a  été 
sollicitée,  et  le  pèlerinage  que  nous  avons  fait  au  tombeau  de 
la  sainte  a  eu  surtout  pour  but  de  relever  une  inscription  habous- 
qui  présente  ce  genre  d'intérêt  particulier  que  nous  avons  déjà 
signclé,  à   propos  d'autres  monuments  du  même  genre. 

Cette  inscription  est  encastrée  dans  le  mur  de  gauche,  à  l'inté- 
rieur de  la  mosquée.  —  Elle  est  gravée  sur  pierre,  en  carac- 
tères maghrébins  d'une  exécution  plus  que  médiocre.  Elle  contient 
vingt-huit  lignes.  —  Hauteur  1B00;  largeur;  0a73. 

ïybs,  oUJI  OjLs^  ^.^^  ^tr^  f  k?"  lT^  cbri  ^  J"-*ssrM  * 
^jsù)  iL-aUaM  JiSL,  <J  jjl-^»»  9  *L>sC  sJLkb  ^jL>  ;  «L-ji  J 


^^X-  *J  ^^>.    y_<7-X-',  ^^*  ç*,^'-6'-^  "V25-*    v_£JT-P 
v  * 

kjtkf  vl^U  f  ^k-j  ^-3  ^buJî  ^  Jj^j  ^~?  ^^ 
*J"  sji^îUr*  JJ-^-  ^^-?  yjtj-?  Oy^j  ^LLS^-J!  ^  l^sr* 


-  163 


~JjJL».    *_J     ^»w^)    j»-!-2^)     C,]yL=>^    W^^"'   ^»OlA^I     a      OjjLw 
V  •  V 

^w«    *J   J^j-KûJ   W->\^     -»L*^.      «    a2>M^   A— '.',«.ta    SU  »J  ]    *J     \J^J  \ jj         J 

^lj  o   iij  *_J  ^_j j!^_3^i  o  j^*Jî  ^^w»  oyL..  J  c^-i3î 


—  164  — 

TRADUCTION. 

«  Gloire  à  Dieu  ! 

»  Indication  des  habous  de  la  mosquée  Er-Rouya,  dans  ïe 
»  quartier  de  Hart  er-Romat  :  que  Dieu  la  maintienne  en  un  étal 
»  prospère  ! 

»  lis  consistent,  savoir  : 

»  En  trois  kollas  et  un  quart  d'huile,  redevance  de  la  terre 
»  de  Tazdaït. 

»  Item  :  Un  dinar  zeiyani  dû  par  la  même  terre,  et  qui  sera 
»  donné  à  l'Imam,   dans  le  mois   de  Ramadan. 

»  Item  :  Une  sekka  à  Ed-Dhahara,  connue  sous  le  nom  de 
»  Bel-Hassar. 

»  Item  :  Une  sekka,  dite  d'El-Kossontini,  dans  la  vallée  de 
»  la  Sikak. 

»  Item  :  Une  demi-sekka,  dans  le  domaine  de  Sekkakin,  sur 
»  le  même  territoire  :  le  surplus  est  habous  de  Sidi  Mohammed 
»  el-Matmati. 

»  Item  :  Deux  sekkas,  du  nom  de  Bouyamzen,  au-dessous 
»  d'El-Hadjer  el-Ouakfa. 

»  Item  :  Deux  autres  sekkas,  sur  le  territoire  de  la  Sikak  i 
»  on  les  nomme  Aïnet  Outrazen. 

»  Item  :  Une  boutique  avec  son  sous-sol,  dans  le  quartier  d'Er» 
»  Merkatan  (1). 

»  Item  :  Une  boutique  au-dessus  du  Fondouk  Khelil,  dont  elle 
»  se  trouve  séparée  par  une  autre   boutique. 

»  Item  :  une  boutique  dans  la  rue  des  Forgerons,  au-dessous 
»  de  la   boutique  d'El-Hadj  Youçof. 

»  Item  :  Deux  autres  boutiques  en  face  de  la  précédenter 
»  lesquelles   sont  adossées  au  jardin  de  Ben  Achenou. 

«  Item  :  Une  boutique  à  Ras  El-Konts,  adossée  à  celle  d'EI- 
■»  Hadj  et-Tahar  ben  Ali  el-Beradâï. 

«  Item  :  Une  boutique  daos  la  rue  des  Selliers,  en  face  des 
»  magasins  des  fabricants  de  temak. 


(1)  El-Merkatan  était  un  des  quartiers  intérieurs  d'El-Kissarïa.  Ce  mot 
n'est  pas  arabe,  et  l'on  peut  lui  attribuer,  sans  témérité,  une  origine  fran- 
que.  Les  mots  espagnols  yietcadante,  Merchante,  me  paraissent  lui  tenir  de 
bien  près;  mais  le  degré  de  parenté  est  plus  proche  encore  avec  le  Mer- 
catante  italien. 


—  165  — 

'»  Item  :  One  boutique  au  marché  aux  grains,  tenant  à  celle 
»  d'El-Fabsi  (1). 

»  Item  :  Une  boutique,  rue  aux  cuirs,  touchant  la  porte  du 
»  Fondouk. 

»  Item  :  La  moitié  de  la  boutique  d'EI-Hadj  Mohammed 
<>  Emsaïb,  rue  des  Épiciers. 

»  Item  :  Un  huitième  de  la  maison  d'Ibn  Zi-Aissa,  à  côté 
»  de  celle  de  Hamido. 

»  Item  :  Un  demi-dinar  d'or,    sur   la  maison  de  BenDjabren. 

»  Item  :  Dans  le  jardin  de  Bou  Aroua,  près  d'El-Meçolla,  un 
»  quart,  plus  une  kharrouba. 

»  Item  ;  à  Ech-Chetouan,  un  huitième  dans  le  jardin  de  Bour- 
»  sali,  qui  demeure  propriétaire  du  surplus. 

o  Item  :  Un   quart  dans  le  jardin   d'El-Ramri,   à  El-Maden. 

»  Item  :  Dans  la  terre  de  Meznïa,    neuf  dirhems. 

»  Item  :  Un  quart  dans  la  terre  d'El-Idjran  :  le  reste  appartient 
»  aux  enfants  d'Abderrahman  ben  el-hadj  Kacem. 

»  Item  :  Un  huitième  de  la  maison  de  sidi  Youçof  Ikhtiçal, 
»  contigùe   à  celle  de  Ben  Taouzinet. 

»  Item  :  Un  quart,  plus  six  dirhems,  dans  le  bain  deDerbHalaoua. 

»  Item  :  La  terre  de  Zekkouka,  une  sekka  sur  la  Sikak,  con- 
»  finant  à  Ben  Didi. 

»  Item  :  Une  derni-sekka  sur  le  territoire  des  Oulad  sidi  el- 
»  Abdeli,  dans  le  domaine  de  Tsal,  dont  le  surplus  appartient 
»  à  la  mosquée  d'Ibn  Merzouk. 

»  Item  :  Trois  cinquièmes  de  la  terre  de  ben  Idrek,  à  Sidi 
»  Mohammed  el-Adrem. 

»  Item  :  Une  sekka  appelée  Tadli,  à  Seguebgab  :  le  reste  de 
»  la  même  terre  est  à  El-Matmati . 

»  Item  :  Deux  petites  maisons,  sises  en  face  de  la  porte  de 
»  la  mosquée. 

»  Item  :  La  maison  d'Ez-Zenagui,  dans  le  derb  de  Ben-Hamido, 

»   Item  :    Une  boutique  connue  sous  le  nom  d'El-Mehendez. 

»  Item  :  La  boutique  de  Mouley  es-Sid,  rue  des  Cordonniers. 

o  Item  :  Une  terre,  du  nom  de  Boumiya,  à  l'oued  ez-Zeïtoun. 


(1)  L'ancien  marché  aux  grains,  dont  il  est  question  ici,  occupait  une 
partie  du  terrain  devenu  aujourd'hui  Ja  place  de  la  Mairie  :  il  se  trouvait 
adossé  à  la  Medersa  Tachfinïya,  vieux  monument  du  14°  siècle,  encore 
subsistant,  et  dont  nous  avons  parlé  ailleurs. 


—  166  — 

»  Item  :  La  moitié,  moins  six  dirhems,  du  bain  déjà  désigné 
»  plus  haut. 

»  —  Reconstruction  de  cette  mosquée  :  an  VI  du  treizième 
»  siècle  »  (1206). 

Cette   date  de  l'Hégire  correspond  à  notre  année  179<-92. 

Il  y  a,  dans  la  petite  mosquée  d'Er-Rouya,  plusieurs  tom- 
beaux d'une  date  assez  ancienne.  J'ai  relevé  des  épitaphes  de 
ces  bons  bourgeois  du  quartier  des  archers;  mais  aucune  ne  m'a 
paru  digne  d'une  mention  particulière,  à  l'exception,  toutefois, 
de  celle  qu'on  va  lire,  qui  emprunte  un  certain  intérêt  de  la 
haute  origine  du  personnage  dont  elle  recouvre  la  dépouille.  — 
La  pierre  tumulaire  dont  il  s'agit  a  0m81  de  hauteur,  et,  en 
largeur  0ra47.  Elle  est  ornée,  sur  ses  deux  faces,  d'arabesques 
scu'ptées  avec  assez  d'art;  le  caractère  appartient  au  pur  type 
Maghrébin;  la  gravure  ressort  bien.  Il  y  a  huit  lignes. 

Jv-~Jî  Jju-^T  s^LiJî  j_*_3   ii^-?  J^-JuJ    L»!   SJ^cs.  % £».   *i3   J-a^l  # 

*  s e)\j  ïjL^   (^jLrJj   ^AaJ    j»U  tuf    ^+=sj         J)Ji 

TRADUCTION. 

»  A  Dieu  toute  la  gloire  qui  lui  appartient  ! 

»  Ce  tombeau  est  celui  du  jeune  et  très-fortuné  seigneur  Mous- 
»  tafa,fils  de  défunt,  par  la  grâce  de  Dieu,  Moustafa-Bey,  fils 
»  du  khalifa  El-Masserati. 

»  Il  est  décédé  —  Dieu  lui  fasse  miséricorde!  — l'an  mil- 
»  cent-quatre-vingt-un  (1181).  » 

Cette  date  correspond  à  celle  de  1767-68  de  l'ère  chrétienne. 

Le  père  de  ce  jeune  homme,  le  bey  Moustafa  surnommé  le 
Rouge,  avait  très-faiblement  gouverné  la  province  occidentale  de 
l'Algérie,  pendant  dix  ans,  et  il, avait  succombé  au  poison,  comme 
tant  de  ses  pareils,  en  Tannée  1161  de  l'hégire  (de  J.  C.  1748). — 
Son  grand-père,  Mahi  ed-Din  el-Masserati,  homme  énergique, 
avait  été  khalifa  du  fameux  bey  Moustafa  Bou-Chelaram,  le  fon- 
dateur de  Mascara,  et  le  victorieux  champion  de  la  guerre  sainte 
contre  les  Espagnols,  en   1708. 

La  famille  El-Masserati  paraît  s'être  éteinte  avec  le  jeune  homme 
dont  nous  venons  de  rapporter  l'épitapho. 


—  167  — 

XXIV. 

MOSQUÉE  DEL-K'GRRAN. 

€elte  mosquée  est,  comme  la  précédente,  sous  l'invocation 
dune  sainte,  Seïda-R'eriba,  pour  laquelle  les  habitants  du  quar- 
tier d^El-K'orran  professent  une  vénération  toute  particulière.  — 
Seîda-R'eriba  vivait  à  une  époque  que  personne  ne  peut  plus 
préciser.  Elle  faisait  des  miracles  en  son  vivant,  et  l'on  assure 
qu'elle  a  toujours  continué  d'en  faire,  même  après  sa  mort. 
Mais  ces  miracles  s'opèrent  en  famille,  et  seulement  dans  le  quar- 
tier d'El-K'orran.  Quelquefois,  à  la  nuit  tombante,  dans  l'une 
■des  rues  silencieuses  de  ce  vieux  quartier,  les  enfants  aperçoi- 
vent une  ombre  blanche  qui  glisse  le  long  des  maisons  :  c'est 
Seïda  R'eriba  qui  fait  sa  ronde.  Quelquefois,  elle  passe  le  seuil, 
et  vient  s'asseoir  à  votre  foyer.  Alors  on  ne  la  voit  pas,  mais 
on  l'entend.  Est-ce  un  rire  joyeux  qui  a  frappé  votre  oreille  ? 
Bénissez  Seïda-R'eriba  4  c'est  du  bonheur  qui  vous  arrive  !  Mais 
si  un  soupir,  une  plainte,  un  sanglot  s'est  fait  entendre,  trem- 
blez :  quelque  grand  malheur  vous  menace!  Les  voleurs  sont 
à  votre  porte;  le  feu  va  dévorer  votre  maison,  un  tremblement 
de  terre  Pengloutir ,  l'ennemi  est  sur  vos  remparts  !  Pauvre  mère, 
c'est  peut-être  ton  enfant  qui  va  mourir!  —  Il  est  très -certain 
que  les  avertissements  fatidiques  de  Seïda-R'eriba  n'ont  jamais 
trompé  personne,  et  que  nul  ne  les  a  méprisés  impunément  : 
le  quartier  d'El-K'orran  est  unanime  pour  l'attester.  De  là,  cette 
vénération  profonde  de  tous  ses  habitants  pour  leur  puissante 
protectrice. 

Seïda-R'eriba  est  enterrée  dans  la  petite  mosquée  d'El-K'orran, 
édifice  de  maigre  apparence,  et  qui  tombe  de  vétusté.  Nous  y 
avons  relevé  l'inscription  qu'on  va  lire,  par  où  se  marquent  la 
dévotion  et  la  reconnaissance  des  bonnes  âmes  qui  avaient  éprouvé 
îa  miraculeuse  efficacité  des  oracles  rendus  par   la  sainte. 

Cette  inscription,  gravée  en  caractères  maghrébins  d'une  exécu- 
tion assez  correcte,  se  compose  de  trente-deux  lignes.  Elle  ne 
porte  point  de  date  ;  mais  elle  ne  paraît  pas  avoir  moins  de  deux 
siècles  d'existence.  Elle  mesure  :  de  hauteur  Om94,  de  largeur  0-48. 

ÎÔj»  *J — j  -/^=srV5j  -niï'j  à-$?  LJ^*>  (j-e  *^M  \J^°J  ^   wX^ac-M   * 

4^1  L*_a.J     Jf~M  e)!/^  -^T*^  *«V**^  J~E**fci  (-/*''-^  "h^-3' 


—  168  — 

L^_^L^'_3  %b  *j  jjjjJi  <^s-*  ^«Ji  ïSj^  tb  s>__^ûj  *3  ^jLo.    y 
».  «Là.  J  ^^sr^i  JjUj  L^L^  L^i^jb  LsjÎ  J*  kLdî  c^ss-5 

\\jh    *J    "•^2>>  tj*    w^jLa.   J^Lâ-J   Lfc-^L^-J    ^>i\\ysPli   sljy^-    *3 

àJL.*  j_>  L_p  _.«;  U!  *wl_àj!_5  Jjj  ^.Jw^JÎ  jj-bsr^i  'i&jZ,  h  %L«JUL> 

V  V 

ÏSCw  o   £?*£J)  ^-*L=>-  ASj^j_^Tj>Jl     .L^3b   c. jj-Jl  ^ys~*i  s&~>  S 


—  169  — 

>X-_w     SLfi        (jJsftAAtJl    *Xa*»J    i      lOAtw»     5k-^.ûl     Jlaa.1    L  .*■&    *-lXjLj      *■- &— '♦*'    AJ 

*Xçs— *M  c^j_j??-  ^j   O^-J    ^L^isL?  ^J^=v  Aa.îj    »-fl-w    9  vCj_ja>rM 

TRADUCTION. 

«  Gloire  à  Dieu! 

»  Que  la  bénédiction  divine  et  le  salut  éternel  demeurent  le 
»  partage  de  N.  S.  Mohammed,  de  sa  famille  et  de  ses  com- 
»  pagnons ! 

»  Ceci  est  l'état  des  habous  de  la  mosquée  de  Seïda-el-R'e- 
»  riba,  au  quartier  d'EI-K'orran  inférieur  :  que  Dieu  nous  rende 
»  participants  des  grâces  de  cette  sainte!  Ainsi  soit-il. 

»  Premièrement  :  Une  maison  à  proximité  de  ladite  mosquée, 
»  sise  à  côté  de  la  maison  de  Ben  Houbaya 

»  Item  :  La  moitié  d'une  maison,  appartenant,  pour  l'autre 
»  moitié,  au  Sid  Mohammed  el-Azzouz. 

»  Item  :  Une  maison  avec  toutes  ses  dépendances,  située  sous 
»  la  voûte. 

»  Item  :  Une  autre  maison,  au-dessus  de  la  précédente,  éga- 
»  lement  en   totalité  :  elle  fait  face   au  Mehrab  de  la  mosquée. 

»  Item  :  Hors  du  quartier  (d'EI-K'orran),  et  vis-à-vis  de  la 
»  porte  de  l'impasse,  quatre  boutiques  :  trois  grandes,  et  une 
»  petite  entre  les  trois. 

v  De  plus,  au  même  endroit,  une  écurie  avec  la  chambre  qui 
»  est  au-dessus. 

»  Item  :  Un  atelier  de  tisserand,  avec  tous  les  accessoires  qui 
»  en  dépendent,  en  face  de  l'impasse  du  milieu  (dans  le  même 
»  quartier  d'EI-K'orran). 

a  Item  :  Une  boutique  à  El-Medrès,  vis-à-vis  de  celle  des 
»  Oulad  Boudran. 


-    170  - 

»  Item  :  La  totalité  de  la  boutique  située  rue  des  Cordonniers, 
»  en  face  de  celle  de   Ben  Hamido. 

»  Item  :  Un  atelier  de  tisserand,  dans  l'intérieur  d'El-Kissarïa. 
»  quartier  d'EI-Merkat  (1)   :   deux  métiers. 

»  Item  :  La  moitié  du  grand  atelier  de  tisserand,  dans  El- 
d  Kissarïa,  dont  l'autre  moitié  appartient  à  El-Hadj  El-Ibderi 
»  ould  Bel-Kacem. 

»  En  ce  qui  concerne  les  métiers  dépendant  dudit  atelier,  deux 
»  sont  habous  du  fait  de  la  dame  Fatma  bent  ben  Djebbous, 
»  épouse  du  sieur  Mohammed-ben-Houbaya;  et  elle  les  a  achetés 
»  de  son  mari  moyennant  la  somme  de  trente  sultanis  d'or, 
»  pour  en  faire  don  à  ladite  mosquée.  Quant  au  troisième  métier 
»  qui  existe  également  dans  ledit  atelier,  Mohammed  ben  Hou- 
»  baya  est  convenu  avec  le  conseil  d'administration  de  la  mos- 
»  quée  de  l'échanger  contre  un  tiers  de  l'écurie  qui  est  dans 
»  l'intérieur  de  l'impasse,  et  dont  lui,  Ben  Houbaya  possédait 
»  déjà  les  deux  autres  tiers. 

»  Item  :  Un  sixième  de  la  maison  de  Ben  el-Koceir,  dans  l'im- 
»  passe  El-Merebber. 

»  Item:  Deux  sekkas  désignées  sous  le  nom  de  Omm-el-Aïal, 
»  à  Mechrâ  ben  Sekran  (2)  :  l'une  a  été  donnée  en  vue  de  l'en- 
«  tretien  de  la  mosquée,  et  l'autre  pour  le  lecteur  du  Tenbih- 
»  el-Anam  (3). 

»  Item  :  Au    même  lieu,  une  sekka  du  nom  d'El-Alïa. 

»  Deux  autres  sekkas,  appelées  Tersouni,  à  El-Ouldja. 

»  Item  :  Au  même  lieu,  la  terre  d'El-Mezouer,  une  sekka  : 
»  la  mosquée  d'Ech-Chorfa  possède  le  surplus. 

»  Item  :  Boumiya,  une  sekka,  sur  le  territoire  d'Aouamer, 
»  près  d'Es-Sansal. 

»  Item  :  Une  demi-sekka  dans  le  domaine  dEs-Soma,  à  El- 
»  Ouldja  :  les  Oulad  el-Bedjaoui  sont  propriétaires  de  l'autre 
»  moitié. 


(1)  C'est  le  même  quartier  qui  est  appelé  El-Merkatan,  dans  l'inscrip- 
tion habous  de  la  mosquée  Er-Rouya.  Nous  avons  cru  y  découvrir  un 
mot  d'origine  espagnole  ou  italienne  :  voir  la  notice  précédente. 

(2)  Au  point  où  est  situé  aujourd'hui  le  village  français  du  pont  de 
Tisser. 

(3)  Espèces  de  litanies.  La  Bibliothèque  d'Alger  en  possède  deux 
exemplaires.  —  N.  de  la  R. 


—  171  - 

»  Item  :  Tamatiït,  une  demi-sekka,  à  Amiyer  :  c'est  un  habous 
»  constitué  par  le  sieur  Mohammed  ben  Âmmi  Hamdan,  en  fa- 
»  veur  du  lecteur  du  Tenbih-el-Anam. 

d  Item  :  La  terre  d'EI-Beridïa,  deux  sekkas,  à  Moktâ-Aïcha  (1). 

»  Le  quart  d'un  jardin  situé  dans  la  section  rurale  d'EI- 
»  Maaouya  (2). 

»  Item  :  Quatre  exemplaires  du  Tenbih-el-Anam. 

»  Item  :  Sidi  Es-Samarkandi  (3). 

»  Item:  Sidi  Abdelkerim el-Mer'ili  :  son  commentaire  sur  l'Our'li- 
»  ciya  (4). 

»  Un  ouvrage  qui  traite  de  la  vie  future,  attribué  à  Sidi 
»  Es-Siyouti. 

»  De  plus,  Sidi-El-Djouzi,  en  un  tome  :  ce  habous  est  de 
»  Fatma-bent-ben-Djebbour  (5).  » 


XXV. 
ZAOUYA  DE  MOULEY-TAIEB. 

Les  Fakirs  ou  frères  de  Mouley-Taïeb,  assez  nombreux  à  TIemcen, 
tiennent  leurs  assemblées  dans  une  maison  qui  est  la  propriété 
de  leur  ordre.  C'est-là  qu'ils  se  réunissent,  chaque  vendredi, 
pour  réciter  en  commun  leur  interminable  rosaire,  et  pour  se 
confirmer  mutuellement  dans  l'espérance  vivace  de  la  venue  du 
Moula-Saâ,  le  champion  de  la  délivrance.  Comme  les  Juifs  leur 
messie,  ils  l'attendent  toujours! 

Cette  maison  est  de  bonne  apparence  et  confortable  à  l'inté- 
rieur. Elle  renferme  un  petit  oratoire,  où  nous  avons  relevé 
l'inscription  suivante,  gravée  en  caractères  maghrébins ,  d'un 
tracé  assez  net. 

Hauteur  delà  pierre  :  0m63. —  Largeur  :  0a32.  —  Seize  lignes. 


(1)  Dans  la  vallée  de  la  Tafna,  proche  la  route  qui  conduit  à  Rache- 
goun. 

(2)  Dans  le  groupe  de  jardins  qui  s'étend,  au  Nord  de  la  ville,  au-des- 
sous de  Sidi-Haloui. 

(3)  Traité  de  morale  religieuse    —  (4)  Ouvrage  concernant  la  jurispru- 
dence. —  (5)  Recueil  de  préceptes  moraux  et  religieux. 


—  172  — 

jjj|  j!j-j  'ij*frd\  ^j\j  tfj\-dj  jJL^JI  j^-^  *jjl=s**l  jIjJÎ 
^Yy>    JLJÎ    c-ly)  vj^  L^.^aj  v jjjJ!  ^b  vJx  ^"-jjx-o^ 

^i  ^  ^  j^sf  ^Yy»  x^ji  ^àJi  ^  ^ijîj  ^  ^uJî  <^vryi 

TRADUCTION. 

«  Au  nom  de  Dieu  clément  et  miséricordieux. 

»  La  bénédiction   divine  soit  sur  N.  S.  Mohammed  ! 

»  L'honorable,  le  très- gracieux,  très-excellent  et  bienveillant 
»  prince  des  croyants,  notre  maître  Hocein  Bey  a  fait  l'acquisi- 
»  tion  de  cette  maison,  laquelle  est  voisine  du  four  de  la  Ze- 
»  mala  et  de  la  maison  de  Ben  Ouarets,  et  qui  est  elle-même 
»  connue  sous  le  nom  de  Maison  dTbn  el-Hadj-Aehour.  Il  l'a 
»  achetée  de  Mokhtar  el-Tchenar,  moyennant  le  prix  de  soixante 
»  Mitkal  d'or,  au  cours  d'Alger,  et  il  l'a  constituée  habons  en 
»  faveur  de  l'ami  de  Dieu,  le  vertueux  Mouley  et-Taïeb  d'Ou- 
»  ezzan,  fils  du  cheikh,  plein  de  bénédictions,  Mouley-Mohammed, 
«  fils  d'Abdallah  le  chérif.  Laquelle  donation  a  été  faite  en 
»  présence  des  témoins  Khiyi-ben-Hadj-Sliman,  d'une  part,  et 
»  le  Sid-Mohammed  es-Sekkal,  d'autre  part  :■  et  ce  dernier  a 
»  fait   graver   la   présente   inscription.   Année  1173.  » 

Cette  date  de  l'hégire  correspond  à  1759-60  de  notre  ère.  — 
Une  triste  célébrité  est  restée  attachée  au  nom  du  donateur, 
et  les  Arabes  de  la  province  ne  prononcent  encore  ce  nom  qu'avec 
mépris.  Ils  assurent  que  leur  bey  Hoce'ïn,  inquiet  des  disposi- 
tions que  le  pacha  d'Alger  témoignait  à  son  égard,  abandonna 
lâchement  son  commandement,  et  se  réfugia  sous  la  protection 
des  Espagnols  d'Oran,  qui  l'aidèrent  à  passer  en  Orient  avec 
ses  trésors  et  son  Harem.  Hocein  bey  mourut  au  Caire.  Il  avait- 
administré  le   Beylik  de  l'Ouest  pendant  trois    ans  (lj. 

Ch.  Brosselabd. 


(1j  Les  inscriptions  arabes  citées  dans  le  travail  qu'on  vient  de  lire,  sont 
la  reproduction  exacte  des  originaux;  et  il  est  fait  toutes  réserves, 
quant  aux  incorrections  qu'elles  peuvent  renfermer. 


-  173  — 


NOTICE  ARCHÉOLOGIQUE 

SUR  AIN  EL-BEY  (Respublica  Saddaritanorum). 

PROVINCE   DE    CONSTANÎINE. 

La  découverte  du  nom  ancien  d'Ain  el-Bey,  en  marquant  la 
première  étape  de  la  voie  Romaine  qui  conduisait  de  Cirta  à  Lam- 
bèse,  nous  révèle  l'importance,  méconnue  jusqu'alors,  des  ruines 
situées  au  sud  d'Ain  Guidjoua  et  de  Belad-el-Gouhari.  Le  centre 
de  population  établi  en  ce  lieu  s'appelait  Saddar;  il  formait  une 
commune  «  Respublica  »  administrée  par  un  conseil  municipal 
«  Ordo  Splendidissimus.  »  Mais  rien  ne  nous  autorise  à  voir  dans 
cette  respublica  autre  cbose  qu'un  village  «  pagus  »,  puisque  le 
nom  de  Saddar  ne  figure  pas  sur  la  liste  des  évêchés  de  la  Numidie, 
commentée  par  Morcelli  dans  VAfrica  Christiana. 

Les  ruines  d'Ain  el-Bey  et  de  Belad-el-Goubari  comprennent, 
en  réalité,  plusieurs  groupes  de  décombres  bordés  par  des  restes 
de  murailles  qui  émergent  du  sol.  La  division  des  terres  en  azels, 
sous  le  gouvernement  turc,  pour  ne  pas  remonter  plus  baut, 
adoptant  des  points  de  repère  nouveaux,  morcela  si  bien  tel  ou 
tel  canton ,  qu'elle  fit  passer  des  limites  à  travers  des  rangées 
d'habitations.  C'est  ce  qui  explique  comment  il  se  fait  que  les 
premières  pierres  épigraphiques  relevées  sur  l'emplacement  de 
Saddar,  ont  été  classées,  par  les  uns,  sous  le  nom  de  Belad-el- 
Gouhari  (Voir  le  Recueil  des  inscriptions  Romaines  en  Algérie,  par 
Léon  Renier,  n°>  1796-1805),  et  par  les  autres,  sous  le  nom  d'Aïn 
el-Bey  (Annuaire  archéologique  de  la  province  de  Constantine  pour 
1854-1855). 

Voici  maintenant  l'historique  des  faits  qui  se  sont  produits  à 
Ain  el-Bey  depuis  l'année  1847: 

A  cette  époque,  la  route  de  Biskra  passait  sur  le  plateau  qui  se 
développe  entre  Barraouia  et  Sedjar,  à  quatre-vingts  mètres  d'une 
excellente  source  connue  sous  le  nom  de  Source  du  Bey.  Il  était 
difficile  de  trouver  une  station  plus  commode  pour  les  troupes. 
Un  caravansérail  fut  construit  en  cet  endroit. 

Vers  la  fin  de  l'année  1853,  deux  savants  épigraphistes ,  le 
colonel  Creuly   et  M.  Léon  Renier,   visitant  les  ruines  qui  font 


—  174  — 

l'objet  de  la  présente  notice,  y  remarquèrent  plusieurs  épitaphes 
sur  des  cippes  en  calcaire  d'eau  douce ,  qui  n'ont  guère  été  épar- 
gnés par  les  intempéries  de  l'air.  Je  donne  ici  la  copie  de  ces 
monuments,  d'après  le  recueil  cité  plus  haut. 

NM. 

A...  IGAIVS  L  F  QVARTVS 

E  QVESSES  QVI  PL1CARIVS 

ALAVETERANA  VIXIT 

ANNIS  XXXX  MIL1TAVIT 

ANNIS  XX  HIC  SITVS  EST 

Aulus  Agaius  (?) ,  Lucii  filius,  Quartus,  eques  sesquiplicarius 
ala  veterana.  Vixit  annis  quadraginta,  militavit  annis  viginti.  Hic 
situs  est. 

«  Aulus  Agaius,  Gis  de  Lucius ,  surnommé  Quartus,  cavalier 
d'une  ration  et  demie,  du  corps  des  vétérans.  Il  a  vécu  quarante  ans 
et  servi  vingt  ans.  Il  repose  ici.  » 

N°2. 

D  M  S 

CARRIVS  CFQVIR 

RESTVTVS  VIXIT 

ANNOS  XXX 

H.  S.  E  0.  T.  B.  Q. 

N°3. 

SEXARR1VS 

RESTVTVS 

VIXIT  ANI 

SCXV     D 

M  S 

N°  2.  Diis  manibus  sacrum.  Caius  Arrius,  Caii  hlius,  Quirina 
(Tribu)  Restutus.  Vixit  annis  triginta,  hic  situs  est.  Ossa  tua  benè 
quiescant. 

«  Monument  aux  Dieux  mânes.  Caius  Arrius,  fils  de  Caius,  de  la 
tribu  Quirina,  surnommé  Restutus.  Il  a  vécu  30  ans.  11  gît  ici.  Que 
tes  os  reposent  en  paix  !  » 

Remarque.  Les  citoyens  de  Cirta  et  des  colonies  environnantes 
étaient  presque  tous  inscrits  dans  la  tribu  Quirina. 

N°  3.  Sextus  Arrius  Restutus.  Vixit  annis  cenlum  et  quindecim. 
Diis  manibus  sacrum. 


-  175  - 

«  Sextus  Arrius,  surnommé  Restutus,  a  vécu  115  ans.  Monument 
aux  dieux  mânes.  » 

Remarque.  Le  nom  et  le  surnom  de  ce  colon  romain  donnent  lieu 
à  supposer  qu'il  était  de  la  môme  famille  que  le  précédent. 

N°  4. 

L.  LVCI.  FIL 

IA.  MARC 

ELA.  V.  A.  CXX 

XI1.H.  SST 

N°  4.  Lucia,  Lucii  filia,  Marcela,  vixit  annis  centum  et  triginta 
duobus.  Hic  sita  est. 

«  Lucia,  fille  de  Lucius,  surnommée  Marcela,  a  vécu  132  ans. 
Elle  repose  ici.  » 

Remarque.  Les  exemples  de  longévité  qui  précèdent  méritent 
l'attention  des  personnes  que  d'injustes  préventions,  peut-être  aussi 
le  plaisir  de  disserter,  poussent  à  envisager  le  climat  de  l'Algérie 
sous  un  jour  défavorable.  Sans  aller  sur  les  brisées  de  notre 
savant  confrère,  le  docteur  L.  Leclerc,  auquel  nous  devons  une 
notice  sur  la  longévité  en  Numidie  (Annuaire  de  1860-1861),  et 
pour  restreindre  mes  observations  à  l'arrondissement  de  Constan- 
tine  (1),  je  rappellerai  que  l'exploration  des  Béni  Ziad ,  du  Djebel 
Ouahache ,  du  Kroub  et  du  Chettaba ,  m'a  fourni  plus  de  vingt- 
cinq  centenaires. 

Très  d'Ain  Kerma,  par  exemple,  j'ai  vu  une  épitaphe  latine 
d'où  l'on  pourrait  tirer  la  preuve  qu'à  l'époque  de  la  domination 
romaine,  l'emplacement  d'Ain  el-Bey,  loin  de  jouir  du  privilège 
exclusif  de  la  salubrité,  ne  formait  pas  une  exception. 

La  légende  est  conçue  en  ces  termes: 

D.  M.  M.  IVL1VS.  ABAEVS.  VACXXXI.  H.  S.  E. 

«  Aux  Dieux  mânes,  Marius  Iulius,  surnommé  Abaeus,  a  vécu 
131  ans.  Il  repose  ici  »  (2). 


(1)  Voir  dans  YAkhbar  du  14  juin  1846,  un  travail  analogue  sur  la 
longévité  africaine,  par  M.  Berbrugger,  à  propos  des  antiquités  d'Aumale. 
—  Note  de  la  Rédaction. 

(2)  Annuaire  de  la  Société  archéologique  de  Constantine.  1854-1855  — 
Recueil  des  inscriptions  Romaines  de  l'Algérie,  n°  2430. 


-  176  — 

N°  5. 

N°  6. 

D  M  S 

CMVNDICIVS 

COMINIA 

VRBANVS 

HONORA 

VIXIT  ANNIS  XXX 

TAVA 

HSOB 

LXXV 

B    VlX 

N°  5.  Diis  manibus  sacrum.  Cominia  Honorata  Vixit  annis 
septuaginta  quinque.  Benè  vixit. 

«  Monument  aux  Dieux  mânes.  Cominia  Honorata.  Elle  a  vécu 
75  ans.  Elle  a  vécu  honnêtement.  » 

N"  6.  Caius  Mundicius  Urbanus.  Vixit  annis  triginta  ;  hic  situs 
(0).  Quiescat  benè  ! 

«  Caius  Mundicius,  surnommé  Urbanus.  Il  a  vécu  30  ans.  Qu'il 
repose  ici  en  paix .  » 

Remarque  :  L'O  de  la  dernière  ligne  du  n"  6  est  un  Q  ina- 
chevé. 

N°  7.  N°  8.  N°  9. 

D  M  S  DM  M-  ARR... 

HELVIDIA  A  PVBL1LI  VRBA... 

...VARTAVIX1T  ..ABVLL  V.  A.  LV 

..NISLXXXI  .  .  M  A.  U  H.  S.  E 

N°  10.      • 
...IVALI 
OBQT 

N-  7.  Diis  manibus  Sacrum.  Helvidia  Quarta.  Vixit  annis  octo- 
ginta  uno. 

«  Monument  aux  Dieux  mânes.  Helvidia  Quarta.  Elle  a  vécu 
81  ans.  » 

N°  8.  Diis  manibus  Auli  Publilii  ZabUlli.  Vixit  annis  quinqua- 
ginta  uno.  Ossa  benè  quiescant  tua  1 

a  Aux  Dieux  mânes  d'Aulius  Publilius,  surnommé  Zabullius. 
11  a  vécu  51  ans.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N»  9.  Marcus  Arrius  Urbanus,  vixit  annis  quinquaginta-quinque. 
Hic  situs  est. 

«  Marcus  Arrius,  surnommé  Urbanus,  il  a  vécu  55  ans.  Iî 
repose  ici.  » 


—  177  — 

N6 10.  Vixit  annis   quinquaginta  uno.  Ossa  benè  quiescant  tua  ! 

«  Il  a  vécu  51  ans.   Que  tes  os  reposent  en  pais  !  » 

Remarque  :  Le  Marcus  Arrius  du  n°  9  appartient ,  sans  doute,  à 
la  même  famille  que  les  individus  notés  dans  les  épitaphes  qui 
portent  le  n°  2  et  le  n°  3. 

Autre  remarque  :  Les  noms  Zabullus,  Zabullius,  Zabulia,  Zabidus, 
Zabus,  Zaben ,  Zabdibol ,  dont  le  radical  se  rattache  à  la  langue 
des  Numides,  se  rencontrent  fréquemment  dans  les  anciennes 
nécropoles  de   la  province  de  Constantine. 

Une  dizaine  de  cippes  funéraires,  quelques  familles  mentionnées 
sur  ces  cippes,  étaient  tout  au  plus  l'indication  d'un  praedium, 
d'une  exploitation  agricole.  Telle  était  ma  pensée,  lorsque  j'en- 
trepris d'étudier  les  ruines  d'Aïn-el-Bey,  au  printemps  de  l'année 
1854.  Si  ma  première  course  n'ajouta  que  six  épitaphes  à  celles 
qu'avaient  relevées  mes  devanciers,  je  remarquai  du  moins,  sur 
le  même  plan  et  à  peu  de  distance,  bon  nombre  de  dalles  qui, 
par  leur  sommet  taillé  en  demi-cercle  ou  à  angle  aigu ,  se  ran- 
geaient tout  naturellement  dans  la  catégorie  des  pierres  tombales. 
La  question  avait  fait  un  pas.  Au  lieu  d'un  groupe  de  fermes, 
il  y  avait  eu  là  un  centre  de  population,  peut-être  un  bourg 
considérable.  Mais  comme  le  caravansérail  d'Aïn-el-Bey  venait 
d'être  transformé  en  pénitencier  arabe ,  et  que  les  terres  qui  en 
dépendent  étaient  mises  en  culture  par  les  condamnés,  je  dus 
renoncer  au  désir  de  pousser  plus  loin  mes  recherches. 

Voici  les  inscriptions  dont  je  parlais  ci-dessus: 


N°  10  bis. 

N°   il. 

N°  12. 

D  M 

SI1X.  FABIVS 

ARCA 

PLATINI 

VALIINSBUT 

C.  S1T 

VSHOSP 

V  ALV 

TISIT 

ITALIS 

H  S  II 

TIAN1 

VALXX 

0  TB  Q 

HSE 

N°   13. 

N°  14. 

N°   15. 

....LIVS 

CIVLIVSA 

MODIAMFSEV 

AFR1CAN 

NDIANVS 

ERILLAV1XANIS 

VSV.A.  CI 

VA.  XV 

XXXV  H.  SE 

0.  T.  B.  Q 

0  TBQ 

H.  SE 

Revue  Afr.  6"  année,  n" 

33 

12 

—  178  - 

N°  10  bis.  Diis  manibus.  Platinius  Hospitulis.  Vixit  annis  sep- 
tuaginta.  Hic  situs  est. 

«t  Aux  Dieux  mânes.  Platinius  Ilospitalis.  Il  a  vécu  70  ans.  II 
repose  ici.  » 

N°  11.  Sextus  Fabius,  Valens  veteranus.  Vixit  annis  quinqua- 
ginta  quinque.  Hic  silus  est.   Ossa    tua   benè  quiescant  ! 

«  Sextus  Fabius,  surnommé  Valens,  vétéran.  Il  vécut  55  ans. 
Il  gît  ici.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

Remarque  :  Les  E  remplacés  par  deux  barres  verticales  et 
parallèles,  en  guise  d'êta  grec,  le  B  substitué  au  V  dans  le  mot 
veteranus,  accusent  une  basse  époque.  C'est  l'orthograpbe  grecque 
introduite  dans  la  langue  latine,  mais  sans  méthode  et  sans 
régularité,  puisque  le  V  des  mots  Valens  et  vixit  est  maintenu 
à  côté  du  B  de  veteranus. 

N°  12.  Arca  Caii  Sittii  Sittiani. 

«  Cercueil  de  Caius  Sittius,  surnommé  Sittianus.  » 

Remarque:  L'expression  arca  se  montre  rarement  sur  les  pierres 
tumulaires;  je  ne  l'ai  vue  que  deux  fois  dans  mes    explorations. 

Le  nom  de  Sittius,  qu'on  trouve  si  fréquemment  dans  les  né- 
cropoles des  colonies  Cirtiennes ,  avec  ses  dérivés  Sittianus , 
Sitiiolus,  se  rattache  à  un  fait  historique  ;  il  devint  à  la  mode 
après  la  prise  de  Cirta  par  le  lieutenant  de  César.  On  sait  qu'à 
cette  époque ,  la  capitale  de  la  Numidie  fut  appellée  Coloni.% 
Sittianorum  (l)  «  Colonie  des  Sittiens,  »  en  souvenir  d'une  victoire 
qui  la  plaçait  sous  la  domination  romaine. 

N°  13.  Julius  Africanus.  Vixit  annis  centum  et  uno.  Ossa  tua 
benè  quiescant  !  Hic  situs  est. 

«  Julius  Africanus.  Il  a  vécu  101  ans.  Que  tes  os  reposent  en 
paix  !   Il  gît  ici.  » 

N°  14.  Caius  Julius  Andianus.  Vixit  annis  quindecim. 
«  Caius  Julius,  surnommé  Andianus.  Il  a  vécu  <5  ans.  » 

N°  15.  Modia,  Marci  fillia,  Severilla.  Vixit  annis  triginta 
quinque.  Hic  sita  est.  Ossa  tua  benè   quiescant  ! 

«  Modia,  fille  de  Marcus,  surnommée  Severilla.  Elle  a  vécu  35 
ans.  Elle  gît  ici.  Que  tes  os  reposent  en   paix  !  » 


(1)  Cirta  Julia  el  Cirta  Sittianorum. 


—  179  — 

A  partir  de  1854.  je  suis  retourné  plus  d'une  ibis  à  Aïn-el~ 
Bey,  avec  l'espoir  que  les  progrès  de  l'établissement  amèneraient 
tôt  ou  tard  le  défrichement  d'une  ruine  qui  couvre  une  portion 
notable  du  territoire,  et  que  la  science  aurait  bien  sa  part 
dans  des  travaux  dirigés  avec  tant  d'intelligence.  Les  faveurs 
du  hasard  habituent  les  archéologues  à  savoir  attendre. 

En  effet,  la  sécheresse  qui  régna  dans  toute  la  contrée  pen- 
dant les  premiers  jours  de  l'année  1860,  ayant  appelé  l'attention 
du  bureau  arabe  sur  une  source  formant  ruisseau  le  long  d'un  lertre 
sillonné  de  soubassements,  on  s'occupa  à  la  dégager  des  dé- 
combres entassés  à  l'entour  par  les  siècles,  afin  d'augmenter 
Je  volume  de  l'eau.  L'opération  ne  fut  pas  sans  résultat:  mais 
le  plus  beau  succès,  à  mon  avis,  fut  la  découverte  d'une  fon- 
taine et  d'une  maison  de  construction  romaine.  Il  reste  encore 
de  la  fontaine,  quatre  piliers  en  pierres  de  grand  appareil ,  se 
dressant  à  chaque  angle  d'un  bassin  carré,  dont  la  maçonnerie 
a  si  peu  souffert  de  la  pression  des  terres,  que  les  dalles  sont 
encore  en  place.  Les  ruines  de  la  maison  sont  posées  sur  la 
berge,  à  gauche;  elles  se  composent  de  deux  chambres  inégales, 
dont  la  plus  grande  a  pour  plancher  une  mosaïque  du  genre 
appelé  Pavimentum  S"ctile,  spicœ-testaceœ,  imitant  l'arrangement 
des  grains  dans  un  épi  de  blé.  On  a  ramassé  sur  cet  emplacement 
deux  fûts  de  colonnes;  des  pierres  forces  en  manière  de  tuyaux  ; 
une  dalle  de  marbre  taillée  à  jour,  provenant  d'un  égout;  quel- 
ques médailles,  parmi  lesquelles  j'ai  remarqué  une  Otacila  assez 
bien  conservée;  un  médaillon  d'Adrien  et  deux  Juba;  enfin, 
des  débris  d'amphores  et  une  multitude  de  tessons  de  cette 
poterie  rouge  si  commune  dans  les  lieux  habités  anciennement 
parles  Romains. 

Au  moment  où  cette  cette  découverte  avait  lieu  ,  les  condamnés, 
occupés  à  défoncer  cette  partie  du  jardin  que  borde  la  voie 
romaine,  exhumaient  une  borne  milliaire  couverte  d'une  inscrip- 
tion  latine  : 

Quelle  lumière  allait  jaillir  de  cette  trouvaille?  Quels  rensei- 
gnements puiserait-on  dans  la  lecture  d'un  monument  appar- 
tenant à  l'administration  du  pays?  La  huitième  ligne  commence 
par  les  lettres  R  P  B,  abréviation  ordinaire  du  mot  RESPVBLICA. 
11  y  avait  donc  eu,  sur  le  territoire  d'Ain -el-Bey,  une  popula- 
tion organisée  en  commune.  Ma  présomption  devenait  une 
réalité. 


—  180  — 
Voici  la  copie  do  l'inscription  du  milliaire  : 

N°  16.      • 

DN 

C  A  Es 

FLA 

CON 

ET  GALERI 
0  VALERIO 
MAXIMIANO 
RPB  RSR  TA 

VIIJI 

Les  quatre  premières  lignes  ont  subi ,  dans  l'antiquité,  un  mar- 
telage apparemment  fait  à  la  hâte  et  avec  une  telle  négligence 
que  le  commencement  des  noms  de  l'un  des  empereurs  demeure 
lisible.  Le  texte  peut  être  complété  de  la  manière  suivante  : 

N°  16.  Dominis  nostris  Augustis,  Caesaribus,  Flavio  Valerio 
Constantio  et  Valerio  Maximiano  Respublica  à  Cirta  VIIII  (millia). 

«  Sous  nos  seigneurs  Augustes,  Césars,  Flavius  Valerius  Con- 
stantius  et  Galerius  Valerius  Maximianus.  Commune  située  à 
neuf  mille  pas  de  Cirta  (?)  » 

En  305,  Galère  força,  par  ses  menaces.  Dioclétien  et  Maximien 
d'abdiquer,  et  devint,  avec  Constance  Chlore,  maître  de  l'Empire. 

Mais  celui-ci  étant  le  premier  des  deux  Augustes,  conserva 
le  premier  rang  en  montant  sur  le  trône.  On  le  trouve,  en  effet, 
nommé  avant  Galère  dans  quelques  inscriptions,  par  exemple, 
dans  celle  qu'Orelli  reproduit  sous  le  n°  1057.  Constance  mourut 
au  bout  d'un  an.  C'est  peut-être  à  cette  date  qu'il  faut  rapporter 
le  martelage  de  la  borne  d'Aïn-el-Bey. 

Il  convient  de  parler  ici  d'un  autre  milliaire,  extrait  tout  ré- 
cemment des  ruines  d'Aïn  Guidjaou  et  qui  mentionne  le  nom 
seul  de  Galère,  au  dessus  du  chiffre  VIII.  La  légende  est  intacte 
et  se  lit  ainsi  : 

D  N  NOBILISSIMO  CAESARI  GALERIO  VALERIO  CONSTANTIO. 

VIII  millia. 

«  Sous  notre  Seigneur,  le  très-noble  César  Galerius  Valerius 
Constantius.  VIII  mille  pas.  » 

Neuf  mille  pas  romains  équivalent  à  quatorze  kilomètres;  on 
voit  que  la   borne  d'Aïn-el-Bey  n'a   point  éprouvé  de  déplace- 


—  181  - 

ment.  Quant  à  celle  d'Ain  Guidjaou ,  il  n'en  est  pas  de  môme , 
car  les  ruines  où  je  l'ai  relevée,  s'écartent  beaucoup  trop  de  la 
voie  ancienne  pour  qu'on  ne  soit  pas  fondé  à  croire  qu'elle  en 
a  été  arrachée  après  l'invasion  arabe. 

S'il  est  un  fait  qui  mérite  d'être  signalé,  c'est  assurément  la 
rareté  des  monuments  dédiés  à  l'empereur  Galère.  Comprend-on, 
en  effet,  qu'il  n'ait  pas  laissé  en  Numidie  de  plus  nombreux 
souvenirs  de  son  règne,  lorsqu'on  lit  le  passage  suivant  de  l'his- 
toire des  Empereurs,  par  Lenain  de  Tillemont:  «  Maxence, 
délivré  (vers  la  fin  de  l'année  307)  de  la  guerre  de  Galère  et  des 
mauvais  desseins  d'Hercule,  se  croyant  affermi  dans  sa  domina- 
tion ,  envoya  ses  images  en  Afrique ,  pour  s'y  faire  reconnaître 
empereur.  Les  milices  du  pays  les  rejetèrent ,  aimant  mieux  obéir 
à  Galère,  à  qui  l'Afrique  semblait  appartenir  depuis  que  Sévère 
était  mort,  puisqu'il  n'y  avait  alors  que  lui  qui  fût  reconnu 
Auguste.  >> 

Revenons  à  l'avant  dernière  ligne  de  l'inscription  qui  contient 
huit  lettres,  dont  une  seule  \oyelle.  J'y  \ois  un  problême  dont 
la  solution  ne  laisse  pas  de  présenter  de  graves  difficultés,  et 
le  seul  moyen  de  l'expliquer  est  d'admettre  que  l'R  et  l'S  du 
milieu  ont  été  substitués  par  un  lapicide  ignorant  aux  lettres 
A  et  C.  On  aurait  alors: 

RPBACRTA   VIHI 
Respublica  ACiRTA  VIIII. 

«  Commune  située  à  neuf  milles  de  Cirta.  » 

Cependant ,  comme  il  est  rare  que  les  milliaires  soient  dépour- 
vus de  l'indication  de  la  localité  dont  ils  sont  le  plus  rapprochés, 
j'avais  cherché  dans  les  six  dernières  lettres  de  la  huitième  ligne 
le  nom  d'un  vicus  mentionné  par  Morcelli  et  dont  l'emplacement 
demeure  inconnu.  J'adoptais  le  nom  de  BAZARITA,  qui,  par 
une  légère  altération,  aurait  été  transformé  en  BASARITA,  que 
représente  assez  bien  l'abréviation  BSRTA.  Un  examen  attentif 
de  l'inscription  m'a  fait  reconnaître  un  R  dans  la  première  lettre 
de  ce  groupe,  circonstance  qui  rend  l'hypothèse  inadmissible. 

Je  ne  m'arrêterai  point  au  mot  RESERTA,  participe  passif 
du  verbe  resero,  «  ensemencer  de  nouveau ,  mettre  en  culture  » 
parcequ'il  me  semble  avoir  peu  de  chance  de  résister  à  la 
critique. 

Nous  savons  maintenant,   grâce  à  la  découverte  du  15  février 


—  182  — 

186-2,  que  le  nom  ancien  des  ruines  d'Ain -el-Bey  était  Saddar, 
et  la  meilleure  volonté  ne  nous  fait  apercevoir  dans  les  six  der- 
nières lettres  de  la  huitième  ligne  que  les  consonnes  S  et  R  qui 
puissent  être  attribuées  à  ce  mot. 

Dans  le  voisinage  du  milliaire,  sur  l'explication  duquel  j'ai 
hasardé  de  si  longs  développements ,  gisait  un  fût  de  colonne 
dont  le  diamètre  mesure  0,56  c.  C'est  un  monument  public, 
probablement  une  dédicace,  dont  il  ne  reste  qu'un  petit  nombre 
de  lettres  que  voici  : 

N°  17. 

1   0 

AVGVSÏ 

En  présence  des  résultats  obtenus,  il  convenait  de  faire  de 
nouveaux  efforts  afin  de  connaître  une  localité  dont  le  voisinage 
de  Cirta  avait  dû  rehausser  l'importance.  Le  nom  de  la  Répu- 
blique n'échapperait  pas  aux  investigations,  si  l'on  se  décidait 
à  mettre  la  pioche  dans  les  amas  de  décombres  disséminés 
sur  le  sol,  des  deux  côtés  de  la  fontaine.  Indubitablement,  on 
exhumerait  quelque  pierre  consacrée  à  la  mémoire  d'un  empereur 
par  les  habitants  du  municipe.  C'est  dans  cet  espoir  que  le 
Directeur  divisionnaire  des  affaires  arabes  établit,  le  20  novembre 
1861,  une  centaine  de  travailleurs  sur  les  ruines  qui  avaient 
fourni  les  épitaphes  que  j'ai  reproduites  au  commencement  de 
la  présente  notice.  Les  fouilles  durèrent  deux  matinées  seulement; 
mais,  bien  qu'elles  aient  rendu  à  la  lumière  plus  de  cinquante 
inscriptions  funéraires,  on  était  forcé  d'en  considérer  le  produi6 
comme  presque  nul ,  puisqu'elles  laissaient  planer  la  môme  incer- 
titude sur  la  question. 

Toutes  ces  épaves  de  la  nécropole  antique  sont  des  matériaux 
en  calcaire  d'eau  douce ,  les  uns  façonnés  par  le  ciseau ,  les 
autres  à  peine  dégrossis,  et  qui,  par  leur  nature,  offrent  une 
médiocre  résistance  contre  l'action  de  l'air  ou  l'intempérie  des 
saisons.  Quelques  cippes  ont  l'aspect  de  l'éponge,  tant  les  cavités 
s'y  multiplient  en  se  rapprochant;  les  moins  maltraités  sont 
couverts  d'une  espèce  de  mousse  jaunâtre  qui  en  a  rongé  la 
surface.  Qu'on  ajoute  à  ces  détails,  les  déplacements  successifs 
commandés  par  l'installation  des  races  musulmanes  que  guidaient 
des  besoins  différents,  et  on  aura  une  idée  de  l'état  dans  lequel 
ces  monuments  sont  parvenus  jusqu'à  nous.  Déchiffre  qui  vou- 
dra ceux  que  j'ai  laissés  de  côté. 


—  183  — 
Voici  la  transcription  des  épitaphcs  recueillies  sur  mon  carnet 


N°    18. 

N»   19. 

N°   20. 

Q.  GOMIN 

DISMÀNIBVSSaC 

SHIAROGA 

VS.  QVINTI 

CLADIAS  SECVN 

TAVIXIT 

LVS.V.A.CXXV 

DNVIX  ANNIS 

ANNIS 

H.  S.E.O.  T... 

CXXICï  tSTOS 

Cl 

AENEQVE 

D            M 

N°  21. 

L  IVNIVSDA 

TVS  VAC 

HSE 

N°  18.  Quintus  Cominius  Quintillns.  Vixit  annis  centum  et  vi- 
ginti  quinque.   Hic  situs  est.  Ossa  tua  benè  quiescant  ! 

«  Quintus  Cominius,  surnommé  Quintillus.  Il  a  vécu  125  ans. 
11  glt  ici.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N°  19.  Diis  manibus  sacrum.  Cladias  Secundinus  (?).  Vixit  annis 
centum  et  viginti. 

«  Monumentaux  Dieux  mânes.  Cladias  Secundinus?  Il  a  vécu 
120  ans.  » 

Bemarque:  Cette  épitaphe  recouvrait  la  tombe  d'un  colon  origi- 
naire de  Byzance.  Les  deux  dernières  lignes  sont  tellement  frustes, 
que  c'est  avec  une  extrême  réserve  que  j'en  ai  transcrit  quelques 
lettres  de  la  partie  de  droite.  Sur  une  stèle  arrondie.  Dimensions  : 
hauteur,  2"  04  ;  largeur,  0,52  ;  épaisseur,  0,17. 

N°  20.  Seia  Rogata.  Vixit  annis  centum  et  uno.  Diis  manibus. 
«  Seia  Rogata.  Elle  a  vécu  101  ans.  Aux  Dieux  mânes.  » 

N°  21.  Lucius  Junius  Datus.  Vixit  annis  centum.  Hic  situs  est. 
«  Lucius  Junius  Datus.  Il  a  vécu  100  ans.  Il  repose  ici  (voir  la 
2«  ligne).  » 

Ne  22.  N°  23. 

LVCRETIA.  M.  L  C.  CLODIVS 

FIDELIS  VIXIT  SEVERVSV 

ALXXHSE  AXXXHSE 

N°  22.  Lucretia,  mulier  fidelis.  Vivit  annis  septuaginta.  Hic 
sita  est. 

«  Lucretia,  femme  fidèle.  Elle  a  vécu  70  ans.  Elle  repose  ici.  » 


—  184  — 

N°  23.  Gaius  Clodius  Severus.  Vixit  annis  triginta.  Hic  situs 
est. 

«  Caius  Clodius,  surnommé  Sevçrus.  Il  a  vécu  30  ans.  11  gît 
ici.  » 

N°  24.  N°  25. 

D    M  ACLELIVSQ 

L  DIDIVS  NAPVLITA 

APUONI  NVS  VA... 

ANVSVA  HTOB 
L 

N°  24.  Diis  manibus.  Lucius  Didius  Apronianus.  Vixit  annis 
quinquaginta. 

«  Aux  Dieux  mânes.  Lucius  Didius,'  surnommé  Apronianus.  Il 
a  vécu  50  ans.  » 

N°  25.  Aelius  Clelius  Quirina  (tribu),  Napulitanus.  Vixit  annis 

Hossa  tua  quiescant  benèl 

«  Aelius  Clelius,  de  la  tribu  Quirina,  surnommé  Napulitanus 
Il  a  vécu ans.  Que  tes  os  reposent  en  paix!  » 

Remarque  :  L'écriture  de  cette  épitaphe  annonce  une  époque 
très-basse ,  le  commencement  du  quatrième  siècle,  au  moins.  Les 
L  sont  représentés  par  des  lambdas  grecs,  et  les  A  dépourvus 
de  la  barre  transversale,  sont  surmontés  d'un  appendice.  Le  mot 
ossa  est  écrit  par  un  H. 

N°  26.  N°  27. 

L.  IVLIVS.  CR  DM 

ESCES.V  C.SEPTIMI 

AN  XXIX  VSSVCCESSVS 

HSE  VAL 

H    S    E 

N°  26.  Lucius  Julius  Cresces.  Vixit  annis  viginti  novem.  Hic 
situs  est. 

«  Lucius  Julius,  surnommé  Cresces.  Il  a  vécu  29  ans.  Il  glt 
ici.  » 

Remarque  :  On  rencontre  souvent  les  mots  Crescens,  Prudens, 
Valens,  etc.,  écrits  sans  N. 

N°  27.  Diis  manibus.  Caius  Septimius  Sucessus.  Vixit  annis  quin- 
quaginta. Hic  situs  est. 


—  185  — 

«  Aux  Dieux  mânes.  Caius  Septimius  Sucessus.  Il  a  vécu  50  ans. 
Il  gtt  ici.  » 

Nc  28.  N°  29. 

DM  DM 

M  SEPTIMIVS  C.  SEPTIMIVS 

ETRVSCVS  QVADRATVS 
VA  XXXV  VA  XXX 

H  SE  HSE 

N"  28.  Diis  manibus.  Marcus  Septimius  Etruscus.  Vixit  annis 
triginta  quinque.  Hic  situs  est. 

«  Aux  Dieux  mânes,  Marcus  Septimius,  surnommé  Etruscus.  Il 
a  vécu  3f»  ans.  Il  gît  ici.  » 

N°  29.  Diis  manibus.  Caius  Septimius  Quadratus*  Vixit  annis 
triginta.  Hic  situs  est. 

«  Aux  Dieux  mânes.  Caius  Septimius,  surnommé  Quadratus.  Il 
a  vécu  30  ans.  Il  gît  ici.  » 

N°  30.  N°  31. 

FIRM  IDIA  D   M 

FILIA,  MIR  IVLIA  ROGATA 

RATA  SACER  VIX  ANL 

DOSMA      I  •  H  S  0  T 

VIXIT  AXC  B  Q 

HSE 

N°  30.  Inscription  gravée  sur  une  grande  stèle,  au-dessous  d'un 
bas-relief  qui  représente  la  cérémonie  des  funérailles..  Au  centre 
du  tableau  se  dresse  un  autel  de  forme  circulaire.  A  droite  de 
cet  autel  se  tient  un  personnage,  sans  doute  le  prêtre,  en  habit 
de  deuil  et  vu  de  face.  Une  pièce  d'étoffe,  semblable  au  haïk 
que  portent  les  habitants  de  l'Afrique,  descend  autour  de  son 
corps.  Il  offre  des  libations  aux  Dieux  mânes,  la  patère  en  main. 
Ce  monument  a  été  mutilé  en  plusieurs  endroits;  la  tête  du  sacri- 
ficateur paraît  avoir  été  écrasée  à  coup  de  marteau.  Quant  à  l'épi— 
taphe,  s'il  est  à  peu  près  impossible  d'en  compléter  les  noms  et 
surnoms  avec  les  éléments  qui  restent  dans  les  deux  premières 
lignes,  on  voit,  en  tout  cas,  qu'elle  recouvrait  la  tombe  d'une 
grande  prêtresse  «.  Sacerdos  magna  »  morte  à  l'âge  de  90  ans. 

N°31.  Diis  manibus.  Julia  Rogata.  Vixit  annis  quinquaginta, 
Hîc  sita.  Ossa  tua  bcnè  quiescant! 


—  186  — 

«  Aux  Dieux  mânes.  Julia  Rogata.  Elle  a  vécu  50  aos.  Elle  git 
ici    Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

fi"  31.  N°  33. 

D  M  1VNIVSMVSICVS 

CGALE  1XANLVHSE 

KIVS  II  T  B  Q 

NAM  N°  34. 

PHAMO  CAEC1LIA  LFMA 

KAR1S  CE AN 

S1MO  XXX           H  SE 

PATRI  HABS 

N°  32.  Diis  manibus. Caius  Galerius  Namphamo  Karissimo (sic) pa tri. 
«  Aux  Dieux  mânes.  Caius  Galerius,  surnommé  Namphamo,  à 
son  père  bien  aimé.  » 

Remarque:  Le  mot  Namphamo  appartient  à  la  langue  punique. 
C'est  le  nom  d'un  martyr  de  l'église  d'Afrique,  que  saint  Augustin 
explique  par  l'expression  «  boni  pedis  homo,  secundi  pedis  homo.  » 

Nam ,  en  arabe  *xi,  signifie  «  de  bon  augure.  »  Nous  retrouvons 

cet  adjectif  au  commencement  des  noms  Nampulus,  Nampulosus, 
Nampamo,  Namephamo,  Namgedde,  Nampomina,  qui  ont  été 
relevés  dans  les  anciennes  nécropoles  de  la  Numidie  [Mélanges 
épigraphiques,  par  Léon  Renier,  page  276).  " 

N*  33.  Junius  Musicus.  Vixit  annis  quinquaginta  quinque.  Hîc 
situs  est.  Hossa  (sic)  tua   benè  quiescant  ! 

«  Junius,  surnommé  Musicus.  Il  a  vécu  55  ans.  Il  glt  ici.  Que 
tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N°  34.  Cœcilia  Lucii  filia ,  Marcella.  Vixit  annis  triginta.  Hic 
s:ta  est.  HABS. 

«  Cœcilia,  fille  de  Lucius,  surnommée  Marcella.  Elle  a  vécu 
31  ans.  Elle  repose  ici.  » 

Remarque  :  La  formule  finale,  figurée  par  les  lettre  HABS,  m'est 
inconnue.  Peut-être  faut-il  y  voir  tout  simplement  une  altération  de 
la  formule  OTBQ. 

N°  35.  N°  36. 

SITTIAI  ....LVO 

LUCVLAVIX  LVS1VSC... 

ANNIS  XX....  EÏVS  V1X... 

H  S  E  ANIS  LXXX 
BQ  USE 


—  187  — 

N<  37.  N»  38.  N'  39. 

MAXIMVS  1)   M  POV...VIA 

VA  XXV  ...ORNELI  0 

HSE  OTBQ  MVS ANIS 

VA  XXXX  LXXXXVII. 
HSE 

N"  35.  Sittia  Lucii  (?)  filia,  Lucula.  Vixit  annis  viginti.  Hic  sita 
est.  Ossa  tua  benè  quiescant  ! 

«  Sittia,  fille  de  Lucius,  surnommée  Lucula.  Elle  a  vécu  20  ans. 
Elle  gît  ici.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N"  36.  Lucius  Volusius  Cobetus  (Cobetius).  Vixit  annis  quadra- 
ginta.  Hic  situs  est. 

«  Lucius  Volusius,  surnommé  Cobetus.  Il  a  vécu  80  ans.  Il 
glt  ici.  » 

N"  37 Maximus   Vixit  annis  viginti  quinque.  Hic  situs  est. 

Ossa  tua  benè  quiescant. 

«   Surnommé  Maximus.  11  a  vécu  23  ans.  Il  git  ici.  Que 

tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N"  38.  Diis  manibus.  Cornélius  Mustius  (?).  Vixit  annis  quadra- 
ginta.  Hic  situs  est. 

«  Aux  Dieux  mânes.  Cornélius  Mustius.  Il  a  vécu  40  ans.  Il  repose 
ici.  o 

N°  39.  Il  ne  reste  plus  de  cette  épitapbe  que  le  nombre  des 
années,  97. 

N°  40.  N°41.                             IV  42. 

FABIA  FLAVI  DM  S  FAB.... 

LA  VIXIT  1VLIAQF  SATNRNVS 

ANIS  VI  PAVLINA  VixiTALl 

OSA  TBQ  VA  LXXV  OTBQ 

N°  40.  Fabia  Flavila.  Vixit  annis  scx.  Ossa  tua  benè  quiescant! 
«  Fabia  Flavilla.  Elle  a  vécu  6  ans.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

Remarque:  La  forme  des  A  et  des  L  marque  une  basse  époque. 
Les  consonnes  ne   sont  pas   redoublées  dans  les  mots  annis  et 

ossa. 

N°  41.  Diis  manibus  sacrum.  Julia,  Quinti  filia  ,  Paulina.  Vixit 
annis  septuaginta  quinque. 

«Monument  aux  Dieux  mânes.  Julia,  fille  de  Quintîis,  sur- 
nommée Paulina.  Elle  a  vécu  75  ans. 


—  188  — 

N»  42.  Fabius  Saturnus.  Vixit  annis  quinquaginta  et  uno.  Ossa 
tua  benè  quiescant  ! 

«  Fabius  Saturnus.  Il  a  vécu  51  ans.  Que  tes  os  reposent  en 
paix  !  » 

N°  43.  N°  44. 

C1VUVS  D   M 

MELLARI  Q  MANILI 

VSVALXXXV  VS  VICTOR 

0  T  B  Q  VA  LXXV 

N°  43.  Caius  Julius  Mellarius.  Vixit  annis  octoginta  quinque. 
Ossa  tua  benè  quiescant  ! 

«  Caius  Julius,  surnommé  Mellarius.  Il  a  vécu  85  ans.  Que  tes 
os  reposent  en  paix  !  » 

Ns  44.  Diis  manibus.  Quintus  Manilius  Victor.  Vixit  annis  septua- 
ginta  quinque. 

«  Aux  Dieux  mânes.  Quintus  Manilius,  surnommé  Victor.  Il  a 
vécu  75  ans.  » 


N°  45. 

N°  46. 

N»  47. 

C  1VL1VS  MF 

C  IVLIVS  TU 

L  CORNE 

ARRIVS 

TI  VANL 

I.1VS  M 

VIXAXXV 

OTBQ 

VSTIOLV 

SVALVIII 

OSTV 

BEQVE 

S 

K°  45.  Caius  Julius,  Marci  filius,  Arrius.  Vixit  annis  viginti 
quinque. 

«  Caius  Julius,  fils  de  Marcus,  surnommé  Arrius.  11  a  vécu 
25  ans.  » 

Remarque  :  Le  nom  d'Arrius  est  un  des  plus  usités  dans  cette 
localité.  On  le  trouve  aussi  dans  d'autres  parties  de  la  Numidie. 

N°  46.  Caïus  Julius  Fiotentius  (?).  Vixit  annis  quinquaginta.  Ossa 
tua  benè  quiescant  ! 

«  Caius  Julius,  surnommé  Fiotentius.  Il  a  vécu  50  ans.  Que 
tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N°  47.  Lucius  Cornélius  Mustiolus.  Vixit  annis  quinquaginta 
octo  Ossa  tua  benè   quiescant I 


-  189  — 

«  Lucius  Cornellius,  surnommé  Mustiolus.  11  a  vécu  58  ans. 
Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

On  remarquera  à  la  fin  de  cette  épitaphe  les  abréviations  OS. 
TV.  BE  QVES.,  dont  il  n'y  a  peut-être  pas  d'exemple. 

N°  48.  N"  49. 

D   M  MARCIA 

M  PVBLI  DAPALI 

VS  FAB  VIX1TAN 

VIX  AN  VII 

XXX  H  S  E 

N°  48.  Diis  manibus.  Marcus  Publius  Fabius.  Vixit  annis  tri-* 
ginta. 

«  Aux  Dieux  mânes.  Marcus  Publius  Fabius.  Il  a  vécu  30  ans.  » 

Remarque  :  Les  lettres  de  cette  inscription  ont  une  forme  très- 
négligée.  Le  D  de  l'invocation  est  presque  carré  ;  les  M  figurent 
deux  lambdas  accolés,  et  les  Â,  surmontés  d'un  appendice,  sont 
dépourvus  de  la  barre  transversale. 

N°  49    Marcia   Dapali,  Vixit  annis  octo.  Hic  sita  est. 
o  Marcia  Dapali.  Elle  a   vécu  8  ans.  Elle  repose  ici.  » 

Remarque  :  L'introduction  du  Lambda  dans  les  épitaphes  de 
l'Afrique  du  Nord  est  une  date.  Indépendamment  de  ce  fait,  la 
forme  du  mot  Dapali  est  grecque. 

N°50.  N°51. 

L  LVCIFILI  SEXPORCIVSSEXF 

AMARC  RESTITVS 

EL  AVAX  VIX  ANIS..  .. 

XII  H  S....  H  S.... 

T 

N°  50.  Lucia,  Luciifilia,  Marcela.  Vixit  annis  viginti  duobus. 
Hic  sita  est. 

«  Lucia,  fille  de  Lucius,  surnommée  Marcela  (Marcella).  Elle 
a  vécu  22  ans.  Elle  repose  ici    » 

Remarque  :  La  dalle  mutilée  sur  laquelle  j'ai  relevé  cette  épi- 
taphe, a  pris  place  parmi  les  monuments  rassemblés  devant  le 
pénitencier.  Une  partie  de  l'angle  inférieur,  à  droite  ,  a  disparu 
avec  le  commencement  du  chiffre  des  années,  dont  il  ne  reste 
que  l'amorce  du  premier  X;  mais,  en  tenant  compte  de  la  Ion- 


~  190  - 

gueur  dss  lignes,  je  suppose  qu'il  a  pu  y  avoir  deex  X  après 
la  formule  V.  A.,  et  que  l'âge  de  Marcella  était  de  32  ans. 
D'un  autre  côté .  l'S  qui  termine  la  quatrième  ligne  est  gravé 
dans  le  sens  ordinaire  Si  l'on  compare  cette  inscription  avec 
celle  qui  a  été  découverte  à  Bled  el-Gouhari ,  par  MM.  Creuly 
et  Léon  Renier,  on  sera  frappé  de  leur  similitude.  Pour  ne 
point  donner  au  lecteur  la  peine  de  recourir  au  n°  4  de  la  pré- 
sente notice,  j'aime  mieux  mettre  les  deux  textes  en  regard. 
Copie  de  MM.  Creuly  et  L.  Renier.  Copie  de  l'auteur. 


L.  LVCI.  FIL 

IA  MARC 

ELA.V.A.CXX 

XII.  H  S  S  ï 


L  LVC1F1LI 
A  MARC 
ELAVAX 

XII  HS..  .. 


N°  5t.  Sextus  Porcius.  Sexti  fîlius,  Restitus.  Vixit  annis...'  Hic 
situs. . ..  tua  — 

«  Sextus  Porcius,  fils  de  Sextus,  surnommé  Restitus.  Il  a 
vécu....  Il  gît  ici » 


V°  52. 

N°  53. 

N'  54. 

HON 

D 

CLADIVS 

TVSQQ 

ARRIA... 

AALCISV 

NAMPV 

TAV1X 

V1XITAN. 

VAL 

M  S  LX 

H  TB 

N°  52.  Honoratus  0-  Q--  Nampulus.  Vixit  annis  quinquaginta.. 
.  ..Hnssa  (sic)   tua  benè  quiescant! 

«  Honoratus,  fils  de  Quintus,  surnommé  Nampulus.  Il  a  vécu 
50  ans.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

Remarque:  Est  ce  par  erreur  que  le  lapicide  a  redoublé  le  Q? 
Je  le  croirais  volontiers.  Dans  cette  hypothèse,  il  faudrait  rem- 
placer le  second  par  l'abréviation  du  mot  fiHus. 

Les  noms  numides,  commençant  par  la  syllabe  nom ,  sont  expli- 
qués au  n»  34. 

N°  53.  Diis  manibus.  Arria — ta.  Vixit  annis  sexaginta. 
«  Aux  Dienx  mânes.  Arria Eile  a  vécu  60  ans.  » 

N°  54.  Cette  inscription ,  qui  date  de  l'époque  Byzantine ,  est 
fruste  en  beaucoup  d'endroits  ,  il  n'y  a  que  le  mot  Cladius  qui 
se  lise  distinctement. 


-  191  — 

N°  55.  nALVCII  VIX  ALXXV....  na  Lucia  Vixit  annis  sep- 
tuaginta  quinque.  Fragment  d'ane  inscription  Byzantine. 

N°  56.  N°  57.  N°  58. 

DM  B. ..  SCAR. ...  S  M 

CIT1V         ERM4NVS...  (Germanus)       C  S..  I  ..SCFQVR 

CAMV         AHISEVA  AEM VS 

HONO  VIX....VI1IHS 

BQ 
Ces   inscriptions  sont   tellement  détériorées   que  l'œil  a  de  la 
peine  à  en  saisir  quelques  lettres.  J'essaierai  pourtant  la  resti- 
tution de  la  dernière. 

N°  58.  Diis  sacrum  manibus.  Caius  Sitius,  Caii  filius,  Quirina 
(tribu)  Aemilius.  Vixit  annis  octo.  Hic  situs  est  Ossa  tua  benè 
quiescant ! 

«  Monument  aux  Dieux  mânes.  Caius  Sittius,  fils  de  Caius,  de 
la  tribu  Quirina,  surnommé  Aemilius.  Il  a  vécu  huit  ans.  Il  gît 
ici.  Que  tes  os  reposent  en  paix  !  » 

N»  59. 

CIILPISVA 

LXXXX 

OTBQ 

Caius  Elpis.  Vixit  annis  nonaginta  Ossa  tua  benè  quiescant  ! 

«  Caius  Elpis.  Il  a  vécu  90  ans.  Que  tes  os  reposent  en  paix  ! 

Épitaphe  d'un  colon  grec  trouvée  près  d'une  source,  au-dessus 
du  premier  barrage.  Il  est  reconnu  qu'à  l'époque  de  la  domina- 
tion Byzantine  l'E  était  souvent  représenté,  dans  l'écriture  latine, 
par  deux  barres  verticales  (voir  les  n08  11  et  20). 

Lorsque  Rome,  par  ses  conquêtes,  fut  devenue  la  souveraine 
du  monde ,  on  ne  fut  rien  si  l'on  n'était  citoyen  romain ,  et  ce 
fut  un  honneur  pour  les  peuples  de  compter  parmi  les  membres 
de  la  république.  Sa  politique  tendit  sans  cesse  à  fonder  cette 
opinion,  elle  l'exploita  avec  habileté,  et  imagina  un  ordre  de 
sujétion  qui,  tout  en  laissant  aux  villes  conquises  une  certaine 
liberté  d'administration  locale,  les  enchaînait  fortement  à  l'état 
romain.  Elle  comprit  qu'elle  ne  pouvait  soumettre  à  une  môme 
loi  tant  de  nations  différentes  entre  -  elles ,  par  les  mœurs,  le 
caractère ,  les  coutumes  et  le  langage  ;  elle  leur  laissa  donc  leurs 
lois,  leurs  usages,  leur  police  intérieure.  Les  magistratures  locales 


—  192  — 

furent  par  elle  respectées,  mais,  en  môme  temps,  elle  leur  envoya 
ses  proconsuls  et  ses  officiers,  qui  furent  chargés  de  les  maintenir 
sous  sa  tutèle. 

Les  cités,  les  bourgades  obtinrent ,  toutes  les  fois  que  l'intérêt 
de  Rome  s'y  prêtait,  le  droit  d'être  érigées  en  municipes,  avec 
la  faculté  de  s'administrer  par  des  officiers  cboisis  parmi  la  popu- 
lation. Leur  organisation  se  modela  peu  à  peu  sur  l'administration 
de  la  métropole,  et  elles  eurent  chacune  un  conseil  municipal 
«  Ordo  Splendidissimus,  »  des  décurions,  des  prêtres,  etc. 

La  commune  de  Saddar  jouissait  des  mêmes  privilèges,  ainsi 
que  nous  l'apprend  un  fragment  d'inscription  posé  dans  le  mur 
du  troisième  barrage  et  sur  lequel  on  lit: 

N°  60. 

A    T    U 

OB  HONOREM 

FLPPEXDEC 

ORD.  SP. 

D 

«  Ob  Honorem  (QEdilitatis) Flamem  perpetuus.  Ex  decreto 

ordinis  splendidissimi  (Locus  datus)  decreto  (decurionum). 

«   A  cause  de  sa  nomination  à  la  dignité  d'édile flamine 

perpétuel.  Par  un  arrêté  du  très-honorable  conseil  (municipal). 
Emplacement  accordé  par  un  décret  des  décurions.  » 

Les  découvertes  appellent  les  découvertes.  Quelques  semaines 
après  cette  trouvaille,  qui  nous  révélait,  en  si  peu  de  mots,  la 
constitution  de  la  respublica  située  à  neuf  mille  pas  de  Cirta ,  les 
condamnés  défonçaient ,  à  un  mètre  de  profondeur,  le  tertre  qu'on 
veut  boiser,  tout  près  de  la  fontaine  romaine.  C'était  en  réalité 
le  déblaiement  du  quartier  le  plus  habité  qu'ils  opéraient.  Il  est 
impossible  de  s'y  tromper,  lorsqu'on  suit  du  regard  les  substruc- 
tions  qui  se  dessinent  régulièrement  dans  les  tranchées  ouvertes. 
Les  maisons  des  cultivateurs  et  les  cases  des  esclaves  se  dé- 
veloppaient donc  dans  la  plaine,  au  nord  de  la  maison  du 
Juif,  tandis  que  les  édifices  publics,  et,  comme  nous  dirions 
aujourd'hui,  le  siège  de  l'administration  s'élevaient  sur  le  tertre, 
à  distance  du  bétail  et  de  l'outillage  de  la  vie  rustique.  Dans 
les  décombres  qui  furent  remués  de  ce  côté  ,  on  a  ramassé 
jusqu'à  présent,  un  grand  nombre  de  moulures,  de  médailles  et 
de  débris  d'armes.  C'est   là ,  enfin ,  qu'on  a  retrouvé  une  belle 


—  Î93  — 

dédicace  de  l'empereur  Caracalla ,  qui  enrichit  la  géographie 
comparée  d'une  nouvelle  synonymie ,  en  livrant  à  nos  investi- 
gations le  nom  de  Saddar,  sous  la  l'orme  de  l'ethnique  Saddari- 
tanorum. 

Ce  monument  consiste  en  un  bloc  de  calcaire  blanc,  taillé  avec 
soin  et  mesurant  4m00  sur  0,60;  récriture  est  régulière  et  sans 
ligatures.  Dans  quelques  endroits  seulement,  les  mots  sont  séparés 
par  des  feuilles  sculptées.  Les  lettres  de  la  première  ligne  ont 
0,07;  celles  de  la  partie  inférieure  n'ont  que  0,02.  Un  encadrement 
à  double  baguette  entoure  la  légende ,  dont  voici  la  copie  exacte , 
avec  l'indication  des  brisures  qui  ont  enlevé  des  lettres,  ça  et  là 
dans  les  deux  dernières  lignes. 


10 


15 


1MP   CAES 

M  AVRELIO 

SEVEROANTO 

NINOPIOFELICI 

AYG  PARTHICOMAXI 

MOBRITANNICOMAX 

PONT  MAXJFRIB  POTXVÎ 

IMPTï  COS  lÏÏiPPPROCOSDI 

VI  S  EVERI  PII  ARABICIADIA 

BENICI PARTHICI MAXIMI 

BRITANNICI  MAXIMI  FILI  DI 

VIMANTONINI  PII  GERMA 

NICLSARMATICINEPOT  DI 

VI  ANTONINIPI1   PRONEPOT 

DIVIHADRIANIABNEPOT 

DIVI  TRA1ANI  PARTHÎCIETDIVI 

NERVAE  ADNEPOT  RESP 

SADDARITANORVM  EX  DE 

CRETO  ORDINÏS    SPi 


împeratori  Cœsari  Marco  Aurelio  Severo  Antonino,  pio,  lelici, 
Augusto,  Parthico  maximo,  Britannico  maximo,  Pontifici  maximo, 
Tribunicia;   potestatis    XVI,    Imperatori  II,    Consuli   IHI,    patri 

Kevue  Afr.  6"  année,  n"  33,  13 


—  194  - 

patriae,  proconsuli ,  divi  Scveri,  pii,  Arabici,  Adiabenici,  Parthici 
maximi,  Britannici  maximi  filio,  divi  Marci  Antonini  pii,  Germa- 
nici ,  Sarmatici  nepoti ,  divi  Antonini  pii  pronepoti,  divi  Hadriani 
abnepoti ,  divi  Trajani  Partbici  et  divi  Nervœ  adnepoti.  Res  pu- 
blica  Saddaritanorum  ex  decreto  Ordinis  splendidissimi. 

«  A  l'Empereur  César  Marcus  Anrelius  Severus  Anloninus , 
pieux,  heureux,  Augusie,  très-grand  Parthique,  très- grand  Britan- 
nique, très-grand  Pontife  investi  de  la  puissance  Tribunicienne 
pour  la  16e  fois,  proclamé  imperator  pour  la  2e  fois,  consul  pour 
la  4e  fois,  père  de  la  patrie,  Proconsul ,  fils  du  divin  Sévère,  le 
pieux,  l'Arabique,  l'Adiabenique,  le  très-grand  Parthique,  le  très- 
grand  Britannique,  petit-fils  du  divin  Marcus  Antoninus,  pieux, 
Germanique,  Sarmatique;  arrière  petit— fils  du  divin  Antonin  le 
pieux,  arrière  petit-fils  du  divin  Hadrien,  arrière  petit-fils  du  divin 
Trajan,  Parthique,  et  arrière  petit-fils  du  fils  du  divin  Nerva,  la 
République  des  Saddaritains.  Par  un  décret  du  très-bonorable 
Conseil  (municipal). 

Cette  dédicace  s'adresse  à  Caracalla.  On  sait  que  cet  empereur, 
par  une  vanité  qui  ressemble  à  une  dérision ,  ne  craignit  pas  de 
profaner  les  noms  révérés  d'Antonio  et  de  Marc-Aurèle,  en  se  les 
attribuant  sur  les  médailles  et  sur  les  monuments  publics.  Lors- 
qu'il fut  appelé  au  trône  avec  son  frère  Géta ,  il  reçut  en  partage 
la  Mauritanie  et  la  Numidie;  e'est  ce  qui  explique  le  grand  nom- 
bre d'inscriptions  qui  furent  rédigées  en  son  honneur  dans  presque 
toutes  les  villes  de  ces  provinces,  et  notamment  dans  celles  de 
l'Est.  Pour  fixer  la  date  du  monument  de  Saddar,  je  m'appuierai 
sur  un  passage  de  1  histoire  des  Empereurs,  par  Lenain  de  Tille- 
mont,  où  il  est  dit:  «  Caracalla  prit  le  titre  d'imperator  pour  la 
3e  fois  dans  la  17e  année  de  son  tribunat.  »  Or,  la  17a  année  de  son 
tribunat  concorde  avec  le  commencement  de  l'année  213  de  J.-C 
On  suppose  que  les  dédicaces  offertes  au  fils  de  Septime  Sé- 
vère sont  des  témoignages  de  la  reconnaissance  des  citoyens 
romains  de  la  Numidie,  pour  les  grands  travaux  d'utilité  pu- 
blique que  ce  prince  y  fit  exécuter  pendant  son  règne.  Un  autre 
motif  pourrait  les  avoir  inspirées,  car,  Dion  nous  apprend  que 
c'est  cet  empereur  qui,  par  une  ordonnance  devenue  célèbre, 
rendit  tous  les  sujets  libres  de  l'Empire,  citoyens  Romains. 

A    Chebbonneaii. 
26  mars  1862. 


—  195  — 
L A   MUSI^lIi  ARABE 

SES  RAPPORTS  AVEC  LA  MUSIQUE  GRECQUE  ET  LE  CHANT  GRÉGORIEN. 

Historia,  quoquo  modo  seripta ,  placet. 
(V.    les  nos  31  et  32  de  la  Revue  Africaine) 

CHAPITRE  III. 

Modes  des  Grecs  et  des  Arabes.— Ton  du  plain-chaint. —  Les  Arabes 
ont  quartorze  modes.—  Résumé  historique.  —  Quatre  modes  principaux: 
Irak,  Mezmoum,  Edzeil ,  Djorka.  —  Chanson  faite  par  les  Kabiles  lors 
de  leur  soumission  en  1857. —  Quitre  modes  secondaires:  L'sain,  Saïka, 
Meïa,  Rdid-Edzeil. 

I 

Chacun  des  sept  degrés  de  la  gamme  pouvant  servir  de  point 
de  départ  pour  une  des  gammes  de  la  musique  des  Arabes ,  ils 
auront  donc  sept  gammes  ou  modes  différents.  Cependant,  si  on 
interroge  à  ce  sujet  un  musicien  indigène,  il  répondra  sans  hésiter, 
que  leur  système  musical  en  eompte  quatorze.  Demandez-lui  d'en 
faire  l'énumération  et  il  n'arrivera  à  en  nommer  que  douze.  J'ai 
cherché  longtemps,  et  sans  résultat,  à  connaître  les  deux  autres. 
Du  reste ,  il  m'a  été  impossible  de  constater  l'existence  de  ces 
deux  modes,  après  l'analyse  que  j'ai  dû  faire  des  chansons  écrites 
par  moi  sous  la  dictée  des  musiciens  arabes.  Je  suis  donc  forcé 
de  borner  mon  énumération  aux  douze  modes  dont  on  m'a  donné 
les  noms,  et  dont  les  différentes  qualités  s'adaptent  parfaitement 
au  caractère  spécial  de  chaque  chanson.  Mais  avant  de  faire  cette 
énumération,  et  pour  éviter  les  répétitions,  il  est  utile  de 
retracer  ici  un  résumé  historique  qui  nous  aidera  dans  nos 
appréciations. 

II. 

A  l'époque  de  l'invasion  des  Barbares,  les  arts  et  les  sciences 


-  196  - 

trouvèrent  un  refuge  dans  le  Christianisme.  La  religion  nouvelle 
avait  emprunté  aux  Hébreux,  leurs  psaumes,  et  aux  Gentils,  leurs 
chansons.  Mais  l'exagération  signalée  par  l'union  des  instruments 
avec  les  voix  pour  l'exécution  des  chants  religieux,  et  aussi 
l'emploi  de  certains  modes  particuliers  aux  représentations  théâ- 
trales des  Romains,   appelaient  une  réforme  sévère. 

Ce  furent  saint  Augustin  et  saint  Ambroiso  qui  l'entreprirent , 
le  premier,  à  Hippône,  le  second  ,  à  Milan.  Tous  deux  firent  un 
choix  parmi  les  chansons  jugées  dignes  d'être  chantées  dans  les 
temples,  et  ce  choix  se  porta  principalement  sur  celles  qui  appar- 
tenaient aux  plus  anciens  modes  des  Grecs. 

Plus  tard,  saint  Grégoire  continua  cette  œuvre  de  réforme 
nécessitée  par  une  nouvelle  invasion  de  ces  modes  déjà  prohibés 
et  que  les  Hérésiarques  voulaient  introduire  dans  le  chant  reli- 
gieux. Mais,  en  même  temps  qu'il  réformait  et  codifiait  ce  chant, 
qui  a  conservé  son  nom  ,  saint  Grégoire  augmenta  le  nombre  des 
modes,  ou  plutôt  il  autorisa  leur  emploi  des  deux  manières  usitées 
autrefois  par  les  Grecs,  c'est-à-dire,  dans  les  deux  proportions 
arithmétique  et  harmonique  (1).  Chacune  des  tonalités  posées  par 
les  premiers  réformateurs  devint  ainsi  le  |  oint  de  départ  de 
deux  modes  différents.  Enfin  ,  on  divisa  ces  modes  en  principaux 
et  plagaux  ou  supérieurs  et  inférieurs,  chacun  ayant  un  point 
de  départ  qui  lui  était  propre,  c'est-à-dire  une  des  sept  notes 
de  la  gamme. 

Dans  toutes  ces  réformes,  le  principe  des  deux  demi-tons  placés 
invariablement  du  mi  au  fa  et  du  si  au  do,  avait  été  respecté;  il 
semblait  qu'il  dût  l'être  toujours.  Mais,  par  suite  de  l'introduction 
du  système  harmonique,  l'oreille  se  familiarisa ,  dans  la  musique 
moderne,  avee  le  déplacement  des  demi-tons  subordonné  au 
changement  de  la  tonique  ;  et,  comme  les  tendances  de  l'ancien 
système  subsistaient  encore,  il  résulta  de  la  lutte  qui  s'établit 
alors  un  chant  qui  ne  tient  à  rien ,  n'appartient  à  aucune  époque, 
et  ne  soutient  notre  harmonie  qu'à  la  condition  de  changer  sa 
mélodie,  de  telle  sorte  que  les  Musiciens  ne  1  acceptent  pas  comme 
musique  et  que  nous  doutons  que  saint  Grégoire  pût  jamais  le 
reconnaître  s'il  revenait  parmi  nous. 


(1)  L'octave  est  divisée  arithmétiquement,  quand  la  quarte  est  au  grave 
et  la  quinte  à  l'aigu. 
Dans  la  division  harmonique,  c'est  le  contraire  qui  a  lieu. 


-  197  — 

Cette  étude  pourra- 1 -elle  venir  en  aide  à  ceux  qui  désirent 
ramener  le  plain-chant  dans  la  voie  dont  il  n'aurait  pas  dû  s'é- 
carter? C'est  un  peu  dans  ce  but  que  je  placerai  ici  les  diffé- 
rents modes  des  Arabes  en  regard  des  modes  Grecs  et  des  tons 
du  plain-chant  qui  y  correspondaient,  heureux  si  je  peux  ainsi 
apporter  ma  pierre  dans  une  œuvre  de  restauration  recomman- 
dable  à  tous  les  points  de  vue. 

III. 

Examinons  d'abord  les  quatre  modes  principaux  les  plus 
usités  : 

1°  Le  mode  Irak,  correspondant  au  mode  Dorien  des  Grecs  et 
au  premier  ton  du  plain-chant  ayant  pour  base  le  ré. 

Il  est  sérieux  et  grave,  propre  pour  chanter  la  guerre  et  la 
religion. 

Presque  tous  les  chants  du  rite  Hanefi  sont  sur  ce  mode.  On 
en  trouvera  un  exemple  dans  l'espèce  de  chant  religieux  dont 
les  premières  paroles  sont  :  Allah  ya  rabbi  sidi.  11  y  a  dans  ce 
chant  une  expression  mélodique  que  ne  désavouerait  pas  un 
compositeur  moderne. 

2°  Le  mode  Mezmoum,  correspondant  au  mode  Lydien  des  Grecs, 
et  au  troisième  ton  du  plain-chant  ayant  pour  base  le  mi. 

Il  est  triste,  pathétique,  efféminé  et  entraîne  à  la  mollesse  (1). 

Platon  avait  banni  le  mode  lydien  de  la  république. 

C'est  sur  ce  mode  que  se  joue  la  danse  connue  à  Constantine 
sous  le  nom  de  Chabati,  danse  lente  et  voluptueuse  dont  le  mou- 
vement se  concentre  dans  les  torsions  de  la  taille. 

Sur  ce  mode  aussi,  se  chantent  presque  toutes  les  chansons 
d'amour,  parmi  lesquelles  je  citerai  celle  bien  connue  qui  com- 
mence ainsi  :  Mâda  djeridj.  Notons  aussi  la  chanson  faite  par 
les  femmes  de  Bou  Sada  en  l'hpnneur  du  bureau  arabe  :  El-biro 
y  a  mlêh. 

Dans  le  plain-chant,  le  troisième  ton  a  conservé  ce  même  carac- 


(li  J'ai   retrouvé  presque  constamment  ce  mode   en  Espagne  dans   les 
chansons  populaires. 


—  198  — 

tère,  mais  son  emploi  devient  plus  rare  de  jour  en  jour.  On 
s'en  sert  encore  dans  quelques  diocèses  pour  les  litanies  de  la 
Vierge. 

3°  Le  mode  Edzeil ,  correspondant  au  mode  Vhrygien  des  Grecs, 
et  au  cinquième  ton  du  plain-chant  ayant  pour  base  le  fa. 

Ardent,  fier,  impétueux,  terrible,  il  est  propre  à  exciter  aux 
combats.  Son  emploi  est  presque  spécialement  affecté  aux  instru- 
ments de  musique  militaire  (1). 

«  Timothée  excitait  les  fureurs  d'Alexandre  par  le  mode  Phry- 
»  gien,  et  les  calmait  par  le  mode  Lydien  »  (Rousseau). 

C'est  principalement  chez  les  tribus  guerrières  de  l'Algérie  qu'on 
rencontre  le  mode  Edzeil.  Les  Kabiles  l'emploient  fréquemment, 
ce  qui  explique  leur  usage  presque  exclusif  des  instruments  à 
vent. 

Citons  plus  particulièrement  la  danse  des  Zouaoua,  dont  le 
caractère  correspond  bien  à  l'idée  qu'on  se  fait  de  cette  tribu 
vaillante  qui  a  donné  son  nom  aux  zouaves. 

La  chanson  que  les  Kabiles  firent  sur  le  Maréchal  Bugeaud 
a  le  même  cachet  fier  et  sauvage  qu'on  retrouve  jusque  dans 
quelques  chansons  amoureuses,  telles  que  celle  de  Sidi  Aiche.  II 
semble,  en  effet,  que  ce  soit  là  le  seul  mode  dont  l'emploi 
convienne  à  un  peuple  qui  se  vantait  d'avoir  toujours  été  libre 
et  ne  s'est  soumis  que  récemment  à  la  domination  française. 

Une  autre  chanson  qu'ils  firent  lors  de  la  conquête  de  la  Kabilie 
par  M.  le  Maréchal  Randon,  en  1857,  me  paraît  digne  d'être 
citée  en  entier.  La  voici  telle  qu'elle  a  été  traduite  par  M.  Féraud, 
interprète  de  la  division  de  Constantine  : 

Le  Maréchal  allant  combattre  a  fait  arborer  son  étendard  ; 

Les  soldats  qui  le  suivent,  munis  de  toutes  armes,  sont  habitués  à 

la  guerre; 
Infortunés   Kabiles  qui  n'ont  pas  écouté   les  conseils;   ils  vont  être 

asservis  ! 
Les  Aït-Iraten,  surtout,  étaient  prévenus  depuis  longtemps; 
Le  Kabile  n'avait  obéi  ni  à  l'Arabe  ni  au  Turc  ; 


(1)  On  attribue  à  ce  mode  la  qualification  de  Diabolus  in  musica  qui 
appartenait  réellement  au  mode  Asbein. 

Le  mode  Jsbein  n'était  pas  employé  dans  le  chant  grégorien.  La  dureté 
du  mode  Edzeil,  provenant  du  triton  qui  en  forme  la  base  (fa-sol-la-si), 
lui  a  fait  donner  à  tort  une  qualification  qui  n'est  applicable  qu'au  mode 
Asbein,  ainsi  que  le  prouve  la  légende  que  je  cite  et  qu'on  peut  constater 
dans  la  danse  du  Djinn  (Voir  le  chapitre  VI). 


—  199  — 

Mais  le  Roumi,  guerrier  puissant,  vient  s'établir  dans  son  pays; 

Il  y  construit  le  fort  du  Sultan  ;  c'est  là  qu'il  habitera. 

Ait  l'Hassen  a  été  enlevé  de  force; 

Tant  mieux  pour  lui,  car  les  enfants  de  Paris  font  toujours  ce  qu'ils- 

promettent. 
L'étendard  des  généraux  éblouit  d'éclat; 
Tous  marchent  pour  une  même  cause  et  vers  un  même  but  ; 
Chacun  d'eux  porte  les  insignes  du  grade  sur  les  épaules; 
Les  Zouaoua  vaincus  se  sont  soumis  ; 
Les  colonnes  étaient  campées  sous  Zibert. 
Le  canon  tonnait, 

Les  femmes  mouraient  d'épouvante; 

Les  chrétiens,  ornés  de  décorations,  avaient  ceint  leurs  sabres; 
Et  lorsque  le  signal  a  été  donné,  chacun  a  couru  au  combat; 
Mezian  a  été  rasé  jusqu'aux  fondations; 
Que  ceux  qui  comprennent  réfléchissent  (1). 

Je  n'ai  pu  résister  au  plaisir  de  citer  ces  strophes  dont  l'éner- 
gique naïveté  témoigne ,  mieux  que  ne  pourraient  le  faire  de 
longs  discours,  de  ce  qu'est  devenu  cet  esprit  d'indépendance  si 
célébré  des  montagnards  du  Jurjura. 

Je  reprends,  maintenant ,  mon  travail  musical  au  point  où  je 
l'ai  laissé  pour  faire  cette  citation  toute  exceptionnelle,  puisqu'elle 
ne  peut  avoir,  au  point  de  vue  où  je  me  suis  placé,  qu'un 
intérêt  secondaire. 

4°  Le  mode  Djorka,  correspondant  au  mode  Eolien  des  Grecs 
(quelques  auteurs  disent  Lydien  grave),  et  au  septième  ton  du 
plain-chant  ayant  pour  base  le  sol. 

Ce  mode  est  grave  et  sévère  ;  il  semble  résumer  en  lui  les 
qualités  de  deux  des  précédents  (Irak  et  Edzeil),  dont  on  a  quel- 
quefois de  la  peine  à  le  distinguer. 

Dans  le  plain-chant,  on  confond  journellement  le  cinquième  ton 
avec  le  septième,  quant  aux  rapports  des  intervalles. 

Rousseau,  parlant  de  son  origine,  dit  que  son  nom  vient  de 
l'Eolie,  contrée  de  l'Asie  Mineure,  où  il  fut  primitivement 
employé. 

C'est  du  mode  Eolien  que  Burette  a  traduit  en  notes  Vhymne  à 
Némésis. 

On  retrouve  ce  mode  partout  dans  la  musique  arabe,  où  il 
exprime  les  sentiments  les  plus  divers.  Sévère  dans  les  marches 
militaires  de  la  musique  de  Tunis,  marches  qu'on  croirait  basées 

(1)  V.  sur  ce  chant,  le  2e  volume  de  la  Revue  africaine  (1857-1858), 
p.  331,  416  et  500, 


—  200  — 

sur  notre  système  harmonique,  n'était  l'absence  de  la  sensible 
(fa  naturel);  triste  avec  celui  qui  chante  :  Ya  lesïam  ha  hedabi; 
tendre  et  plaintif  dans  VAmaroua  de  Tizi-Ouzou  et  dans  la  chanson 
des  Beni-Abbès,  tandis  qu'à  Constantine  il  accompagne  la  danse 
voluptueuse  du  Chabati,  en  chantant  Amokra  oulidi;  il  saura 
encore  donner  une  grâce  naïve  au  Guifsarïa  des  Rabiles,  et  son 
influence  s'étendra  jusqu'au  chant  du  mueddin  qui  appelle  à  la 
prière  les  fidèles  croyants. 

En  vain,  je  voudrais  donner  une  idée  du  charme  que  les  Arabes 
trouvent  dans  l'usage  de  ce  mode;  en  vain,  je  citerais  les  chan- 
sons avec  leurs  différents  caractères.  Protée  musical,  le  mode 
Djorka  revêt  toutes  les  formes,  prend  toutes  les  allures.  Je  ne 
saurais  mieux  le  faire  apprécier  qu'en  indiquant  son  emploi  dans 
le  plain-chant  pour  toutes  les  fêtes  solennelles. 

IV. 

Les  quatre  modes  suivants  ont,  avec  les  premiers,  une  ressem- 
blance due,  tant  à  la  reproduction  des  tétracordes  qu'à  la  division 
arithmétique  sur  laquelle  ils  sont  basés.  Ce  sont  les  quatre  tons 
inférieurs  du  plain-chant.  Les  voici  dans  le  même  ordre  que  les 
précédents  : 

5°  Le  mode  L'tain,  correspondant  au  mode  Hyper -dorien  des 
Grecs,  et  au  deuxième  ton  du  plain-chant  ayant  pour  base  le  la. 

Il  emprunte  quelquefois  la  gravité  religieuse  du  mode  Irak, 
comme  dans  le  Gammara  de  Tunis,  ou  encore  dans  cette  plaintive 
chanson  qui  commence  ainsi  :  Ami  sebbah  el  ahbab. 

C'est  sur  ce  mode  que  les  Kabiles  chantent  la  chanson  de 
Sébastopol,  qu'ils  appellent  Stamboul.  L'emploi  de  ce  mode  tient 
à  ce  que  cette  chanson,  malgré  son  titre,  n'a  rien  de  guerrier. 
C'est  la  plainte  d'un  jeune  guerrier  que  l'amour  empêche  d'aller 
défendre  l'étendard  du  prophète. 

L'emploi  fréquent  de  ce  mode  chez  les  Maures  et  les  Arabes  a 
fait  dire  que  presque  toutes  leurs  chansons  étaient  en  mode 
mineur  (1).  Ce  serait,  en  effet,  la  reproduction  de  notre  gamme 


(1)  Voir  la  chanson  mauresque  d'ASger,  intitulée  Chebbou-chebban , 
gravée  avec  un  accompagnement  de  piano  qui  reproduit  le  rhythmc  deg 
tambours.  (Chez  Richault,  éditeur  de  musique,  boulevart  Poissonnière) 


—  -201   - 

mineure    s'il    y   avait    une   note   sensible,   mais   le   chant  arabe 
ramène  obstinément  le  sol  naturel  dans  le  mode  Lsain. 

6°  Le  mode  Saika,  correspondant  au  mode  Hyper- Lydien  des 
Grecs  et  au  quatrième  ton  du  plain-cbant  ayant  pour  base  le  si. 

Son  emploi  est  très- rare  et  aussi  son  caractère  mal  défini. 
On  le  confond  assez  souvent  avec  le  mode  Mezmoum  dont  il 
dérive. 

7°  Le  mode  Mêïa,  correspondant  au  mode  Hyper -Phrygien  des 
Grecs,  et  au  sixième  ton  du  plain-chant  ayant  pour  base  le  do. 

Selon  Plutarque,  ce  mode  est  propre  à  tempérer  la  véhémence 
du  Phrygien.  En  effet,  bien  qu'il  participe  du  mode  Edzeil  dont 
il  a  quelquefois  la  férocité ,  il  conserve  un  caractère  de  grandeur 
et  de  majesté,  môme  chez  les  Kabiles,  qui  l'emploient  dans  quel- 
ques-unes de  leurs  chansons  populaires.  El  ou  mouïma  ou  lascar 
que  chantent  les  femmes  pour  encourager  les  guerriers  au 
combat,  et  la   chanson   des   Beni-Mansour  sont  dans  ce  mode. 

Dans  le  plain-cbant,  le  cinquième  et  le  sixième  tons  semblent 
aujourd'hui  n'en  former  qu'un  seul. 

Il  serait  curieux  de  rechercher  par  quelles  gradations  en  a 
successivement  abandonné  toutes  ces  gammes,  usitées  alors  dans 
la  musique  profane  comme  dans  la  musique  sacrée ,  pour  ne 
conserver,  dans  la  première,  que  la  gamme  du  sixième  ton  du 
plain-chant. 

C'est  à  ce  point  de  vue  qu'il  serait  bon  d'étudier  surtout  la 
musique  des  Espagnols,  non  pas  celle  des  15e  et  16*  siècles, 
comme  on  l'a  fait  déjà,  mais  bien  celle  des  chansons  populaires. 
Dans  ces  chansons,  où  l'on  reconnaît  facilement  le  caractère 
arabe  imprimé  par  sept  siècles  de  domination ,  dans  ces  Canas, 
Jâcaras ,  etc.,  doit  se  trouver  la  transition  du  principe  ancien 
au  principe  nouveau,  le  germe  de  la  révolution  musicale  qui 
donna  naissance  à  l'harmonie,  révolution  dont  Gui  d'Arezzo  fut 
le  premier  apôtre. 

J'essaierai,  en  parlant  des  instruments,  de  donner  quelques 
indications  sur  ce  sujet  (voir  le  chapitre  suivant). 

8°  Le  mode  Rasd-edzeil,  correspondant  au  mode  Hypcr-mixo- 
lyditn  des  Grecs,  et  au  huitième  (on  du  plain-chant  ayant  pour 
base  le  ré ,  octave  du  premier. 


-    202  — 

Ce  mode  offre  un  mélange  singulier,  un  résumé  des  autres  et 
principalement  du  mode  Edzeil ,  auquel  il  donne  une  teinte  lu- 
gubre.  On  le  dit  propre  aux  méditations  sublimes  et  divines. 

Les  chansons  écrites  dans  ce  mode  ne  se  distinguent  de  celles 
du  premier  et  du  troisième  que  par  les  terminaisons  et  des 
détails  qu'il  serait  beaucoup  trop  long  d'énumérer  ici. 

Tels  sont,  en  somme,  les  huit  premiers  modes  de  la  musique 
arabe.  Tous  sont  basés  sur  chacune  des  sept  notes  de  la  gamme, 
sans  déplacement  des  demi-tons. 

»  (A  suivre) 

Salvador   Daniel. 


—  203  — 

.VOTES   HISTORIQUES  SUR    LES  MOSQUÉES 
et   autres   édifices  religieux  d'Alger. 


(Voir  les  nos  24,  25,  27  et  29  de  la  Revue) 


3.  Les  Chorfa. 


Il  existe  chez  les  Arabes  trois  sortes  de  noblesse  :  la  noblesse 
d'origine  ;  la  temporelle  ou  militaire  ;  et  la  noblesse  religieuse. 

On  appelle  noble  d'origine  [cherif,  pluriel  chorfa),  tout  musulman 
qni  peut ,  au  moyen  de  titres  réguliers,  prouver  qu'il  descend  de 
Fatma-Zobra ,  fille  du  Prophète  et  épouse  de  Sidi  Ali,  fils  d'Abou 
Taleb,  oncle  de  ce  dernier.  Celte  sorte  de  noblesse  est  très-considérée 
chez  les  Arabes,  qui  montrent,  en  général,  une  grande  déférence 
aux  Chorfa  et  leur  donnent  le  titre  de  sidi  (monseigneur).  Toutefois, 
comme  les  Chorfa  sont  très-nombreux ,  si  nombreux  que,  dans 
quelques  contrées,  ils  forment  des  fractions  (ferka)  de  tribu  en- 
tières, les  marques  extérieures  de  respect  qu'on  leur  donne 
varient  avec  les  lieux. 

Le  chérif  est  sujet  aux  lois,  mais  il  a,  en  pays  musulman,  le 
droit  d'invoquer  un  jugement  rendu  par  ses  pairs.  Bien  que  les 
Chorfa  jouissent  de  prérogatives  plutôt  morales  que  matérielles,  et 
que  leur  influence  réelle  ne  doive  pas  se  mesurer  sur  les  honneurs 
qu'on  leur  rend,  leur  qualité  leur  procure  cependant  bien  des 
immunités ,  exemptions  d'impôts  et  autres  privilèges.  Je  crois  de- 
voir donner,  à  ce  sujet,  le  résumé  suivant  d'une  pièce  authentique 
que  j'ai  eue  entre  les  mains. 

«  Un  ordre  émané  du  Grand,  Éminent,  Magnanime  et  Illustre 
Seigneur  notre  maître,  le  Douletli,  le  Seigneur  Hoçain-Pacha ,  fils 
de  Haçan,  exempte  les  seigneurs  pieux ,  les  savants,  vertueux, 
savoir:  le  jurisconsulte  Sidi  Mohammed  ben  Zineb,  Sidi  el-Arbi, 


-  204  — 

Sidi  el-IIouari ,  Sidi  Abed,  et  tous  les  Oulad  S'di  el-Hadj  Àbd  el- 
Hadi,  de  toutes  les  demandes  que  pourrait  leur  adresser  le  gouver- 
nement, afin  qu'ils  jouissent  de  cette  immunité,  eus.  et  leurs  des- 
cendants, jusqu'à  ce  que  Dieu  hérite  de  la  terre  et  de  ceux  qui  sont 
à  sa  surface.  Cette  décision  est  fondée  sur  ce  que  les  susdits  ont 
établi  et  constaté  qu'ils  sont  chorfa.  A  la  date  du  second  tiers  du 
mois  de  moharrem  de  l'année  1235  (1819-1820).  » 

Il  s'est  passé  pour  les  Chorfa  ce  qui  a  eu  lieu  pour  les  Anda- 
loux.  Alger,  ville  importante  et  relativement  populeuse,  renfermait 
une  quantité  assez  forte  de  ces  nobles,  et  les  plus  riches  d'entr'eux 
eurent  la  pensée  charitable  de  pourvoir,  au  moyen  de  fondations 
pieuses,  aux  besoins  de  ceux  de  leurs  frères  qui  se  trouvaient  dans 
l'indigence.  En  1121  (1709),  Mohammed  ben  Baktache,  alors  dey 
d'Alger,  donna  un  centre  d'action  à  ces  efforts  individuels  de  cha- 
rité, en  bâtissant  une  Zaouïa  spécialement  affectée  aux  Chorfa.  On 
trouvera  de  plus  amples  renseignements  sur  cet  établissement  au 
chapitre  qui  lui  est  consacré  dans  la  deuxième  partie  de  ce  travail. 
(Zaouïa  des  Chorfa ,  rue  Jenina) 

§   IV.  Les  Fontaines  (el-aioun). 

Il  y  avait  dans  cette  institution  deux  choses  bien  distinctes  :  une 
des  branches  de  l'administration  municipale  et  la  gestion  de  fon- 
dations pieuses. 

L'aménagement  et  la  répartition  des  eaux,  la  construction  des 
aqueducs  et  des  foniaines  et  leur  entretien ,  rentraient  dans  les 
attributions  de  l'État  et  formaient  une  administration  dont  le  chef 
s'appelait  caïd  ou  khodjet  el-aïoun. 

Mais  les  particuliers,  qui  souvent  aussi  se  chargeaient  spontané- 
ment^ leur  frais,  de  la  construction  de  fontaines  et  puits,  conduites, 
aqueducs,  avaient  une  sollicitude  toute  particulière  pour  ce  qui 
pouvait  assurer  le  service  régulier  des  eaux ,  ce  liquide  si  précieux 
dans  un  pays  où  l'été  est  si  long  et  si  sec.  Adoptant  la  forme  du 
habous,  ils  faisaient  des  donations  immobilières  dont  les  revenus 
étaient  consacrés  exclusivement  à  l'entretien  des  fontaines  et  des 
aqueducs.  Cette  dotation,  dont  les  produits  venaient  singulière- 
ment en  aide  à  l'administration  ,  était  gérée  par  le  caïd  el-aïoun. 

Pour  ne  pas  tomber  dans  des  redites  et  la  question  de  la  dotation 
étant,  d'ailleurs,  secondaire  ici ,  j'ai  réservé  les  renseignements  que 


-  205  — 

je  puis  avoir  sur  la  question  des  eaux  et  des  fontaines  pour  un 
travail  que  j'ai  l'intention  de  publier  prochainement  sous  le  titre 
de  G  lémures  historiques. 

§  V.   Le  Beit-el-Mal. 

Je  ne  cite  le  Beit-el-mal  que  pour  m'en  occuper  négativement 
et  protester  contre  le  titre  de  corporation  religieuse  qui  a  été 
donné  souvent  à  cette  institution.  Le.  Beit-el-mal  avait  des  intérêts 
entièrement  contraires  à  ceux  des  corporations  ;  c'était  simplement 
l'une  des  branches  de  l'administration,  qui  avait  pour  principale 
attribution  de  gérer  les  biens  de  l'État  et  de  recueillir  les  pro- 
priétés attribuées  à  ce  dernier  dans  les  cas  de  déshérence  fixés 
par  la  loi  musulmane.  11  était  donc  l'ennemi  naturel  des  habous,  dont 
les  dispositions  mettaient  à  néant  les  dispositions  de  la  loi  sur  les 
successions  et  détournaient  son  intervention  ;  et  c'est  bien  à  tort 
qu'on  l'a  .classé  dans  les  corporations  religieuses,  ou  prétendues  telles, 
dont  les  habous  étaient  l'élément  fondamental. 

Dans  un  travail  que  je  me  propose  de  publier  prochainement 
sous  le  titre  de  Glanures  historiques,  je  publierai  tous  les  rensei- 
gnements que  j'ai  pu  recueillir,  soit  sur  le  Beit-el-mal ,  soit  sur 
les  Beit-el-maldji  ou  directeurs  de  cette  administration. 

FIN  DE  Li.  PREMIÈRE  PARTIE. 

(A   suivre) 

Albert  Dkvoulx. 


—  206  — 

HISTOIRE 

DES     DERNIERS    BEYS    DE     CONSTàNTINE, 

Depuis  1793  jusqu'à  la  chute  de  Hadj  Ahmed  (1) 


KAR1  MOUSTAFA. 

1818 
Règne  un  mois. 


Dès  qu'il  eut  en  main  les  rênes  du  gouvernement,  l'ex-caïd  de 
Msila,  dont  les  démarches  actives  avaient  tant  contribué  à  la  chute 
de  son  prédécesseur,  ne  songea  à  user  du  pouvoir  que  pour  mieux 
assouvir  ses  passions.  Le  portrait  que  nous  a  fait  M.  Cherbonneau 
du  dernier  prince  de  la  dynastie  des  Aglabites,  peut  lui  être  appli- 
»  que  de  tout  point  :  «  Sans  souci  pour  les  affaires  de  la  province, 
*  ni  pour  les  intérêts  de  ses  sujets,  il  se  livra  tout  entier  aux  plai- 
»  sirs,  au  vin,  à  la  débauche,  à  la  société  des  bouffons,  des  chan- 
»  teurs  et  des  hommes  les  plus  vils,  qui  ne  le  quittaient  ni  jour  ni 
»  nuit  (2).  » 

Tous  ses  actes,  en  effet,  furent  marqués  au  coin  de  la  folie  et  de 
l'extravagance.  Sans  cesse  entouré  d'une  foule  de  juifs  envers  les- 
quels il  avait  précédemment  contracté  de  nombreuses  obligations 
d'argent,  il  s'enfermait  avec  eux  à  Dar  el-Bey,  et  là,  en  compagnie 
de  femmes  de  la  même  nation,  tous  ensemble  s'adonnaient  aux 
orgies  les  plus  révoltantes.  Si  parfois  il  s'arrachait  de  cette  vie  de 
dissolution  pour  un  instant  s'occuper  des  affaires  du  gouvernement, 
ce  n'était  que  pour  dicter  quelque  arrêt  de  mort  ou  extorquer  le 
bien  de  ses  sujets. 

C'est  ainsi  que  le  lendemain  même  de  son  installation,  il  donna 
une  preuve  de  son  esprit  vindicatif. 


(1)  Voir  les  numéros  14,  15,  16,  20,  21,  24  et  26  de  la  Revue  Africaine. 
(%)  Revue  de  l'Orient,  décembre  1853,  p.  430 


—  207  — 

Au  milieu  de  son  triomphe,  il  n'avait  pas  oublié  que,  traversant  le 
territoire  des  Beni-Amer  pour  se  rendre  d'Alger  à  son  nouveau 
poste,  il  avait  été  assailli  par  la  pluie  et  la  neige,  et  que  la  pre- 
mière porte  où  il  avait  frappé  pour  demander  l'hospitalité  lui  avait 
été  impitoyablement  refusée.  Le  lendemain,  dissimulant  son  dépit  et 
son  ressentiment,  il  se  contentait  de  prendre  le  nom  du  proprié- 
taire, il  faut  le  dire,  bien  mal  inspiré,  et  poursuivait  sa  route. 

Quelques  jours  plus  tard  et  à  cette  même  porte  se  présentaient 
quatre  cavaliers  qu'à  leur  costume  aussi  bien  qu'à  leur  air,  on  de- 
vinait facilement  être  les  exécuteurs  d'ordre  émanés  d'un  maître 
tout-puissant.  Cette  fois,  sans  même  qu'il  fût  besoin  de  répéter 
l'injonction,  la  porte  de  l'humble  chaumière  s'ouvrit.  Ed-Pebbah, 
c'était  le  nom  du  propriétaire,  fut  pris,  garrotté,  brutalement  arra- 
ché des  bras  de  sa  femme  et  de  ses  enfants  et  conduit  à  Constan- 
tine. 

Arrivé  en  présence  du  bey,  quelle  ne  fut  pas  sa  stupeur  lorsqu'il 
reconnut,  dans  la  personne  de  son  juge,  ce  même  voyageur  qu'il 
avait  éconduit  d'une  façon  si  peu  courtoise  et  qui,  à  cette  heure, 
fixait  sur  lui  des  yeux  de  tigre  prêt  à  dévorer  sa  proie  :  —  Me  re- 
connais-tu bien?  lui  dit  le  bey  d'une  voix  formidable.  Sais-tu  bien 
que  je  suis  celui-là  même  à  qui  tu  refusas  l'hospitalité  il  y  a  quel- 
ques jours  à  peine?  —  Le  malheureux  tout  tremblant  allait  essayer 
de  balbutier  une  excuse  ;  —  «  Qu'on  lui  coupe  la  tête,  s'écria  le 
bey.  »  Et  l'ordre  fut  exécuté  sur-le-champ. 

A  quelques  jours  de  là,  il  faisait  arrêter  les  fils  de  Ben  el-Attar, 
membres  du  Makhzen,  et  leur  réservait  une  mort  étrange.  Par  ses 
ordres  un  menuisier  confectionna  des  pieux  d'une  certaine  dimen- 
sion, et  lorsque  ces  instruments  de  supplice  furent  prêts,  on 
conduisit  les  prisonniers  sur  la  place  du  marché  et  on  les  empala 
en  présence  d'une  foule  immense  de  curieux  qu'avait  attirés  l'étran- 
geté  du  spectacle.  Ces  infortunés  rendirent  le  dernier  soupir  en 
proie  aux  tortures  les  plus  atroces.  Aucun  bey  n'avait  encore  ima- 
giné un  supplice  si  barbare.  Mais  son  règne  allait  finir. 

Le  beau-frère  du  pacha  d'Alger,  Si  Mohammed  ben  Malek,  et  le 
bache-agha  venaient  d'arriver  à  Constantine,  pour  examiner  dans 
quel  état  Tchakeur  avait  laissé  les  finances  après  sa  mort.  Ils  trou- 
vèrent les  caisses  du  trésor  à  peu  près  vides  ;  car  son  fils  Mahmoud 
en  avait  fait  disparaître  la  plus  grande  partie.  Cet  dernier  fut  arrêté 
et,  pour  obtenir  des  aveux,  on  lui  administra  une  forte  bastonnade. 
D'abord  il  nia  ;  mais  vaincu  bientôt  par  la  douleur,  il  avoua  qu'il 


—  208  — 

avait  en  sa  possession  douze  jarres  d'or  et  d'argent.  Encouragés 
sans  doute  par  ce  premier  succès,  ses  juges  renouvelèrent  plusieurs 
jours  de  suite  la  question,  et,  sur  de  nouvelles  indications  de  sa 
part,  on  trouva  caché  au  fond  du  ravin  un  sac  contenant  également 
de  l'argent  et  de  l'or.  Enfin,  quand  on  eut  épuisé  sur  son  corps 
tous  les  genres  de  tortures  et  qu'on  fut  bien  convaincu  qu'on  n'ob- 
tiendrait plus  aucun  aveu  de  lui,  on  le  relâcha. 

Le  bey  était  resté  complètement  étranger  à  cette  enquête.  Ense- 
veli dans  son  harem,  plongé  dans  la  mollesse  et  la  débauche,  il 
n'avait  d'autre  souci  que  d'assouvir  au  plus  vite  ses  brutales  pas- 
sions, comme  s'il  eût  pressenti  que  sa  mort  allait  bientôt  y  mettre 
un  terme. 

En  effet,  les  émissaires  du  pacha,  convaincus  par  leurs  propres 
yeux  qu'un  tel  homme  était  indigne  du  poste  auquel  il  avait  été 
élevé,  écrivirent  à  leur  maître  pour  l'informer  de  ce  qui  se  passait  ; 
ils  énumérèrent  fort  au  long  tout  ce  qu'offrait  de  repréhensible  la 
conduite  du  bey,  son  incapacité,  ses  folies  et,  par  dessus  tout,  cette 
préférence  marquée  pour  les  Juifs,  dont  il  faisait  son  unique  société, 
au  milieu  desquels  il  passait  tous  ses  instants.  Le  pacha  prononça 
aussitôt  sa  destitution  et  nomma  à  sa  place  Ahmed  el-Mamlouk. 
Les  soldats  envahirent  le  palais,  et  le  lâche  bey  fut  trouvé  caché 
sous  les  combles.  Il  fut  impitoyablement  mis  à  mort.  Son  gouver- 
nement avait  duré  un  mois. 

AHMED  BEY    EL-1IA11LOVK. 

1818 
Règne  six  mois. 

Les  deux  envoyés  de  la  cour  d'Alger  procédèrent  à  l'installation 
du  nouveau  boy  et  séjournèrent  encore  un  mois  environ  auprès  de 
lui,  pour  l'aider  à  asseoir  solidement  son  autorité  et  à  remédier  aux 
désordres  qui  s'étaient  introduits  dans  l'administration  pendant  les 
années  précédentes.  Alors,  ils  partirent,  emportant  avec  eux  l'ar- 
gent du  trésor  et  emmenant  dix-sept  jeunes  filles  juives,  qu'ils 
offrirent  en  présent  à  leur  maître,  Ali  Khodja  (1). 


(1)  Les   filles  revinrent  graciées   par  le   nouveau  pacha    Hossein-Dey 
Plusieurs  d'entre  elles  vivent  encore  (1858). 


—  209  — 

Le  jour  où  Ahmed  el  Mamlouk  reçut  le  caftan  d'investiture,  il 
était  alité,  s'étant  cassé  la  jambe  à  la  suite  d'une  chute  de  cheval. 
C'était  un  homme  instruit,  habile  dans  le  maniement  des  affaires, 
prompt  à  rendre  la  justice,  hardi  et  rapide  dans  ses  décisions. 

Voici  quelle  fut  la  composition  du  makhzen  :  El-Hadj  Ahmed  bey 
ben  Mohammed  Chérif,  khalifa  ;  Bou  Zian  ben  El-Eulmi,  agha  ed- 
deïra;  Belkassem  ben  Zekri,  serradj  ;  Abd-Allah  ben  Zekri,  bache- 
seïar;  Moustafa  ben  el-Abiad,  caïd-dar;  El-Hadj  Abd-er-Uahman 
ben  Namoun,  bache-kateb.  Il  voulut  que  tous  ses  employés  res- 
tassent auprès  de  lui  et  que  chacun  s'occupât  sérieusement  des 
devoirs  de  sa  charge. 

Sur  ces  entrefaites,  mourut  le  pacha  d'Alger,  Ali  Rhodja.  il  fut 
enlevé  par  la  peste  qui  sévissait  alors  à  Alger,  le  1er  mars  1818.  Son 
successeur,  Hussein-Dey,  celui-là  même  qui  amena  la  catastrophe 
de  1830,  écrivit  au  bey  Ahmed  pour  lui  ordonner  de  retirer  aux  fils 
de  Ben  Zekri,  leurs  fonctions,  et  les  contraindre  à  partir  sur-le- 
champ  pour  le  pèlerinage  de  la  Mecque.  Ils  partirent  aussitôt  et 
s'embarquèrent  à  Bone,  en  compagnie  d'Abd-er-Rahman  ben  Na- 
moun et  du  cheikh  Mohammed  ben  Bou  Dirhem,  que  le  bey  char- 
gea de  porter  aux  deux  villes  saintes  (la  Mecque  et  Médine),  les 
revenus  provenant  des  habbous  de  la  province,  affectés  à  l'entretien 
des  deux  villes. 

Suivant  la  politique  sanguinaire  de  ses  prédécesseurs,  il  fit  mettre 
à  mort,  sur  de  simples  soupçons,  Mohammed  ben  Djaoula,  Moham- 
med bou  Regaa,  Brahim  ben  Touati,  Si  Mohammed  bou  el-Guerba 
et  quelques  autres. 

Quelques  changements  eurent  lieu  dans  la  composition  du  Makh- 
zen :  Amar  ben  Naoun  fut  nommé  agha  ed  deïra;  El-Arbi  ben  el- 
Eulmi,  serradj  ;  Ali-el-Mamlouk,  kaïd  Azib  el-djemel  ;  Khelil  el- 
Mamlouk,  kaïd  ez-zemala;  El-Hayouani,  kaïd  desTelaghma;  le  kaïd 
Soliman,  kaïd  des  Abd-en-Nour;  Si  Moustafa  ben  Koudjouk  Ali, 
bache-kateb,  et  El-Hadj  Abd-el  Krim  el-Mamlouk,  kaïd-dar. 

Lorsque  vint  l'été,  le  bey  sortit  à  la  tête  de  la  colonne  pour  aller 
châtier  les  Beni-Amer;  mais  à  peine  s'était-il  mis  en  marche,  que 
des  émissaires  du  pacha  arrivèrent  au  camp,  porteurs  d'une  dé- 
pêche pour  l'agha  qui  commandait  les  troupes  expéditionnaires. 
C'était  un  ordre  d'arrêter  le  bey.  L'agha  le  mit  aussitôt  à  exécution. 
Ahmed  el-Mamlouk  fut  pris,  lié  et  remis  entre  les  mains  des  émis- 
saires qui  l'emmenèrent  avec  eux  à  Alger,  d'où  il  fut  exilé  à  Ma- 
zouna,  Son  gouvernement  avait  duré  6  mois. 

Revue  Afr.  6°  année,  n°  33.  14 


—  210  — 

MOHAMMED  BEI  EL-MILI. 

De  1818  à  1819. 

Son  cachet  porte  pour  légende  :  Mohammed-Bey,  1234  (1818). 

Mohammed  el-Mili  venait  d'être  nommé  kaïd  el-Aouassi  et  n'a- 
vait pas  encore  rejoint  son  poste,  lorsqu'il  fut  promu  au  com- 
mandement de  la  province  de  Constantine. 

C'était  un  homme  grossier,  ignorant,  mauvais  administrateur, 
n'ayant  à  son  service  que  la  force  brutale  et  les  extorsions.  Les 
marchands  et  les  juifs  surtout  eurent  particulièrement  à  souffrir  de 
ses  exactions.  Il  les  accabla  de  taxes  et  les  obligea  plus  d'une  fois  à 
échanger  leur  monnaie  de  bon  aloi  contre  des  pièces  rognées  au- 
dessous  du  poids  légal.  Lorsque  les  contribuables  venaient  acquitter 
leurs  impôts,  lui-même  prenait  l'argent  dans  ses  mains,  le  comp- 
tait, et,  par  un  faux  calcul  prémédité,  il  feignait  de  ne  jamais  trouver 
la  somme  voulue.  Les  malheureuses  victimes  d'une  si  indigne 
supercherie  n'osaient  lui  dire  :  Vous  avez  commis  une  erreur.  Ils 
prenaient  le  parti  le  plus  sûr  pour  eux,  qui  était  de  se  taire  et  de 
payer  une  seconde  fois. 

Les  fonctionnaires  sous  lui  furent  :  El-  Hadj  Ahmed  ben  Moham- 
med Chérif,  khalifa;  Youssef,  kaïd-dar;  Mammar  ben  el-Ahrache, 
agha  ed-deïra  ;  Naamet-Allah,  frère  du  bey,  kaïd  el-Aouassi  ;  Si 
ben  Belkassem  ben  el  Mezehoud,  Serradj ;  Si  Mohammed  ben  ez- 
Zouaoui  benDjelloul,  bache-kateb  ;  Si  Ali  ben  Merikhi,  hache-seïar. 

Vers  la  fin  de  l'été,  il  entreprit  une  expédition  contre  les  habi- 
tants d'Ourellal,  village  du  Zab.  Sa  première  attaque  ne  fut  pas 
heureuse  ;  il  dut  reculer  devant  les  forces  imposantes  de  l'ennemi 
et  attendre,  pour  reprendre  les  hostilités,  qu'il  eût  reçu  de  nou- 
veaux renforts.  Alors,  il  fondit  sur  l'ennemi  à  l'improviste  et  le 
chargea  si  vigoureusement  que  la  victoire  resta  entre  ses  mains, 
non  toutefois  sans  avoir  éprouvé  des  pertes  considérables.  Au 
nombre  des  morts,  se  trouva  Mammar  el-Ahrache,  agha  ed-deïra. 
On  l'enterra  à  Tolga,  à  l'endroit  où  reposent  les  cendres  de  Sidi  Ali 
ben  Amar. 

Satisfait  de  ce  succès  et  après  avoir  rançonné  les  vaincus,  le 
bey  reprit  la  route  de  Constantine  où  des  exécutions  sanglantes 
eurent  lieu. 

Dans  ses  moments  de  loisir,  il  avait  imaginé  de  remplacer  le 
yatagan,  cette  arme  pourtant  si  sûre  aux  mains  du  cbaouche,  par 


—  211  - 

une  sorte  de  pioche  (chettabia)  au  tranchant  large  et  bien  affilé,  qui 
servait  en  même  temps  de  décoration  au  café  des  chaouches,  où  elle 
restait  toujours  suspendue,  comme  un  épouvantail  pour  les  pas- 
sants. Voici  comment  on  procédait  : 

Le  patient  était  agenouillé  à  terre  dans  la  posture  de  la  prostra- 
tion, le  fer  s'abattait  sur  son  col  tout  comme  la  pioche  du  fossoyeur 
dans  la  motte  de  terre  ;  en  sorte  que  l'on  pouvait  dire  de  cet  instru- 
ment qu'il  piochait  les  têtes,  comme  on  a  dit  du  glaive  qu'il  les 
moissonne.  C'est  à  l'invention  de  cet  ignoble  couperet  que  le  bey 
El-Mili  dut  le  surnom  de  Bou  Chettabia  (l'homme  à  la  pioche)  par 
lequel  on  l'a  désigné  depuis. 

Le  kaïd  Ed-derbia  et  Si  Tahar  ez-Zemouri,  secrétaire  du  Kaïd- 
dar,  furent  les  premiers  qui  expérimentèrent  cet  odieux  instrument 
de  mort,  sous  lequel  tombèrent  également  les  têtes  du  bache-seïar, 
de  Sliman  ben  Dali,  à  la  fois  agha  ed-deïra  et  kaïd  ez-zemala,  et 
d'un  grand  nombre  d'arabes  du  dehors. 

Au  printemps  de  Tannée  suivante,  il  se  rendit  lui-même  à  Alger 
pour  acquitter  le  tribut.  En  outre,  il  fit  aux  membres  du  divan  des 
présents  considérables  pour  s'attirer  leur  appui;  et,  après  huit 
jours  passés  dans  cette  ville,  suivant  l'usage  reçu,  il  reprit  le  che- 
min de  sa  province.  Mais,  à  la  première  étape,  les  chaouches  du 
pacha  l'arrêtèrent  et  le  conduisirent  prisonnier  à  Miliana,  où  il  resta 
interné  jusqu'à  l'arrivée  des  Français  (1). 

Son  gouvernement  avait  duré  un  an. 

IBRAHIM  BEY  EL-GHARB1. 

1819. 

ïbrahim  el-Gharbi  était  bey  de  Médéa  et  se  trouvait  à  Alger  en 
même  temps  que  Bou  Chettabia.  C'est  à  cette  circonstance  qu'il  dut 


(1)  Revenu  à  Constantine  sous  le  règne  d'el-Hadj-Ahmed,  il  ne  quitta 
cette  ville  que  lors  de  la  chute  du  Bey,  en  1837,  et  devint  dans  la  suite 
oukil  d'Abd  el-Kader. 

Note  de  la  Rédaction  —  11  s'agit  ici  de  la  Koubba  de  Sidi  Abd  el-Kader 
el-Djilani,  marabout  bien  connu  et  fort  visité  à  Alger.  Nous  avons  vu  la 
fameuse  pioche,  ou  pour  mieux  dire,  hachette,  entre  les  mains  de  l'ex-bey, 
qui  la  montrait  volontiers  et  avec  un  certain  orgueil.  Elle  était  enrichie 
d'arabesques  et  d'inscriptions  incrustées  en  argent.  El-Mili  en  indiquait  le 
maniement  avec  une  complaisance  parfaite. 


—  2Î2  — 

d'être  nommé  bey  de  Constantine.  Son  séjour  dans  la  capitale  avait 
été  tenu  fort  secret,  et  ce  ne  fut  qu'après  l'arrestation  de  Bou 
Chettabia,  qu'il  rejoignit  ouvertement  le  détachement  qui  se  ren- 
dait à  Constantine  pour  y  tenir  garnison  pendant  la  saison  d'été.  Il 
amenait  en  outre  avec  lui  un  corps  de  troupes  fort  de  soixante 
tentes.  Tout  le  long  de  la  route,  à  partir  de  Righa,  il  préleva  sur  les 
tribus  campées  sur  son  passage,  l'impôt  de  l'été,  ce  qui  retarda 
considérablement  sa  marche,  aussi,  n'arriva-t-il  à  Constantine  que 
deux  mois  environ  après  son  départ  d'Alger,  et  la  population  impa- 
tiente de  voir  son  nouveau  maître,  se  porta  en  foule  à  sa  rencontre. 

Les  changements  qu'il  introduisit  dans  la  composition  du  makhzen 
furent  peu  importants.  Ali  Barbar,  son  parent,  fut  nommé  kaïd 
el  Aouassi,  et  Sliman  Bidj  el-Mamlouk,  bache-kateb.  Quant  aux 
autres  employés,  ils  furent  maintenus  dans  leur  position. 

Le  nouveau  bey  était  d'un  caractère  indolent,  peu  versé  dans  les 
affaires  administratives  ,  mais  doué  d'un  esprit  droit,  ennemi  de 
l'injustice  et  sachant  retenir  dans  les  limites  du  devoir  les  hommes 
chargés  d'administrer  sous  ses  ordres. 

On  le  vit  rarement  siéger  au  tribunal  de  la  justice.  Le  plus  souvent, 
il  se  tenait  dans  son  cabinet  et  c'est  là  qu'il  recevait  ses  visiteurs. 
Peu  d'expéditions  furent  entreprises. 

C'est  sous  son  gouvernement  que  le  khalifa  Hadj  Ahmed,  qui  fuf 
plus  tard  bey,  s'enfuit  de  Constantine  pendant  la  nuit,  en  se  laissant 
glisser  le  long  des  pentes  escarpées  qui  se  trouvent  derrière  le 
quartier  du  Tabia,  et  se  réfugia  à  Alger.  Mahmoud  ben  Tchaker 
bey  fut  nommé  khalifa  à  sa  place. 

Dans  ce  nouveau  poste,  d'où  ses  antécédents  auraient  dû  l'éloi- 
gner à  tout  jamais,  il  se  montra  ce  qu'il  avait  été  déjà,  injuste 
cruel,  fourbe,  débauché  et  arrogant.  Abusant  delà  faiblesse  de  son 
maître  et  de  l'influence  de  sa  position,  il  infligeait  de  sa  propre 
autorité  des  amendes,  percevait  les  impôts,  rançonnait  les  contri- 
buables, pillait  le  trésor,  et  se  faisait  ainsi  des  revenus  plus  consi- 
dérables que  ceux  du  bey  lui-même.  La  gestion  des  finances  était 
toute  entière  entre  ses  mains,  et  rien  ne  se  faisait  que  par  sa 
volonté.  Son  audace  alla  même  bientôt  jusqu'à  destituer  les  mem- 
bres du  conseil  qui  lui  portaient  ombrage  et  à  les  remplacer  par 
ses  créatures.  C'est  ainsi  qu'il  fit  arrêter  le  nouveau  kaid-dar  qui 
avait  succédé  à  Soliman  Bidj,  et  il  ne  lui  rendit  la  liberté  que 
moyennant  une  rançon  de  trois  mille  réaux,  lui  donnant  pour  suc- 
cesseur son  favori  Ali  el-Mamlouk. 


—  213  — 

Ibrahim  bey,  plongé  dans  cette  nonchalance  habituelle  qui  lui 
faisait  plutôt  rechercher  les  plaisirs  énervants  du  harem,  restait 
étranger  à  tous  les  actes  de  son  khalifa  et  sentait  sa  volonté  impuis- 
sante pour  réprimer  de  pareils  abus.  Mais  les  plaintes  des  sujets 
étaient  arrivées  jusqu'à  la  cour  d'Alger,  et  si  la  conduite  du  fils  de 
Tchaker  y  parut  odieuse,  on  ne  désapprouva  pas  moins  le  bey  qui 
tolérait  de  tels  actes. 

A  ces  causes  de  mécontentement,  vint  s'en  joindre  une  autre 
bien  plus  grave.  Grâce  aux  dilapidations  journalières  que  Mahmoud 
et  ses  partisans  faisaient  subir  au  trésor,  il  arriva  que  lorsqu'il 
fallut  aller  payer  le  denouche  du  printemps,  les  caisses  se  trou- 
vèrent à  peu  près  vides.  On  fit  bien  rentrer  à  la  hâte  quelques 
impôts,  on  pressura  bien  tant  soit  peu  les  contribuables  ;  un  déficit 
énorme  n'en  exista  pas  moins.  Et  pourtant,  on  ne  pouvait  différer 
d'acquitter  ce  devoir,  pour  lequel  le  gouvernement  se  montra  tou- 
jours sans  entrailles. 

En  sa  qualité  de  khalifa,  Mahmoud  partit,  emportant  avec  lui  tout 
ce  qu'il  avait  pu  rassembler  en  numéraire  et  en  présents.  Arrivé  à 
Alger,  sur  les  représentations  qu'on  lui  fit  que  la  somme  qu'il 
portait  était  insuffisante,  il  répondit  que  c'était  là  tout  ce  que  lui 
avait  remis  le  bey.  Le  pacha,  outré,  écrivit  à  ce  dernier  qu'il  eût  à 
compléter  immédiatement  la  somme,  et  lui  fit  sentir  en  des  termes 
fort  durs  combien  il  était  mécontent  de  sa  gestion.  Le  bey  ne 
répondit  rien.  Le  divan  impatienté  d'attendre  et  reconnaissant 
d'ailleurs  que  son  représentant  était  totalement  incapable  de  gou- 
verner, le  révoqua  et  mit  à  sa  place  Ahmed  bey  el-Mâmlouk  qui, 
comme  nous  l'avons  vu  déjà,  avait  occupé  ce  poste  deux  ans  aupa- 
ravant, et  était  depuis  resté  exilé  à  Mazouna. 

E.  Vayssettes. 
(  La  suite  au  prochain  numéro) 


—  214  — 

IIISSUA  CIVITAS 

(Sidi  Daond  en  Nebi) 

TUNISIE. 

La  fondation  de  la  Société  historique  Algérienne  et  la  création  du 
journal  de  ses  travaux,  la  Revue  Africaine;  les  efforts  de  sa  sœur 
aînée,  la  Société  archéologique  de  Constantine  et  la  publication  de 
ses  intéressants  Annuaires,  ont  déterminé  un  mouvement  scienti- 
fique qui  ne  s'est  pas  renfermé  dans  les  limites  de  notre  colonie. 
La  Tunisie  y  a  pris  aussi  une  part  très-active  ;  et  les  noms  de 
M.  Léon  Roches,  consul  général  de  France,  du  général  Kechid, 
de  MM.  Alphonse  Rousseau,  Tissot,  Espina ,  André  Gaspary,  si 
souvent  répétés  dans  cette  Revue,  témoignent  que  les  deux  pays, 
unis  depuis  longtemps  par  des  liens  de  bon  voisinage  politique, 
entretiennent ,  en  outre,  des  relations  intellectuelles  qui  acquièrent 
chaque  jour  plus  d'importance. 

On  a  vu  parmi  les  noms  cité»  plus  haut  celui  d'un  haut  digni- 
taire musulman.  Qui  aurait  cru,  il  y  a  quelques  années,  que  des 
états,  dont  le  nom  même  impliquait  l'idée  de  barbarie,  entre- 
raient si  promptement  dans  le  mouvement  scientifique  qui  entraine 
les  nations  Européennes  ! 

Mais,  le  correspondant  de  Tunis  dont  nous  allons  donner  une 
communication  est  un  de  nos  compatriotes,  c'est  M.  André  Gaspary, 
ingénieur  civil  à  La  Goulette  ;  on  le  connaît  déjà  comme  un  des 
zélés  travailleurs  de  la  Revue  Africaine  et  un  des  bienfaiteurs  du 
Musée  d?Alger. 

M.  Gaspary  \ient  d'envoyer  à  la  Société  historique  Algérienne, 
et  nous  reproduisons  ci-après,  le  dessin  d'une  pierre  de  dédicace, 
en  forme  d'autel ,  qui  assure  une  nouvelle  synonymie  dans  la 
géographie  comparée  de  l'Afrique  du  nord;  c'est  celle  de  Missua, 
identifiée  aux  ruines  romaines  de  Sidi  Daoucl  en  Nebi  (monseigneur 
David  le  prophète),  auprès  du  cap  Bon  ,  à  soixante-quatre  kilo- 
mètres est  de  Tunis.  Cette  pierre  mesure,  en  hauteur,  lm  32  sur 
une  largeur  de  0,55,  au  dé,  et  0,71  aux  saillies  de  la  base  et  de 
la  corniche. 

L'ingénieur  chargé  de  monter  un  atelier  de  machines  dans  l'ar- 


-  215  — 

senal  de  La  Goulette  s'est  servi  de  notre  monument  comme  d'une 
assise  pour  une  machine  à  percer,  mais  il  l'a  placé  de  manière  à 
conserver  l'inscription  en  évidence. 

Voici  la  copie  de  M.  Gaspary  ;  la  première  ligne  est  à  part  sur 
la  cornicbe,  le  reste  est  gravé  sur  le  dé  : 

FL  ARPACII  UC 

FLARP  AC  IOFL  PP  KUISCE 

CIUITAT1SEXACINEEIN 

R  EBUSUC  EXADIUT  INL 

U1RIMACOEEICIORU 

SP1CT AB'TRIB  ETNOT 

OBINSICNIA  EIUSERCA 

REMPMERITAETPRACIPUE 

OBPAT  BENEESTATUAMAD 

AETERNITATEMMERI 

TORUMEIUSMISSCIUES 

CONLOCAUBRUN. 

Les  lettres  de  cette  épigraphe  appartiennent  à  l'alphabet  curvi- 
ligne, c'est-à-dire  que  plusieurs  des  lignes  droites  de  Valphabet 
normal  y  sont  devenues  des  courbes.  Ceci  s'applique  surtout  aux 
appendices. 

On  y  observe  une  particularité  graphique  assez  remarquable  : 
contrairement  à  ce  qui  a  lieu  le  plus  souvent  dans  l'épigraphie 
romaine,  la  lettre  U  est  exclusivement  employée,  même  pour 
figurer  le  V.  Ajoutons  que  la  barre  de  l'A  devient ,  au  lieu  d'une 
simple  horizontale,  une  iigne  brisée  en  forme  de  V,  et  que  cette 
lettre  A  est  couronnée  d'un  petit  trait  sinueux  en  forme  de  S. 

II  ne  s'y  rencontre  aucune  lettre  liée. 

Les  signes  séparatifs  ressemblent  à  de  petits  V  dont  les  deux 
montants  sont  recourbés  en  dehors  à  leur  partie  supérieure» 

L'abréviation  MISS  (pour  Missua),  à  l'avant  dernière  ligne,  est 
mise  en  évidence  par  les  deux  fleurons  entre  lesquels  elle  se 
trouve. 

Le  mot  final,  CONLOCAUERUN ,  est  encadré  entre  deux 
palmes. 

II  serait  peut-être  prudent  d'attendre  un  estampage  pour  pouvoir 
corriger  à  coup  sûr  les  quelques  inexactitudes  de  la  copie  qu'on 
vient  de  lire.  Cependant,  nous  nous  hasardons  à  en  offrir  dès  à 


-  2i6  - 

présent  cette  traduction,  qui  indiquera  comment  nous  comprenons 
les  rectifications  à  faire.  Nous  réclamons  naturellement  l'indulgence 
du  lecteur  pour  cette  espèce  de  témérité. 
Ligne  en  vedette  : 

«  De  Flavius  Arpacius,  homme  clarissime  (1). 
Corps  de  V inscription  : 

«  A  Flavius  Arpacius,  fils  (de  Flavius  Arpacius,  homme  claris- 
sime (2),  tous  deux  patrons  de  cette  ville,  ex- agens  in  rébus  du 
personnage  clarissime,  ex-adjutor  de  l'homme  illustre  le  Maître 
des  offices,  au  spectabilis  tribun  et  notaire.  A  cause  de  ses  insignes 
services  envers  la  République  (de  Missua),  et  surtout  en  raison 
des  bienfaits  qu'il  a  conférés  comme  patron ,  —  les  citoyens  de 
Missua  lui  ont  érigé  une  statue  pour  éterniser  ses  mérites. 

Les  noms  de  dignités  /lui  figurent  dans  ce  document  indiquent 
une  époque  postérieure  à  Constantin-le-Grand.  Ainsi ,  par  exemple, 
Y  agens  in  rébus,  espèce  de  munitionnaire,  inspecteur  aux  vivres,  etc., 
s'appelait  frumenlarius  avant  cet  empereur.  L'expression,  relative- 
ment nouvelle,  par  laquelle  il  est  désigné  ici,  fournit  donc  une 
limite  chronologique  qui  est  corroborée  par  la  forme  des  lettres. 

Il  avait  été  agent  d'un  personnage  qualifié  de  clarissime,  son 
père,  peut-être,  dont  le  nom  figure  sur  la  corniche,  c'est-à-dire, 
d'un  sénateur  de  troisième  rang  ou  d'une  classe  de  fonctionnaires 
assimilés  aux  sénateurs  de  cette  catégorie. 

Il  avait  été  ensuite  adjutor,  ou  adjudant,  du  personnage  illus- 
trissime, le  Maître  des  offices,  le  chef  de  ses  bureaux. 

Enfin ,  il  était  tribun  et  notaire  avec  le  titre  de  spectabilis,  qui 
parait  cependant  bien  élevé  pour  de  pareilles  fonctions  ;  car  un  no- 
taire ,  bien  que  ce  fût  un  plus  grand  personnage  que  l'officier 
ministériel  désigné  aujourd'hui  sous  ce  nom,  ne  semble  cependant 
pas  avoir  droit  à  un  titre  qui  appartenait  à  la  deuxième  classe  des 
fonctionnaires. 

Ce  n'est  pas  sans  quelque  hésitation  que  nous  hasardons  ce 
très-court  commentaire  ;  nous  y  reviendrons  avec  plus  d'assurance 
et,  sans  doute,  de  succès,  quand  un  estampage  aura  bien  déter- 


(1)  Nous  expliquerons  plus  loin  ces  expressions  spéciales  ou  les  noms 
latins  d'offices  qui  n'offrent  pas  d'équivalent  en  français. 

(2)  On  voit  que  nous  considérons  les  mots  détachés  en  vedette  comme 
un  renvoi  qui  se  place  après  l'abréviation  filio. 


—  217  — 

miné   la  base  de  tout  travail   de  ce    genre,  un    texte   épuré  et 
certain. 

Heureusement,  le  point  essentiel,  l'équivalence,  comme  empla- 
cement, de  Missua  et  des  ruines  de  Sidi  Daoud ,  parait  fixé. 

Missua  était  connue  dès  le  temps  de  Pline,  qui  la  cite  dans  l'énu- 
mération  des  cités  romaines  de  la  presqu'île  du  cap  Bon  (1):  Oppida 
Carpi,  Misua\  et  liberum,  Chjpea,  in  promontorio  Mercurii. 

On  voit  que  Pline  supprimait  une  S  à  ce  nom.  Ptolémée  l'altère 
encore  davantage  en  le  donnant  sous  la  forme  Nisua. 

Shaw  a  proposé,  il  y  a  déjà  un  siècle,  la  synonymie  de  Missua  et 
<fe  Sidi  Daoud  en-Nebi ,  où  il  a  vu  des  ruines  romaines  et  surtout 
une  mosaïque  qu'il  décrit  avec  quelque  détail  (v.  t.  IIe  de  la  tra- 
duction ,  p.  199).  «  A  en  juger  par  ses  ruines,  dit-il,  Misua  (c'et-t 
ainsi  qu'il  écrit  ce  nom ,  d'après  Pline),  doit  avoir  été  de  même 
grandeur  que  Hippo-Zaritus  (Ben  Zert,  ou  Bizerte);  elle  avait  autre- 
fois un  grand  port  pour  les  vaisseaux  qui ,  à  cause  des  vents  con- 
traires ou  faute  d'eau,  ne  pouvaient  atteindre  Garthage  ou  Utique.  » 

M.  Temple ,  dans  ses  Excursions  in  the  Mediterranean,  t.  Il*, 
p.  304,  n°  9,  donne  cette  inscription  ,  qu'il  a  copiée  à  Sidi  Daoud 
en  Ncbi  : 

Q.   MVCIVS  LEZ 

BIVS  HIC  SITVS 

EST    VIXIT    PIE 

ANNIS  LXXXXVIII 

«  Quintus  Mucius  Lesbius.  Il  git  ici.  II  a  vécu  pieusement  pen- 
dant 98  ans.  » 

A.  BERBRUOrra 


(1)  La  presqu'île  du  cap  Bon,  appelée  aujourd'hui  Dakhelat  el-Maouin , 
est  désignée  par  les  anciens  géographes  arabes  sous  le  nom  de  presqu'île 
de  Cherik,  du  nom  d'un  général  musulman  qui  en  avait  fait  la  conquête 
dans  le  7«  siècle  de  notre  ère. 


—  218  — 


ORIGINES  DE   LA  SOCIÉTÉ   HISTORIQUE 
ALGÉRIENNE. 

L'introduction  qui  figure  en  tête  du  premier  volume  de  la  Revue 
africaine  donne  quelques  détails  sur  ces  origines,  mais  il  y  manque 
une  pièce  essentielle,  la  circulaire  contenant  l'appel  fait  par  M.  Ber- 
brugger  à  tous  les  hommes  de  bonne  volonté  pour  fonder  l'œuvre 
historique  que  nous  continuons  aujourd'hui.  La  Société  historique 
algérienne  ayant  décidé  dans  sa  dernière  séance  que  cette  circulaire 
serait  réimprimée  dans  le  n°  33  de  la  Revue,  nous  la  reproduisons 
textuellement,  ci-après  : 

«  Alger,  22  février  1856. 

«  Dans  sa  sollicitude  éclairée  pour  les  intérêts  intellectuels  de  la 
colonie,  M.  le  Gouverneur-Général  comte  Randon  a  pensé  qu'il 
convenait  de  fonder,  dans  les  provinces  d'Alger  et  d'Oran,  des 
Sociétés  analogues  à  la  Société  archéologique  de  Constantine,  et  il  a 
bien  voulu  me  faire  l'honneur  de  me  charger  d'en  préparer  l'orga- 
nisation. 

»  Il  m'a  paru  que  le  meilleur  moyen  d'atteindre  ce  but  éminem- 
ment utile  était  de  faire  d'abord  un  appel  aux  hommes  qui  se 
recommandent,  au  point  de  vue  africain,  par  des  publications 
spéciales  ou  par  des  travaux  inédits  notoirement  constatés.  Ce  sont, 
en  effet,  les  éléments  naturels  du  groupe  primitif  destiné  à  deve- 
nir le  noyau  de  la  future  Société,  laquelle  se  constituera  et  se 
recrutera  ensuite  par  la  voie  et  d'après  les  règles  propres  à  toute 
association  scientifique. 

»  Vous  êtes  désigné,  Monsieur,  par  vos  études  et  par  vos  œuvres, 
pour  figurer  au  nombre  des  premiers  fondateurs,  et  j'ose  espérer 
qu'après  avoir  lu  l'exposé  des  considérations  qui  motivent  la  créa- 
tion d'une  Société  historique  algérienne,  qui  en  indiquent  le  but,  en 
proposent  les  bases  et  en  développent  les  moyens,  vous  vous  asso- 
cierez, avec  empressement,  à  la  haute  pensée  qui  en  a  pris  l'heu- 
reuse initiative. 

»  Avant  la  conquête  française,  l'Afrique  septentrionale  était  très 
peu  connue  :  on  ne  possédait  presque  rien  sur  l'époque  libyque; 
on  n'avait  pas  même  de  notions  précises  et  complètes  sur  toutes 
les  parties  de  la  période  romaine,  de  l'invasion  vandale  et  de  la 


-  219  — 

restauration  byzantine. Quant  aux  siècles  des  dynasties  arabes  ou 
berbères  —  et  môme  'à  la  domination  turque,  si  rapprochée  de 
nous  —  l'histoire  présentait  des  inexactitudes  étranges  et  des 
lacunes  considérables.  Nos  bibliothèques  d'Europe  possédaient,  il 
est  vrai,  de  précieux  documents  inédits  sur  l'histoire  africaine,  mais, 
il  fallait  la  prise  de  possession  de  l'Algérie  par  la  civilisation  chré- 
tienne pour  faire  de  leur  publication  une  œuvre  de  circonstance, 
comme  il  a  fallu  l'initiation  préalable  aux  langages  du  pays,  l'étude 
faite  surplace  de  ses  monuments,  la  connaissance  de  son  sol,  de 
ses  curieuses  traditions,  pour  permettre  aux  savants  qui  ont  entre- 
pris de  les  traduire  de  nous  en  donner  des  versions  vraiment 
exactes  et  fécondes. 

Mais,  depuis  cette  glorieuse  date  du  14  juin  1830,  l'œuvre  de 
résurrection  du  passé  africain  a  marché  d'un  pas  rapide  :  on  a  tra- 
duit des  manuscrits  arabes  ou  turcs  ;  on  a  recueilli  des  documents 
inédits,  des  faits  curieux  conservés  dans  la  mémoire  des  indigènes; 
on  a  exploré  la  contrée  en  tous  sens  ;  on  a  étudié  des  monuments 
de  diverses  époques,  et  on  a  exhumé  quelques-uns  de  ceux  qui  se 
cachaient  sous  les  décombres  accumulés  par  l'action  du  temps  ou 
de  la  barbarie  des  hommes.  C'est  ainsi  qu'on  a  découvert  des  mil- 
liers de  documents  épigraphiques  qui  jettent  un  nouveau  jour  sur 
l'histoire  locale  et  même  sur  les  institutions  du  grand  peuple  qui  a 
laissé  de  si  magnifiques  traces  de  ce  côté  de  la  Méditerranée. 

Cependant,  cette  œuvre  immense  est  à  peine  ébauchée,  et,  pour 
épuiser  la  matière,  il  faudra  plusieurs  générations  de  patients  et 
zélés  travailleurs  ;  il  faudra  surtout  la  puissance  de  l'association 
scientifique. 

La  mobilité  du  personnel  européen  et  l'incertitude  qui  a  plané 
trop  longtemps  sur  les  destinées  de  la  Colonie  ont  été,  pendant 
plusieurs  années,  un  obstacle  sérieux  aux  efforts  tentés  pour  orga- 
niser cette  association  scientifique,  et  ont  fait  avorter  celles  qui 
avaient  reçu  un  commencement  d'exécution.  Heureusement,  ces 
circonstances  défavorables  ont  disparu  :  l'Algérie  est  devenue  une 
terre  française,  qui  a  conquis  ses  lettres  de  naturalisation  sur  de 
glorieux  champs  de  bataille,  comme  dans  les  luttes  pacifiques  de 
l'industrie;  et  rien  ne  s'oppose  plus  à  la  création  d'un  centre  intel- 
lectuel, d'où  partira  l'impulsion  du  travail,  et  où  aboutiront  les  ré- 
sultats des  recherches  ou  des  découvertes  que  le  hasard  amène 
chaque  jour. 

Proposer  aujourd'hui  la  fondation  d'une  Société  historique  Algd- 


—  2'20  — 

rienne,  c'est  donc  répondre  à  un  besoin  devenu  impérieux  et  dont 
la  satisfaction  ne  peut  plus  rencontrer  d'obstacles.  Il  est  ressenti 
depuis  si  longtemps,  qu'en  l'absence  d'une  association  scientifique 
régulière,  l'établissement  de  la  Bibliotbèque  et  du  Musée  d'Alger, 
était  devenu,  jusqu'à  uncertain  point,  un  centre  qui  a  pris  récemment 
plus  de  consistance  par  la  création,  due  à  l'initiative  de  M.  le 
comte  Randon,  d'une  inspection  générale  des  monuments  histori- 
ques et  des  musées  archéologiques  de  l'Algérie.  Mais  l'œuvre  d'un 
homme  isolé,  quel  que  soit  son  zèle,  est  bien  peu  de  chose  en 
face  d'un  aussi  grand  travail. 

Il  n'y  a  donc  que  la  fondation  proposée  d'une  Société  analogue 
à  celle  qui  fonctionne  depuis  deux  ans  à  Constantine,  qui  puisse 
combler  entièrement  la  lacune  scientifique  qui  existe  depuis  trop 
longtemps  dans  le  système  des  recherches  sur  l'histoire  de  la  pro- 
vince. 

Pour  ne  rien  laisser  en  dehors  de  son  action  de  ce  qui  intéresse 
les  annales  du  pays,  la  future  Société  pourra  prendre  le  titre  de 
Société  Historique  Algérienne.  Cette  dénomination  a  sur  celle  de 
Société  Archéologique,  l'avantage  de  ne  pas  circonscrire  les  travaux 
dans  un  cadre  trop  étroit,  tout  en  mettant  à  l'abri  des  écarts  et  de  la 
confusion  qui  pourraient  naître  d'un  programme  trop  étendu.  Les 
Membres  auraient  donc  à  s'occuper  des  Arts,  des  Langages  et  de 
l'Histoire  de  ce  pays,  aux  époques  Libyque ,  Romaine,  Vandale, 
Byzantine,  Arabe  et  Turque.  C'est  une  carrière  déjà  bien  belle  et 
bien  vaste  à  parcourir. 

La  Société,  outre  ses  Membres  résidants,  compterait  des  corres- 
pondants nombreux,  surtout  dans  les  endroits  qui  présentent  un 
intérêt  particulier  au  point  de  vue  historique.  Par  eux,  elle  con- 
naîtrait l'état  exact  des  localités  au  moment  de  la  prise  de 
possession  européenne,  qui  provoque  souvent  des  découvertes 
utiles,  mais  fait  aussi  quelquefois  disparaître  beaucoup  de  docu- 
ments précieux  ;  elle  serait  tenue  au  courant  de  chaque  découverte 
nouvelle,  à  mesure  qu'elle  se  produirait,  se  trouverait  en  mesure 
d'en  faire  profiter  la  science  et  d'empêcher  le  vandalisme  de  la 
replonger  dans  l'oubli.  Ces  yeux,  ouverts  partout  sur  nos  modernes 
barbares,  les  rendraient  nécessairement  circonspects  ;  et ,  à  défaut 
de  l'amour  de  la  science,  la  crainte  d'un  blâme  public  mettrait 
sans  doute  un  frein  à  leur  manie  destructrice. 

Recueillir  et  conserver  ne  sont  que  les  deux  premières  parties 
du  programme  de  la  Société  ;  elle  aura  aussi  à  faire  connaître  ses 


—  221  — 

œuvres  par  des  publications  régulières.  Car  la  publicité  est  la  vie 
des  corps  savants  ;  par  elle  le  labeur  devient  fécond,  et  le  tra- 
vailleur, trouvant  sa  récompense  dans  l'approbation  du  lecteur 
éclairé,  est  encouragé  à  continuer  ses  efforts.  Un  bulletin,  dont  la 
périodicité  et  l'importance  se  régleraient  sur  la  quantité  des  ma- 
tériaux communiqués  et  sur  les  ressources  de  l'association,  initie- 
rait donc  le  monde  savant  à  ses  travaux,  et  procurerait  aux  auteurs 
la  légitime  satisfaction  qu'il  est  si  naturel  de  désirer. 

Telles  sont,  Monsieur,  les  considérations  qui  paraissent  motiver 
la  création  de  la  Société  Historique  Algérienne,  et  les  bases  princi- 
pales sur  lesquelles  elle  pourra  s'appuyer.  Si  le  but  et  les  moyens 
indiqués  obtiennent  votre  honorable  suffrage  et  si  vous  consentez 
à  faire  partie  du  groupe  de  membres  fondateurs  appelés  à  se  con- 
stituer spontanément,  l'auteur  de  cette  communication  sera  heureux 
d'avoir  votre  précieux  concours  dans  une  œuvre  d'une  incontesta- 
ble utilité,  dont  l'initiative  revient  d'ailleurs  entièrement  à  M.  le 
Gouverneur-Général  comte  Randon  ,  qui  veut  bien  autoriser  la 
Société  à  s'organiser  sous  ses  auspices  (1). 

L'Inspecteur-Général  des  Monuments  historiques  et  des  Musées 
archéologiques  de  l'Algérie,  conservateur  de  la  Bibliothèque 
et  du  Musée  d'Alger, 

A. BERBRUGGER. 

Membre  correspondant  de  l'Institut,  Membre  du  comité  des  Arts, 
de  la  Langue  et  de  l'Histoire  de  la  France,  Membre  honoraire 
de  la  Société  Archéologique  de  Constantine,  etc. 


(1)  V.  au  tome  Ie'  de  la  Bévue  Africaine,  page  11  et  suivantes,  les  résul- 
tats de  cet  appel. 


—  222  — 

BIBLIOTHÈQUE  PUBLIQUE  DE  TUNIS. 

A  M.  BERBRUGGER. 

Tunis,  le  27  avril  1862. 
Mon  cher  ami , 

Lors  de  mon  dernier  voyage  à  Alger,  je  vous  ai  promis  de  vous 
envoyer  le  catalogue  des  manuscrits  de  la  grande  bibliothèque 
publique  de  Tunis.  —  Je  viens  aujourd'hui  remplir  l'engagement 
que  j'avais  pris  vis-à-vis  de  vous. 

Pour  satisfaire  au  désir  que  vous  m'en  avez  également  manifesté, 
je  vous  adresse  en  même  temps  l'historique  de  la  fondation  de 
cette  bibliothèque  et  sa  constitution  actuelle. 

En  1847,  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères,  a  la  demande 
du  conservateur  de  la  bibliothèque  ,  alors  royale  de  Paris,  écrivait 
au  consul  général  de  France  à  Tunis,  pour  l'inviter  à  solliciter 
de  S.  A.  le  Bey  l'autorisation  de  faire  prendre  une  copie  du  cata- 
logue de  la  bibliothèque  publique  de  cette  ville.  le  conservatoire 
pensait  que  cet  établissement  pouvait  renfermer  des  ouvrages 
intéressants,  qui  manquaient  peut-être  à  celui  de  Paris,  et  il  émit  le 
vœu  de  voir  ces  lacunes  comblées  par  de  bonnes  copies  qu'il 
se  proposait  de  faire  prendre,  s'il  y  avait  lieu.  Je  fus  chargé , 
à  cette  époque,  d'obtenir  un  exemplaire  de  ce  catalogue  et  de 
l'envoyer  à  Paris,  avec  un  ensemble  de  renseignements  sur  la 
bibliothèque  de  Tunis,  sa  formation,  sa  composition  et  ses  règle- 
ments administratifs.  C'est  la  copie  de  cette  notice  que  je  vous 
transmets  ;  elle  est  le  résumé  d'une  sorte  de  préface  que  j'ai 
trouvée  inscrite  en  tête  du  catalogue  qu'il  m'a  été  donné  de  copier 
en  1847. 

J'avais,  à  cette  époque,  émis  le  vœu  que  MM.  les  drogmans 
qui  résident  dans  les  grands  centres  de  populations  musulmanes, 
tels  que  le  Caire,  Alexandrie,  Damas,  Bagdad,  etc.,  etc.,  cher- 
chassent à  faire  connaître  les  richesses  que  renferment  les  biblio- 
thèques de  ces  villes.  Ce  vœu,  je  l'exprime  de  nouveau  aujourd'hui. 
Combien  d'ouvrages,  dont  on  regrette  la  perte,  pourraient  être 
ainsi  rendus  aux  amateurs  de  la  littérature  orientale  !  Je  n'ignore 
pas  que  cette  sorte  d'entreprise  est  assez  difficile;  et,  pour  ma 
part,  je  sais  les  obstacles  insurmontables  qui  me  furent  opposés 


—  223  — 

lorsque,  consul  de  France  à  Djedda ,  en  1859  et  1860,  je  fis  d'ac- 
tivés démarches  pour  obtenir  une  copie  du  catalogue  des  nombreux 
manuscrits  déposés  dans  la  grande  bibliothèque  de  la  Mecque;  je 
fais  la  part  du  mauvais  vouloir  des  musulmans,  en  général ,  qui  ne 
manque  pas  de  se  produire  quand  il  s'agit  de  communiquer  des 
livres  aux  chrétiens;  je  sais  combien  M.  le  baron  de  Slane  a  eu 
de  peine  à  relever  les  catalogues  des  bibliothèques  de  Constanti- 
nople  et  j'ai ,  d'ailleurs,  éprouvé  par  moi-môme,  ici ,  les  difficultés 
d'une  semblable  entreprise.  Mais,  enfin  ,  avec  de  la  patience  on 
peut  parvenir  au  but,  et  ce  but,  on  ne  saurait  le  méconnaître, 
mérite  bien  qu'on  tente  quelques  efforts  pour  l'atteindre. 

Indépendamment  de  la  bibliothèque  de  la  grande  mosquée  de 
Tunis,  dite  Djama  ez-Zitouna  ou  mosquée  de  l'Olivier,  on  trouve 
encore  ici  quelques  riches  collections  chez  des  particuliers.  Peut- 
être,  me  sera-t-il  possible  de  m'en  procurer  les  catalogues  et  d'y 
relever  les  titres  des  ouvrages  que  la  grande  mosquée  ne  possède 
pas.  Si  je  suis  assez  heureux  pour  y  réussir,  je  vous  ferai  part  du 
résultat  de  mes  recherches. 

NOTICE. 

L'établissement  de  la  bibliothèque  de  la  grande  mosquée  de 
Tunis  ne  remonte  pas  à  une  époque  fort  éloignée.  Voici  sur  sa 
fondation  les  renseignements  que  j'ai  puisés  à  des  sources  cer- 
taines. 

Avant  l'année  18i0  (1256  de  l'hégire),  la  grande  mosquée  de 
Tunis  ne  possédait  qu'environ  150  ouvrages,  tous  ayant  trait  à  la 
religion.  Ces  livres  provenaient  de  dons  faits  par  des  particuliers, 
et  il  n'existait  en  ville  aucune  autre  bibliothèque  publique.  Ce 
peu  de  volumes  étaient  confiés  à  la  garde  des  Imams  de  la  mosquée, 
sans  aucun  contrôle;  ils  en  disposaient  souvent  en  faveur  de  per- 
sonnes qui  négligeaient  de  les  rendre,  et  ce  faible  noyau  tendait  à 
disparaître  de  jour  en  jour. 

Ce  fut  en  1840  seulement  qu'une  ère  nouvelle  commença  pour 
la  bibliothèque  de  la  Djama  ez-Zitouna. 

Cet  établissement  public  fut  régulièrement  fondé ,  un  règlement 
administratif  arrêté ,   des  conservateurs   nommés,  et  son  organi- 
sation,  en  un   mot,  instituée  telle  qu'elle  subsiste  aujourd'hui. 
Voici  dans  quelles  circonstances  : 
A  cotte   époque,  la  charge  de  bâche  -mamlouk  (chef  des   mam- 


—  224  — 

louks,  ou  garde  particulière  du  bey)  était  occupée  par  Hosseio 
Khodja. 

Hossein  Khodja,  napolitain  d'origine,  avait  été  fait  prisonnier 
sur  les  côtes  de  la  Calabre  à  l'âge  de  quinze  ans,  par  un  hardi 
corsaire  tunisien  et  amené  à  Tunis,  où  il  tomba  entre  les  mains 
de  Youssef,  sahab  el-taba  (1),  premier  ministre  de  Hamouda- 
Bacha.  —  Youssef  ne  tarda  pas  à  s'attacher  vivement  au  jeune 
napolitain,  récemment  convertie  l'islamisme;  et,  ayant  bientôt 
reconnu  en  lui  une  intelligence  remarquable,  il  lui  donna  des 
maîtres  et  s'occupa  avec  sollicitude  de  son  éducation  et  de  son 
instruction.  L'enfant  montra  bientôt  le  goût  le  plus  prononcé 
pour  l'étude  et  pour  les  livres,  et,  plus  tard,  devenu  homme, 
il  y  consacra  tous  les  moments  de  loisir  que  lui  laissaient  les 
importantes  fonctions  publiques  et  le  souci  des  affaires  admi- 
nistratives dont  il  fut  chargé  durant  sa  longue  carrière  ;  c'est 
ainsi  que,  peu  à  peu  ,  il  parvint  à  réunir  la  collection  d'ouvrages 
la  plus  considérable   qui  eût  existé  jusque-là  à  Tunis. 

Dès  les  premières  années  de  son  arrivée  à  Tunis,  le  prince 
Hamouda-Bacha,  appréciant  bientôt  lui-même  le  mérite  réel  et 
l'intelligence  toujours  croissante  du  jeune  Hossein,  le  demanda 
à  son  ministre  et  l'attacha  à  sa  personne.  La  vie  politique  de 
Hossein  Khodja  date  de  cette  époque,  et,  jusqu'à  la  mort  du 
bey,  son  maître,  qui  arriva  en  septembre  1814,  son  influence  sur 
les  affaires  du  pays  ne  fit  qu'augmenter. 

A  l'avènement  d'Othman-Bey,  successeur  du  bey  défunt,  les 
ennemis  que  Hossein  Khodja  s'était  naturellement  créés,  en  rai- 
son même  de  la  faveur  exceptionnelle  dont  il  jouissait  auprès 
de  son  maître,  parvinrent  à  ébranler  le  crédit  dont  il  jouissait. 
Trois  mois  après  son  avènement,  Othman  mourait  et  faisait 
place  à  Mahmoud-Bey.  Celui-ci  continua  à  tenir  Hossein  Khodja 
éloigné  des  affaires  publiques,  et  ce  ne  fut  que  lorsque  Hossein- 
Bey  succéda  à  Mahmoud  (mars  1824)  que  la  faveur  de  l'ancien 
favori  de  Hamouda-Bacha  hrilla  d'un  nouvel  éclat.  Il  était  l'ami 
d'enfance  du  nouveau  prince,  qui  lui  confia  la  charge  impor- 
tante de  bâche  -  mamlouk ,  qui  équivalait  à  celle  de  premier 
ministre. 


(1)  Sahab  Taba ,  maître  du  sceau,  chancelier.  Celte  expression  arabe, 
d'altération  en  altération,  est  devenue  le  saptap  dont  les  Européens  font 
usage  aujourd'hui  à  Tunis.  —  Note  de  la  R, 


—  225  — 

Sous  le  règne  de  Hossein-Bey,  la  cour  du  Bardo  se  faisait 
remarquer  par  un  luxe  incroyable.  Le  prince  et  sa  nombreuse 
famille  se  livraient  à  des  dépenses  excessives,  bors  de  toutes 
proportions  avec  les  revenus  de  l'état,  si  bien  que  le  trésor  du 
beylik  ne  tarda  pas  à  être  complètement  obéré.  —  Le  Bache- 
mamlouk  essaya  bien  quelques  timides  et  respectueuses  re- 
montrances, mais  elles  furent  durement  repoussées  par  son 
maître,  qui,  sans  se  soucier  des  moyens  dont  son  ministre 
userait,  lui  ordonna  de  s'abstenir  désormais  de  toute  obser- 
vation et  de  s'arranger  de  manière  à  faire  face  à  toutes  les 
dépenses  dont  il  n'entendait  nullement  restreindre  le  chiffre. — 
Dans  ces  circonstances  critiques ,  où  il  y  allait  de  sa  position 
et,  peut-être,  aussi  de  sa  vie,  Hossein  Khodja  ne  trouva  d'autre 
expédient  que  d'engager,  entre  les  mains  des  négociants,  des  pro- 
messes de  livraison  d'huile  supérieures  aux  productions  annuelles 
de  la  Régence.  Ce  moyen  arrêta  un  instant  la  ruine  du  trésor-, 
mais,  bientôt  la  situation  devint  telle,  en  présence  des  récla- 
mations du  commerce  européen ,  que  le  Bache-mamlouk  se  vit 
obligé  de  faire  connaître  au  Bey  toute  la  gravité  de  la  crise  : 
non- seulement  le  trésor  se  trouvait  entièrement  épuisé,  mais 
encore  l'état  était  dans  l'impossibilité  de  satisfaire  aux  nombreux 
engagements  pris  par  le  ministre.  A  cette  nouvelle ,  le  Prince 
fit  tomber  toute  sa  colère  sur  le  malheureux  Bache-mamlouk, 
qu'il  destitua  de  ses  fonctions  et  dont  il  ordonna  immédiate- 
ment l'arrestation.  Peu  s'en  fallut  même  qu'il  ne  perdît  la  vie  ; 
mais  son  alliance  avec  le  Bey,  dont  il  avait  épousé  la  fille,  le 
sauva.  —  Quant  à  ses  fonctions ,  elles  furent  confiées  à  Chakir, 
sahab-el-taba ,  qui,  par  la  sagesse  de  son  administration  et  la 
fermeté  de  ses  mesures,  sut  bientôt  relever  les  finances  épuisées 
de  l'état. 

La  disgrâce  qui  frappa  le  Bache-mamlouk  dura  jusqu'à  la  fin 
de  sa  vie.  —  En  4256  cependant  (1840-1841),  ses  anciens  créanciers 
revinrent  à  la  charge  et  le  prince  alors  régnant,  Ahmed-Bey,  dut, 
pour  les  satisfaire,  ordonner  de  nouveau  l'arrestation  de  l'ex-mi- 
nistre,  le  mettre  en  état  de  faillite  et  ordonner  la  vente  de  toutes 
ses  propriétés. 

La  précieuse  collection  de  manuscrits,  que  Hossein  Khodja  avait 
lentement  et  péniblement  réunie,  fut  d'abord  mise  aux  enchères; 
mais  bientôt  Ahmed  Bey,  prince  éclairé  et  qui  voulait  relever, 
autant  qu'il  était  en  lui,  le  goût  des  études  dans  ses  états  et  essayer 

»-*■"« •  A*r  .  fi«  a.nnr.a.  n"  32-  15 


—  2-26  — 

de  rappeler  les  beaux  jours  des  anciennes  universités  de  Tunis  el 
de  Kairouan,  Ahmed  Dey  ordonna  que  tous  les  livres  formant  la 
bibliothèque  du  Bache-mamïoufc  seraient  achetés  sur  les  fond& 
de  sa  cassette  particulière,  pour  être  ensuite  donnés  par  lui,  à  titre 
de  habes  et  ouahf  (propriété  de  main-morte)  en  faveur  de  la  grande 
mosquée  de  Tunis.  Mettant  le  comble  à  sa  générosité,  il  prescrivit 
en  outre  que  la  bibliothèque  du  palais  du  Bardo  ,  fondée  et  accrue 
par  ses  prédécesseurs  et  par  lui-même,  serait  jointe  à  celle  de  l'an- 
cien ministre  disgracié  et  que  la  donation  en  serait  également  faite- 
à  la  Djama  ez-Zitouna. 

Telle  est  l'origine  de  la  Bibliothèque  publique  d&  Tunis.  —  Tous 
les  manuscrits  qui  se  trouvaient  déposés  au  palais  du  Bardo  et 
ceux  ayant  appartenu  à  l 'ex-ministre  furent  transportés  à  la 
grande-mosquée  où  la  remise  en  fut  faite  par  le  premier  secrétaire 
des  commandements  du  Bey,  le  cheikh  Ahmed  ben  Diaf,  entre  les- 
mains  de  la  commission  instituée  à  cet  effet  par  le  Trince  et  qui 
était  composée  de  tous  les  muftis  et  des  cadis  de  la  ville. 

Le  lendemain,  le  bâche  mufti,  du  rite  hanefi,  président  de  la 
Commission,  réunit  un  certain  nombre  de  notaires  publies,  qui 
furent  chargés  d'inscrire  à  la  première  page  de  chacun  des  volu- 
mes l'acte  de  donation  qui  devait  en  assurer  la  propriété  inalié- 
nable à  la  mosquée. 

Cet  acte  est  rédigé  en  ces  termes  : 

«  Notre  Maitre  Souverain  ,  auquel  on  doit  obéir,  Celui  dont  le& 
»  excellentes  actions  surpassent  ce  que  l'on  peut  ambitionner  de 
»  plus  parfait,  l'astre  éclatant,  l'asile  renommé  des  malheureux, 
»  Celui  qui  met  sa  confiance  dans  le  Dieu  bienfaisant ,  Notre  Sei- 
»  gDeur  le  Mouchir  Ahmed  Bâcha  Bey,  possesseur  du  trône  de 
»  Tunis  et  qui  a  apposé  ici  son  bienheureux  cachet  (Puisse  Dieu 
»  le  diriger  sans  cesse  dans  la  bonne  voie  et  le  rendre  l'objet  de 
»  ses  divines  bontés!)  —  déclare  par  la  présente  qu'il  a  fait  don 
»  inaliénable  de  ce  livre  aux  personnes  studieuses  qui  voudront 
»  en  tirer  parti,  soit  en  le  méditant  soit  en  en  faisant  prendre  des 
»  copies.  —  Le  but  qu'il  se  propose  en  cela  est  certes  d'une  grande 
»  utilité,  car  il  tend  à  stimuler  le  goût  des  études  et  des  travaux 
»  littéraires. 

»  II  a  mis  pour  condition  à  sa  donation  que  cet  cuvrage  ne  sor- 
»  tira  jamais  de  la  grande  mosquée  où  se  trouve  le  dépôt  de  tous 
»  les  livres  constitués  habés  en  faveur  de  cet  établissement ,  à 
»  moins  cependant  qu'il  ne  soit  emprunté  par  une  personne  digne 


_  227 

»  de  confiance,  qui  se  proposerait  d'en  retirer  une  utilité  réelle.  Le 
»  temps  le  plus  long  pendant  lequel  une  personne  de  cette  con- 
»  dition  pourra  distraire  ce  livre  de  la  Bibliothèque  de  la  grande 
»  mosquée,  sera  d'une  année.  —  II  est  expressément  recommandé 
»  à  la  personne  qui  le  prendra,  soit  pour  le  lire  dans  les  salles 
»  de  la  Bibliothèque,  soit  pour  l'emporter  chez  elle,  d'en  avoir 
»  le  plus  grand  soin,  pendant  le  temps  qu'elle  le  gardera  entre 
»  les  mains;  qu'elle  se  souvienne  qu'elle  sera  d'ailleurs  surveillée 
»  par  le  Dieu  très-haut  auquel  rien  ne  peut  être  caché. 

»  Celte  donation  est  faite  à  perpétuité.  Personne  ne  pourra  se 
»  permettre  d'y  apporter  une  modification  quelconque.  —  Les  ré- 
»  dacteurs  de  cet  acte  ont  porté  leur  témoignage  en  faveur  du 
*  Prince,  déclarant  qu'il  se  trouvait  (au  moment  où  il  a  fait  cette 
»  donation  )  dans  un  état  parfait  et  légal. 
»  En  date  du » 


Tous  les  livres  de  la  Bibliothèque  ainsi  constituée  furent 
renfermés  dans  vingt  armoires,  dont  dix  trouvèrent  place  à 
droite  du  Mahrab,  ou  niche  sacrée  de  la  mosquée,  et  les  dix 
autres  à  gauche.  —  En  outre,  un  catalogue  général  de  ces  ou- 
vrages, conforme  à  celui  que  je  joins  à  cette  notice,  fut  dressé 
par  ordre  du  Bey,  ^n  l'honneur  duquel  un  long  et  fastidieux  pa- 
négyrique fut  composé,  à  cette  occasion,  par  le  cheikh  Sidi 
abrahim  Er-Riahi,  hache-mufti  du  rite  maleki.  —  J'ai  sous  les 
yeux  ce  morceau  indigeste  de  rhétorique  quintessenciée;  je  crois 
devoir  me  dispenser  de  vous  en  donner  ici  4a  traduction. 

Sur  la  dernière  page  de  ce  môme  catalogue,  on  inscrivit  l'acte 
suivant,  rédigé  par  le  premier  secrétaire  des  commandements  du 
Bey,  qui  confirme  la  donation  faite  par  le  Prince  et  établit  le 
règlement  arrêté  pour  l'organisation  et  le  service  de  la  Biblio- 
thèque: 

«  Louanges  à  Dieul  Notre  Maître  auquel  on  doit  obéir,  celui 
dont  les  excellentes  actions  surpassent  tout  ce  qu'on  peut  am- 
bitionnerde  plus  parfait ,  celui  qui  est  la  lumière  des  yeux  et 
l'allégresse  de  l'âme,  celui  sur  les  mérites  duquel  il  n'y  a  qu'une 
seule  voix  élogieuse,  car  on  no  pourrait  pas  plus  les  mettre  en 
doute  qu'on  ne  saurait  nier  l'éclat  du  jour  ou  voiler  la  lumière 
du  soleil  !  Celui  dont  les  œuvres  sont  marquées  au  coin  de  la  bien- 
faisance, dont  les  actes  tournent  à  l'avantage  de  tous,  don(  les 


—  2-28  — 

intentions  ont  pour  but  d'assurer  le  bien-être  général,  te  Seigneur 
El-Mouchir  (Conseiller  de  l'Empire)  Ahmed  Bacha-Bey  :  Puisse 
le  royaume  de  Tunis  ne  jamais  cesser  de  prospérer  sous  sa  souve- 
raineté. 

»  Notre  Maître  a  ordonné  de  constater  ici  qu'il  venait  de  con- 
stituer en  habés  inaliénable  et  perpétuel  tous  les  ouvrages  catalo- 
gués sur  les  vingt  feuillets  de  ce  registre,  et  cela  en  faveur  de  tout 
musulman  qui  désirera  en  retirer  une  utilité  quelconque  :  à  cet 
effet,  il  les  a  fait  déposer  à  la  grande  mosquée  dite  de  «  l'Olivier  » 
(Djama  ez-Zitouna).  Puisse  Dieu  la  faire  éternellement  prospérer 
par  le  souvenir  de  ce  prince  généreux  ! 

»  Sur  chacun  des  susdits  volumes  est  inscrit  l'acte  de  donation 
revêtu  du  noble  cachet  du  donateur. 

»  Notre  Maître  a  institué  deux  oukils  ou  administrateurs  chargés 
de  la  conservation  de  ces  ouvrages.  Chacun  d'eux  recevra  un  trai- 
tement de  deux  piastres  par  jour,  payé  par  moitié  sur  les  fonds 
de  la  grande  mosquée  et  sur  ceux  du  Beït  el-Mal. 

»  La  bibliothèque  reste  placée  sous  la  haute  surveillance  des 
deux  cheikhs  El-lslam  du  rite  hanefi  et  du  rite  maleki  ainsi  que  des 
imams  de  la  dite  grande  mosquéeé 

»  Chaque  jour,  un  des  deux  oukils  devra  se  tenir  à  la  Mosquée 
depuis  le  lever  jusqn'au  coucher  du  soleil.  11  sera  chargé  de  re- 
mettre les  livres  de  la  bibliothèque  à  ceux  qui  lui  en  feront  la  de- 
mande pour  les  étudier  et  les  lire  dans  l'établissement  même. 

»  Quant  à  ceux  qui  voudront  emporter  des  ouvrages  hors  de  la 
mosquée,  ils  ne  pourront  le  faire  qu'avec  l'autorisation  écrite  par 
l'un  des  deux  cheikhs  hache-mufti.  Dans  ce  cas,  la  personne  munie 
de  l'autorisation  la  présentera  à  l'oukil  de  service ,  qui  la  gardera 
comme  décharge  de  l'ouvrage  qni  sera  remis  au  demandeur  par 
l'un  des  imams  de  l'établissement;  en  même  temps,  il  inscrira  sur 
son  registre  le  nom  du  porteur  de  l'autorisation,  le  titre  de  l'ou- 
vrage qui  lui  aura  été  confié  et  la  date  de  la  remise  qui  en 
sera  faite. 

»  A  l'expiration  d'une  année  à  partir  de  cette  date,  si  l'ouvrage 
n'a  pas  été  rendu,  l'oukil  le  réclamera  et  le  replacera  dans  la 
bibliothèque. 

»  Au  mois  de  Ramadan  de  chaque  année,  les  hache-muftis 
hanefi  et  Maleki  ainsi  que  les  imams  de  l'établissement  se  réuni- 
ront à  la  mosquée,  pour  y  vérifier  la  gestion  des  oukils  ou  admi- 
nistrateurs de  la  bibliothèque.  Ils  s'assureront  si  tous   les   livres 


—  229  — 

inscrits  dans  le  catalogue  qui  précède  se  trouvent  exactement  dans 
les  armoires.  S'il  résulte  de  la  vérification  que  les  ouvrages  sont  au 
complet,  les  oukils  ou  administrateurs  recevront  un  certificat  signé 
des  membres  de  la  commission,  par  lequel  ils  seront  déchargés  de 
toute  responsabilité  pour  la  gestion  de  l'année  écoulée.  Ce  certificat 
sera  présenté  au  Bey  qui  y  apposera  son  sceau  officiel. 

»  S'il  est  reconnu  que  des  ouvrages  manquent  par  suite  du 
prêt  qui  en  aura  été  fait  en  vertu  d'une  invitation  de  l'un  des  deux 
cheikhs,  ce  qui  peut  s'établir  par  la  reproduction  de  l'autorisation 
écrite  qui  devra  se  trouver  entre  les  mains  de  l'oukil,  il  sera  en- 
joint à  la  personne  qui  aura  gardé  l'ouvrage  manquant  de  le  res- 
tituer sans  délai  ;  s'il  a  été  égaré,  elle  devra  en  remettre  un  autre 
exemplaire  en  tous  points  semblable  et  non  sa  valeur  en  argent. 
Les  oukils  devront,  à  cet  effet,  faire  d'activés  démarches  pour 
assurer  la  rentrée  des  ouvrages  et  les  cheikhs,  s'il  y  a  lieu,  con- 
traindront les  détenteurs  par  tous  les  moyens  légaux  qui  leur  pa- 
raîtront convenables. 

«  S'il  est  constaté  que  l'oukil  a  apporté  lui-même  de  la  négli- 
gence pour  assurer  la  rentrée  de  l'ouvrage,  il  sera  condamné  à  le 
remplacer  à  ses  propres  frais.  Si  l'ouvrage  manque  sans  que  son 
absence  soit  justifiée  par  une  autorisation  de  l'un  des  deux  cheikhs, 
les  oukils  devront  déposer  à  la  bibliothèque  un  ouvrage  en  tout 
point   semblable  à   celui   qui  aura  été  égaré. 

«  Le  Prince  a  prescrit  les  dispositions  qui  précèdent  d'une  ma- 
nière complète,  absolue  et  sans  qu'il  soit  possible  de  les  annuler. 
—  Il  a  recommandé  à  tous  ceux  qui  doivent  exercer  un.e  action  ou 
une  surveillance  dans  l'administration  de  la  bibliothèque  d'avoir 
bien  garde  d'offenser  le  Dieu  très-haut  (en  transgressant  ces  pres- 
criptions) et  d'avoir  sans  cesse  à  l'esprit  qu'un  jour  viendra  où 
tout  homme  trouvera  devant  lui  ce  qu'il  aura  fait  de  bien  dans 
ce  monde. 

»  Le  Prince  a  fait  cette  recommandation,  attendu  qu'il  s'agit  ici 
d'une  institution  utile,  d'une  fondation  pieuse,  dont  la  surveillance 
est  placée  sous  les  yeux  du  seul  Dieu  magnifique. 

»  L'inaliénabilité  des  livres  ci-dessus  désignés  a  été  déclarée  par 
le  prince  ainsi  que  leur  donation  en  faveur  de  qui  est  sus-men- 
tionné  et  dans  la  forme  sus-indiquée,  ledit  Prince  étant  dans 
un  état  légal  et  parfait.  —  En  date  du  27  Ramadan  1256  (1840). 


—  230  — 

Les  dispositions  renfermées  dans  l'acte  qui  précède  me  dispen- 
sent d'entrer  dans  de  plus  amples  détails  sur  l'organisation  de  la 
Bibliothèque  publique  de  Tunis,  dont  le  service  se  fait  encore  au- 
jourd'hui dans  les  mômes  conditions  que  les  prescriptions  décré- 
tées par  le  bey  Ahmed. 

Dans  une  autre  lettre  que  je  vous  adresserai  prochainement, 
je  vous  dirai  les  dispositions  intérieures  du  local  affecté  à  la 
Bibliothèque  et  aux  études.  Je  vous  donnerai  quelques  rensei- 
gnements sur  le  commerce  des  livres  à  Tunis,  sur  les  moyens  utiles- 
à  employer  pour  se  procurer  des  ouvrages  ou  en  faire  prendre 
des  copies,  sur  les  écoles  ou  collèges,  les  divers  degrés  d'études, 
les  diplômes,  ou  Idj&zat,  délivrés  aux  étudiants  en  droit,  enfin  sur 
l'état  actuel  de  la  littérature  et  de  l'instruction,  en  général,  dans  la 
Régence. 

Le  temps  me  manquant  aujourd'hui  pour  traduire  les  titres  des- 
ouvrages  formant  la  bibliothèque  de  la  Djama  ez-Zeïtouna,  je  me 
borne  à  vous  en  envoyer  simplement  le  catalogue,  persuadé  que 
je  suis,  d'ailleurs,  que  vous  remplirez  cette  tâche  beaucoup  mieux 
que  je  ne  pourrais  le  faire  moi-môme. 

Recevez ,  etc. 

A.  Roussemu 


"    "  TS—rfTlflHiJ  -nrm  M    i 


231 


CHRONIQUE. 


Le  mule  romain.  —  Lorsqu'en  1855  M.  Berbrugger  trouva  des 
colonnes  milliaires  en  place,  à  environ  neuf  kilomètres  de  Cher- 
chel (voir  le  tome  IVe  de  celte  Revue,  p.  18),  il  s'adressa  à 
M.  Neveu  Derotrie,  alors  ingénieur  des  ponts-et-chaussées  dans 
celte  résidence,  pour  obtenir  qu'on  mesurât  l'espace  compris 
entre  le  centre  de  Cherchel  (qui  répond  à  peu-près  à  celui  de 
Julia  Caesarea)  et  l'endroit  où  ces  colonnes  avaient  été  décou- 
vertes en  place.  Des  circonstances,  indépendantes  de  la  volonté 
<le  cet  honorable  correspondant,  ne  lui  permirent  pas  de  procéder 
à  cette  mensuration  aussitôt  qu'il  l'aurait  désiré.  Il  nous  écrit, 
aujourd'hui ,  qu'ayant  à  prescrire  prochainement  le  kilométrage 
de  la  route  de  Cherche!  à  Tenès,  il  saisira  cette  occasion  d'exé- 
cuter l'opération  indiquée  plus  haut.  Comme  iî  est  probable 
que  les  milliaires  placés  aux  portes  de  la  capitale  devaient  être 
surtout  espacés  régulièrement ,  la  comparaison  qui  résultera  de 
l'opération  annoncée  aura  une  certaine  valeur  dans  la  détermi- 
nation du  rapport  du  mille  romain  avec  notre  kilomètre,  rapport 
qui  oscille,  suivant  les  auteurs,  entre  1479  et  1484  mètres  par 
mille. 

Cherchel.  —  M.  Vivien,  juge  d'instruction,  a  fait  cadeau  au 
Musée  d'Alger  d'un  beau  Domitien ,  moyen  bronze,  trouvé  dans 
cette  localité,  ainsi  que  d'un  Gordien  111  et  de  deux  oboles. 

Amdlette  funéraire. —  M.  de  Toustain  Dumanoir  a  fait  cadeau 
à  la  Bibliothèque  et  au  Musée  d'Alger  des  objets  suivants  : 
grand  médaillon  en  bronze  et  trois  plus  petits,  frappés  à  l'occa- 
sion de  l'invention  dès  montgolfières  ;  dirrhem  carré  du  Mahdi 
(argent);  une  mouzouna  ;  un  draham  s-erir\  un  drahamin  ;  un 
khamsa  draham  (cuivre). 

M.  de  Toustain  a  donné,  en  outre,  une  inscription  arabe 
gravée  en  relief  sur  bois,  mesurant  0,09  1/2  sur  0,07  1,2,  qui 
•a  été  trouvée,  en  1832,  dans  un  tombeau  du  cimetière  musul- 
man de  Bab-e!-Oued ,  sur  l'emplacement  du  jardin  Marengo, 


—  m-* 

Voici  la  description  de  cette  espèce  d'amulette  tumulaire  : 
On  lit  au  milieu  du  cadre  : 

'       >  >  -^..   "V   !'    *  ,  '  '  A  ('     i'  *"    ••I'»3!''    l    '   c  •    <■'!'.     •  »  ' 

«  Et  lorsque  vous  tuâtes  un  homme,  et  que  vous  disputâtes  à 
son  sujet....  mais  Dieu  manifestera  ce  que  vous  cachiez.  »  Cor. 
ch.  II ,  v.  67. 

Le  cadre  est  formé  -par  les  mots  suivants  ; 

Gabriel,   Michel,  Asrafil ,  Azraïl; 

Ces  autres  mots  sont  aux  angles  : 
Marout ,   Harout  ; 
Yadjoudj ,   Madjoudj. 

On  connaît  les  archanges  Gabriel  et  Michel:  quant  aux  a&rafit 
on  les  joint  ordinairement  aux  azazil ,  qui  sont  les  séraphins. 
Azraïl  est  l'ange  exterminateur  qui  sépare  les  âmes  des  corps , 
selon  la  tradition  musulmane,  laquelle  n'a  fait  en  cela  que  repro- 
duire les  fables  des  Talmudistes. 

Yadjoudj  et  Madjoudj,  autrement  dits  Gog  et  Magog,  personni- 
fient, parmi  les  musulmans,  les  peuples  septentrionaux.  Voir  ce 
qu'en  dit  d'Herbelot  au  mot  iagiouge. 

Quant  à  Harout  et  Marout,  voici  ce  qu'on  trouve  sur  eux  dans 
le  Coran ,  chapitre  11%  verset  96:..  «Ils  enseignent  aux  hommes 
la  magie  et  la  science  qui  avait  été  donnée  aux  deux  anges  de 
Babylone ,  Harout  et  Marout.  Ceux-ci  n'instruisaient  personne 
dans  leur  art  sans  dire  :  Nous  sommes  les  tentateurs,  prends 
garde  de  devenir  infidèle.  Les  hommes  apprenaient  d'eux  les 
moyens  de  semer  la  désunion  entre  l'homme  et  sa  femme  ; 
mais  les  anges  n'attaquaient  personne  sans  la  permission  de  Dieu. 
Cependant,  les  hommes  apprenaient  ce  qui  leur  était  nuisible  et 
non  pas  ce  qui  pouvait  leur  être  avantageux,  et  savaient  que 
celui  qui  avait  acheté  cet  art  était  déshérité  de  toute  part  dans 
la  Vie  future.  Vil  prix  que  celui  pour  lequel  ils  ont  livré  leurs 
âmes,  s'ils  l'eussent  su  !  » 

Voilà  des  anges  qui  ne  sont  guère  orthodoxes  et  dont  les  noms 
ne  se  devraient  point  trouver  dans  la  sépulture  d'un  rnownen. 
Mais  le  taleb  qui  a  rédigé  ce  heurz  ou  amulette  n'y  aura,  sans  doute 
pas  fait  attention.  Nous  donnerons,  dans  le  prochain  numéro,  la 
légende  complète  des  deux  anges  Harout  et  Marout. 

Fouilles  du  nouveau  lïcée.  —-  En  creusant  les  fondations  du  non- 


-  233  — 

veau  Lycée  Impérial,  on  a  trouvé  sous  les  couches  de  tombeaux 
arabes  des  sépultures  romaines  en  maçonnerie,  que,  malheureuse- 
ment, nous  n'avons  pas  pu  étudier,  les  ouvriers  les  ayant  détruites 
au  moment  même  de  leur  découverte. 

Cette  trouvaille  de  tombes  tout  près  de  l'ancien  mur  de  la  ville 
servira  du  moins  à  confirmer  la  thèse  établie  par  M.  Berbrugger, 
dans  sa  Notice  sur  Icosium;  à  savoir  que  les  limites  de  la  cité  an- 
tique et  de  la  ville  musulmane  qui  lui  a  succédé  ici  étaient  à  peu 
près  les  mêmes,  au  Nord  et  au  Sud. 

Les  objets  suivants,  recueillis  dans  les  fouilles,  ont  été  remis  au 
Musée  d'Alger  par  l'entrepreneur: 

Couvercle  de  tombeau  en  marbre,  avec  inscription  arabe  au- 
tour ; 

Djenaba,  côté  de  tombe,  avec  inscription  ; 

Turban,  id.  ; 

Mchahad  ou  stèle,  id.,  avec  la  profession  de  foi; 

Divers  débris  de  mchahad. 

Bou-K-ahil. —  Nous  avons  reçu  deDjelfa  la  première  partie  du  mé- 
moire de  MM.  Reboud  et  Arnaud  sur  leur  exploration  du  Bou-Kahîl. 
Nous  publierons  dans  notre  prochain  numéro  ce  document  d'un 
grand  intérêt. 

Stèle  de  Geminios.  —  M.  le  docteur  Maillefer  nous  écrit  de 
Miliana  qu'il  croit  qu'au  lieu  de  l'œil  ailé  que  nous  indiquons,  avec 
le  dessinateur,  sur  cette  stèle,  il  faut  voir  un  aigle  au-dessus  d'un 
œil  (V.  ci-devant,  p.  89). 

Nous  avons  examiné  souvent  et  étudié  avec  soin  ce  monument 
à  Aumale,  où  notre  honorable  collaborateur,  M.  Charoy  ,  l'a  des- 
siné; nous  avons  de  plus  sous  les  yeux  le  moulage  en  plâtre  dont 
parle  M.  Maillefer  et  qui  nous  a  guidé  au  moment  où  nous  écrivions 
notre  article.  Non-seulement,  nous  n'apercevons  pas  d'aigle,  mais 
nous  ne  voyons  même  pas  l'espace  nécessaire  pour  en  placer  un. 
Quant  aux  autres  observations  de  M.  le  docteur  Maillefer,  nous  y 
reviendrons  en  publiant  Tépigraphie  d'Auzia  (Aumale),  pour  la- 
quelle cet  honorable  correspondant  a  fourni  une  longue  série  d'in- 
scriptions. Son  long  séjour  et  ses  études  persévérantes  dans  cette 
localité,  en  font  une  autorité  des  plus  utiles  à  consulter,  quand 
viendra  le  moment  de  publier  la  monographie  dont  nous  venons 
de  parler. 


—  23i  — 

•     Sétif.  —  Ou  nous  écrit  de  cette  ville  : 

a  Des  soldats  du  génie,  en  creusant  des  fossés,  pour  plantation 
d'arbres,  ont  mis  à  découvert  un  monument  funéraire  assez  cu- 
rieux pour  mériter  votre  attention.  C'était  (car  il  est  aujourd'hui 
détruit)  un  édifice  enfoui  à  deux  mètres  sous  terre,  se  composant 
d'une  chambre  sépulcrale  d'environ  4  mètres  carrés  :  autour  de 
cette  chambre,  les  sarcophages  étaient  rangés  dans  des  niches 
terminées  en  arceaux,  et  décorant  les  faces.  Ces  tombes  étaient 
empilées  les  unes  sur  les  autres  et  par  deux  rangées  ;  on  en  a 
extrait  jusqu'à  17. —  Ce  sont  de  grandes  auges,  comme  à  l'ordi- 
naire en  pierre  dure,  dans  lesquelles  reposaient  les  cadavres. 
Toutes  celles  de  face  portaient  des  moulures,  avec  queues  d'aronde 
aux  extrémités  du  cadre,  pour  ornementation. 

Ce  que  j'ai  cru  devoir  mentionner  ici,  c'est  que  les  cadavres 
avaient  été  brûlés  dans  la  chaux  vive.  Ordinairement,  la  tombe 
contient  le  cadavre  seulement;  ici  la  tombe  était  pleine  des  osse- 
ments du  mort  et  de  la  chaux  dont  on   l'avait  couvert. 

On  m'a  apporté,  pour  tonte  trouvaille,  une  urne  en  terre 
cuite  de  0  ■  20  c.  de  hauteur,  d'une  forme  ordinaire.  J'avais  bien 
dit  de  fouiller  avec  soin,  pensant  qu'il  devait  y  avoir  des  fioles 
en  verre,  communément  appelées  lacrymatoires;  ma  recomman- 
dation a  été  peu  suivie  et  c'est  un  malheur ,  puisque  j'ai  reçu, 
mais  cassée  par  la  pioche,  une  fiole  formant  un  tube  de  0m30  c. 
de  hauteur  sur  diamètre  de  0-03  c.  avec  un  léger  renflement  au 
milieu.  Certes,  cette  fiole  ne  devait  pas  servir  à  contenir  des  lar- 
mes, mais  bien  des  parfums. 

J'ai  pensé  vous  faire  plaisir  en  vous  mettant  ainsi  au  courant  de 
ce  qui  se  passe  auprès  de  moi  en  fait  d'archéologie  romaine. 

Ces  sarcophages  ont  été  trouvés  à  l'angle  du  Bastion-Est  du 
rempart  de  la  ville. 

Recevez ,  Monsieur,  l'assurance  de  mes  sentiments  distingués, 

B.  Ghisolfi.  » 

Afgan.  —  On  lit  dans  VAkhbar  du  24  avril  1862  : 
Près  d'un  joli  village  arabe  situé  au  versant  sud  du  Djebel-Afgan, 
vers  la  lisière  du  Hodna,  existe,  dans  un  lieu  nommé  le  Hamma, 
plusieurs  sources  minérales  d'eau  chaude  à  une  haute  température. 
Ainsi  que  l'attestent  de  nombreuses  ruines  ;  les  Romains  y  avaient 
formé  un  établissement  de  bains  qui  jouissait  d'une  grande  renom- 
mée (comment  le  sait-on?).  Le  Génie  militaire  vient  de  réunir  toutes 


—  233  — 

ces  sources  sur  un  seul  point  d'où  des  canaux  bien  dirigés  condui- 
sent les  eaux  dans  une  piscine  parfaitement  cimentée  et  commodé- 
ment établie  pour  faciliter  l'immersion  des  personnes  qui  ont  be- 
soin de  se  soumettre  à  leur  bienfaisante  influence  ;  puis,  le  trop 
plein  des  eaux  s'échappe  dans  des  rigoles  d'une  combinaison 
bien  conçue  et  va,  se  répandant  çà  et  là,  fertiliser  les  terres  voi- 
sines. 

Ces  irrigations  sont  réglées  par  un  règlement  auquel  les  indigè- 
nes de  cette  contrée  se  conforment  scrupuleusement,  sans  contre- 
venir à  des  prescripiions  auxquelles  nous  autres  européens  nous 
avons  tant  de  peine  souvent  à  nous  soumettre. 

Le  Génie,  en  établissant  ces  bains,  a  en  vue  de  produire  deux 
bienfaits  sensibles:  l'un  d'apporter  une  guérison  ou  un  soulage- 
ment aux  malades  qui  sont  dans  la  pénible  nécessité  d'y  avoir  re- 
cours ;  Paulre,  d'utiliser  avantageusement  ces  eaux  en  les  faisant 
servir  aux  besoins  impérieux  de   l'irrigation. 

{Echo  de  Sétif  ) 

Constantine.  —  M.  le  docteur  Leclerc  nous  adresse  vingt-trois 
croquis  de  stèles  ornées  de  bas-reliefs,  dont  un  assez  grand 
nombre  sont  inédites.  C'est  une  réponse  à  l'appel  que  nous  avons 
fait  aux  personnes  de  bonne  volonté,  à  propos  de  la  stèle  de  Ge- 
minius  et  de  ses  énigmatiques  sculptures. 

Nous  reviendrons  prochainement  sur  cette  importante  commu- 
nication. 

Paris.  —  A  propos  de  la  môme  stèle,  M.  de  Caumont,  l'honorable 
promoteur  du  mouvement  archéologique  dans  les  provinces  de 
France,  nous  adresse  la  lettre  suivante  : 

«  Paris  ,  25  avril. 
»  Monsieur, 

»  J'ai  reçu  vos  deux  journaux  et  je  vais  prochainement  repro- 
duire, dans  le  Bulletin  monumental ,  votre  description  du  curieux 
tombeau  qui  s'y  trouve  figuré.  Permettez-moi  de  vous  faire  cette 
question  que  vous  pourrez  résoudre  quand  vous  en  aurez  le 
temps,  dans  vos  feuilles  d'Alger  : 

»  A-t-on  trouvé  des  déesses-mères  en  Afrique  ? 

«  Le   congrès  des  Sociétés    savantes,  dirigé  par  l  Institut  des 


—  236  — 

provinces,  est  en  session  et  va  très-bien:  aujourd'hui  nous  allons 
entendre  M.  de  Leiseps. 

»  Agréez,  je  vous  prie,  la  nouvelle  assurance  de  mon  dé- 
vouement et  de  ma  haute  considération. 

»  de  Caumont.  » 

Cervione  (Corse).  —  M.  le  Bon  Aucapitaine  nous  écrit  de  cette 
ville  à  la  date  du  2  avril  ; 

«  Mon  régiment  est  arrivé  en  Corse  depuis  un  mois  :  j'ai  été 
assez  heureux  pour  faire  quelques  études  intéressantes,  parti- 
culièrement sur  les  monuments  communément  appelés  Druidiques 
qui  se  trouvent  dans  la  partie  méridionale  de  l'île,  et  qui  sont 
en  tout  semblables  à  ceux  de  la  Bretagne  et  des  bords  de 
l'Oued -M 'zi,    en  Algérie. 

»  J'ai  communiqué  à  l'Académie  des  Inscriptions  un  monu- 
ment décrit  déjà  par  M.  Merimé,  mais  dont  ce  savant  n'avait 
pu  préciser  le  but  et  l'origine, —  bien  qu'il  l'ait  regardé  avec 
raison  comme  asiatique.  —  C'est  le  couvercle  ou  partie  supé- 
rieure d'un  sarcophage  Phénicien,  en  tout  semblable  à  ceux  que 
j'ai  pu  observer  en  Syrie,  particulièrement  à  Saïda,  l'ancienne 
Sidon ,  et  que  M.  Renan  signala  à  Byblos  et  à  Aradus.  Ce 
monument  confirme  la  migration  partie  de  Phocée,  en  Asie,  vers 
le  milieu  du  IVe  siècle  avant  notre  ère. 

»  J'ai  relevé  quelques  documents  épigraphiques  du  moyen- âge, 
mais  sans  valeur  historique.  D'après  ce  que  j'ai  vu  et  lu,  la 
Corse  est  certainement  moins  connue,  archéologiquement  par- 
ant,  que  certaines  région  de  l'Asie-Mineure. 

»  J'ai  déjà  réuni  quelques  médailles  à  votre  intention,  et,  en 
ait  de  curiosité,  un  crasseux  papier:  sommation  du  3  avril 
1774,  à  Charles  Bonaparte  (père  de  Napoléon  I"),  d'avoir  à  payer 
.tu  bandit  Zampaglino,  de  la  campagne  d'Ajaccio,  une  contri- 
bution d'un  certain  nombre  d'écus.  » 

Paris.  —  M.  Louis  Piesse,  un  de  nos  correspondants,  vient  de 
donner  à  la  Bibliothèque  d'Alger  un  Léon  l'Africain ,  édition 
Elzevir,  de  1632;  il  a  joint  à  cet  envoi  un  plan  d'Alger  très- 
curieux  ,  gravé  vers  le  commencement  du  17°  siècle. 

Egypte.  —  Une  Société  artistique  de  V isthme  de  Suez  vient  de  se 
former  à  la  station  d'El-Guisr,  par  l'initiative  d'un  ancien  algérien, 


—  -237  — 

M.  Guiter,  un  de  nos  membres  correspondants.  C'est  donc  à  double 
titre  que  nous  nous  occupons  de  cette  nouvelle  création  ,  dont 
l'extrait  de  procès- verbal  que  voici  donnera  une  idée  suffisante 
à  nos  lecteurs  : 

9  novembre  1861. —  La  séance  est  ouverte  à  huit  heures,  sous  la 
présidence  de  M.  Montaut,  ingénieur  des  ponts-et-chaussées. 

M.  Guiter,  directeur  provisoire,  prononce  les  paroles  suivantes  : 

«  J'ai  eu  l'honneur  de  porter  à  la  connaissance  de  MM.  le  pré- 
sident,  vice-président  et  de  mes  collègues  un  projet  médité  par 
MM.  Samson,  Sautereau  et  Guiter,  pour  la  formation  d'une  so- 
ciété, sous  le  titre  de  Société  artistique  de  l'isthme  de  Suez. 

»  M.  Guiter  explique  ensdite  que  le  but  unique  des  fondateurs 
est  de  doter  les  employés  et  ouvriers  habiles  et  intelligents  ,  ainsi 
que  les  personnes  qui  s'intéressent  à  l'œuvre  du  percement , 
d'une  publication  qui  rende  les  études  attrayantes  et  profitables. 

»  Les  membres  fondateurs,  au  nombre  de  trois  seulement,  ont 
fait  choix  de  : 

»  M.  Montaut ,  ingénieur  du  corps  impérial  des  ponts-et-chaus- 
sées, attaché  aux  travaux  du  canal  maritime  de  Suez  en  qualité 
de  chef  de  la  division  de  Timsah,  pour  président  honoraire  et 
membre  de  ladite  Société  ; 

*  De  M.  Riche,  ingénieur  civil,  chef  de  la  section  d'El-Guisr, 
pour  vice -président  honoraire  et  membre  de  la  Société. 

»  M.  Guiter  propose  ensuite  qu'un  vote  de  remerciments  soit 
inscrit  au  registre  des  délibérations  et  rédigé  ainsi  qu'il  suit  : 

»  Dans  la  séance  du  9  novembre  1861,  à  huit  heures  du  soir, 
les  membres  de  la  Société  artistique  de  l'isthme  de  Suez  ont  voté 
des  remerciments  : 

»  A  M.  Montaut ,  président  , 

»  A  M.  Riche,  vice-président,  pour  le  bienveillant  concours 
qu'ils  ont  bien  voulu  nous  prêter  pour  la  création  de  la  Société. 

»  Les  propositions  de  M.  le  directeur  provisoire  sont  prises  en 
considération  et  votées  à  l'unanimité. 

»  M,  Montaut,  président,  prend  la  parole  et  prononce  le  discours 
suivant  : 

»  Messieurs, 

»  Nous  sommes  réunis  ici  pour  l'inauguration  d'une  société 
destinée  à  former  un  faisceau  compact  des  travaux  et  des  médi- 
tations de  nous  tous  et  à  resserrer  les  liens  d'une  estime  et  d'une 
amitié  réciproques. 


—  238  — 

a  Oui ,  au  milieu  du  désert  que  nous  habitons  ,  langue  de 
sable  qui  relie  l'Egypte  à  la  Terre-Sainte,  à  la  Syrie  et  aux  grands 
continents  de  l'Asie  et  de  l'Europe,  nous  rencontrons  à  chaque 
pas  des  souvenirs  historiques.  Quand  nos  pieds  foulent  les  débris 
muets  de  ces  âges  écoulés,  notre  pensée  se  reporte  en  même 
temps  avec  plaisir  sur  ce  passé  qui  a  été  une  des  études  les  plus 
émouvantes  de  notre  enfance,  alors  que  nous  ne  savions  pas  que 
nous  visiterions  un  jour  ces  lieux  célèbres  où  tous  les  grands 
hommes  et  tous  les  conquérants  .ont  laissé  la  trace  de  leurs  pas. 

»  Unissons  nos  efforts,  pour  que  ce  désert  devienne  fécond  pour 
nous ,  pour  qu'à  côté  de  cette  œuvre  immense  que  le  monde 
attend,  nous  employions  nos  loisirs  à  rassembler  avec  soin  les 
résultats  de  nos  recherches  et  de  nos  observations  particulières. 
Quoi  de  plus  doux  pour  les  hommes,  que  de  se  réunir,  de  s'aimer, 
de  s'entr'aider,  de  se  sentir  soutenus  par  l'appui  de  tous  et  de 
pouvoir  apporter  aux  autres  leurs  concours  fraternel  ! 

»  C'est  là  notre  but,  Messieurs,  notre  désir,  travailler  en 
commun  et  faire  un  noble  emploi  des  loisirs  que  nous  laissent 
les  travaux  qui  nous  ont  appelés   en  Egypte. 

»  Les  questions  qui  se  présentent  à  nos  éludes  sont  variées  ; 
outre  l'histoire,  l'archéologie,  l'étude  de  cette  antiquité,  toujours 
féconde,  dont  j'ai  déjà  parlé,  n'y  a-t-il  pas  l'histoire  naturelle, 
la  météorologie,  l'étude  du  désert  qui  nous  entoure,  avec  cette 
variété  de  dunes  qui  sembleraient  une  menace  pour  le  futur 
canal  de  Suez,  si  un  illustre  ingénieur  français  n'avait  trouvé, 
depuis  longtemps,  le  moyen  de  les  arrêter  et  de  les  rendre  même 
productives  ? 

»  N'avons-nous  pas  Tétude  des  peuples  Arabes,  dont  la  vie  no- 
made est  si  intéressante,  et,  à  côté  de  cela,  il  faut  le  dire, 
l'étude  de  la  littérature  et  du  génie  de  l'Orient,  cet  antique 
berceau  des  connaissances  humaines. 

»  Je  suis  loin  d'avoir  encore  épuisé  la  nomenclature  des  divers 
sujets  qui  s'offrent  à  nous  et  que  vous  connaissez,  au  reste, 
aussi  bien  que  moi.  Chacun  pourra  choisir  celui  qui  convient 
Je  mieux  à  son  genre  d'esprit  et  il  enrichira  notre  société  du  fruit 
de  ses  recherches  ou  de  ses  travaux. 

Un  mot,  en  terminant,  à  la  mémoire  des  illustres  savants,  ingé- 
nieurs des  ponts  et  chaussées  ou  officiers  de  l'armée,  qui  étaient,  il 
y  a  soixante  ans,  à  la  place  même  où  nous  sommes  : 

Le  monde  n'oubliera  jamais  leurs  immortels  travaux  et  ce  sera 


—  239  — 

toujours,  Messieurs,  pour  la  France,  la  gloire  la  plus  pure,  de  pou- 
voir dire  que  partout  où  ses  enfants  ont  passé,  ils  ont  laissé  des 
souvenirs  impérissables  de  leur  intelligence,  de  leur  ardent  dévoù- 
ment,  et  qu'ils  ont  édifié  des  travaux  qui  commandent  l'admiration 
du  monde. 

Si  j'évoque  ce  souvenir  de  l'Institut  d'Egypte  et  de  ce  grand 
ouvrage  de  la  description  de  l'Egypte  qui  est  l'orgueil  de  la  France, 
ce  n'est  pas  pour  comparer  nos  modestes  travaux  à  ceux  de  ces 
illustres  compatriotes ,  mais,  ne  dussions-nous  apporter  que  des 
grains  de  sable  à  l'édifice  de  la  science,  nous  n'aurions  pas  tra- 
vaillé en  vain  et  nous  aurons  des  continuateurs. 

Après  la  nomination  des  membres  du  bureau,  M.  Sautereaur 
sous-directeur,  prononce  les  paroles  suivantes  : 
Messieurs, 

Monsieur  le  Président  et  Monsieur  le  Directeur  vous  ont  tout- 
à-1'beure  parlé  des  avantages  scientifiques  de  notre  Société,  ils 
vous  ont  dit  quel  intérêt  ces  études  faites  dans  ce  pays  peuplé  de 
grands  souvenirs  pouvaient  avoir  pour  la  science  et  pour  nous  ; 
permettez-moi,  à  mon  tour,  de  vous  dire  quelques  mots  sur  un 
fait  sur  lequel  M.  le  Président  a  déjà  appelé  votre  attention  et  qui 
doit  être  un  des  principaux  résultats  de  notre  Société,  je  veux  par- 
ler de  l'union  entre  tous  ses  membres,  de  la  concorde  entre  les 
employés  de  la  Compagnie  et  ceux  de  l'Entreprise. 

En  venant  ici,  Messieurs,  notre  but  est  de  nous  associer  à  une 
grande  idée,  d:apporter  chacun  notre  pierre  à  l'œuvre  immense 
de  la  réunion  des  deux  mondes,  mais,  exilés  au  milieu  d'un  désert, 
loin  de  la  patrie  et  des  amis,  n'oublions  pas  que  l'union  est  non- 
seulement  un  besoin  pour  nous,  mais  une  nécessité  pour  la  réalisa- 
tion de  l'œuvre  à  laquelle  nous  travaillons. 

Ici,  Messieurs,  il  y  a  quelques  milliers  d'années,  se  jetaient  les 
premières  bases  de  la  société  humaine  qui  repose  sur  la  paix  et 
la  concorde,  ici  ia  Grèce  venait  chercher  des  exemples  de  sagesse 
et  de  science,  et  nous  autres  Européens,  héritiers  de  la  civilisa- 
tion qui  a  pris  naissance  sur  les  rives  du  Nil,  de  cette  civilisation 
qui  fait  notre  prestige  et  notre  orgueil,  nous,  qui  venons  continuer, 
achever  l'œuvre  commencée  il  y  a  des  siècles  par  les  grands 
hommes  qui  ont  régné  sur  ce  pays,  gardons-nous  de  nous  montrer 
à  leurs  arrière-neveux  indignes  de  cette  grande  mission. 

Je  n'ajoute  qu'un  mot,  Messieurs  ,  vous  savez  tous  combien 
cette  idée  de  concorde  est  chère  à   notre  Président;   tous,  vous 


—  240  — 

savez  ce  qu'il  a  fait  depuis  six  mois  pour  nous  aider  et  nous  faire 
oublier  les  ennuis  du  désert,  eh  bien!  puisque  M-  Montant  nous 
annonce  lui-même  son  départ,  et  que ,  à  notre  grand  regret,  rien 
jusqu'à  présent  ne  semble  devoir  modifier  sa  décision,  que  cette 
idée  de  concorde  plane  sur  nos  délibérations  et  que  l'union  entre 
nous  tous  reste  comme  la  continuation  de  son  œuvre  et  son  vivant 
souvenir. . . 

Avant  de  se  séparer,  l'assemblée  décide,  sur  la  proposition  de 
son  Président,  que  des  commissions  seront  chargées  d'étudier  les 
questions  suivantes  : 

1°  Système  des  poids  et  mesures  d'Egypte  comparé  au  système 
français  ; 

2°  Etude  des  mœurs  des  Arabes,  Bédouins,  leur  littérature. 
El  Guisr,  9  novembre  186t. 

Architecture  militaire.  —  Dans  une  réunion  générale  de  la  So- 
ciété française  d'archéologie,  qui  aura  lieu  à  Saumur  le  1"  du  mois 
prochain,  on  doit  tenir  une  conférence  scientifique  sur  l'architecture 
militaire  de  la  Loire,  en  considérant  comme  appartenant  à  cette  ré- 
gion certains  châteaux  situés  près  des  affluents  de  ce  grand  fleuve. 
M.  de  Caumont  a  fait  imprimer  le  programme  illustré  decetie  con- 
férence. En  examinant  le  plan  du  château  de  Larçay,  près  de  Tours, 
qui  s'y  trouve  dessiné,  on  est  frappé  de  son  analogie  avec  celui 
des  nombreux  Castra  construits  par  les  Romains  en  Afrique,  et 
dont  quelques-uns  subsistent  presque  intacts;  par  exemple,  celui 
de  Guelma  (Kalama),  qui  était  un  des  mieux  conservés  et  sur  lequel 
on  lisait  encore  l'inscription  de  dédicace  en  style  quelque  peu  bar- 
bare :  Vna  et  bissenas  turres  crescebant  in  ordine  totas,  etc.  Il  serait 
bien  à  désirer  que  cette  partie  intéressante  de  l'archéologie  afri- 
caine attirât  l'attention  des  officiers  de  notre  armée,  qui  apporte- 
raient dans  cette  étude  des  connaissances  spéciales  tout-à-fait  indis- 
pensables. 

Pour  tous  les  articles  non  signés  : 
Le  Président, 
A.  Berbruggeb. 


ALGER.  —  TYPOGRAPHIE  BASTIDE. 


6e  Année.  W  U.  JUILLET  1802 


Utvxxt  africaine 


NOTICE 

SUR 

LES   DIGNITÉS  ROMAINES  EN  AFRIQUE 

CINQUIÈME  SIÈCLE  DE  J.-CH. 

(  2e  article.  Voir  le  n"  32,  page  135  )» 


On  donne,  géographiquement ,  le  nom  d  EMPIRE  ROMAIN 
(lmperium  Romanum)  à  l'ensemble  de  l'Empire  constitué  sous 
Auguste,  l'an  29  avant  J.-C.  Cet  Empire,  continué  sous  les  suc- 
cesseurs de  ce  prince,  forma,  pendant  quatre  siècles,  un  seul  et 
unique  état,  jusqu'à  Dioctétien,  ou  plutôt  jusqu'à  la  mort  de 
Théodose  Ier  le  Grand  (15  janvier  395  de  J.-C);  puis,  partagé  en 
Empire  d'Orient  et  Empire  d'Occident,  il  se  prolongea  en  Occident 
jusqu'en  476,   et  en  Orient,  jusqu'en    1453. 

L'Italie  reçut,  soit  sous  Auguste,  soit  avant  et  après  lui,  des 
divisions  qui  varièrent.  Outre  des  remaniements  de  territoire,  elle 
subit  des  modifications,  des  transformations,  qui,  partant  du  centre 
à  la  circonférence,  la  remuèrent  profondément,  et  auxquelles  le 
démembrement  des  vastes  états  de  Théodose  ajouta  de  nouvelles 
complications. 

Bévue  Afr.,  68  année,  n"  34.  16 


—  242  — 

On  doit  distinguer ,  dans  l'Empire  Romain,  l'Italie  et  les  pro- 
vinces  (ou  pays  conquis). 

Le  nom  de  province  (provincia)  fut  donné  par  les  Romains  aux 
contrées  qu'ils  réunissaient,  après  la  conquête,  au  territoire  de 
la  République,  en  y  envoyant  un  magistrat  pour  les  gouverner  et 
commander  les  troupes  {Provinciœ  prœsse,  être  gouverneur  de 
province,  prœscs,  dit  Cicéron)  (1).  Après  avoir  vaincu  l'Italie  pé- 
ninsulaire, ils  l'avaient  ménagée  et  couverte  de  municipes  (muni- 
cipià),  de  colonies  (coloniœ),  de  villes  alliées,  qui,  conservant  une 
grande  liberté  intérieure,  ayant  leurs  armées,  leurs  lois,  leur 
gouvernement  propre  ,  étaient  comme  associés  à  là  fortune  de 
Rome  et  non  ses  sujets.  On  avait  bien  institué,  vers  256  (de 
Rome)  des  questeurs  provinciaux',  mais  les  fonctions  toutes  finan- 
cières et  administratives  de  ces  magistrats,  créés  pour  veiller  sur 
les  secours  en  hommes  et  en  argent  que  les  alliés  latins  et  ita- 
liens devaient  à  la  République,  n'impliquaient  aucune  puissance 
politique  sur  le  gouvernement  intérieur  de  ceux-ci.  Au  con- 
traire, les  conquêtes  faites  en  dehors  de  l'Italie  méridionale  et 
centrale  portèrent  le  nom  de  provinces  (Provinciœ,  pays  réduits  en 
provinces  romaines),  mot  qui  désigne  une  situation  nouvelle, 
celle  de  sujets  soumis  à  l'autorité  du  sénat  et  du  peuple  Romain , 
autorité  exercée  par  un   magistrat  investi  d'un   pouvoir  absolu. 

Jusqu'à  l'Empire,  on  forma  successivement,  des  portions  de  la 
monarchie  romaine ,  dix-sept  provinces.  Au  nombre  de  ces  pro- 
vinces,  étaient  : 

1°  L'Afrique  (la  Zeugitane.  Zeugitana  regio),  ancien  territoire  de 
Cartbage,  réduite  après  la  prise  de  cette  ville  (146  av.  J.-C),  et 
agrandie,  après  la  ruine  de  Jugurtha  et  la  bataille  de  Thapse 
(46),  d'une  partie  de  la  *Numidie  orientale  ou  Massylie  (capitale 
Cirta  ou  Constantine  (?); 

2°.  VEyypte,  réduite  par  Octave  (Auguste),  après  la  mort  de 
Cléopâtre  (30). 


(1)  Des  différends  survenus  entre  les  Massiliens  (dé  Marseille)  et  les 
Sallyens  (peuple  ligurien  établi  dans  la  Narbonnaise,  entre  Marseille  et 
les  Alpes)  amenèrent ,  dans  cette  partie  de  la  Gaule  Transalpine  ,  les 
Romains,  comme  alliés  des  premiers  (125  avant  J.-C).  Bientôt  les  Ro- 
mains s'y  établirent,  et  donnèrent  au  pays  conquis  le  nom  de  Province 
romaine.  C'est  de  ce  nom  qu'on  a  fait  celui  de  Provence,  contrée  alors 
beaucoup  plus  étendue  que  la  Provence  moderne,  puisqu'elle  comprenait 
le  Languedoc,  le  Roussillon,  etc. 


—  243  — 

Les  gouverneurs  ,  ayant  le  titre  de  proconsuls  ou  de  propréteurs , 
tiraient  ordinairement  les  provinces  au  sort  (appelées,  par  suite 
de  cette  distinction,  provinces  consulaires  ou  provinces  prétoriennes); 
quelquefois,  elles  leur  étaient  assignées  directement  par  le  Sénat  : 
la  loi  ne  les  leur  accordait  que  pour  un  an  ;  il  fallait  des  décrets 
spéciaux  du  peuple  pour  les  conserver  pendant  plusieurs  années. 
Le  Sénat,  ou  le  général  vainqueur,  rédigeait  la  formula  (formule) 
de  chaque  province,  c'est-à-dire  la  loi  qui  déterminait  la  quotité  du 
tribut  et  la  condition  faite  aux  vaincus,  lesquelles  variaient  d'une 
province  à  l'autre.  De  plus,  une  loi  curiale,  loi  votée  dans  les  co- 
mices par  curies  à  l'effet  de  donner  Yimperium  (le  commandement, 
le  pouvoir,  l'autorité)  au  magistrat  élu  dans  les  comices  par  les 
centuries,  réglait  tout  ce  qui  concernait  les  gouverneurs  de  pro- 
vinces. Toutes  les  villes  d'une  même  province  n'étaient  pas  éga- 
lement traitées  :  elles  gardaient  généralement  leur  organisation 
intérieure  et  leurs  fêtes  religieuses  ;  mais  les  unes  étaient  exemptes 
de  l'impôt   ou  avaient  le  titre  de  colonie  latine,  ce  qui  ouvrait  à 
leurs  concitoyens  l'accès  au  droit  de  la  cité  romaine  ;  les  autres, 
sous  le  titre  de  fédérés  et  de  citée  libres,  exemptes  de  l'impôt  foncier 
ivectigal),  étaient  soumises  à  des  prestations  en  nature  {slipendium), 
vaisseaux,  matelots,  provisions  de  bouche,  etc.;  d'autres,  appelées 
vecligales  ou  tributaires,  payaient  la  capitation,  l'impôt  foncier  en 
argent  ou  en  nature  (dîmes),  les  droits  de  douane  (portorium) ,  les 
redevances  pour  la  jouissance  des  pâturages  publics,  des  mines  et 
des  salines;  il  faut   ajouter  les  impôts  extraordinaires ,    corvées 
pour  la  réparation  des  routes,  le  logement  des  troupes,  vivres  pour 
la  flotte  et  l'armée,  fournitures  à  faire  au  préteur  et  à  sa  suite  tou- 
jours nombreuse,  ce  qui  donnait  lieu  à  d'intolérables   exactions- 
Le  Gouverneur  avait  une  autorité  absolue,  à  la  fois  civile  et  mili- 
taire ,  et  la  déléguait  à  ses  lieutenants  et  au  questeur  qu'il  em- 
menait avec  lui  dans  sa  province:  celle-ci  était  divisée  en  plu- 
sieurs districts,  dits  fora  ou  conventus  juridici,  que  le  gouverneur 
parcourait  tour-à-tour  pendant  l'hiver,  pour  juger  les  appels  des 
tribunaux  des  villes  et  de  ses  lieutenants.  Ruinés  par  les  dépenses 
qu'ils  avaient  faites  à  Rome  pour  acheter  leur  charge,  ou  voulant 
acheter  à  leur  retour  une  plus  haute  magistrature,  les  gouverneurs 
pressuraient  les  provinces,  et  il  était  rare  que  les  provinciaux  qui 
avaient  à  se  plaindre  d'un  proconsul  osassent   porter  leur  plainte 
au   Sénat  :   à  Rome ,  le    magistrat  prévaricateur   était    défendu 
et  par  l'argent  volé  à  la  province,  qu'il  répandait   pour  se  faire 


-  '244  - 

absoudre,  et  par  les  publicains,  complices  de  ses  déprédations  et 
devenus  ses  juges,  enfin  par  ies  plus  nobles  citoyens,  qui,  devenus, 
sous  des  prête-noms,  les  créanciers  des  provinces  et  des  rois 
alliés,  exigeaient  de  leurs  débiteurs  des  intérêts  énormes.  Pour 
faire  condamner  un  gouverneur,  il  fallait,  comme  dans  le  procès 
de  Verres,  que  les  juges  voulussent  frapper  un  ennemi  politique. 
Celte  intolérable  servitude  explique  la  fréquence  des  révoltes,  la 
facilité  que  rencontrèrent  à  soulever  les  provinces  tous  les  enne- 
mis de  Rome  :  Sertorius  en  Espagne,  les  esclaves  en  Sicile,  Mithri- 
date  en  Asie,  Tacfarinas,  Firmus  et  le  comte  Gildon  en  Afrique; 
enfin,  l'empressement  avec  lequel  les  provinciaux  accueillirent,  en 
haine  de  l'autorité  du  Sénat  et  du  peuple  ,  le  despotisme  des 
Empereurs,  qui  surveillaient  avec  jalousie  les  gouverneurs  et  dé- 
fendaient les  provinces  de  l'oppression. 

Auguste,  frappé  des  désordres  qu'avait  fait  naître  la  réunion, 
entre   les  mains  d'un  même   magistrat ,   de  toutes  les   fonctions 
civiles ,  administratives  et   militaires,  commença   de   séparer  les 
pouvoirs  :   au  Sénat   et  au  peuple  furent  données  les  provinces 
depuis  longtemps  soumises,   et  qui  n'avaient  pas  besoin  de  fortes 
garnisons.   Les  gouverneurs  de  ces  provinees  sénatoriales  n'exer- 
cèrent que  le  pouvoir  civil  ;  dans  de  très-rares  circonstances,  ort 
leur  accordait  le  commandement  d'une   armée.  Ils  étaient  nom- 
més en    apparence  par  le   Sénat,  en  réalité  par  l'Empereur;  car 
Auguste  choisissait,  parmi   les   consulaires  et  les  prétoriens,  un 
nombre  de  candidats  égal  à  celui  des  provinces,  et  on  tirait  ensuite 
au  sort.  Ce  n'était  donc  pas  l'élection  des  magistrats,  mais  seule- 
ment l'élection  des  provinces,  qui  était  indépendante  de  la  volonté 
du  prince.   En  droit,  et  le  plus  souvent  en   fait,  les  gouverneurs 
des  provinces  sénatoriales  ne  restaient  en  charge  qu'une  année. 
Ils  avaient  toujours  sous  leurs  ordres  un  questeur  pour  l'admi- 
nistration des  revenus  de  la  province    Mais  à  côté  de  ce  magis- 
trat, et  surveillant  le  proconsul    lui-même,   était  le  procurateur 
du  fisc  ou  de  César,  chevalier  ou  même  simple  affranchi,  chargé, 
dai.s  chaque  province,  de  l'administration  des  anciennes  terres  pu- 
bliques, devenues  domaines  impériaux.  Supérieurs  en  dignité  hié- 
rarchique  aux   gouverneurs   des  provinces    impériales ,   les  pro- 
consuls ou  propréleurs  du  Sénat  leur  étaient  inférieurs  en  force  et 
en  puissance.  En  effet,   les   gouverneurs  des  provinces  impériales 
pouvaient,  sous  les  noms  divers  de  lieutenant  de  César,  légats,  pro- 
curateurs, présidents,  préfets  ,  etc.,  exercer  à  la  fois  le  pouvoir  civil 


-  24$  - 
et  militaire,  et  garder  leur  gouvernement  autant  de  temps  qu'il 
plairait  à  l'Empereur.  En  mesure  ainsi  d'étudier  les  besoins  des 
provinces,  et  recevant  un  traitement  fixe,  qui  ne  laissait  plus  de 
prétexte  aux  exactions,  ils  faisaient  jouir  les  provinces  d'une  admi- 
nistration probe  et  plus  éclairée. 

De  là,  trois  masses  dans  la  totalité  de  l'Empire  : 
1°.  Provinces  sénatoriales  ; 
2°.  Provinces  impériales  ; 
3°.  Etats  vassaux  ou  alliés. 

D'après  ce  partage,  il  fut  assigné  au  Sénat  un  certain  nombre 
de  provinces,  parmi  lesquelles  figure  l'Afrique,  comprenant  la  Nu- 
midie.  La  Mauritanie  occidentale  resta  rangée  au  nombre  des  états 
vassaux.  L'Empereur  se  réserva  les  provinces  qui,  situées  sur  les 
frontières,  ou  récemment  conquises,  ou  habitées  par  des  peuples 
turbulents,  avaient  besoin  d'être  maintenues  par  une  force  mili- 
taire imposante.  Des  provinces  anciennes,  non-comprises  dans  ce 
partage,  la  Numidie  avait  été  réunie  à  l'Afrique,  puis,  en  fut  séparée 
par  Caligula.  Par  la  suite,  certaines  provinces  furent  subdivisées, 
ou  l'on  en  forma  de  nouvelles  aux   dépens  des  autres. 

Cette  organisation  persista  jusqu'à  Dioclétien  (trois  siècles  envi- 
ron) ,  mais  non  sans  que  des  exigences  d'Etat  ,  les  besoins  de 
l'Empire  ou  le  caprice  d'un  prince,  fissent  passer,  quelquefois, 
outre  les  remaniements  ci-dessus  indiqués,  des  provinces  d'un 
ordre  dans  l'autre.  Les  pays  que  les  Romains  soumirent,  après  ce 
partage   devinrent  toujours  des  provinces  impériales. 

A  la  mort  d'Auguste,  (14  ap.  J.-C),  vingt-neuf  provinces,,  dont 
onze  sénatoriales  et  dix-huit  impériales,  formaient  l'Empire  Ro- 
main. 

L'époque  de  la  plus  grande  extension  de  l'Empire  fut  à  la 
mort  de  Trajan  (117);  de  nouvelles  provinces  avaient  été  formées  : 
c'étaient,  entre  autres,  sous  Caligula,  la  Numidie  (39),  séparée  de 
l'Afrique  à  laquelle  Auguste  l'avait  réunie;  sous  Claude  (43),  la 
Mauritanie  Césarienne   (1)   et  la  Mauritanie  Tingitane. 

L'Afrique  Romaine  existe  désormais  :  c'est  l'ancienne  Libye  {Libya} 


(1)  V.  Revue  Africaine,  Tome  1er,  page  20,  l'article  sur  l'ère  Maurita- 
nienne, où  l'on  explique  pourquoi,  dans  les  inscriptions,  la  réduction  de 
la  Mauritanie  Césarienne  en  province  romaine  se  date  de  l'an  40  de  J.-C, 
bien  qu'officiellement  elle  n'ait  eu  lieu  que  trois  ans  plus  tard.  —  Note  de 
la  Rédaction. 


-  246  — 

des  Grecs,  mot  qui ,  chez  les  Romains  ,  répond  à  peu  près  à  ce 
que  les  Arabes  appellent  le  Moghreb  (le  pays  du  couchant ,  le 
Couchant),  à  ce  que  nous  nommons  le  Nord  de  V Afrique,  l'Afrique 
septentrionale,  autrefois  Barbarie.  ~  V Afrique  resta  province  séna- 
toriale ;  la  Numidie,  la  Mauritanie  Césarienne  et  la  Mauritanie  Tin- 
gitane,  réduites,  furent  provinces  impériales.  —  En  417,  il  y  avait, 
dans  l'Empire  Romain,  quarante-huit  provinces,  dont  onze  séna- 
toriales et  trente-sept  impériales. 

L'empereur  Adrien  subordonna  le  pouvoir  militaire  au  pou- 
voir civil,  aussi  bien  à  Rome  que  dans  les  provinces.  Par  la 
promulgation  de  VEdit  perpétuel,  il  avait  délivré  l'Italie  de  l'in- 
stabilité du  droit  prétorien  ;  Marc-Aurèle,  en  rendant  VEdit  provin- 
cial étendit  ce  bienfait  à  tout  l'Empire,  et  donna  aux  provinces 
l'uniformité  du  droit  civil.  Caracalla  ,  en  accordant  à  tous  les 
habitants  libres  de  l'Empire  le  droit  de  cité,  Ot  disparaître  les 
anciennes  distinctions  politiques  de  Latins ,  d'Italiens,  de  Fédérés, 
et  de  sujets.  Les  provinces  les  plus  récentes  furent  assimilées  aux 
parties  les  plus  privilégiées  de  l'Empire,  à  l'Italie,  à  Rome  même. 
Quant  au  nombre  des  provinces,  il  augmenta,  pendant  cette  période, 
de  quarante-huit  à  soixante-quatre  (onze  sénatoriales,  cinquante- 
trois  impériales);  mais  ces  nouvelles  provinces  ne  sont  que  des 
démembrements  des  anciennes,  et  la  plupart  sont  d'une  date  in- 
certaine. En  Afrique,  par  exemple,  la  Thébaïde  eut  un  gouverne- 
ment indépendant  de  celui  du  reste  de  l'Egypte  (253). 

En  résumé,  l'Empire  Romain  comprenait  : 

Avant  l'Empire,  j  17  provinces  ; 

A  la  mort  d'Auguste         (  11  provinces  sénatoriales , 
(14  de  J.-C),  (  18       —        impériales , 

Ensemble .    29  provinces  ; 

A  la  mort  de  Trajan        j  11  provinces  sénatoriales, 
(117),  (  37       —         impériales, 

Ensemble 48  provinces  ; 

A  la  mort  d'Adrien         j  11  provinces  sénatoriales, 
(10  juillet  138),  (  53       —         impériales, 

En  tout 64  provinces. 


-  247  — 

la  séparation  complète  des  fonctions  civiles  et  militaires,  la 
création  de  quatre  grandes  préfectures  et  de  départements  intermé- 
diaires appelés  diocèses  ou  vicariats,  afin  d'affaiblir  l'autorité  des 
hauts  magistrats,  l'abolition  de  l'ancienne  distinction  des  provinces 
sénatoriales  et  impériales,  l'Italie  ramenée  à  la  condition  commune, 
non  plus  seulement  par  des  divisions  de  territoire  analogues  à  celles 
du  reste  de  l'Empire,  comme  avait  fait  Adrien,  mais  en  payant  les 
impôts  dont  elle  avait  été  jusqu'alors  exemptée  ;  —  toutes  ces  réfor- 
mes furent  l'ouvrage  de  Dioctétien,  qui  jeta,  en  quelque  sorte,  les 
fondements  d'un  nouvel  empire.  On  sentait  dans  l'Empire  Romain, 
malgré  son  unité  bien  réelle,  deux  mondes  très-divers,  l'Orient  et 
l'Occident;  et  chacun,  à  son  tour,  se  subdivisait  en  deux  autres: 
l'Italie  et  la  Gaule,  la  Grèce  et  l'Asie-Mineure,  en  étaient  comme 
les  centres.  De  là,  la  Télrarchie  de  Dioclétien  ,  c'est-à-dire  une 
forme  de  gouvernement,  ou  plutôt  un  système  d'administration 
dans  lequel  îe  pouvoir  fut  partagé  entre  quatre  personnes  ,  deux 
Augustes  et  deux  Césars. 

Les  trois  administrations  civile  et  judiciaire,  militaire,  finan- 
cière, complètement  séparées,  furent  confiées,  dans  chaque  pré- 
fecture, à  un  préfet  du  prétoire,  à  un  maître  de  la  milice,  au  comte 
des  largesses  impériales  de  chaque  Empire,  après  leur  séparation  dé- 
finitive; dans  chaque  diocèse,  à  un  vicaire  on  vice-préfet,  à  un  comte 
militaire;  dans  chaque  province,  à  un  consulaire,  correcteur  ou  pré- 
sident, à  un  duc  militaire,  à  un  rational  ou  procurateur. 

Ce  système  de  Dioclétien,  (284-305)  fut  maintenu  et  perfectionné 
par  Constantin  Ier,  le  Grand,  et  par  ses  successeurs".  Mais  Rome, 
toute  pleine  des  souvenirs  et  des  monuments  du  paganisme  ,  ne 
pouvait  plus  être  la  capitale  de  Constantin  ;  voulant  se  soustraire 
au  mécontentement,  plusieurs  fois  exprimé,  des  habitants,  qui, 
d'ailleurs,  avaient  vu  avec  indignation  le  meurtre  de  son  fils  Crispus, 
il  choisit  pour  capitale  Byzance,  et  cette  ville  s'appela,  de  son 
nom,  Constantinople  (330).  L'Empire  tout  entier  fut  réorganisé. 
S'entourant,  comme  Dioclétien,  de  toute  la  pompe  orientale,  Con- 
stantin prit  un  certain  nombre  de  ministres  :  le  prœpositus  sacri 
cubiculi,  grand  chambellan ,  sorte  d'intendant,  de  gouverneur  du 
palais  impérial;  le  magister  officiorum,  espèce  de  ministre  d'Etat, 
expédiant  et  faisant  exécuter  les  édits  impériaux  ;  le  quœstor  sacri 
palatii,  chef  de  l'administration  judiciaire;  le  Cornes  rerum  priva- 
tarum,  administrateur,  des  domaines  et  du  trésor  de  l'Empereur; 
le  Cornes  sacrarum  largitionum,  qui  veillait  à  la  perception  des  im- 


—  248  — 

pots  et  autres  revenus  publics  ;  le  magister  utriusque  militiœ,  mi- 
nistre de  la  guerre,  auquel  étaient  subordonnés  un  magisier  pedi- 
tum,  un  magister  equitum,  des  comités  rei  militaris,  des  duces  limi- 
tum,  deux  comités  domesticorum,  cbefs  de  la  garde  de  l'Empereur. 
Une  noblesse  de  collation  remplaça  l'antique  patriciat,  et  fut  par- 
tagée en  plusieurs  classes  (nobilissimi,  illustres,  spectabiles,  clari- 
ssimi,  etc.)  Les  fonctions  militaires  et  les  fonctions  civiles  furent, 
de  nouveau  et  à  tout  jamais,  nettement  séparées.  Constantin,  divi- 
sant l'Empire  en  quatre  préfectures,  composa  chacune  d'elles  de 
plusieurs  diocèses  ;  chaque  diocèse  fut  lui-même  formé  de  plu- 
sieurs des  anciennes  provinces.  Pour  subvenir  aux  frais  de  cette 
hiérarchie  administrative,  les  impôts  furent  élevés  à  un  taux  ex- 
cessif. L'armée  reçut  également  une  organisation  nouvelle  ;  elle 
comprit:  1°  les  gardes  palatins  {palalini)  ou  officiers  du  palais,  dont 
le  service  auprès  de  l'Empereur,  quoique  le  moins  périlleux,  fut 
le  mieux  rétribué;  —  2°  les  légionnaires  [legionarii) ,  cantonnés 
dans  les  villes  de  l'intérieur  ;  —  3°  les  gardes-frontières  {limitanei), 
formés  généralement  de  barbares,  et  chargés  de  repousser  les  autres 
barbares.  La  légion  (legio),  réduite  à  1,500  hommes,  perdit  toute 
sa  force. 

De  soixante-quatre  provinces  que  l'on  comptait  dans  l'Empire 
Romain  à  l'avènement  de  Dioclétien ,  ce  nombre  était  monté  à 
cent  dix-sept  à  la  fin  du  IVe  ou  au  commencement  du  V"  siècle. 
Ces  provinces  furent  réparties,  après  la  mort  de  Théodose,  entre 
les  Empires  d'Orient  et  d'Occident,  nouvelle  division  amenée  par 
suite  de  la  création  des  quatre  grandes  préfectures  ci-dessus  in- 
diquées. 
Chacun  de  ces  Empires  fut  donc  divisé  en  : 

1°.  —  Préfectures  ,  subdivisées  en 

2°.  —  Diocèses ,  décomposés  en 

3°.  —  Provinces,  savoir: 

!4°  Préfectures 2 
2°  Diocèses 6 

3°  Provinces 58 

!1°  Préfectures . .        2 
2°  Diocèses 7 

3°  Provinces 59 

/  Préfectures , . .        4 

Ensemble  J  Diocèses 13 

(  Provinces 117 


—  249  - 

Rome  et  Constantinople  restèrent  en  dehors  de  toute  division. 
L'Empire  d'Orient  prit  le  nom  de  Bas  Empire,  Empire  Grec  ou  By- 
zantin, Empire  de  Constantinople. 

Le  partage  de  l'ancien  Empire  Romain  entre  les  fils  de  Théodose, 
Arcadius  (Orient),  Honorius  (Occident),  donna  lieu  à  une  nouvelle 
distribution  géographique  qui,  à  partir  du  V°  siècle,  ne  subit  plus 
de  modifications.  Voici  le  tableau  général  de  cette  dernière  division 
de  l'Empire,  tableau  qui  permettra  de  se  rendre  compte  ,  de  visu, 
de  la  place  qu'occupait  l'Afrique  ,  à  cette  époque  ,  dans  ce  vaste 
système  gouvernemental. 


TABLEAU 

DE  LA  DIVISION  GÉOGRAPHIQUE 

de 

L'EMPIRE  ROMAIN. 


EMPIRE   D'OCCIDENT. 


I.  —  Préfecture  des   Gaules. 


DIOCÈSE 
DE   BRETAGNE. 


DIOCÈSE 
DES    GAULES. 


Bretagnes  lre  et  2e. 
Grande-Césarienne. 
Flavie-Césarienne. 
Valentie. 

Belgiques  lr»  et  2°. 

Germaniques  lr6  et  2  . 

Lyonnaises  lr\  2e,  3°  et  4\ 

Grande-Séquanaise . 

Aquitaines  lr"  et  2e. 

Novempopulanie. 

Narbonaises  lre  et  2°. 

Viennaise  (plus  tard  subdivisée  en  t« 

et  2e). 
Alpes-Grecques. 
Alpes-Maritimes, 


DIOCÈSE 
DHISPA.NIE. 


DIOCÈSE 
D'ITALIE 
PROPRE. 


—  230  — 

Tarraconaisc. 

Gallécie. 

Carthaginoise. 

Lusitanie. 

Bétique. 

Baléares. 

Mauritanie-Tingitane  { I) 


II. —  Préfecture  d'Italie. 

t   Rhéties  1"  et  2'. 
Alpes-Cottiennes. 
Vénétie. 
Ligurie. 
Emilie. 
Flaminie. 


Tuscie  et  Ombrie. 

Valérie. 

Picennum-Suburbicaire. 

Campanie. 
diocèse  /  Samnium. 
de  rome.      \  Apulie  et'Calabre. 

Lucanie  et  Brutium. 

Sicile. 

Sardaigne. 

Corse. 


Afrique  propre" (Zeugitane). 
Byzacène. 
diocèse  ]  Numidie, 

d'afbiqde.  1  Mauritanie-Césarienne. 

Mauritanie-Sitifienne. 
Tripolitaine. 


(1)  La  plus  grande  facilité  des  communications  avec  cette  partie  de 
l'Afrique  par  le  détroit  de  Gibraltar  la  fit  rattacher  à  l'Espagne.  —  N. 
de  la  Rédaction. 


—  251 


DIOCÈSE 
DE  LILLYiïE 


Noriques  l'e  et  2". 

Pannonies  1"  et  2* 

Valérie. 

Savie. 

Dalmatie. 


DIOCÈSE 
DE    DACIE 


DIOCÈSE 
DE  MACÉDOINE. 


EMPIRE  D'OKIENT. 

III.  —  Préfecture  de  l'Illyrie. 

Dacies  lro  et  2°. 
Mésie  i'e. 
Dardanie. 
Prévalitane. 

Macédoine. 

Thessalie. 

Epires  (ancienne  et  nouvelle) 

Achaïe  ou  Grèce. 

Ile  de  Crête. 


DIOCÈSE 
DE  THRACE, 


IV.  —  Préfecture  d'Orient. 

Mésie  2% 

Thrace. 

Hémimont. 

Rhodope. 

Europe. 

Petite-Scythie. 


PROCONSULàT 

d'asie. 


Asie  propre. 
Hellespont. 
Les  Iles. 


VICARIAT 
D'ASIE. 


Lydie. 

Carie. 

Lycie. 

Pamphylie. 

Pisidie. 

Lycaonie. 

Phrygies,  Pacatiane  et  Salutaire, 


DIOCÈSE    00   COMTÉ 

i  d'orient. 


—  252  - 

Isaurie. 

Cilicie  (plus  tard  subdivisée  en  2J. 
Phénicie-Maritime  et  du  Liban. 
Syries-Consulaire ,  Salutaire,  Eupbraté- 

sienne. 
Palestines  t%  2e,  3e  et  4e. 
Arabie. 
Osroène. 
f  Mésopotamie. 
Cypre. 


DIOCÈSE 
DU  PONT. 


Bithynie. 
Honoriade. 
Paphlagonie. 
Hellénopont. 
Pont-Polémoniaque. 
Galaties  Ve  et  2e. 
Cappadoces  lr8  et  2e 
Arménies  Ie  et  2e. 


DIOCÈSE 
D'EGYPTE. 


(A  suivre) 


Egypte  propre. 
Libyes  lre  et  2e. 
Augustamnique. 
Arcadie  ou  Heptanomide. 
Thébaïde. 


E.  Bâche. 


ceii  i      »  jy  fiwmra*™  h 


-  253 


EXPLORATION  DU  DJEBEL  ROC  KAHIL 


Départ  de  Djelfa.  —  Nous  partîmes  de  Djelfa  plusieurs  officiers , 
dont  M.  Le  Roux,  adjoint  au  bureau  arabe;  le  docteur  Reboud  , 
appelé  par  la  grave  maladie  d'un  de  nos  meilleurs  caïds,  devait,  en 
même  temps,  nous  servir  de  cicérone.  Pour  notre  escorte,  nous 
choisîmes  quelques  chasseurs  arabes,  un  fauconnier,  des  slougui,  et, 
pour  nous  préparer  les  bivouacs ,  notre  fameux  coureur  Ben  Saïdan  , 
dont  les  longues  jambes  nerveuses  l'ont  fait  garder  au  bureau  arabe 
comme  le  plus  sûr  cavalier.  Cet  hémérodrome  moderne  n'était-il  pas 
sublime,  le  jour  où,  s'adressant  au  propriétaire  du  plus  solide 
coursier  du  pays,  il  lui  disait  :  Tu  veux  arriver  à  Laghouat  ce  soir  et 
lu  pars  de  Djelfa  au  lever  du  soleil  !  !  va,  cours,  'je  partirai  en  même 
temps  que  toi ,  ton  cheval  sera  mort,  et  moi ,  je  reviendrai  à  Djelfa 
demain  soir.  Ce  qui  eut  lieu  (près  de  240  kilomètres  aller  et 
retour). 

Nous  marchions  droit  sur  le  pic  S'eba'  Mok'ran  .Jyw  -^*-*~o  (1,500 
mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer),  servant  de  témoin  pour 
indiquer  la  roule  du  Sud  à  Djelfa.  Le  Ma'lba  JL\x*  nous  en  séparait, 
vaste  plaine  aux  champs  interminables  de  halfa  et  de  chîh  ^x*>  (arte- 

misïa  herba  alba) ,  dont  les  Arabes  fument  la  feuille  sèche,  après 
l'avoir  pilée.  Légèrement  ondulée  dans  la  partie  qui  s'étend  jusqu'au 
S'eba'  Mok'ran  et  jusqu'à  Mouïlah'  J\j y  (28  kilomètres  Est  de  Djelfa), 

en  longeant  le  Guedid  JjJi  (continuation  du  djebel  Djellal  J^), 
elle  devient  fortement  mamelonnée  dans  sa  partie  Nord ,  de  Djelfa  à 
Mouïlah'.  Elle  prend  alors  le  nom  de  Abou  Trifis  Lj»^->  y^3'j->\* 
Deux  routes  carrossables,  partant  de  Djelfa,  la  traversent;  l'une  se 
dirigeant  à  l'est,  conduit  à  Bouçada,  en  passant  à  Mouilah',  l'autre 
à  Meça'd  par  Moudjebara  SiLa.j_p ,  Ain  Naga  AàUî  ^s.  De  Meça'd, 
elle  continue  jusqu'à  Laghouat  par  Intila  _aJL_^J!  et  El-Assafia 
JLjL^c.  Comme  cette  plaine  nous  semblait  déserte,  quand  nous 
songions  aux  désastres  que,  l'année  dernière,  nous  faisions  éprouver 
aux  gazelles!  Jamais,  de  mémoire  d'arabe,  ces  animaux  n'avaient  eu 
l'effronterie  de  s'aventurer  sur  le  Ma'alba  en  aussi  grande  quantité: 
des  myriades.  Aussi,  pas  une  seule  goutte  d'eau  n'était  tombée  dans 
le  Sahara.   Nous   nous  montrions  avec  orgueil   les   endroits  où  nos 


—  254  — 

victimes  avaient  été  les  plus  nombreuses.  Hélas  !  cette  heureuse  abon- 
dance ne  reviendra  peut-être  pas  de  longtemps!  Aujourd'hui,  nous  en 
étions  réduits  à  chasser  simplement  le  pluvier  gris  qui,  toutes  les 
années,  au  commencement  de  l'hiver  jusqu'au  printemps,  vient 
s'arrêter  en  vols  innombrables  dans  le  Zar'ez  ou  dans  le  Ma'lba  , 
qu'ils  ne  dépasse  jamais.  Quand  je  dis  simplement ,  j'ai  tort ,  car 
le  pluvier  gris  (JbLâ),  pas  plus  gros,  il  est  vrai,  que  la  grive,  n'en 
est  pas  moins  plus  délicieux.  Des  bandes  de  gangas  (pteroclurus 
alchata  de  Ch.  Donap  et  tetrao  alchata  de  Linné)  (L^_à),  guetta  (ordre 
des  gallinacées),  que  quelques  personnes  appellent  sans  raison  perdrix 
anglaises,  au  cri  presque  semblable  à  celui  du  corbeau;  de  koudri 
(^C\5*S ),  pterocles  arenarius,  autre  espèce  de  gangas,  venaient 
aussi  s'abattre  autour  de  nous  en  nuées  épaisses.  Quelques  amateurs 
de  gibier  en  maugent  la  chair  coupée  en  menus  morceaux  et  cuite, 
surtout  avec  du  riz. 

Nous  arrivâmes  au  S'eba'  Mok'ran  on  Mor'ran  (1).  Voici  l'origine  de 
ce  nom  :  Les  Mok'ran  avaient  autrefois  dirigé  un  puissant  goum  de 
razias  dans  le  pays.  Leur  campement  était  au  pied  du  pic  où  ils  creu- 
sèrent même  un  puits  (  .\\f^>  ^X^s.  hâci  Mokr'an).  Une  vedette 
(  *\j£,)  veillait  conlinuellement  au  sommet  de  la  montagne,  et, 
dès  qu'elle,  voyait  dans  la  plaine,  le  jour,  des  troupeaux,  la  nuit, 
un  feu  de  tente  briller  dans  le  nord  ou  le  sud ,  elle  levait  aussitôt 
son  doigt  dans  la  direction  où  elle  avait  signalé  le  butin.  De  là 
le  doigt  des  Mor'ran  (..\\fv>  Ax^).  —  De  ce  point,  en  tournant  les 
yeux  vers  le  nord ,  tout  le  djebel  Sahari  apparaît  en  entier  et  lés 
Seba'  Rous  (rr>jj  -^*î~>),  du  côté  de  Guelt  es-Set'el,  entourés  de  leur 
vapeur  bleuâtre,  montrent  au  voyageur  la  roule  de  Boghar;  du  côté 
du  sud,  la  vue  traverse  l'Ouis'âl  (  JL^j  j\)  pour  ne  s'arrêter  qu'aux 
montagnes  de  Meça'd ,  dernière  barrière  au  delà  de  laquelle  com- 
mence le  véritable  Sahara,  avec  son  sol  sabloneux  et  caillouteux  ;  au 
sud-est,  se   découvrent  les  sommets  sombres   et  décharnés  du  Bou 

Kah'il  (  J^s^  _j->),  dont  l'énorme  base  semble  faire  fléchir  sous  son 
poids  l'extrémité  de  la  plaine.  Cela  lient  à  une  subite  dépression  de 
terrain  vers  les  pentes  sud  du  massif. 


(I)  Les  tribus  du  Sud  font  une  singulière  confusion   dans  la  pronon- 
ciation du       £  et  du  p  ,  disant  aka  ,*%  kaba ,   par   exemple ,  au  lieu  de 

ar'a  et  r'aba.  Il  en  est  même  qui ,  par  une  altération  d'une  autre  nature, 
prononcent  Raddour  au  lieu  de  Kaddour. —  N.  de  la  R, 


—  255  — 

Nous  laissâmes  le  pic  à  droite  pour  descendre  par  une  pente 
rapide  et  rocailleuse  à  Moudjebara,  où  nous  arrivâmes  peu  d'intants 
après. 

Le  ksar  Moudjebara  fut  construit  à  peu  près  à  la  même  époque 
que  celui  de  Meça'd.  Il  y  a  80  ans,  un  homme  des  Oulad  T'en'ba 
(fraction  des  0.  Khenata ,  tribu  des  0.  Naïl),  aidé  de  ses  enfants, 
dont  l'un  s'appelait  Ranbi  (  _*_A  ),  et  de  quelques  autres  personnes 
de  la  même  tribu,  eut  le  premier  l'idée  de  venir  bâtir,  à  deux  kilo- 
mètres à  l'ouest  de  la  source  appelée  Moudjebara,  les  premières 
maisons  du  futur  ks'ar,  qu'il  entoura  de  jardins.  Mais,  ces  habitants 
ne  purent  jamais  s'astreindre  à  rester  fixés  au  sol  ;  il  fallait  trop  de 
travail  pour  entretenir  les  jardins,  réparer  les  murs  qui  pouvaient 
s'écrouler,  creuser  des  saguia  (conduites  d'eau)  ;  les  vieilles  habitudes 
l'emportèrent  sur  le  désir  qu'un  instant  ils  avaient  eu  de  s'abriter 
sous  un  toît.  La  tente,  qu'ils  semblaient  avoir  dédaigneusement  jetée 
dans  un  coin,  ne  se  releva  que  plus  fière,  et  bientôt,  les  immenses 
plaines,  qu'ils  avaient  déjà  tant  de  fois  parcourues ,  leur  offrirent 
plus  d'attrait ,  en  flattant  davantage  leur  paresse.  En  effet,  conduire 
des  troupeaux,  soigner  leurs  chameaux,  contempler  paresseusement 
la  nature,  était  une  occupation  beaucoup  moins  fatiguante.  Ils  ne 
vinrent  plus  que  rarement  visiter  leurs  maisons  ;  enfin ,  ils  aban- 
donnèrent complètement  leurs  jardins,  qui  leur  donnaient  pourtant  des 
fruits  de  temps  à  autre.  Cet  état  dura  jusqu'à  l'arrivée  des  Français. 
Les  anciens  propriétaires  ou  leurs  enfants ,  dès  qu'il  virent  le  pays 
pacifié  et  M.  Colona  d'Ornano,  chef  du  bureau  arabe  die  Djelfa  , 
prendre  avec  intelligence  la  direction  de  leurs  affaires,  reprirent 
courage.  Ils  envoyèrent  plusieurs  des  leurs  en  députalion  près  de 
cet  officier,  qui  leur  accorda  tout  ce  qu'ils  demandaient.  Les  maisons  se 
relevèrent  rapidement,  d'autres  s'y  ajoutèrent  ;  les  jardins  reprirent 
une  nouvelle  vigueur  sous  la  main  encouragée  des  habitants. 

La  source,  qui  se  trouve  à  deux  kilomètres  du  ks'ar,  est  abondante 
et  promet  une  très-grande  prospérité  aux  jardins  futurs.  La  popula- 
tion est  environ  de  3o0  habitants. 

A  huit  ou  dix  kilomètres  à  l'ouest  de  Moudjebara,  dans  la  plaine 
qui  s'étend  entre  le  djebel  Djellal  et  le  djebel  Teffara,  au  sud  (SiLûJ), 
se  trouve  Zakkar  (,L£j),  habité  par  les  Béni  Mai'da  (ïJjL»     A-3)- 

On  ne  sait  à  quelle  époque  remonte  la  fondation  de  Zakkar,  qui 
formait  autrefois  deux  ks'our  :  l'un  d'eux  se  trouvait  à  la  sortie 
nord  du  Khaneg  du  djebel  Teffara,  et  l'autre  au  milieu.  Ce  dernier 
avait  la  prééminence  sur  le  premier  par  ses  richesses,  ses  nombreux 
hahitanls,  les  ressources  dont  ils  pouvaient  disposer:  aussi  ne  man- 


—  356  — 

quail-il  jamais  l'occasion  de  faire  sentir  sa  force  au  plus  faible,  qui 
supportait  en  silence  toutes  les  humiliations,  les  injustices,  les  ava- 
nies, dont  les  abreuvaient  leurs  lyrans  orgueilleux,  attendant  pa- 
tiemment le  jour  de  la  vengeance.  Ce  moment  si  désiré  arriva;  mais, 
la  ruse  était  pour  eux  le  meilleur  moyen  de  réussir.  Cependant,  pour 
plus  de  précaution,  ils  appelèrent  à  leur  aide  les  Sahari,  leur  donnè- 
rent la  plus  grande  partie  de  leurs  troupeaux,  en  leur  promettant, 
en  outre,  un  riche  butin.  Le  secret  fut  religieusement  gardé  des 
deux  côtés.  Pendant  une  nuit  sombre,  les  Sahari  vont  s'embusquer 
dans  les  rochers  voisins  du  ks'ar  el-Guebli  ;  en  même  temps,  les 
habitants  du  village  nord,  avec  un  tumulte  effroyable,  attaquent 
leurs  ennemis  depuis  longtemps  endormis  par  une  soumission  obsé- 
quieuse. Dès  qu'elle  entend  les  hurlements  de  ses  adversaires ,  toute 
la  population  du  ks'ar  sud ,  méprisant  trop  leur  faiblesse  pour  prendre 
des  armes,  se  rend  à  leur  rencontre  en  poussant  des  cris,  en  agitant 
ses  vêlements  comme  pour  chasser  un  essaim  de  mouches  ennuyeuses. 
Mais,  à  peine  avaient-ils  quitté  leurs  maisons,  que  les  Sahari,  sor- 
tant de  tous  les  rochers,  se  précipitent  sur  le  ks'ar,  demeuré  sans 
défense,  le  détruisent  et  en  massacrent  tous  les  habitants,  pris 
entre  deux  ennemis.  Le  petit  nombre  échappé  au  carnage,  voyant 
leur  orgueil  puni,  leur  puissance  abattue,  sentant  qu'ils  n'avaient 
aucun  pardon  à  espérer  de  ceux  qu'ils  avaient  tant  de  fois  humiliés, 
s'enfuirent  du  côté  de  Teniet  el-Had  ,  où  ils  sont  appelés  Béni  Mai'da 
Eeh-Chouiya  (1). 

Les  ennemis  étant  anéantis  ou  dispersés,  le  ks'ar  Ed-Dahraoui, 
rassembla  la  djema,  et,  dans  un  conseil ,  l'abandon  de  leurs  anciennes 
demeures  fut  décidé,  car  elles  leur  rappelaient  trop  de  jours  de 
honte  :  mais  le  principal  motif  était  la  nécessité  de  se  rapprocher 
de  la  source  éloignée  de  plus  de  deux  milles  :  cette  mesure  était 
prudente,  puisque  l'ennemi  en  s'emparant  de  l'eau  les  forçait  à  se 
soumettre  à  lui  en  les  mettant  dans  l'imposibililé  de  se  défendre. 
Ils  élevèrent  donc,  à  peu  de  distance  de  l'ancien,  un  nouveau  k'sar 
et  créèrent  des  jardins;  il  se  trouve  à  côté  de  la  source  appelée 
Za'rour  (i  ?pj). 

Tous  ces  événements  s'étaient  passés  avant  l'arrivée  des  Oulad 
Naïl  dans  le  pays. 


(1)  L'histoire  de  notre  Sahara  Algérien  se  compose  de  massacres  du 
genre  de  celui-ci ,  accomplis  avec  l'aide  des  nomades.  Il  n'y  a  pas  une 
oasis  qui  n'ait  à  raconter  quelque  sanglante  entreprise  de  ce  genre.  — 
Note  de  la  R. 


—  257  — 

Lorsque  les  0.  Naïl ,  venant  du  côté  de  Bouçada,  se  furent  emparés 
du  pays,  les  habitants  du  ks'ar,  ne  pouvant  soutenir  aucune  lutte, 
préférèrent  les  avoir  pour  amis;  ils  s'allièrent  aux  Oulad  Sa'd 
Ben  Salem,  mais  principalement  aux  Oulad  Teu'ba,  chez  qui  ils 
contractèrent  un  grand  nombre  de  mariages,  et  bientôt  ils  ne  firent 
plus  qu'un  seul  corps  avec  eux.  Ils  restèrent  en  cet  état  pendant 
tout  le  gouvernement  turc  et  tant  que  dura  l'influence  d'El-IIadj 
Abd  el-Kader.  A  celle  époque,  la  discorde  se  mit  entre  les  Béni 
Mai'da  et  les  0,  Teuba,  à  propos  d'un  assassinat,  et  les  deux  partis  en 
vinrent  souvent  aux  mains.  Cependant,  après  que  les  parents  du 
mort  eurent  reçu  la  dia ,  la  discorde  s'éteignit  subitement  :  mais  le 
fils  de  l'homme  assassiné,  Bessissa  (JU«~~^)  (i),  voulant  venger  son 
père,  plongea  son  couteau  dans  le  ventre  du  meurtrier  pendant  son 
sommeil ,  et  la  discorde  reparut  plus  vive  qu'elle  ne  l'avait  encore 
été.  Un  conseil,  formé  des  deux  partis  termina,  d'un  coup,  les  que- 
relles qui  pouvaient  longtemps  ensanglanter  le  ville,  en  condamnant 
h  mort  Bessissa.  Le  jugement  fut  exécuté  et  la  tranquillité  se  rétablit 
dans  le  ks'ar. 

Zakkar  fut  détruit  deux  fois:  la  première,  parle  général  Marey- 
Monge;  la  seconde,  par  le  général  Yusuf,  alors  à  la  poursuite  d'Abd 
el-Kader  dans  le  Bou  Kah'il,  où  il  avait  razié  les  0.  S'ad  B.  Salem. 
Après  le  départ  du  général  Marey-Monge,  les  habitants  avaient  re- 
construit leurs  maisons,  sans  pour  cela  devenir  plus  dociles;  la 
leçon  du  général  Yusuf  fut  plus  salutaire;  leur  mutinerie  cessa  quand 
ils  virent  qu'il  y  avait  plus  d'avantage  pour  eux  à  rester  complète- 
tement  soumis. 

Leur  oasis  renferme  250  habitants. 

En  quittant  Moudjebara,  on  entre  aussitôt  dans  la  plaine  de  l'Ouisal , 
terminée  par  le  djebel  et  l'oued  Mergued  à  l'ouest  (ji^),  par  Meçad, 
Demmed  au  sud,  et  le  Bou  Kah'il  à  l'est.  Le  sol  est  recouvert  d'une 
couche  de  sable  apporté  par  les  vents,  qui  la  rend  excessivement 
aride.  Le  halfa  même,  toujours  vert,  prend  dans  ce  pays  une  teinte 
de  sable  ;    les  touffes  en  sont  maigres ,  rabougries  ;  le  genêt  épineux 


(I)  Bessissa  est  le  nom  d'un  mets  fort  connu  des  voyageurs  sahariens 
et  qui  se  fait  avec  du  blé  torréfié,  puis  concassé  avec  des  dattes.  Le  tout 
forme  une  niasse  pulvérulente  peu  agréable  pour  un  œil  européen,  qui 
se  refuse  à  reconnaître  un  comestible  dans  cette  espèce  de  poussière', 
dont  l'odeur  rappelle  certaines  pommades.  Cependant,  le  goût  sucré  de 
la  bessissa  appaise  un  peu  la  faim  ;  et  on  finit  par  s'estimer  fort  heureux 
d'en  posséder  un  approvisionnement  clans  un  pays  où  l'exactitude  des 
repas  ordinaires  est  rarement  bien  assurée.  —  /Vole  de  la  Rédaction. 

Revue  afric.  6e  année,  n°  34  il 


—  258  — 

ou  goundal  (  Jîxi,  Jj*^  anthyllis  tragaconthoides)  y  esl  très-nom- 
breux ;  les  Arabes  s'en  servent  pour  nourrir  leurs  chameaux.  Voici 
comment:  ils  enlèvent  les  piquants  et  noircissent  au  feu  la  lige 
ligneuse:  ainsi  attendrie,  les  chameaux,  qui  en  sont  très-friands, 
mangent  avec  avidité  cette  plante  qui ,  après  cette  préparation , 
prend  le  nom  de  kedad  (ï\j£). 

Au  milieu ^de  cette  plaine,  se  trouve  Safiat  el-Mekhatina,  amas  de 
rochers  écroulés  ou  arrachés  des  entrailles  de  la  terre  par  la  colère 
d'un  marabout:  l'une  de  ces  pierres,  que  les  corbeaux  et  les  aigles 
blanchissent  de  leurs  fientes  en  venant  s'y  reposer,  présente  une 
assez  grande  anfracluosilé  du  côté  sud  :  la  paroi  du  fond  est  ornée 
de  dessins,  d'écritures  hiéroglyphiques,  dont  les  hommes  de  Dieu  qui 
l'ont  habitée  pourraient  seuls  donner  l'explication. 

Après  avoir  traversé  l'oued  Relan ,  qui  sert  d'asile  à  une  partie 
des  eaux  de  la  plaine,  lors  des  pluies,  nous  arrivâmes  subitement 
h  Aïn  Naga  ,  que  nous  cachait  un  mamelon. 

Notre  coureur,  Ben  Sai'dan,  y  était  parvenu  longtemps  avant  nous. 
Il  avait  dressé  nos  tentes  près  de  la  source,  dont  les  eaux  ont  formé 
un  marais  couvert  de  joncs  et  fréquenté  par  les  canards  et  les 
bécassines.  Ce  marais  se  déverse  cinq  cents  mètres  plus  bas,  dans 
l'oued  H'asbaya,  qui  prend  sa  source  au  Kef  H'amar  Bon  Zeguin, 
entre  Moudjebara  et  Aïn  Naga,  et  va  se  jeter  dans  l'oued  Hamouid'a. 
Un  peu  à  l'ouest  sont  les  roches  appelées  El-Merakib. 

La  fontaine  d'Ain  Naga  est,  comme  toutes  celles  dont  se  servent 
les  Arabes,  pleine  de  la  fange  des  bestiaux:  mais  ils  en  acceptent 
la  boisson  sans  aucune  espèce  de  répugnance.  Toutes  leurs  eaux, 
excepté  celles  des  puits  qui  ne  sentent  que  la  peau  de  bouc,  de- 
viennent croupissantes  par  suite  de  leur  insouciance  ;  des  gazs  nau- 
séabonds se  forment  au-dessus  de  la  couche  de  vase  noirâtre  qui 
recouvre  le  fond  de  toutes  les  sources  et  en  rendent  l'approche  très- 
malsaine.  Bien  heureux  encore,  si,  avant  d'arriver  h  l'eau,  on 
n'enfonce  pas  jusqu'au  cou  dans  la  boue  qui  l'entoure.  Une 
simple  mesure,  cependant,  faisant  violence  à  leur  paresse,  leur 
rendrait  service  malgré  eux:  il  suffirait  d'un  léger  travail ,  peu  oné- 
reux, dans  le  but  de  proléger  la  fontaine  contre  le  pied  des  animaux, 
et  que  les  Arabes  devraient  ensuite  entretenir  dans  le  même  état. 
Cela  leur  prouverait  une  fois  de  plus  tout  l'intérêt  que  l'on  prend 
à  leur  bien-être,  et,  en  même  temps,  que  nous  avons  surtout  la  volonté 
bien  arrêtée  de  rester  dans  le  pays,  ce  dont  ils  doutent  toujours,  se 
fiant  à  de  nombreuses  prophéties.  Si  l'on  ne  trouve  un  moyen  quel- 
conque, les  sources  très-nombreuses  dans  le  pays,  finiront  par  disparaître 
peu  à  peu,  comblées  par  le  sable  et  les  immondices  de  toutes  sortes. 


—  259  — 

•    L'Ouis'al   est    !e  campement   habituel   des  Oulad    Oum    el  Akhoua 
(SyLa    *\  5  2j\),  pendant  six  mois  de  l'année,  Quelques  mots  sur 

celle  tribu ,  je  crois,   ne  seront  pas  inutiles. 

Appartenant  à  l'aghalik  des  0.  Aïssa,  les  0.  Oum  el-Akhoua  ont 
habité  presque  continuellement  le  Sahara  ,  Dzioua  et  les  environs  de 
Tougourt;  fraternisant  peu  avec  leur  voisins,  jamais  ils  n'ont  fran- 
chi le  djebel  Sah'ari,  pour  venir  dans  le  Zar'ez  ou  dans  les  plaines 
de  Ain  Ouessara  chercher  des  pâturages  plus  abondants.  Leur  lan- 
gage se  ressent  notablement  de  cet  écart  des  autres  tribus  :  en 
effet,  beaucoup  de  leurs  mots,  quoique  pur  arabe,  ne  sont  pas 
toujours  compris  par  leurs  voisins,  chez  lesquels  ils  ne  sont  pas 
usités.  Leur  prononciation,  plus  mâle,  plus  sauvage,  ou  plutôt  plus 
vicieuse,  est  d'une  grande  difficulté.  Jamais  ils  n'ont  pu  s'astreindre 
à  la  Khedma  (1),  soit  en  faveur  d'Abdel  -Kader,  soit  en  faveur 
d'aucun  autre  pouvoir  avant  lui.  Ahmed  Ben  Salem,»lui-même,  agis- 
sant au  nom  de  la  France,  ne  pouvait  les  voir  se  plier  à  son 
autorité.  Ils  sont  pour  le  restant  des  0.  Naïl  ce  que  sont  les  Kabiles 
pour  les  Arabes  du  Tel ,  indépendants  et  farouches  à  l'excès.  Il  ne 
faut  donc  pas  s'étonner  si,  chez  les  autres  tribus,  ils  jouissent  d'une 
grande  réputation  d'ignorance.  On  raconte  que,  pendant  très-long- 
temps, ils  n'ont  connu  ni  le  blé,  ni  l'orge.  Lorsque,  par  hasard, 
ils  en  voyaient,  ils  demandaient  d'un  air  étonné  si  c'était  là  le 
fruit  des  palmiers  du  Tel,  ou  bien  si  le  grain  n'en  était  que  le 
noyau  ;  comment  on  recueillait  ces  dattes  et  si  l'on  devait  grimper 
sur  l'arbre  pour  en  détacher  le  fruit.  Ils  ignoraient  les  divisions  de 
l'année  en  mois  ;  aussi ,  le  ramad'an  n'était-il  jamais  fait  dans  son 
temps.  Ils  ne  distinguaient  une  année  d'une  autre  que  par  ses  deux 
principales  saisons,   l'hiver  et  l'été. 

Ils  appellent  leurs    chefs    de  fractions  (chioukh),  des    chiens  de 

Nezla  (Jj_;._M    v ijo),  image  grossière,    mais  juste,  empruntée  à 

leurs  habitudes  pastorales, 

La  tribu  se  compose  de  neuf  nezla  ou  fractions:  les  Oulad  el- 
Ak'hal,  0.  Sidi  Saa'd,  0.  Ben  Djeddou,  0.  Ben  Kheîent,  0.  Chenna, 
0.  Naceur,  0.  Gouisseur,    0.  Sidi  Nadji,  0.  El-Kaki. 

Aïn  Naga  est  célèbre  dans  le  sud  par  le  combat  qui  s'y  livra  entre 


(1)  Ce  mot,  qui,  au  fond,  siguifie  travail,  se  dit  de  la  soumission 
active,  complète,  celle  qui  accomplit  tous  les  devoirs  et  charges  exigés 
par  le  suzerain.  Aussi ,  quand  on  dit  d'une,, tribu  qu'elle  travaille,  c'est 
comme  si  on   disait  qu'elle   est  soumise.  —  Note  de  la  Rc'àiction. 


—  -260  — 

M.  Colonna  d'Ornano,  à  la  tête  de  son   goum,   et  les  0.  Oum  el- 
Akhoua. 

Combat  d'Ain  Naga.  —  Dans  le  courant  de  Tannée  1854,  Mo- 
hammed Ben  Abdallah  el-Tlemçani  ,  le  dernier  chérif  du  sud  ,  cher- 
chant à  attirer  à  lui  les  Oulad  Naïl ,  répandait  parmi  eux  de  nombreux 
écrits.  Ses  émissaires  invisibles  parcouraient  sans  relâche  les  tribus 
pour  les  engager  à  la  guerre  sainte.  Le  bureau  arabe  de  Djelfa , 
bien  qu'informé  de  toutes  ces  menées ,  ne  savait  encore  sur  qui 
faire  planer  ses  doutes.  Tout  en  ne  perdant  pas  de  vue  les  0.  Naïl, 
il  épiait  patiemment  l'occasion  de  sévir,  occasion  que  le  zèle  in- 
considéré des  Arabes  ne  tarderait  pas  à  faire  naître.  Les  plus 
compromis  étaient  les  0.  Oum  el-Akhoua ,  dont  une  cinquantaine 
furent  arrêtés. 

Et-Tlemçani  se  trouvait  alors  à  Tougourt,  en  compagnie  de  Selman, 
cheikh  de  la  ville.  La  prise  de  celle  ville,  dernier  refuge  des  chérifs 
futurs  dans  notre  Sahara,  était  jugée  nécessaire.  On  parlait  déjà 
beaucoup  d'une  expédition.  Alors  M.  le  lieutenant  Colonna  d'Ornano, 
chef  du  bureau  arabe  de  Djelfa,  fit  venir  ses  goums  des  0.  Naïl, 
pour  leur  apprendre  un  peu  de  la  discipline  nécessaire  en  campagne, 
et,  surtout,  pour  avoir  sous  sa  main  la  principale  force  du  pays. 
Afin  de  donner  à  ses  cavaliers  l'habitude  de  camper,  il  ordonna  une 
marche  militaire  vers  l'oued  Djedi  :  le  convoi  fut  préparé,  les  che- 
vaux fréquemment  passés  en  revue  étaient  enfin  ferrés,  les  chameaux 
devant  porter  l'orge,  les  provisions  de  bouche  et  les  guerba,  desti- 
nées à  être  remplies  d'eau  pour  traverser  la  partie  sèche  du  Sahara, 
furent  amenés.  Celte  colonne,  à  laquelle  furent  joints  les  spahis  de 
Djelfa,  commandés  par  M.  le  sous-lieutenant  de  Gollerand,  et  quinze 
turcos,  montés  sur  dix  chameaux,  partit  de  Djelfa,  le  10  octobre 
1854.  Le  même  jour,  elle  campait  à  Moudjebara.  Le  lendemain,  le 
camp  fut  installé  à  Ain  Naga;  sous  quatre  faces,  des  postes  avancés 
et  des  sentinelles  de  nuit  furent  placés  sur  les  hauteurs,  non  pas  que 
l'on  se  doutât  de  quelque  surprise,  mais  pour  habituer  les  Arabes 
à  êlre,  comme  nos  troupes,  toujours  sur  le  qui-vive.  Dans  la  soirée, 
un  courrier,  couvert  de  poussière,  apporta  la  fausse  nouvelle  de  la 
prise  de  Sébastopol.  La  joie  fut  grande  ;  les  chefs  indigènes  invités  à 
prendre  le  café,  plein  d'un  bonheur  factice  ou  réel,  organisèrent 
pour  le  lendemain  une  grande  fantazia,  où  chaque  cavalier  devait 
faire  parade  de  son  habileté  et  de  sa  vigueur  a  faire  parler  la 
poudre. 

Le  12,  le  camp  fut  levé;   la  colonne  se  mit  en    marche   et  fa 
fantazia  eut   lieu,  en  avant  du  goum,  avec  toute  sa  délirante  émo- 


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lion  pour  les  Arabes:  elle  se  dirigeait  droit  sur  Meça'd.    Oh   était  h 
peiue  à  huit    kilomètres   d'Aïn  Naga,   lorsque  le    maréchal-des-logis 
De   Bois-Guilbert   vient   avertir    M.  Colonna  qu'une    troupe  d'Arabes 
armés    se    dirigeait    sur    le    convoi,    resté   en   arrière.    On    lui    dit 
que  ce  sont,  sans  d'ouïe,   les  fantassins   en  relard  de  Ben  Hachein  , 
caïd  des  0.  Oum  el-Akhoua,  venant  partager   l'allégresse  générale, 
mais  de  les  surveiller.   Le  maréchal-des-logis   retourne  sur  ses  pas. 
La   troupe  arabe  est  déjà  au  milieu  du  convoi  ;  à  peine,  à  son  tour, 
y  est-il    arrivé,  qu'un    coup  de  feu  part  et  casse  la  jambe  de  son 
cheval  ;   il  veut   mettre  pied  à  terre,    mais  un    autre  coup  de  fusil 
lui   brise   les    reins  à  bout    portant  et   le  jette  mort  sur    le  sable. 
Alors  le  brigadier  Toumi  (aujourd'hui  gardien  de  la  smala  du  cercle) 
accourt  raconter  ce  qui   se  passait  :  M.  Colonna  fait  rétrograder  son 
makhzen ,   garde    le  plus  grand  silence   vis-à-vis    du  goum  ,  auquel 
il   donne  l'ordre  d'attendre  sou  retour  :   M.  de   Gallerand   harangue 
ses  spahis  ;  il  sait  leur  inspirer  le  désir  de  la  vengeanee,  car  c'est 
un  des    leurs  qui  vient   d'èire   assassiné.    Un  quart   d'heure  s'est  à 
peine  écoulé   depuis  le   départ  des   deux  troupes,  lorsque  une   vive 
fusillade  se  fait  entendre  :  les  spahis  et  le  makhzen  chargeaient  les 
0.  Oum  el-Akhoua  daus  les  environs  de  la  fontaine.  M.  le  docteur 
Reboud  part  aussitôt  à  fond  de  train  dans  la  direction  des  coups  de 
feu.  Sur  sa  route,  il  rencontre  le  cheval  de  de  Bois-Guilbert,  traînant 
péniblement  sa  jambe  brisée:  le  convoi  était  dispersé  ;   les  chameaux 
effrayés  couraient  de  tous  côtés,  après  s'être  violemment  débarrassés  de 
leurs  fardeaux  ;   les    conducteurs  s'étaient  prudemment  retirés  :   ici , 
des  peaux    de    bouc,   là ,    de  l'orge  répandu  ;   les  caisses  à   biscuit 
s'étaient  entr'ouvertes  dans  leur  chute ,  et  quarante  pas  plus  loin , 
le  cadavre  de  De  Bois-Guilbert,  dépouillé  de  ses  vêlements,  mutilé  (il 
avait  été  circoncis),   mais  reconnaissable  encore,  malgré  les   plaies 
dégouttantes  qui  couvraient  sa  poitrine  et  son    visage;  d'une  large 
incision  transversale  s'échappait  un  gros  paquet  d'intestins.  Près  de 
là,    une   femme    avait   l'air    d'arracher   tranquillement   du    halfa    : 
le  docteur  Reboud  pensa  qu'elle  seule   avait  si  affreusement  mutilé 
le  maréchal-des-logis.  Du  sommet  du  mamelon  où  il  vient  d'arriver, 
ses  yeux  plongent  sur  le  lieu  du  combat.  Tout  le  monde  se  groupait 
autour  de  M.   Colonna  d'Ornano,  dont  le  cheval  avait  été  tué  sous 
lui  ;  ses  iontes  avec  ses  pistolets   étaient   perdus  ;   celui   de  M.  de 
Gallerand  avait  essuyé  cinq  coups  de  feu  ,  et  le  cordon  retenant  ses 
pistolets  avait  été  coupé  par  une  balle.  Deux  spahis  leur    offrirent 
leurs  chevaux;  ils  ont  été  médaillés  pour  ce  fait). 

Cependant,  lesO.  Oum  el-Akhoua,  d'abord  repoussés,  s'étaient refor- 


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mes  plus  loin  et  se  dirigeaient  sur  le  plateau  où  M.  Colonna  venait 
de  ranger  son  makhzen  el  les  spahis.  Les  quinze  turcos,  qui  avaient 
été  laissés  avec  le  goum,  apparurent  à  l'horizon,  arrivant  au  grand 
trot  de  leurs  chameaux,  bien  que  n'ayant  pas  reçu  d'ordre.  Les 
0.  Oum  el-Akhoua  avançaient  rapidement.  M.  Colonna  chargea  le 
docteur  Rebond  de  faire  descendre  les  turcos  au  pied  du  mamelon  , 
de  les  faire  coucher  à  plat  ventre  et  de  ne  tirer  qu'à  bout  porlant. 
On  ne  pouvait  trop  compter  sur  le  goum.  Tout  étant  disposé,  Tordre 
fut  donné,  les  spahis  et  le  makhzen  se  précipitent  sur  les  0.  Oum 
el-Akhoua,  qui,  massés  confusément,  s'avancent  à  leur  rencontre. 
Les  turcos,  de  leur  côté,  se  multiplient  autant  que  possible;  plu- 
sieurs parmi  eux  sont  cernés  et  enlevés.  Une  deuxième  charge  fait 
reculer  l'ennemi,  qui,  n'ayant  plus  de  munitions  ou,  peut-être, 
comme  on  le  sut  plus  lard,  n'ayant  pu  réussir  à  luer  le  chef  de  la 
colonne,  se  disperse,  en  profilant  de  tous  les  replis  de  terrain  pour 
se  mellre  à  l'abri  des  balles  qui  le  poursuivent. 

Se  doutant  que  la  tribu  avait  le  dessein  de  fuir  vers  le  Chérif 
aussitôt  après  l'issue  du  combal,  M.  Colonna  d'Ornano  résolut  de 
les  arrêter.  Poursuivre  les  fuyards  aurait  fait  perdre  du  temps.  On 
rejoignit  le  goum,  déjà  très-inquiet.  Arrivé  à  Meçad,  le  cadavre  de 
De  Bois-Guilbert  fut  enterré  dans  le  cimetière  arabe.  Il  y  avait  eu 
du  côté  de  la  colonne  13  morts  ou  blessés.  Les  0.  Oum  el-Akhoua 
ont  toujours  caché  leurs  perles,  qui  durent  être  grandes. 

M.  Colonna  se  dirigea  vers  les  puits  de  Trifia,  du  côté  de  l'oued 
Djedi,  par  où  la  Iribu  était  forcée  de  passer  pour  aller  se  joindre 
au  Chérif  :  ayant  appris  cette  marche,  elle  lui  envoya  des  lettres 
implorant  l'aman.  M.  Colonna  redoutait  une  feinte.  En  effet,  elle 
avait  cru  l'endormir  par  sa  demande  de  pardon,  el  elle  avait  pris  un 
autre  chemin.  M.  Colonna  remonta  vers  le  Bou  Rahil,  dans  la  direc- 
tion du  Kaf  el-Hamar,  pour  lui  couper  la  roule.  Pendanl  ce  temps, 
le  chef  d'escadron,  M.  Dubarail,  commandant  supérieur  de  Laghouat, 
arrivait  avec  le  goum  des  L'arba  cl  quelques  compagnies  de  la  gar- 
nison de  Laghouat  ;  le  chef  de  bataillon  ,  commandant  supérieur  de 
Bouçada,  M.  Pein,  prévenu  par  M.  Colonna,  s'avançait  de  son  côté, 
et  M.  Philebert,  dief  du  bureau  arabe  de  Bouçada  ,  suivait  les  traces 
des  0.  Oum  el-Akhoua,  traces  que  laisse  derrière  elle  une  tribu 
pressée  de  fuir,  tels  que  longs  chapelets  de  moulons  attachés  en- 
semble, vêtements  de  toutes  sortes,  elc.  Les  goums  battaient  la  plaine, 
tout  en  combinant  leur  mouvement  avec  celui  de  M.  Colonna  d'Or- 
nano. Enfin,  après  bien  des  gorges  difficiles  traversées,  dans  la 
vallée  de  Tindjeit,  au  milieu  Je  lentes  non  dressées,  apparurent  les 


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0.  Oum  el-Akhoua  prêts  à  la  résistance.  Attaqnés  par  l'infanterie , 
ils  gagnèrent  les  montagnes  après  un  court  combat.  La  cavalerie  ra- 
massa le  butin.   On  retrouva  les  vêlements  de  De  Bois-Guilbert. 

En  quittant  Aïn  Naga,  le  sol  cbange  de  nature,  il  devient  rocailleux 
et  siliceux  et  ressemble  tout-à-fait  à  celui  de  la  cliebika  des  Béni 
Mzab  ;  les  chameaux  n'y  pourraient  longtemps  marcher;  pour  les  che- 
vaux même  il'  est  très-difficile.  Nous  avancions,  les  uns  chassant, 
les  autres  conversant  sur  un  pays  nouveau  pour  eux;  puis,  lotit-à- 
coup,  un  slougui,  sortant  du  milieu  du  groupe  des  cavaliers,  s'élan- 
çait, rapide  comme  la  foudre,  à  la  poursuite  d'une  gazelle;  le  docteur, 
les  yeux  fixés  au  sol,  cherchait  des  plantes  inconnues  et  ne  relevait 
la  tête  de  temps  en  temps  que  pour  répondre  à  nos  questions  mul- 
tipliées. Les  contreforts  du  Bou  Kah'll,  avec  leurs  lignes  droites, 
représentent  assez  bien  des  ouvrages  de  fortifications ,  presque  tous  de 
même  forme;  un  cordon  de  rochers  court  le  long  de  leurs  crêtes; 
leurs  pentes  abruptes,  couvertes  d'une  rare  végétation  principalement 
de  halfa,  sont  séparées  les  unes  des  autres  par  des  ravins  étroits  et 
profonds.  Nous  traversâmes  deux  rivières:  l'une,  l'oued  Tamdit 
(  vJUjJ^j),  prenant  naissance  vers  les  versants  nord  du  Bou  Kah'il, 
et  l'autre,  l'oued  Cherifa  ,  sortant  des  pentes  est  de  celle  montagne, 
vont  jeter  leurs  eaux,  quand  elles  en  ont,  dans  l'oued  Hamouida , 
aux  pieds  de  Meça'd  et  de  Demmed.  Sur  le  parcours  de  la  première, 
se  trouve  la  daia  des  Oulad  el-Ak'bal  avec  quelques  maigres  champs 
de  labour.  Leur  lit  assez  large  est  si  dur  qu'il  ne  peut  êtçe  entamé 
par  le  pied  des  chevaux:  le  gravier,  le  sable,  cimenlês  ensemble 
par  le  limon  que  déposent  les  eaux ,  en  ont  fait  un  béton  très- 
solide. 

Entre  l'Oued  Tamdit  et  l'Oued  Cherifa,  le  docteur  recueillit  quel- 
ques plantes. 

Nous  arrivâmes,  enfin,  au  bas  du  mamelon  en  forme  de  cône  sur 
lequel  se  trouvent  les  ruines  découvertes  par  M.  Le  Roux,  lors  d'une 
excursion  dans  ces  montagnes.  Quelques  jardins  abandonnés,  appar- 
tenant aux  Oulad  el-Atr'eueh  Li-^L^I  ^Yj!),  fraction  des  0.  el- 
Aouar  (jj^fiYÎ  ^ji),  sont  sur  les  bords  de  l'oued  Ben  Guezran 
{,^j)2  /V^)»  coulant  au  pied  même  de  l'ancien  ks'ar.  Une  saguia , 
que  l'eau  de  la  source  n'a  pas  la  force  d'alimenter,  doit  arroser  ces 
jardins  lorsque  par  hasard  l'envie  d'y  cultiver  des  kabouya  et  des 
pastèques  vient  aux  propriétaires.  Une  haie  de  pierre  les  entoure. 
Nous  passâmes  la  nuit  dans  ce  lieu  afin  de  préparer  nos  jarrels  aux 
rudes  ascensions  que  nous  méditions  pour  voir  les  ruines  ou  pour 
chasser  le  mouflon. 


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Le  lendemain  malin  ,  dès  le  point  du  jour,  nous  gravissions  péni- 
blement le   sentier  conduisant   au   ks'ar  Kahil ,   ou  mieux ,  au  ks'ar 

el-IÏ'iran  (  ,L*sr-M  y*cà  ).  Nous  franchîmes  le  rempart  en  pierres 
sèches  qui,  en  forme  d'arc  de  cercle,  va  se  lier  aux  côtés  sud  et  nord 
du  mamelon  où  se  trouvaient,  sans  doute,  les  deux  principaux  points 
de  défense.  Les  maisons ,  parfaitement  indiquées  et  toutes  de  même 
forme,  sont  alignées  sur  deux  rangs  parallèles,  de  manière  à  ne 
former  qu'une  seule  rue.  Dans  chacune ,  quatre  colonnes  carrées  en 
pierres  sèches  étaient  destinées,  probablement,  à  soutenir  le  toît.* 
Mais ,  ces  ruines  ne  sont  pas  romaines  ,  comme  le  prouvent  le  man- 
que de  pierres  monumentales  ou  simplement  de  gros  blocs  de  rochers 
que  les  Arabes  n'auraient  jamais  su  hisser  au  sommet  du  pic  ;  les 
pierres  des  murs  reliées  entre-elles  par  de  l'argile  pure  au  lieu  d'un 
solide  mortier  ;  le  peu  d'abondance  d'eau  fournie  par  la  source  sor- 
tant du  pic  voisin,  le  Boum  el-Leil  (J^JJÎ  ***),  et,  mieux  encore, 

un  morceau  de  meule  arabe  que  nous  trouvâmes  dans  une  maison. 

Ces  ruines  offrent  une  forme  identique  à  celles  du  vieux  Zakkar, 
autrefois  habité  par  les  Chaouiya,  et  à  toutes  celles  d'origine  indi- 
gène qui  se  montrent  sur  une  foule  d'endroits  élevés.  C'était,  à  plus 
juste  titre  un  nid  de  pirates,  dans  ces  temps  peu  reculés  où  les 
Arabes  du  Sud  et  les  autres  ne  vivaient  que  de  pillage.  Le  ks'ar 
ainsi  placé  dominait  la  plaine,  étendait  son  regard  sur  le  Sahara 
jusqu'à  l'oued  Djedi  ;  rien  ne  pouvait  passer  sans  être  aperçu  :  il  for- 
mait, avec  Demmed,  le  Rhaneg  (défilé),  que  traverse  l'oued  Hamouida 
pour  aller  se  jeter  dans  l'oued  Djedi. 

Je  ne  veux  pas  m'étendre  davantage  sur  ce  sujet  ;  le  plan  indiquera 
mieux  que  des  paroles  ce  que  peuvent  être  ces  ruines.  Mais,  d'après 
les  renseignements  qui  m'ont  été  fournis,  les  habitants  de  ce  ks'ar 
s'appelaient  les  Béni  Zeroual  {J^j\\     <?>)■  La  position  inexpugnable 

qu'ils  occupaient  leur  permettait  de  se  soustraire  à  toutes  les  ven- 
geances que  devaient  leur  attirer  bien  des  brigandages.  Une  tribu , 
dont  l'histoire  ne  se  rappelle  plus  le  nom ,  après  avoir  beaucoup 
souffert  de  leurs  violences,  réunit  un  jour  ses  guerriers:  les  plus 
braves  et  les  plus  intelligents  songèrent  à  employer  la  ruse  comme 
le  seul  .moyen  de  faire  tomber  à  jamais  ce  repaire  redoutable.  Us 
envoyèrent  dans  la  plaine  queiques-unes  de  leurs  lentes  avec  de 
nombreux  troupeaux.  Les  Béni  Zeroual,  à  la  vue  des  tentes  qui  se 
dressaient,  ne  soupçonnant  aucun  piège,  descendirent  en  foule:  les 
chameaux  étaient  beaux ,  les  moutons  gras,  les  gardiens  peu  nombreux 
et  mal  armés.    Mais,  à  peine  avaient-ils  mis  la  main  sur  une  riche 


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proie  qu'ils  se  virent  aussitôt  entourés  par  une  multitude  de  cavaliers 
qui  les  mirent  en  fuite,  pendant  que  d'autres  ,  comme  sortant  de 
dessous  terre,  s'emparaient  de  la  forteresse  cl  la  détruisaient  de  fond 
en  comble. 

Nous  descendîmes  pour  nous  mettre  aussitôt  en  chasse  du  mouflon. 
Ben  Hachem,  caïd  des  Oulad  Oum  el  Akhoua,  au  moment  de  leur 
révolte,  avait  promis  de  nous  en  faire  tuer.  Nous  nous  dirigeâmes 
vers  la  plus  haute  crête  du  Bou  Kah'il ,  le  Chennoufa  (Joy-dJ!), 
dans  les  parages  duquel  il  disait  en  avoir  signalé. 

L'intérieur  de  la  montagne  n'est  guère  fréquenté  que  par  les 
chasseurs  de  mouflons.  Cet  animal  (je  parle  du  mouflon),  quoique 
fortement  membre,  ramassé  sur  ses  pieds,  à  première  vue  d'une 
lourdeur  telle  dans  sa  conformation  qu'on  le  prendrait  aisément  pour 
un  jeune  taureau,  est  d'une  élasticité  vraiment  admirable:  les  roches 
les  plus  élevées,  les  pics  les  plus  âpres,  il  les  franchit  avec  une 
légèreté  qui  tient  du  merveilleux.  Lorsqu'il  n'est  pas  effrayé  par  les 
chasseurs,  on  le  voit  se  tenir  gracieusement,  les  quatre  pieds  rassem- 
blés, sur  un  morceau  de  rocher  large  comme  la  paume  de  la  main 
dominant  un  précipice.  L'année  dernière,  il  existait  dans  la  pépinière 
de  Djelfa  un  de  ces  animaux  tout  jeune,  d'un  bond  il  sautait  sur  le 
toît  de  la  maison  du  jardinier,  élevée  de  deux  mètres,  et  d'un  autre 
élan  arrivait  sur  le  bord  de  la  cheminée. 

Son  corps  est  orné  d'un  jabot  de  longs  poils  pendant  jusqu'aux 
genoux  et  ses  deux  pieds  de  devant,  entourés  de  longs  poils  aussi,  lui 
ont  fait  donner  le  nom  de  mouflon  à  manchettes.  Lorsqu'il  est  adulte, 
ilse  nommefechtal  (Jbi^La),  plus  jeune,  c'est  el  laroui  (^jJJI). 
Les  cornes  delà  femelle  n'atteignent  jamais  la  grandeur  de  celles  du 
mâle.  Les  principales  plantes  dont  il  se  nourrit  sont  : 

El-achnaf         v ^Li-^l  ,  sinapis  arvensis; 

El-hamouid     ljùjjr^\  ,  rumex  thyrsoides  ; 

El-Bous'  rfjr^  >  pousse  de  Tannée  et  cœur  de  la  touffe  de 

bal  fa  ; 
.    El-a'djereni  f/F"*^  >  sa,so,a  ligueuse  (non  décrite)  ; 

En-ndjem  j*?"^ ,  cynodum  daclylum  ; 

Ez-zeboudj  ^.j-JjJt ,  olivier  sauvage. 

Leurs  mœurs  suivent  en  tous  points  celles  de  la  race  ovine:  les 
femelles  ne  portent  qu'une  fois  l'an  et  mettent  bas  au  mois  de  janvier 
un  ou  deux  agneaux  au  plus.  Leur  âge  se  reconnaît  aux  dents. 

Pour  le  chasser,  les  Arabes,  dès  qu'ils  connaissent  le  lieu  d'ordi- 
naire fréquenté   par  ces    animaux,    soit  une    vallée,  un    pic,   une 


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sonrce,  s'embusquent,  en  rampant  le  long  des  rochers,  dans  un 
endroit  favorable,  mais,  cependant,  de  manière  à  se  trouver  contre 
lèvent,  car,  l'odorat  très-subtil  du  mouflon  lui  fait,  de  bien  loin, 
deviner  un  ennemi.  Une  fois  posté  avantageusement,  le  chasseur,  le 
fusil  appuyé  sur  une  pierre ,  vise  tout  à  son  aise  cl  tue  le  plus  sou- 
vent. C'est  ainsi  qu'agit  Ben  Hachem ,  un  des  chasseurs  le  plus 
renommés  du  pays  et  vivant  aujourd'hui  du  produit  de  sa  chasse  : 
plus  adroit,  plus  sobre  que  le  meilleur  chasseur  des  Alpes,  dans 
une  année  il  en  a  tué  152;  aujourd'hui  ce  serait  impossible,  vu  le 
petit  nombre  de  ces  animaux  restant  dans  le  pays.  A  l'explosion  du 
coup  de  feu,  si  le  mouflon  n'a  pas  été  atteint,  il  relève  la  têleet, 
n'apercevant  pas  d'ennemi ,  il  se  remet  tranquillement  à  brouter  ou 
a  dormir.  Si,  au  contraire,  le  chasseur  est  vu,  à  l'instant,  s'accro- 
chant  aux  flancs  de  la  montagne,  il  s'enfuit  de  rocher  en  rocher, 
et,  telle  est,  au  dire  des  Arabes,  la  souplesse  de  cet  animal  que, 
du  sommet  du  pic  le  plus  élevé,  il  s'élance  d'un  bond  dans  la  vallée, 
tombe  sur  ses  cornes  et  ses  genoux,  protégés  par  une  forte  callosité, 
el  la  vallée  le  repousse  comme  une  balle  élastique  sur  le  pic  voisin. 

Quand  le  mâle  (kebche  ^ii)  se  trouve  avec  sa  femelle  (na'dja 
Lsr*5),  et  son  petit  (kherouf  ^jjj.à.),  alors  qu'il  est  poursuivi  par 
les  chasseurs  ou  par  les  chiens,  il  cherche  à  attirer  sur  lui  seul  l'atten- 
tion et  le  danger;  et,  pendant  que  la  mère  avec  son  nourrisson  cher- 
cha à  gagner,  le  plus  rapidement  possible,  les  rochers,  lui  prend 
une  autre  direction,  s'arrête  d'un  air  étonné,  pour  donner  au  chasseur 
le  temps  de  l'atteindre;  puis,  lorsqu'il  voit  sa  famille  en  sûreté,  il 
échappe  comme  un  trait  à  l'espoir  de  ses  ennemis.  Si ,  dans  cette 
fuite,  il  est  attaqué  par  des  slougui  (lévriers),  il  se  défend  hardiment 
contre  eux  à  l'aide  de  ses  puissantes  cornes;  il  n'est  pris  que  rare- 
ment de  celte  manière. 

Si  une  tribu  en  chasse,  environnant  la  montagne  où  il  se  trouve 
d'ordinaire,  réussit  par  ses  cris,  par  la  poursuite  des  redoutables 
slougui,  à  l'attirer  dans  la  plaine,  la  chasse  devient  une  fêle,  car 
alors  c'est  l'affaire  des  chevaux,  des  chiens,  de  la  poudre  et  non 
plus  de  la  ruse  et  de  la  fatigue. 

Après  plusieurs  heures  d'une  course  pénible,  nous  réussîmes  à 
faire  sortir  dans  la  plaine  un  magnifique  fechtal  :  nous  le  forçâmes 
sans  beaucoup  de  peine  et  le  prîmes  vivant.  De  retour  au  bivouac, 
à  l'aidé  de  fortes  lanières  de  cuir,  nous  l'attachâmes  par  les  pieds 
el  les  cornes  à  un  solide  pieu  fiché  profondément  dans  la  terre, 
pour  l'envoyer  le  lendemain  à  Djelfa.  Mais,  le  lendemain,  nous  le 
trouvâmes  étendu  sans  vie,  à  côté  des  courroies  brisées  et  rompues 


—  267  — 

en  cent  morceaux.  Pendant  la  nuit,  il  avait  tant  fait  d'efforts  pour 
recouvrer  sa  liberté  qu'il  était  mort  au  moment  de  voir  son  dessein 
couronné  de  succès. 

Le  mouflon  et  le  ledni  (  -*jJJ!  gazelle  de  montagne)  se  trouvent 
aussi,  mais  en  petite  quantité,  dans  les  montagnes  formant  le  Kha- 
neg  de  Demmed,  dans  le  djebel  Taflara,  à  l'ouest  de  l'Ouis'al  et  au 
sud  de  Zakkar,  dans  les  montagnes  des  OuladBen  A'tia  (-~is  ^  2>Xj\) 
et  des  Sah'ari  el-Ata'ya  (*L)LLJ!  ^Ls-—),  principalement  dans  le 
Kaf  Meïs 

Les  panthères  se  montrent  de  temps  en  temps  dans  le  Bou  Kabil  ; 
elles  sont  assurées  d'y  trouver  une  proie,  mais  elles  n'y  séjournent 
pas,  pareeque  la  montagne,  dénuée  d'arbres  et  de  broussailles,  ne 
leur  offre  aucun  fourré  pour  se  cacher.  Quant  au  lion,  il  n'y  vient 
jamais. 

Vers  le  commencement  est  du  Bou  Kabil,  existe  la  kheloua  appelée 
mimouna  (ïJj^^Ji  ^Lk),  profonde  caverne,  suivant  les  Arabes, 
ayant  sa  sortie  dans  un  des  derniers  pics  ouest  de  la  montagne.  Elle 
fut,  autrefois,  creusée  par  les  compagnons  du  prophète,  alors  que, 
défaits  à  Ta'dmit  (^JU^v^xj),  ils  cherchaient,  par  la  fuite,  à  éviter 
la  poursuite  des  Romains.  Depuis  ce  temps  les  Arabes  la  croïèn* 
habitée  par  des  marabouts,  mais  aucun  d'eux  n'oserait  s'y  aventurer 
dans  un  but  de  simple  curiosité.  Les  khouan,  chaque  année,  y  vien- 
nent sacrifier  des  moulons,  des  boucs,  etc.;  ils  y  restent  trois  jours 
et  trois  nuits  à  prier;  chacun  d'eux  apporte  sa  natte  et  la  laisse  en 
parlant. 

Les  saints  habitants  de  celle  caverne  jouissent  de  la  faculté  de 
changer  de  forme;  ils  préfèrent  ordinairement  celle  du  mouflon.  Les 
femelles,  pour  étancher  leur  soif,  leur  prodiguent  leur  lait,  et  les 
mâles,  pour  apaiser  leur  faim,  viennent  d'eux-mêmes  tendre  la 
gorge  à  leurs  couteaux.  Aussi,  les  chasseurs  ne  tuent  jamais  ceux 
qui  paissent  autour  du  redoutable  sanctuaire,  dans  la  crainte  de  tuer 
un  des  amis  de  Dieu.  Ils  ont  toujours  présent  à  la  mémoire  le  malheur 
arrivé,  il  n'y  a  pas  très-lontemps,  au  nommé  Kord  cl-Oued ,  des 
0.  Rahma  (Biskra),  mort  l'année  dernière,  âgé  de  -120  ans.  Ce 
chasseur,  ignorant  sans  doute  la  sainteté  du  lieu,  vint,  un  jour,  se 
poster  à  l'affût  du  mouflon  à  l'entrée  même  de  l'antre.  Il  entendit 
bien  un  murmure  extraordinaire  autour  de  lui,  mais,  pensant  que 
c'était  le  bruit  du  vent  s'engouffrant  dans  l'abîme,  il  s'en  inquiétait 
peu.  Il  était  là  depuis  quelque  temps,  lorsque  un  superbe  fechtal 
apparaît  tout-à-coup  devant  lui,  s'arrête,  fixe  des  yeux  étranges  sur 
les  siens  comme  pour  lui  demander  par  quel  droit  téméraire  il  veut 


—  268  — 

lui  empêcher  l'entrée  de  sa  demeure.  Kord  el-Oued ,  tout  entier  au 
plaisir  de  faire  une  belle  chasse,  ne  se  donna  pas  la  peine  de  com- 
prendre ce  muet  langage;  il  ajuste  avec  soin  sans  que  l'animal  ail 
fait  un  pas  pour  fuir  ou  pour  avancer  :  son  fusil  part  avec  une 
explosion  terrible  que  multiplient  encore  les  échos  de  la  caverne,  mais, 
ô  prodige  !  aussitôt  après  la  détonation ,  le  chasseur  reçoit  à  la  poi- 
trine un  choc  violent  comme  celui  d'une  pierre  lancée  avec  force  ; 
en  même  temps,  le  bois  de  son  fusil  se  brise  en  cent  morceaux,  le 
canon  se  partage  daus  toute  sa  longueur.  Le  chasseur  tombe  sans 
connaissance:  il  reste  trois  jours  et  trois  nuits  dans  un  profond  som- 
meil. A  son  réveil,  il  porte  la  main  à  sa  poitrine  et  la  retire  pleine 
de  sang;  a  ses  pieds  se  trouve  la  balle  aplatie  :  ,au  lieu  d'aller  frapper 
l'animal,  elle  s'était  retournée  contre  lui. 

Je  n'étais  pas  mort,  racontait-il  ;  mais,  depuis  co  jour,  lorsque  je 
prends  mon  fusil,  je  ressens  à  la  poitrine  une  douleur  pareiUe  qui  ne 
dure  qu'un  instant,  il  est  vrai,  mais  qui  me  rappelle  l'action  criminelle 
que  j'ai  failli  commettre.  Et,  quand  le  gibier  est  à  ma  portée,  l'arme 
tremble  toujours  entre  mes  mains;  la  nuit  je  rêve  de  ce  mouflon,  je 
le  vois  toujours  devant  moi,  et  le  jour,  quand  je  chasse,  il  me  suit 
partout,  marche  avec  moi,  s'arrête  quand  je  m'arrête  et  ne  cesse  de 
me  regarder  du  même  regard  de  reproche.  Il  en  est  toujours  de  même 
quand  je  vais  faire  une  action  contre  le  bien. 

LallaKhodra  resta  onze  ans  dans  celte  caverne,  pour  y  méditer  sur 
les  paroles  de  la  religion;  elle  était  fille  de  sidi  Ameur  Bou  Serra, 
chef  d'une  corporation  religieuse  pareille  à  celle  des  Aïssoua  et  dont  la 
koubba  s'élève  dans  les  environs  de  Bône.  Les  marabouts  ,  sous  la 
forme  de  mouflons  lui  apportaient  sa  nourriture. 

H  existe  une  autre  caverne  dans  les  environs  de  Bou  Brin ,  au 
sud  du  Ksar  Antila.  Elle  aurait  sa  sortie  a  Taguin;  celle  des  Sahara 
Oulad  Ibrahim  (Est  de  Guelt  es-Stel),  où  l'on  marche  pendant  trois 
jours  et  trois  nuits  avant  d'en  rencontrer  la  fin,  est  aussi  fréquentée 
par  des  marabouts  logeant  dans  de  superbes  maisons  qu'aucun  œil 
arabe  n'a  jamais  vues. 

Après  plusieurs  heures  d'une  ascension  périlleuse,  nous  arrivâmes 
à  Amoura  par  le  chemin  qui  suit  la  crête  du  Boum  el-Leil. 

Les  habitants  de  ce  Ksar  ont  différentes  origines  :  ce  sont  les  Oulad 
Soltan.  «LkLJt  J>Yjî  Leur  ancêtre  des  Oulad  Djellab  (famille  des 
chefs  de  Tougourt)  vint  habiter  Amoura,  on  ne  sait  pour  quel  motif, 
probablement  pour  se  mettre  à  l'abri  du  chef  de  la  tribu  ; 

Les  Haraïr  (oLs^î)  appartenant  aux  Arib  {cercle  d'Àumale); 

Quelques  individus  des  Oulad  Sidi  Bouzid  (Djebel  Amour); 


—  269  — 

Enfin  les  0.  Mazouz  et  les  Allacha  J^%ô\j  j^y**  ^j!  de  l'ahel 
R'omra  (près  de  Tougouri)  zLsc  Jj»L 

Toutes  ces  fractions  se  trouvant  un  jour  réunies  par  la  volonté 
divine  aux  environs  du  Bou  Kahil,  s'assemblèrent  en  conseil  et  fon- 
dèrent, d'un  commun  accord,  un  ks'ar,  qu'ils  appelèrent  Âmoura  (S.^c), 
parce  que  l'emplacement  qu'ils  trouvèrent  aride  à  leur  arrivée,  ils  le 
cultivèrent  pour  y  former  des  jardins.  Ces  jardins  se  trouvent  aux 
pieds  du  Kaf  Takouket,  sur  la  corniche  sud  duquel  est  bâti  le  village. 

Ces  premiers  habitants  entourèrent  le  nouveau  ks'ar  d'imposantes 
fortifications,  car,  dans  ce  temps-là,  l'iniquité  était  grande:  R'omra, 
ruiné  de  fond  en  comblé1,  voyait  ses  habitants  dispersés  de  tous  côtés: 
une  partie  d'entre  eux,  appelés  encore  aujourd'hui  Ahel  R'omran,  se  ré- 
fugia dans  le  cercle  de  Biskra  ;  d'autres,  les  Gonadza  ioLaJI  se  reti- 
rèrent vers  le  nord,  à  Coudjela  (ÎJLw^sj-i)  (ouest  de  Taguin)  ;  les 
0.  Mazouz,  et  les  Allacha  aidèrent  à  bâtir  Amoura;  la  dernière  frac- 
tion de  R'omra,  les  Oulad  ben  Djeddou  (j^-^-  ,.»jÎ  ^"^ji)  autrefois 
se  trouvaient  aussi  à  Amoura,  ils  se  retirèrent  partie  chez  les  Oulad 
oum  el-Akhoua  (  i^Yl  >\  ^jl),  partie  chez  les  0.  Yahya  ben  Salem 
(  JL,  ^j     ^si  ^Yj\). 

Voici  l'histoire  de  leur  expulsion  : 

Après  avoir  été  forcés  d'abandonner  R'omra,  les  0.  Bou  Djeddou, 
entendant  parler  d'Amoura  vinrent  s'y  établir,  y  construisirent  une 
mosquée  servant  en  même  temps  d'école.  En  effet,  leur  principale 
occupation  était  de  parcourir  tous  les  livres  pour  accroître  la  science 
dont  ils  étaient  les  dépositaires  dans  le  Sahara  ;  en  un  mot,  ils  étaient 
des  lolbas  renommés,  apprenant  la  lecture  et  l'écriture  aux  enfants  et 
donnant  des  leçons  de  science  à  ceux  qui  la  recherchaient.  On  n'en- 
tendit pas  autrement  parler  d'eux  pendant  très-longtemps:  mais  vint 
un  jour  où,  pleins  d'orgueil,  ils  se  crurent  assez  forts  pour  braver 
Dieu,  se  jetant  dans  le  crime.  Une  porte  du  ks'ar  avait  été  de  tout 
temps  affectée  spécialement  aux  femmes,  lorsqu'elles  sortaient  pour 
aller  puiser  de  l'eau  h  la  source. 

Le  démon  souffla  dans  l'oreille  de  ces  enfants  du  péché,  et,  sans  res- 
pect pour  les  amis  qui  leur  avaient  offert  l'hospitalité  lorsqu'ils  étaient 
malheureux,  ils  séduisirent  ces  femmes  et  souillèrent  de  leurs  dés- 
ordres le  ks'ar.  Leur  réputation  de  turpitude  s'étendit  bien  loin 
dans  l'ouest,  et  leurs  visages,  pour  cela,  ne  pâlissaient  pas  sous  le  poids 
de  la  honte.  Cependant  les  habitants,  d'abord  surpris  d'une  pareille 
audace,  ne  purent  naturellement  supporter  tant  d'infamie  :  ils  se 
réunirent  en  conseil  et,   par  les  serments  les  plus  solennels,  jurèrent 


—  270  — 

de  punir  celle  famille  de  fornication.  Ils  écrivirent  leur  serment  et 
chaque  chef  de  famille  en  prit  une  copie.  Comme  ils  n'étaient  pas 
assez  forts  pour  les  attaquer  ouvertement,  ils  employèrent  la  ruse. 
L'occasion  ne  tarda  pas  à  s'en  présenter.  Ils  massacrèrent  ee  que 
Dieu  voulut  ;  ceux  qui  purent  échapper  au  carnage,  n'eurent  la  vie 
sauve  qu'à  la  condition  de  ne  jamais  rentrer  dans  Amoura.  C'est 
alors  qu'ils  se  retirèrent  chez  les  0.  oum  el-Akhoua,  dont  ils  forment 
une  des  fractions,  et  se  mélangèrent  aux  0.  Yahya  b.  Salem. 

Après  cet  acte  de  vigoureuse  justice,  les  habitants  du  ks'ar  que  la 
nature  du  lieu,  outre  les  fortifications  qu'ils  avaient  ajoutées,  menait  à 
l'abri  de  toute  crainte,  purent  jouir  dans  la  paix  et  le  bien-être  du 
produit  de  leur  travail. 

Amoura  bientôt  servit  d'entrepôt  aux  el-Arba  (4)  (les  quatre  'i-x-ij Y i) 
qui  campaient  presque  toujours  du  côté  du  Mzab  :  ils  enfermaient 
dans  les  silos  du  village  leurs  grains  ,  leurs  effets  les  plus  précieux 
et  la  plus  grande  partie  de  leurs  razzias. 

A  cette  époque,  les  0.  Nail  se  trouvaient  à  Meh'aguen  (^iLsr*) 
sur  les  bords  de  l'oued  Cha'ir  (^dJ!  <>!j)  et  dans  les  environs  de 
Bouçada.  Celle  tribu  s'accroissant  tous  les  jours,  leur  territoire  ne 
pouvait  plus  leur  suffire;  ils  empiétaient  sur  les  possessions  de  leurs 
voisins:  plus  de  la  moitié  était  déjà  à  l'ouest  d'Amoura,  lorsque  les 
el-Arba,  pour  s'opposer  à  celte  invasion,  ou  plutôt  attirés  par  l'espoir 
d'un  riche  pillage,  vinrent  à  leur  tour  camper  près  de  Demmed.  Ils 
restèrent  longtemps  à  observer  les  Oulad  Nail  sans  oser  les  attaquer  ; 
d'instinct,  ils  redoutaient  déjà  ces  rudes  adversaires  qui,  tant  de  fois, 
devaient  leur  disputer  le  droit  de  naviguer  dans  le  Sahara.  Les  0.  Nail, 
sans  faire  attention  à  leurs  futurs  ennemis  ,  s'avançaient  toujours 
envahissant,  comme  la  crue  d'eau  irrésistible,  les  terrains  qui  s'offraient 
devant  eux.  Enfin  ,  les  el-Arba,  voyant  que  le  résultat  du  combat 
qu'ils  méditaient  ne  leur  serait  sans  doute  pas  favorable  ,  se  reti- 
rèrent du  côté  de  Laghouat,  et  les  0.  Nail  purent  alors  librement 
s'étendre  sur  la  terre  dont  ils  sont  restés  les  maîtres  jusqu'ici. 

Les  habitants  d'Amoura,  établis  sur  une  terre  sèche  et  complètement 
stérile,  par  conséquent  impossible  à  la  culture,  éprouvaient  beaucoup 
de  misères  pour  exister.  Ils  allaient  bien  chercher  leurs  moyens  d'exis- 
tence à  Bouçada  ou  chez  les  Oulad  Djellal,  même  quelques-uns  parmi 
eux   tiraient  de  la  fabrication    du  goudron  des    bénéfices   modestes. 


(4)  Cette  tribu  fut  ainsi  nommée  parce  qu'elle  se  partageait  autrefois  en 
quatre  grandes  fractions, 


—  271  — 

mais  suffisants  pour  vivre  ;  d'autres  encore  possédaient  quelques  cha- 
meaux, des  moulons,  dont  ils  échangeaient  les  produits;  mais  quand 
une  année  de  famine  arrivait,  que  les  troupeaux  ne  rencontraient  pas 
un  brin  d'herbe,  alors  tous  les  habitants  étaient  obligés  d'émigrer  vers 
un  pays  où  la  vie  était  plus  facile.  Après  la  cessation  de  la  sécheresse, 
les  propriétaires  de  jardins  revenaient  dans  le  village,  mais  ceux  qui 
trouvaient  qu'à  Amoura  il  fallait  trop  s'industrier  pour  vivre,  restaient 
dans  ce  pays  qu'ils  avaient  d'abord  choisi  comme  lieu  de  refuge.  Le 
village  perdit  ainsi  beaucoup  de  sa  population. 

Après  la  mort  d'Aïssa  ben  Sollan,  chef  de  la  fraction  desO.  Soltan, 
homme  prohe  et  plein  de  générosité,  les  0.  Sidi  Bou  Zid,  envieux 
du  bien-être  et  de  la  considération  que  ses  vertus  avaient  jetés  sur 
ses  frères,  voulurent  les  exiler  de  force.  La  rixe  ne  fut  pas  trop 
sanglante  :  il  n'y  eut  que  quatre  morts  des  deux  côtés.  La  réconciliation 
entre  les  deux  partis  ne  tarda  pas;-  la  paix  et  la  tranquillité,  depuis  lors, 
n'ont  pas  été  troublées. 

280  habitants  est  le  chiffre  de  sa  population, 

(A  suivre)  ARNAUD, 

Interprèle  de  l'Armée. 


—  ïTl  — 

.«MEURS  ET   COUTUMES  KARILES. 

I. 

Les  populations  de  la  Kabilie  Orientale,  comme  celles  du  Jur- 
jura  ,  si  longtemps  rebelles  à  toute  domination,  ont  conservé  des 
coutumes  et  des  usages  traditionnels  qu'il  est  très -intéressant 
pour  nous  d'étudier  et  de  bien  connaître.  Déjà  la  Revue  Africaine  a 
publié,  sous  le  titre  Une  charte  Kabile,  un  travail  très-curieux  de 
M.  le  lieutenant-colonnel  Hanoteau  ,  sur  les  habitants  du  Jurjura  ; 
la  découverte  dans  la  Kabilie  Orientale  d'un  document  écrit  ayant 
quelque  analogie  avec  la  charte  de  M.  Hanoteau,  m'a  amené  à 
rechercher  de  nouveaux  détails,  à  demander  des  explications  ,  à  la 
suite  desquelles  j'ai  recueilli  les  faits  que  je  vais  signaler.  —  Ce 
sont  des  éléments  épars  dont  la  nouveauté  entre,  je  crois,  dans  le 
cadre  de  la  /tewue,  en  ce  qu'ils  consistent  en  coutumes  pleines 
d'originalité  ,  souvent  môme  grossières  et  barbares ,  mais  qui  ont 
cependant  un  côté  sous  lequel  se  révèle  le  caractère  et  l'esprit  de 
ce  peuple  primitif. 

Avant  la  conquête  du  pays,  les  tribus  de  la  Kabilie  Orientale 
inattaquables  dans  leurs  montagnes,  vivaient  dans  une  anarchie 
complète  :  indépendantes  les  unes  des  autres,  elles  n'obéissaient 
qu'à  leurs  djemaâ ,  composées  des  anciens  ou  de  ceux  qui ,  par 
leur  valeur,  leur  fortune  ou  leur  force  physique  en  imposaient  à 
la  multitude.  Les  Beys  de  Constantine  ,  ayant  sur  elles  une  action 
plutôt  nominale  que  réelle,  étaient  incapables  d'y  introduire  leur 
domination  ,  à  plus  forte  raison  de  proscrire  et  de  réformer  cer- 
taines coutumes  traditionnelles  réprouvées  par  les  préceptes  du 
Koran.  La  désastreuse  tentative  d'Osman  dans  la  vallée  de  TOued 
el-Kebir  (bas  Reumel),  démontre  combien,  chez  ces  montagnards, 
l'autorité  des  Beys  était  méconnue  (1). 

Les  Kabiles,    musulmans  par  la  forme,  ont  accepté  du  Koran 
tout  ce  qui  pouvait  flatter   leurs   intérêts  ou  frapper  leur  hnagi- 


(I)  La  seule  répression  dont  disposaient  les  Beys  était  de  faLre  arrêter 
le;  Kabiles  travaillant  à  Constantine  ou  dans  les  tribus  Arabes,  de  les 
garder  en  otages  et,  quelquefois,  de  les  faire  décapiter,  pour  punir  les 
fautes  commises  par  leurs  frères. 


—  273  — 

nation  Superstitieuse,  mais  ils  n'ont  pu  se  résoudre  à  renoncer 
aux  coutumes  transmises  par  leurs  ancêtres.  Si  parfois  un  kadi 
ou  un  taleb  quelconque  ,  voulant  faire  application  de  la  législation 
musulmane,  prolestait  contre  cet  état  de  choses,  sa  voix  était 
méconnue,  la  volonté  de  la  djemaâ  et  Yada,  la  coutume,  pré- 
valait toujours,  doù  est  venu  le  proverbe  : 
Chez  le  Kabile,  le  Kadi  juge, 
Mais  la  Djemaâ  annule  le  jugement. 

Un  Kabile,  qui  avait  une  affaire  d'intérêt  à  régler  avec  son 
voisin,  s'en  fut  trouver  un  taleb  nouvellement  établi  dans  la 
tribu  et  le  pria  de  lui  écrire  une  liste  de  témoins  le  déclarant 
seul  et  légitime  propriétaire  de  la  cbose  contestée.  Le  taleb 
refusa,  dit-on.  Quelques  jours  après,  le  kabile  revenait  à  la 
charge,   mais  cette  fois  avec  les  mains  pleines. 

«  Voilà,  dit-il;  dans  Tune  sont  cinq  bacetta  (12  fr  50  c.)  pour 
payer  ton   papier; 

»  Dans  l'autre,  il  y  â  cinq  balles  dont  je  vais  charger  mon 
fusil  et  ceux  de  mes  fils,  si  tu  ne  fais  point  ce  que  je  de- 
mande (1).  » 

Le  taleb  persista  sans  doute  dans  son  refus,  car  on  m'a 
assuré  que,  le  lendemain  de  cette  visite,  il  déguerpit  pour  aller 
habiter  chez  des  gens  moins  sauvages. 

Cependant,  la  tradition  rapporte  qu'à  une  époque  déjà  reculée, 
un  marabout  très  éclairé,  sidi  Hassen  des  béni  Ourtilan,  tribu 
à  l'Ouest  de  Sétif,  entreprit  de  régénérer  la  société  kabile  et 
de  détruire  par  la  force  ce  que  la  persuasion  n'avait  pu  obtenir. 
11  parvint  à  adoucir  les  mœurs  de  quelques  tribus,  mais  comme 
la  lâche  était  difficile  et  longue,  la  mort  l'arrêta  dans  son  œuvre 
civilisatrice.  Aucune  tentative  de  ce  genre  ne  fut  renouvelée 
depuis  lors. 


(1)  Les  Kabiles,  très  crédules  et  très  superstitieux,  ont.  grande  confiance 
aux  écrits  de  leurs  taleb.  Ceux-ci  leur  confectionnent  des  amulettes  possé- 
dant le  pouvoir  de  les  rendre  invulnérables,  d'écarter  tout  maléfice,  de 
rendre  leurs  femmes  fécondes,  de  faire  tomber  la  malédiction  céleste  sur 
l'objet  de  leur  haine. 

Ils  font  aussi,  en  faveur  du  plus  offrant,  des  listes  de  témoins  vrais  ou 
supposés,  certifiant  un  fait  quelconque.  11  arrive  souvent  que  les  deux 
pariies  en  procès  produisent  de  ces  listes  émanant  du  même  taleb,  qui 
leur  donne  également  des  droits  incontestables  mais  contradictoires. 

Rtvue  Afric.  6«  année,  n°  34.  4g 


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Chez  les  habitants  de  la  Kabilie  orientale,  on  ne  rencontre  pas, 
comme  chez  ceux  de  la  confédération  des  Zouaoua,  de  l'Oued- 
Sahel,  du  Bou  Sellam  ou  du  Babor,  de  ces  grands  et  populeux 
villages,  aux  maisons  solidement  construites,  blanches  et  recou- 
vertes en  tuiles,  qui  dénotent  un  certain  bien-être  résultat  du 
travail  et  de  l'industrie.  Depuis  le  versant  oriental  du  Babor 
et  jusqu'à  l'Edoug  près  de  Bône,  on  ne  voit  généralement  que 
de  pauvres  cahutes  en  clayonnages  ou  en  torchis,  recouvertes 
en  dis  ou  en  liège,  dans  lesquelles  gens  et  animaux  logent 
pêle-mêle  (I).  Les  demeures  de  quelques  richards  font  seules 
exception  à   cette  situation  générale. 

A  partir  de  cette  même  limite,  le  langage  change  également  : 
on  ne  parle  plus  et  on  ne  comprend  même  pas  la  langue  Ka- 
bile  proprement  dite.  La  langue  usuelle  est  un  arabe  corrompu 
par  la  prononciation  vicieuse  de  certaines  lettres  et  l'emploi 
fréquent  de  locutions  avec  lesquelles,  moyennantun  peu  d'attention, 
on  se  familiarise   aisément  au  bout  de  quelques  jours. 

La  lettre  ^jS  kaf,  se  prononce  tche  et  les  mots  me/fc,  balek, 
andék,  deviennent  :    meltch,  baletch,   andetch. 

L'emploi  de  notre  préposition  de  qui  s'exprime  par  le  mot  di 
semble  également  anormale  lorsqu'on  entend  ces  Kabiles  pour 
la   première  fois,   par  exemple  : 

La  fontaine  de  Bou-Mouche,  l'aïn  di  Bou -Mouche  ;  la  montagne 
des  oulad    Askèr,  djebel   di  oulad   Astcher  (2). 

La  lettre  a  se  rend  souvent  par  le  son  è,  à  peu  près  comme 
le  prononcent  les  juifs  algériens. 

De  même  que  leurs  frères  des  Zouaoua,  les  kabiles  orientaux 
sont  forcés,  pour  pouvoir  vivre,  de  se  rendre  de  temps  en  temps 
dans  le  pays  arabe,  où  ils  travaillent  comme  moissonneurs,  jar- 
diniers ou  manœuvres.  Au  moment  de  quitter  les  bois  qui  cou- 
vrent leurs  montaznes  pour  descendre  vers  les  régions  arides 
et  dénudées,    ils    font  un  vœu    au    principal  marabout  de  leur 


(i)  Il  est  bien  probable  que.  c'est  ce  pays  sauvage,  et  non  l'Edoug,  qui 
correspond  au  mont  Pappua  où  le  dernier  roi  Vandale,  Getimer,  se  ré- 
fugia momentanément  après  les  victoires  de  Bélisaire.     —  Note  de  la 
Rédaction . 
(2)  Un  homme  de   la  tribu  des  oulad  'Asker  se  dit  Askratni. 
ici.  des'  béni  Habibi       id.       Habibatni. 
ici.  des   oulad   Haïa        id.       Haïaour. 


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patrie  pour  qu'il  leur  soit  propice  et  favorise  leur  voyage.  Ceux 
du  Zouar'a,  oulad  Asker,  par  exemple,  s'adressent  à  leur  ma- 
rabout, sidi  Ouchenak,  dont  la  mezara  est  sur  la  montagne  entre 
Fedj  el-Arbû  et  Fedj-Fdoulès.  Voici  textuellement  leur  prière, 
écrite  par  un   taleb  de  l'endroit  : 


^^Uij 

^J^-w   U 

vjTU^ 

o    ÏXJoj 

->*^9  L&  a      ^wV         ^£*    y, 

z^j  iô'i 

JL\SjJî    yjjÇhxJ 

G  sidi  Ouchenak',  je  me  rends  dans  le  Sud, 
Sous  ta  protection  ;  si  je  reviens  bien  portant 
Et  en  paix,  je  te  donnerai  une  offrande  : 
Un  petit  pain   d'orge  (bou'  mâraf), 
Une    petite  chandelle  et  deux  sous  d'encens. 

Il 

Le  15  juin  1860,  la  colonne  expéditionnaire  de  la  Kabilie  orien- 
tale pénétrait  au  cœur  du  pays  des  béni  Khettab,  principaux 
instigateurs  de  la  révolte  qui  avait  éclaté  et  établissait  son  camp 
sur  le  djebel  Tafortas,  le  chauve,  dont  la  cîme  (1251  mètres) 
marque  en  effet  le  commencement  de  la  zone  où  la  végétation 
ne  peut  atteindre. 

Le  19  juin,  une  colonne  légère  de  quelques  bataillons  sans 
sacs  poussait  une  reconnaissance  vers  le  pic  de  Sidi-Mârouf 
où,  assurait-'on,  les  rebelles  s'étaient  retirés  avec  leurs  familles 
et   leurs  troupeaux. 

Le  Sidi  Mârouf  est  un  immense  rocher  aride,  plein  d'anfrac- 
tuosités,  surmonté  de  plusieurs  dentelures  aux  formes  bizarres 
que  nos  troupiers,  dans  leur  langue  pittoresque,  ont  baptisé  du 
nom  de    Cornes  du  diable.    11  se  détache  de   tous    côtés   par  des 


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ravins,  des  précipices  et  des  abîmes  d'une  profondeur  prodi- 
gieuse, qui  se  perdent  sur  les  bords  de  l'oued  Haïa,  affluent  de 
l'oued  el-Kebir  (bas  Reumel).  —  Il  n'est  relié  au  système  du 
djebel  Boti  Touïl,  dont  le  Tafortas  est  le  point  culminant,  que 
par  un  col  rocailleux  très-étroit 

Vers  le  couchant  et  au  pied  du  rocher  qui  se  dresse  à  pic, 
un  bouquet  d'arbres,  arrosé  par  une  belle  source,  forme  une 
oasis  au  milieu  de  laquelle  existe,  sous  un  gourbi  en  dis,  le 
tombeau  de  Sidi  Maroûf  (1),  marabout  vénéré  qui  a  donné  son 
nom  à  la  montagne. 

Au  moment  de  notre  arrivée,  les  abords  du  gourbi  étaient 
encore  garnis  d'un  grand  nombre  de  vases,  de  plats  et  de  tasses 
en  poterie,  qui  avaient  sans  doute  servi  quelques  jours  avant 
à  la  Zetda  (2)  ou  assemblée  solennelle  dans  laquelle  se  décida 
l'attaque  et  le  pillage  de  l'établissement  forestier  de  MM.  Bocq 
et  Delacroix,  près  des  béni  Meslem. 

Du  côté  opposé  au  gourbi,  vers  le  point  où  le  petit  col 
rocheux  fait  sa  jonction  avec  le  pic  de  Sidi  Mârouf,  existent 
des  grottes  naturelles  que  les  insurgés  avaient  abandonnées  peu 
avant  notre  arrivée.  Nos  éclaireurs  pénétrèrent  dans  ces  ca- 
vernes et  y  trouvèrent  quelques  pots  de  beurre  et  des  outres 
remplies  de  couscous.  Dans  un  coin  et  au  milieu  d'un  tas  de 
chiffons  et  de  guenilles,  un  zouave  découvrit  plusieurs  tubes 
en  roseau  renfermant  des  papiers  roulés.  Ces  papiers  n'avaient 
aucune  importance  :  c'étaient  pour  la  plupart  de  simples  notes 
de    grains    prêtés,    des   témoignages  recueillis  pour  des  affaires 

d'intérêt,  etc -,   enfin,  j'y  trouvai  le  document,  curieux,  à  mon 

avis,  dont  je  vais  donner  la  transcription  textuelle  avec  une 
traduction. 


(1)  La  légende  de  Sidi  Mârouf  ne  rapporte  rien  de  remarquable  : 

La  tradition  a  perdu  le  souvenir  des  miracles  dé  ce  saint  homme,  venu 
dit-on  de  Bagdad  où  il  existe  encore  des  oratoires  qu'il  aurait  fondés. 
On  dit  seulement  que  le  bruit  du  canon  se  fait  entendre  à  Sidi  Mârouf 
chaque  fois  qu'un  événement  extraordinaire  doit  survenir. 

Lors  de  l'expédition  du  bey  Osman,  dansM'oued  el-Kebir  (1804),  cette 
canonnade  surnaturelle  aurait  fait  retentir  tous  les  échos  de  la  vallée. 

(2)  Les  Kabiles  et  même  les  Arabes  entendent  par  Zerda  a'v:  une  réu- 
nion solennelle  sur  la  tombe  d'un  marabout  vénéré  quelconque,  où,  après 
avoir  délibéré  et  pris  une  décision  sur  une  affaire  en  projet,  tous  les  as- 
sistants participent  à  un  repas  pour  cimenter  leur  union.  A  la  suite  de 


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Ce  document,  ou  plutôt  ce  fragment,  car  il  est  malheureuse- 
ment trop  succinct,  est  relatif  à  un  règlement  ou  Kanoun  établi 
par  la  djemâa  des  oulad  Barche  (1),  fraction  de  la  tribu  des 
béni  'Aïcha. 

Après  la  pacification  de  la  Kabilie  orientale,  vers  le  mois 
d'août  1860,  lorsque  toutes  les  tribus  se  présentaient  à  notre 
camp  pour  y  recevoir  nos  ordres  el  être  organisées  d'une  manière 
régulière,  je  montrai  ma  trouvaille  de  Sidi  Mârouf  à  plusieurs 
membres  des  djemâa;  —  on  me  dit  que  ces  sortes  de  règle- 
ments étaient  en  effet  en  usage  dans  leurs  tribus  et  qu'ils  y 
faisaient  loi. 

Texte. 

yÀ~o  y  jzf  ^i£?-  (T'y*  ^"^j    ^L-r?'  lAjJj)      ^j  wia.  JJb   Jjt>   I — A 

Jyijî    «  J-*,J  AftLsrM  ^»  Aa.|  J^àj  Jaw      .!  ^.Jj  M.lj  ïcL^I 


ce  banquet,  tous  les  convives  jurent  par  la  mémoire  du  marabout  et 
le    J^j|tt  .[xi,  la  nourriture  et  le  sel  mangés  en  commun,  d'accomplir 

ce  qui  a  été  décidé.  Ces  zerda  avaient  ordinairement  lieu  pour  combiner 
une  prise  d'armes,  organiser  une  insurrection,  ou  cimenter  la  paix  entre 
deux  tribus  réconciliées,  après  une  longue  lutte. 

ii)  Oulad  Barche,  probablement  corruption  du  mot  M'bareck,    le  Kaf, 
s'étant  transformé  en  Chin 


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^C   i^O     <«jia_x~w9  iksLçS-'i   ^8  Jca.1    ^\-Z-3  lil  jL^Jl    .y  Là-   L»L 

^J&  J.-JJI    5     U!j   laJL?    SJ^s-j- Jj'Ltt)!   L$_Ja_*_J   LJaxJlj  _L^aJ|. 

à_£.L!J=sr'i   .y  iJuy~>  C^5^v*ol  oLs  àw*-9    •)^^a*J  L*  >^?-  «-Lw^J! 
J^si^l  JaJl w»  31»     ,l_s~l«.      J      J*  j,_>j  LJ     y  yaLsr]  J^^àJl*    >jL»JL 


Thadcction. 

«  Louange  à  Dieu   unique! 

Que  Dieu  répande  ses  bénédictions  sur  notre  seigneur  Mohammed, 
sur  sa  famille  et  ses   compagnons,  salut. 

»  La  totalité  de  la  djemaâ  des  oulad  Barche,  grands  et  petits, 
a  comparu  par  devant  nous  et  il  a  été  convenu   que  : 

»  Celui  d'entr'eux  qui  frapperait  pour  sauvegarder  les  biens 
de  la  tribu,  la  dïa  (1)  serait  payée  par  mesbah'  (2),  la  maât'ia  (3) 
également  par  mesbah'; 

»  Celui  qui  frapperait  par  amour-propre  pour  (l'honneur  de) 
sa  femme  ou  pour  la  femme   d'un   parent; 

a  Celui  qui  frapperait  pour  protéger  un  homme  auquel  il  aurait 
accordé   l'hospitalité,   si    cet  homme   est    connu  pour  son  ami  ; 


-  (1)  Dia.  —  prix  du  sang,  un  millier  de  francs  en  Kabilie. 

(2)  Mesbah'  —  lampe  et,  par  extension,  la  maison  toute  entière.  Dou- 
khan,  fumée,  cheminée,  est  souvent  pris  dans  la  même  acception,  c'est 
le  bit,  tente,  des  Arabes.  C'est  analogue  à  notre  expression  «  village  de 
tant  de  feux.  » 

(3)  Maatia.  —  don,  donation,  chez  les  0.  Barche,  comme  chez  quelques 
autres  tribus,  la  maatia  consiste  dans  les  frais  du  repas  de  diffa  qu'il  est 
dans  les  coutumes  kabiles  d'offrir  à  la  djemaà  lorsqu'elle  se  réunit  pour 
régler  une  affaire.  Je  dirai  plus  loin  en  quoi  consistait  la  maatia  dans 
certaines  tribus. 


—  279  — 

»  Ou  bien  pour  faire  respecter  son  jardin,  son  verger,  sa  ré- 
colte (1)  ou  tout  autre  chose  dont  la  violation  porterait  atteinte 
à   son    amour-propre  ; 

»  S'il  a  tué  ou  blessé  son  adversaire  dans  l'un  des  cas  pré- 
vus ci-dessus,  la  dïa  et  l'indemnité  pour  mettre  fin  aux  repré- 
sailles  seront  payées   par   mesbah; 

»  Celui  qui  aura  frappé  dans  l'intérêt  de  la  djemaà,  pour  em- 
pêcher l'empiétement  ou  l'incendie  du  territoire,  s'il  a  tué  ou 
blessé   quelqu'un,  la   dïa   sera   également  payée    par   mesbah'; 

»  Si  un  membre  de  la  djemaà  succombe,  que  les  parents 
du  défunt  exigent  la  mort  du  meurtrier  (la  peine  du  talion)  ; 
si  cette  mort  a  lieu,  la  vendetta  sera   terminée; 

»  Si  un  voleur  est  tué  pendant  le  jour  par  un  membre  de 
la  Djemaà,  la  dïa  sera  payée  par  mesbah',  mais  la  maat'ia  sera 
donnée  seulement  par  le  meurtrier. 

»  Si  le  voleur  est  tué  de  nuit,  l'indemnité  à  payer  sera  répartie 
entre  tous. 

»  Un  vol  ayant  été  commis  au  préjudice  de  la  djemâa,  et  celle-ci 
s'étant  assemblée  pour  tirer  au  sort  qui  d'entre  eux  doit  faire  les 
recherches,  si  celui  que  le  sort  a  désigné  refuse  d'accomplir  sa 
mission,  il  sera  condamné  à  payer  un  rial. 

»  Et  de  même,  celui  qui,  ayant  accompagné  les  parents  d'un 
homme  tué  (pour  régler  la  dïa),  aurait  mangé,  c'est-à-dire  reçu  de 
l'argent  ou  objets  de  valeur,  on  ne  pourra  pas  lui  en  réclamer  la 
restitution.  Salut. 

»  Les  témoins  présents  à  la  rédaction  de  cet  écrit  sont  :  Ali  ben 
Seliman  et  les  marabouts  Ahmed  ben  bou  'Aziz,  et  Ahmed  ben 
Saâd,  et  beaucoup  d'autres  qui  ont  assisté. 

»  Écrit  par  Ahmed  ben  bel  Kacem  bou  Lebecir.  —  Que  Dieu  lui 
fasse  miséricorde,  amen  !  » 

III. 

Avant  la  création  de  nos  circonscriptions  judiciaires,  c'est-à-dire 
l'installation  de  kadis  dans  les  tribus,  les  Kabiles  se  mariaient  se- 
lon Yada  ou  coutume  de  leurs  ancêtres. 


(1)  Par  le  mot  ^l~+>*  charge,  chargement,  les  Kabiles  entendant  tous 

les  produits  delà  terre  pouvant  se  transporter,  comme  les  céréales,  fruits 
etc.. .,  j'ai  cru  pouvoir  traduire  par  le  mot  céréales. 


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Ces  mariages  étaient  de  deux  sortes  :  ^J^l  T\^\  zouadj  el- 
Djedi,et  'LhxJ)  J\^\  zouadj  el-Ma'at'ia.'  " 

Pour  le  zouadj  el-Djedi,  le  mariage  au  chevreau,  on  égorgeait  un 
chevreau  comme  pour  sceller  les  conditions  acceptées  par  les  fa- 
milles (1).  Le  mari  s'engageait  à  payer  au  père  de  sa  femme  une 
dot  dont  la  quotité  variait  entre  70  à  90  bacetta  (175x  à  225  fr.). 
Bien  souvent  il  ne  possédait  point  cette  somme,  mais  il  comptait 
sur  ses  amis  pour  la  réaliser.  En  effet,  au  jour  indiqué  pour  la 
noce,  tous  les  amis  accouraient,  suivis  de  leurs  femmes  et  de  leurs 
enfants,  chacun  apportant  son  offrande  pour  le  nouveau  couple.  Les 
teboul  et  les  zerna  (tambourins,  clarinettes)  retentissaient,  et 
quelques  guerriers  de  la  troupe,  leur  fusil  à  la  main,  dansaient  ou 
plutôt  exécutaient  toutes  sortes  de  gambades  en  chantant  et  faisant 
parler  la  poudre . 

Si  le  nouveau  ménage  n'avait  pas  de  maison,  les  amis  venaient 
encore  à  son  aide,  les  uns  coupant  des  perches  ou  pétrissant  le 
lorchis,  les  autres  apportant  du  dis  [stipa  tenacissima,  espèce  de 
graminée)  ou  des  planches  de  liège  destinées  à  couvrir  la  nouvelle 
habitation. 

Par  le  fait  du  mariage  djedi,  la  femme  était  non-seulement  la 
propriété  de  son  mari  tant  que  vivait  celui-ci,  mais  encore,  après  sa 
mort,  elle  faisait  partie  de  l'héritage  et  devenait  la  propriété  des 
héritiers.  A  cette  occasion,  il  se  passait  une  scène  qui  mérite  d'être 


(!)  Les  Indigènes  n'ont  su  me  donner  aucune  explication  sur  l'origine 
du  Zouadj  Djedi  qui  serait,  disent-ils,  de  la  plus  haute  antiquité.  C'est 
peut-être  un  usage  payen  qui  remonte  à  l'époque  de  la  domination 
vandale,  romaine  ou  numide.  Je  ne  possède  pas  les  éléments  nécessaires 
pour  faire  des  recherches  à  ce  sujet.  Mais  pour  faciliter  celles  que  pour- 
rait entreprendre  la  Société  historique,  je  dois  dire  qu'il  existe  un  grand 
nombre  de  ruines  antiques  dans  toute  la  partie  de  la  Kabilie  orientale 
comprise  entre  le  Babor  et  l'Edoug. —  A  Fdoulès,  est  l'inscription  qui  fait 
mention  de  la  grande  tribu  berbère  des  Ketama;  près  de  là,  se  trouvent 
les  ruines  d'établissements  romains.  Sur  le  plateau  d'el-Aroussa,  chez  les 
Reni  Ftah,  sont  encore  des  ruines  romaines,  ainsi  que  le  monument  drui- 
dique dont  j'ai  signalé  l'existence  à  la  Société,  en  1860.  J'ai  vu  égale- 
ment des  ruines  romaines  chez  les  Béni  Khettab,  les  Béni  Habibi,  les 
Béni  Meslem,  etc.  Chez  les  Oulad  Ali,  est  la  grande  ruine  dite  Médina  di- 
Boutou.  Chez  les  Béni  Toufout  est  le  grand  poste  de  Arta  di  Sedma.  Non 
loin  de  la  route  de  Collo  à  Philippeville,  on  m'a  signalé  d'autres  monu- 
ments druidiques.  Du  reste,  tous  ces  vestiges  antiques  feront  l'objet 
d'une  notice  et  d'une  carte  indicative  que  j'adresserai  à  la  fievue. 


—  281  - 

rapportée.  Dès  que  le  mari  avait  cessé  de  vivre,  celui  des  héritiers 
qui  le  premier  jetait  un  haïk,  un  burnous,  un  linge  quelconque 
sur  la  tête  de  la  veuve,  en  devenait  propriétaire  par  ce  fait,  sans 
contestation  de  la  part  de  ses  co-héritiers.  Si  elle  avait  des  enfants, 
ceux-ci  étaient  élevés  dans  la  maison  de  son  nouveau  maître  qui 
gérait  ce  que  leur  avait  laissé  leur  père  jusqu'à  ce  qu'ils  attei- 
gnissent l'âge  viril. 

Si  le  mari  était  mécontent  de  sa  femme,  eût-elle  contracté  des 
infirmités  depuis  son  mariage  (1),  eût-elle  en  quelque  sorte  perdu 
de  sa  valeur  première,  il  avait  le  droit  de  la  renvoyer  dans  sa 
famille  et  d'exiger  la  restitution  intégrale  de  la  somme  payée  en 
dot.  Le  mari  gardait  toujours  les  enfants  s'il  en  avait  eu  de  la 
femme  répudiée. 

L'autre  mode  de  mariage  se  nommait,  comme  nous  l'avons  dit, 
Zouadj  Maâti'a,  mariage  de  la  femme  donnée.  Voici  dans  quelles 
circonstances  il  avait  lieu  :  lorsqu'un  meurtre  avait  été  commis, 
le  coupable  était  condamné  par  la  djeraaâ  à  payer  la  dia  s'élevant  à 
mille  francs  environ.  Celui-ci,  ne  pouvant  réunir  la  somme  néces- 
saire, ce  qui  avait  presque  toujours  lieu,  se  libérait  en  donnant 
une  fille  de  sa  famille,  ainsi  que  50  bacetta,  dites  Hak  el-Kefen. 
prix  du  linceul  du  défunt. 

Cette  fille  maat'ia  devenait  plutôt  l'esclave  que  la  femme  de  l'in- 
dividu auquel  elle  était  donnée.  Malgré  les  mauvais  traitements 
dont  elle  pouvait  être  victime,  malgré  les  pénibles  travaux  auxquels 
on  pouvait  l'astreindre,  il  fallait  qu'elle  vécût  et  qu'elle  mourût 
dans  la  nouvelle  famille  dont  elle  était  la  propriété  exclusive  ;  le 
sang  avait  payé  le  sang  !  Quoique  sortant  du  cadre  que  je  me  suis 
tracé,  je  crois  pouvoir  mentionner  ici  un  usage  des  montagnards  de 
l'Aourès,  ces  kabiles  du  Sud  de  la  province  de  Constantine.  Mon 
intention  est  de  donner  ici  un  aperçu  comparatif  de  la  condition 
de  la  femme  chez  ces  peuples  berbers. 

Lorsqu'une  femme,  entraînée  par  les  conseils  d'un  amant,  vou  - 
lait  abandonner  le  toit  conjugal,  elle  employait  le  moyen  en  usage 
nommé  la  guerba,  l'outre.  Elle  se  rendait,  comme  d'habitude,  à  la 
fontaine  pour  y  faire  sa  provision  d'eau;  là,  elle  soufflait  et  em- 
plissait d'air  sa  peau  de  bouc  qu'elle  abandonnait  aux  abords  de  la 


(1)  Les  femmes  de  la  Kabilie  orientale  vont  non-seulement  à  l'eau  et  au 
bois,  mais  encore  elles  travaillent  à  la  moisson,  cueillent  les  olives, 
aident  à  défricher.  Aussi,  à  30  ans  elles  sont  complètement  usées. 


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fontaine  ;  puis  elle  allait  rejoindre  son  amant.  Le  mari  abandonné 
ne  tardait  pas  à  s'apercevoir  de  l'absence  de  sa  femme  :  la  peau  de 
bouc  remplie  de  vent  lui  expliquait  clairement  son  départ.  Dès 
qu'il  connaissait  le  nom  du  ravisseur,  il  se  rendait  chez  celui-ci  en 
armes,  accompagné  de  ses  frères  et  amis.  11  fallait  que  l'amant  pré- 
féré restituât  immédiatement  la  dot  ou  que  mort  d'homme  s'en 
suivît.  La  dot  payée,  l'honneur  était  satisfait  et  la  femme  restait 
chez  son  amant 

Mon  collègue,  M.  Hénon,  qu'un  long  séjour  à  Biskra  et  Batna  a 
parfaitement  initié  aux  mœurs  des  Berbers  de  l'Aurès,  m'a  ra- 
conté le  fait  suivant  :  Si  un  mari  se  dégoûte  de  sa  femme  et 
convoite  celle  de  son  voisin,  il  propose  un  échange  à  ce  dernier.  Le 
troc,  s'il  est  avantageux,  s'opère  sans  difficultés,  moyennant  une 
compensation  en  argent  pour  la  femme  plus  vieille  ou  moins  jolie. 

Les  cas  d'adultère  étaient  très-rares  dans  la  Kabilie  orientale, 
parce  qu'au  moindre  soupçon  d'infidélité,  le  mari  coupait  la  gorge 
à  sa  femme  sans  qu'il  eût  à  craindre  les  poursuites  de  la  famille.  Je 
ne  parle  pas  de  la  justice,  puisqu'aucune  autorité  n'avait  mission 
d'y  veiller.  La  djemaâ  considérait  le  meurtrier  comme  suffisamment 
puni  par  la  perle  de  la  somme  que  lui  avait  coûté  sa  femme. 

Si  une  jeune  fille  avait  été  promise  en  mariage  à  un  Kabile  et 
que  l'appât  du  lucre  eût  poussé  le  père  de  celle-ci  à  manquer  à  sa 
promesse,  pour  la  .donner  à  un  autre,  le  jeune  homme  dédaigné  et 
tous  les  siens  se  considéraient  comme  profondément  blessés  dans 
leur  amour-propre.  On  prenait  les  armes,  il  s'en  suivait  souvent 
des  luttes  acharnées,  des  alternatives  de  revers  et  de  succès  de 
part  et  d'autre,  jusqu:à  ce  que  l'un  des  partis  lâchât  pied  et  don- 
nât satisfaction  à  ses  adversaires  en  abandonnant  ses  prétentions 
sur  la  femme  en  litige. 

«  C'était  le  bon  temps!  disent  encore  quelques  vieux  Kabiles  : 
nous  étions  indépendants,  chacun  était  son  maître  {Soultan  ras -ou, 
sultan  de  sa  tête);  l'homme  courageux  ne  craignait  personne,  il 
tuait  sans  pitié  son  ennemi,  —  la  vie  d'un  homme  n'était  pas  plus 
appréciée  que  celle  d'une  mouche  !  »  (textuel) 

Le  plus  grand  outrage,  le  plus  grand  châtiment  qu'on  puisse  in- 
fliger à  un  Kabile  est  d'incendier  sa  maison;  non  point  que  celte 
maison  représente  une  valeur  importante,  mais  parce  qu'à  sa  con- 
servation, au  respect  qu'on  a  en  quelque  sorte  pour  elle,  se  rattache 
un  sentiment  d'indépendance  ou  d'amour-propre. 

Chez  ce  peuple  arriéré,  passionné  et  sans  frein,  ce  mode  d'insulte 


—  283  — 

était  souvent  employé  pour  assouvir  une  vengeance  qu'on  n'osait 
avouer  dans  la  crainte  de  représailles  où  la  vie  était  en  jeu.  Si  le 
propriétaire  d'une  maison  brûlée  parvenait  à  reconnaître  la  main 
d'où  partait  l'offense,  il  s'en  plaignait  à  sa  djemaâ.  Alors,  si  le 
coupable  appartenait  à  une  autre  tribu,  il  y  avait  prise  d'armes  et 
combats;  s'il  était  de  la  tribu  même,  la  djemaâ  se  transportait  à  sa 
demeure,  commençait  par  la  réduire  en  cendres,  puis  faisait  abattre 
ses  bestiaux,  qui  étaient  donnés  en  difa. 

Lorsqu'un  incendie  accidentel  consumait  une  maison,  qu'un  ou- 
ragan détruisait  une  récolte  ou  qu'une  épizootie  décimait  ou  enle- 
vait un  troupeau,  tous  les  frères  de  la  tribu  venaient  au  secours  des 
victimes  du  sinistre. 

Les  ventes  de  terres,  d'oliviers  ou  de  jardins  étaient  rares  entre 
Kabiles;  ils  préféraient  les  mettre  en  gage,  Av-a.,  pour  leur  valeur 
approximative.  Le  prêteur  en  jouissait  jusqu'à  ce  que  son  débiteur 
ou  ses  héritiers  restituassent  la  somme  prêtée. 

(A  suivre)  L.  Féraod, 

Interprète  de  l'armée. 

Constantine,  juillet  1862. 


—  284  — 
fcA  MUSIQUE  ARABE 

SES  RAPPORTS  AVEC  LA  MUSIQUE  GRECQUE  ET  LE  CHANT  GRÉGORIEN. 

Historia,  quoquo  modo  scripta,  placet. 
(V.  les  n"  31  32  et  33  de  la  Revue  Africaine) 

CHAPITRE    IV 


Tétracorde  et  hexacorde.  —  Instruments  usités  chez  les  Hébreux,  chez 
les  Grecs,  chez  les  Arabes,  et  qui  servent  encore  à  l'exécution  de  la  mu- 
sique populaire  en  Espagne.  —  Gosba.  —  Taar  et  Dof.  —  Kanoun,  harpe 
de  David.  —  Djaouak.  Légende,  flûte  à  sept  trous.  —  Raïta  et  Gaïta.  — 
Atabal.  Atambor.  Derbouka  —  Violon  ou  Kemendjah,  Rebab.  —  Koui- 
tra.  —  Les  anciens  n'ont  pas  connu  les  propriétés  de  l'octave.  —  con_ 
sonnances  de  tierce  et  de  sixte.  —  Boèce.  —  St-Grégoire.  —  Gui  d'A- 
rezzo  pose  les  bases  d'une  gamme  unique  et  réunit  dans  son  système 
d'hexacordes  les  premiers  éléments  d'où  doit  jaillir  le  nouveau  principe 
musical,  l'harmonie.  —  Le  guitare  moderne;  fusion  des  deux  systèmes. 


I. 

Je  vais  chercher  maintenant  à  expliquer  comment  le  principe 
musical  ancien,  basé  sur  le  système  des  tétracordes,  passa  au 
système  des  hexacordes  avant  d'arriver  à  celui  de  l'octave  qui 
le  régit  à  présent. 

Dans  ce  sens,  l'examen  des  différents  instruments  usités  chez 
les  Arabes  nous  sera  d'un  grand  secours,  puisque  nous  y  trou- 
verons la  classiûcation  des  sons  réduite  dans  quelques-uns  à  un 
seul  trétracorde  se  suffisant  à  lui-même,  développée  dans  d'au- 
tres jusqu'à  une  étendue  de  trois  octaves  et  trois  notes,  étendue 
qui  devait  être  la  limite  extrême  des  sons  appréciables  produits 
par  des  instruments  aussi  imparfaits. 

Quelqu'hésitation  qu'on  ait  d'ailleurs  à  admettre  un  système 
musical  régi  par  le  tétracorde  ou  même  par  l'hexacorde,  il 
nous  faudra  bien  en  reconnaître  l'existence  dans  la  flûte  à  trois 


-  285  — 

trous  donnant  quatre  sons  seulement  ;  un  tétracorde,  dans  la  gui- 
tare accordée  par  quartes,  puis  par  quartes  et  sixtes  ;  enfin 
dans  le  rebab,  ce  violon  primitif  qui,  à  la  position  ordinaire, 
n'a  qu'une  étendue  de  six   notes,  hexacorde. 

D'un  autre  côté,  si  on  admet  l'influence  des  Arabes  en  Eu- 
rope, notamment  depuis  le  huitième  jusqu'au  quatorzième  siècle, 
influence  qu'on  ne  saurait  mettre  en  doute  à  l'égard  de  la  litté- 
rature tant  dans  le  midi  de  la  France  qu'en  Espagne  et  en 
Italie,  il  nous  sera  permis  de  croire  que  cette  influence  dut  se 
porter  aussi  sur  la  musique  qui,  avec  la  poésie,  formait  la 
partie  essentielle  de  la  Gaye-science,  la  science  des  Trouvères 
et  des  Ménestrels. 

C'est  là,  à  nos  yeux,  le  côté  important  de  cette  étude,  puis- 
qu'on peut  en  tirer  des  renseignements  curieux  et  intéressants 
pour  une  période  presqu'inconnue  de  l'histoire  de  la  musique. 


II 


(  Des  tambours  et  des  flûtes  de  la  plus  grossière  espèce  fu- 
»  rent  trouvés  au  milieu  des  îles  les  moins  peuplées,  et  l'on 
»  peut  prouver  par  des  exemples  multipliés  à  l'infini  que  la 
o  musique  est  absolument  la  môme  chez  tous  les  peuples 
»  barbares.   » 

Ainsi  s'exprime  M.  Fétis  dans  sa  traduction  de  l'Histoire  de 
la  musique  par  Stafford. 

Une  flûte  et  un  tambour  résument  aussi  l'orchestre  populaire 
des  Arabes;  ces  deux  instruments  sont  en  général,  sinon  de 
la   plus  grossière   espèce,  au  moins  essentiellement  primitifs. 

Un  roseau  percé  de  trois  trous  forme  la  flûte  nommée  Gosba. 

Une  peau  séchée  tendue  sur  un  cercle  de  bois  en  forme  de 
tambour  de  basque  et  voila  le  Tarr.  Quelquefois,  ce  tambour 
affecte  la  forme  carrée,  principalement  chez  les  tribus  errantes 
du  Sahara.  On  l'appelle  alors   Dof. 

Joignons  à  ces  deux  instruments  un  chanteur  et  nous  aurons 
la  musique   arabe  telle  qu'on    l'entend  le  plus  ordinairement. 

La  flûte  à  trois  trous  donne  quatre  sons  en  comptant  celui 
qui  se  fait  sans  le  secours  des  doigts,  c'est-à-dire  en  laissant 
les  trois  trous  'ouverts.  C'est  l'instrument  chantant  chargé  de 
soutenir  la  voix  du  chanteur  en  jouant  constamment  le  texte 
de  la  chanson.  Dans  les  ritournelles,  entre  chaque  couplet,  les 


—  286  — 

variantes  consistent  on  espèces  de  trilles  imitant  les  sons  trem- 
blés, puis  dans  la  répétition  du  chant  en  sons  plus  aigus,  ob- 
tenus par  la  pression  des  lèvres  sur  le  bout  du  roseau,  dont 
l'orifice  sert  d'embouchure,  et  enfin  dans  le  mélange  de  ces 
deux  différentes  sonorités. 

Les  dimensions  du  Gosba  sont  à  peu  près  les  mêmes  que 
celles  de  notre  grande  flûte. 

Notons  dès  à  présent  ce  fait  que  le  changement  des  sons 
graves  aux  sons  aigus  s'opère,  non  pas  à  une  octave  de  diffé- 
rence, mais  bien  à  une  quinte,  ainsi  que  cela  a  lieu  avec  le 
fifre  des  bateliers  provençaux  ou  avec  la  flûte  à  bec  des  musi- 
ciens de  certaines  provinces  de  l'Espagne.  Cependant  la  mélodie 
chantée  et  jouée  ne  dépasse  jamais  l'étendue  du  tétracorde,  si 
ce  n'est  dans  les  enjolivements  dont  je  viens  de   parler. 

L'accompagnement  est  fait  par   le  tambour  dont  le  rhythme, 
toujours  égal,   régularise  celui   de    la  chanson,  en   même  temp.c 
que   son   timbre    voilé   semble    lui    faire    une   espèce    de    ba* 
continue. 

Nous  voyons  dans  la  bible  qu'à  l'occasion  du  passage  de  la 
mer  Rouge,  Moïse  et  les  enfants  d'Israël  chantèrent  un  hymne 
d'action  de  grâces.  Mariam ,  la  prophétesse,  sœur  d'Aaron ,  prit 
en  main  un  tambourin,  tof,  et  toutes  les  femmes  la  suivirent  en 
dansant  (1). 

Le  tof  des  Hébreux  ou  dof  des  Arabes,  avec  la  forme  carrée, 
existe  encore  en  Espagne ,  où  il  joue  le  même  rôle  sous  le  nom 
de  aduf.  Là,  comme  en  Afrique,  il  marque  le  rhythme  des  vieilles 
chansons  populaires  dont  l'étendue  n'excède  pas  quatre  notes. 


III. 


A  propos  du  tof  des  Hébreux,  on  objectera,  sans  doute,  la  harpe 
de  David  et  les  quatre  mille  chanteurs  de  Salomon.  Voyons,  dès  à 
présent,  ce  qu'était  cette  harpe  ;  cela  nous  conduira  directement  à 


(!)  Le  chanteur  qui  le  premier .  s'acquit  une  juste  renommée  après 
l'installation  de  l'islamisme ,  fut  un  appelé  Towais  (il  était  a  Médine), 
esclave  d'Arwa,  mère  du  troisième  kalife  Othmân  (Osman),  fils  d'Affan. 
Arwa  affranchit  Towais.  Ce  fut  lui  qui  inventa  le  tambour  de  basque 
carré  (Femmes  Arabes  depuis  l'islamisme,  ch.  XXI). 


—  287  — 

l'examen  du  système  musical  (1)  des  Anciens  arrivé  à  son  plus 
grand  développement  quant  au  nombre  des  sons  appréciables  avec 
leurs  instruments. 

On  se  ferait  une  étrange  idée  de  la  harpe  de  David,  si  on  se  la 
figurait  semblable  à  celle  qu'on  emploie- de  nos  jours.  Une  chose 
cependant  fait  croire  à  de  grandes  dimensions  pour  cet  instrument. 
On  parle  de  soixante-quinze  cordes. 

Or,  la  harpe  de  soixante-quinze  cordes  est  encore  en  usage  che2 
les  Arabes,  principalement  à  Tunis  et  à  Alexandrie.  On  rappelait 
chez  les  Hébreux  Kinnor  ;  chez  les  Arabes  son  nom  est  kanoun  ou 
ganoun.  Les  Grecs  avaient  un  instrument  semblable  nommé  kynnira. 

Cette  harpe  se  pose  sur  les  genoux  de  l'instrumentiste,  et,  mal- 
gré ses  soixante-quinze  cordes,  elle  n'est  guère  plus  grande  ni 
plus  lourde  qu'une  guitare.  Les  cordes  n'ont  pas  plus  de  80  ou 
90  centimètres  dans  leur  plus  grande  longueur.  Elles  sont  ten- 
dues horizontalement  sur  une  boite  harmonique  en  bois  d'érable 
recouverte  d'une  peau  séchée  comme  celle  d'un  tambour.  Cette 
boite  harmonique  a  la  forme  d;un  triangle  aigu.  On  pince  les 
eordes  au  moyen  t'e  petites  baleines  ou  de  becs  de  plume  fixés  à 
l'index  et  au  médius  de  chaque  main  par  des  anneaux  (î). 

Les  seuls  enjolivements  que  comporte  la  nature  du  kanoun  sont 
des  gammes  ascendantes  et  descendantes  exécutées  en  faisant 
glisser  rapidement  les  becs  de  plume  sur  les  cordes,  et  cela  tou- 
jours en  se  soumettant  au  rhythme  de  la  chanson  marqué  par  un 
instrument  à  percussion. 

Les  deux  doigts  de  chaque  main  employés  pour  pincer  les  cordes 
pourraient  faire  supposer  une  suite  de  sons  simultanés  produisant 
l'harmonie;  il  n'en  est  rien.  Le  joueur  de  kanoun  se  sert  de  l'index 
de  chaque  main  dans  les  passages  rapides  et  dans  les  gammes 
glissées;  l'emploi  des  quatre  doigts  n'a  lieu  que  pour  l'exécution 
des  notes  répétées,  genre  d'enjolivement  dont  j'ai  déjà  parlé  au 
sujet  de  la  kouitra.  Le  kanoun  joue  le  même  rôle  que  la  kouitra 
dans  les  concerts  arabes. 

Quant    aux    soixante-quinze  cordes,    elles  sont    accordées  par 


(1)  Il  est  bien  entendu  que  j'appelle  système  l'ensemble  des  sons  classés 
à  cette  époque,  depuis  le  plus  grave  jusqu'au  plus  aigu. 

(2)  Cette'  harpe  perfectionnée  devint  plus  tard  le  polyplectrum ,  dont 
on  attribue  l'invention  à  Gui  d'Arezzo.  C'est  là  la  première  forme  de 
l'épinette,  pour  arriver  à  notre  piano. 


—  288  — 

trois  à  l'unisson,  ce  qui  réduit  à  vingt -cinq  le  nombre  des  sons  for- 
mant l'étendue  du  système  basé  sur  le  tétracorde.  Encore,  arrive-t  il 
souvent  que  les  musiciens  négligent  de  mettre  les  cordes  extrêmes 
dont  l'emploi  est  très-rare.  Alors  l'étendue  du  kanoun  est  seulement 
de  trot*  octaves ,  comportant  soixante-six  cordes,  par  suite  de  la 
suppression  des  trois  sons  les  plus  aigus. 

Le  mode  d'accord  est  conforme  au  premier  ton  du  plain-chant. 
La  corde  la  plus  grave  donne  le  ré  et  les  sons  se  succèdent  dans 
l'ordre  naturel:  ré-mi-fa-sol-la- si-do-ré ,  etc. 

Avec  soixante-six  cordes,  retendue  est  de  trois  octaves,  de  ré 
à  ré. 

Avec  soixante-quinze  cordes,  elle  est  de  trois  octaves  et  trois 
notes  ,  de  ré  à  sol ,  limite  extrême  des  sons  appréciables  sur  des  in- 
struments aussi  imparfaits- 


IV. 


Revenons  au  tétracorde. 

Les  chansons  populaires  les  plus  anciennes,  avons  nous  dit,  sont 
renfermées  dans  les  quatre  sons  de  la  flûte  à  trois  trous.  Le  tétracorde 
se  suffit  à  lui-même,  et  ce  n'est  que  dans  quelques  enjolivements 
qu'on  entend  une  cinquième  note  glisser  rapidement 

Comment  le  système  des  sons  s'est-il  développé  pour  atteindre 
trois  octaves,  que  nous  savons  être  l'étendue  du  kanoun  ? 

L'adjonction  d'une  corde  en  haut  ou  en  bas  s'explique  facilement 
pour  la  lyre.  Pour  la  flûte,  au  contraire,  il  n'y  a  pas  de  transition 
entre  l'emploi  de  la  flûte  à  trois  trous,  formant  un  tétracorde, 
et  celui  de  la  flûte  à  six  trous,  donnant  la  réunion  de  deux  tétra- 
cordes  conjoints. 

Je  n'ai  recueilli,  à  ce  sujet ,  d'autres  renseignements  qu'une  lé- 
gende. La  voici: 

Mohammed  était  un  des  plus  célèbres  musiciens  de  Constantine; 
on  l'appelait  à  prendre  part  à  toutes  les  fêtes,  d'où  il  revenait  tou- 
jours comblé  de  présents. 

Cependant  Mohammed  était  triste.  Quelle  pouvait  être  la  cause 
de  sa  tristesse?  Hélas!  son  fils,  qui  promettait  d:hériter  de  son 
talent  et  de  sa  réputation,  était  mort  peu  de  temps  après  son  ma- 
riage, et  le  vieux  musicien  ne  cessait  de  demander  au  Prophète  de 
le  laisser  vivre  assez  longtemps  pour  qu'il  pût  transmettre  ses  con- 
naissances musicales  à  son  petit-fils,  dernier  rejetor.  de  *a  râpe. 


—  289  — 

L'enfant,  qui  se  nommait  Ahmed,  manifesta  de  bonne  heure  un 
goût  prononcé  pour  la  musique  ;  bientôt,  le  vieillard  lui  ayant  con- 
fectionné une  flûte  dont  la  grandeur  était  appropriée  à  ses  petites 
mains  put  l'emmener  avec  lui  dans  les  fêtes,  où  chacun  le  félicitait 
sur  le  talent  précoce  de  son  petit-fils,  et  l'assurait  qu'il  parviendrait 
à  l'égaler. 

Un  jour  que  l'enfant  était  resté  seul  à  la  maison,  Mohammed  fut 
fort  étonné ,  en  revenant  chez  lui ,  d'entendre  une  musique  qui 
semblait  produite  par  deux  instruments.  Pensant  que  quelque  mu- 
sicien étranger  était  venu  le  voir,  il  pressa  le  pas,  mais,  en  péné- 
trant dans  la  cour,  il  ne  vit  que  son  fils  qui,  ne  l'ayant  pas  entendu 
venir,  continuait  à  jouer  de  la  flûte ,  et  produisait ,  à  lui  seul,  cet 
ensemble  de  sons  tout  nouveau. 

L'enfant,  ayant  introduit  l'extrémité  de  sa  petite  flûte  dans  celle 
de  son  grand-père,  avait  obtenu  une  étendue  de  sons  jusque-là 
inconnue  sur  cet  instrument.  Et  comme  Mohammed  le  question- 
nait an  sujet  de  sa  découverte,  il  répondit  simplement  qu'il  avait 
voulu  que  sa  voix  suivit  celle  de  son  aïeul. 

En  effet,  les  sons  de  la  petite  flûte  suivaient  graduellement  ceux 
de  la  grande,  ou,  pour  mieux  nous  exprimer,  complétaient  presque 
l'octave,  dont  la  grande  flûte  ne  donnait  que  les  premiers  sons  les 
plus  graves. 

Les  marabouts,  appelés  à  se  prononcer  sur  ce  fait  extraordinaire, 
en  conclurent  que  le  Prophète  avait  voulu  indiquer  que  l'enfant 
continuerait  la  réputation  du  nom  de  son  aïeul  et  même  la  surpas- 
serait. C'est  à  cause  de  cela  qu'on  nomma  cette  nouvelle  flûte 
djaouak,  e'est  à  dire  ce  qui  suit.  > 

D'après  cette  légende,  nous  considérerons  comme  datant  de  l'ère 
musulmane  la  flûte  percée  de  six  trous  et  donnant,  par  conséquent, 
sept  sons.  Le  djaouak  usité  aujourd'hui  plus  particulièrement  par 
les  Maures,  est  percé  de  sept  trous  et  donne  l'octave  complète.  Il 
est  rare  cependant  que  les  chansons  jouées  sur  cet  instrument 
dépassent  une  étendue  de  six  ou  sept  sons  ;  l'octave  n'est  presque 
jamais  employée  si  ce  n'est  dans  les  enjolivements. 

Quelquefois,  on  rencontre  aussi  le  gosba,  grande  flûte  percée  de 
de  cinq  ou  six  trous,  donnant,  par  conséquent,  l'hexacorde  au 
moins.  ' 

Rappelons,  à  ce  sujet,  que  les  Grecs  avaient  des  flûtes  de  diffé- 
rentes espèces  pour  les  différents  modes,  et  que  les  auteurs  parlent 
souvent  de  la  flûte  à  trois  trous.  La  flûte  double  étant  la  réunion 

Revue  Afr.  6'  année,  n°  34.  19 


—  290  — 

do  deux  flûtes  appartenant  à  l'un  des  modes  dorien  ,  ionien  ou 
phrygien,  aurait  été  ainsi  un  premier  pas  vers  la  découverte  de 
l'keœaconle,  amenée  par  l'emploi  simultané  de  deux  modes  diffé- 
rents mais  toujours  les  plus  rapprochés.  Or,  en  réunissant  les 
sons  extrêmes  de  deux  de  ces  flûtes  ,  on  ne  dépassait  pas  une 
étendue  de  six  notes,  uu  hexacorde. 

La  flûte  du  mode  dorien  donnait  té,  —  mi  — fa  —  sol  ;  relie  du 
du  mode  Ionien  ,  mi  —  fa  —  40/  —  la;  celle  du  mode  phrygien  , 
fa  —  sol  —  la  —  si. 

L'étendue  complète  était  donc  de  ré  à  Si. 

N'y  a-t-il  pas  là  déjà  un  précédent  pour  le  système  à' hexacorde  de 
Gui  d'Arezzo  ? 


Signalons,  pour  en  finir  avee  les  instruments  à  vent,  la  raïta  ou 
raica,  espèce  de  musette  à  anche  percée  de  sept  trous  et  terminée 
en  pavillon. 

Cet  instrument  déjà  plus  parfait,  puisqu'il  résume  toujours  l'oc- 
tave, est  connu  en  Espagne  sous  le  nom  de  gaita.  Chez  les  Arabes, 
il  sert  généralement  pour  les  chants  de  guerre,  et  —  ce  qui  peut 
amener  quelque  confusion  —  le  mode  qui  lui  est  propre  est  appel^ 
par  les  anciens  auteurs  Jaika  ou  Saika,  noms  qu'on  lui  donne  en- 
core dans  certaines  parties  de  l'Afrique  (1). 

L'accompagnemetit  rhythmique  de  la  Raita  est  produit  par  des 
paires  de  timlialles  de  différentes  dimensions,  blouzées  avec  deux 
baguettes.  Leur  nom  est  Atabal. 

Il  y  a  aussi,  dans  la  musique  militaire  des  Arabes,  un  tambour 
plus  grand  nommé  Atambor.  On  le  frappe  avec  un  os  d'animal. 

Le  nombre  des  instruments  à  percussion  en  usage  chez  les 
Arabes  est  si  considérable,  qu'il  me  serait  impossible  de  les  indi- 
quer tous.  Je  me  bornerai  donc  à  citer-,  comme  étant  plus  en 
usage  la  derbouka  et  le  bendah.  Ce  dernier  est  une  simplification 
du  Tarr. 


(1)  Saiki  est  le  nom  du  sixième  mode  ayant  pour  base  le  si 
Quelques  variétés  de  ces  diverses  espèces  d'instruments,   tels  que  Mea 
L'saiVf   été'.  ..  prennent  également  leur  nom  du  mode  qui  leur  est  propre. 


—  -291  — 

VI. 

Parmi  les  instruments  à  cordes  figure  le  violon,  connu  sous  le 
■nom  de  kemendjah.  11  est  monté  de  quatre  cordes  accordées  par 
quintes  comme  notre  violon  européen.  La  seule  différence  Consiste 
dans  la  manière  de  le  jouer.  Le  musicien  étant  assis  tient  son  in- 
strument de  la  main  gauche  en  faisant  reposer  l'extrémité  delà 
table  d'harmonie  sur  son  genou.  L'archet,  tenu  de  la  main  droite, 
passe  sur  les  cordes  comme  celui  de  notre  violoncelle,  mais  la  po- 
sition de  la  main  est  en  sens  inverse,  le  poignet  en  dessous  de  la 
baguette  et  l'extrémité  des  doigts  en  l'air.  C'est  à  cette  position  de 
la  main  que  j'attribue  certaine  pression  sur  la  corde  tout-à-fait 
spéciale  aux  artistes  indigènes.  Le  mouvement  de  va  et  vient  est 
toujours  dans  la  même  ligne  ;  une  manœnvre  de  la  main  gauche  fait 
tourner  le  violon  pour  amener  tous  les  crins  la  corde  qui  doit 
vibrer. 

Un  violon  primitif,  le  Rebab  (Rebeb  ou  Rebec)  joue  un  rôle  impor- 
tant dans  la  musique  arabe.  Le  Rebab  a  la  boite  bombée  comme  la 
mandoline;  le  haut  de  l'instrument,  un  peu  aminci,  sert  de  man- 
che. Une  plaque  de  cuivre,  qui  couvre  la  moitié  de  la  surface  de 
l'instrument,  forme  la  touche  ;  la  partie  inférieure  est  recouverte 
d'une  peau  sur  laquelle  repose,  en  guise  de  chevalet,  un  morceau 
de  roseau  taillé  dans  la  longueur.  Deux  cordes  grosses  comme 
celles  de  notre  contre-basse  et  accordées  en  quinte  sont  mises  en 
vibration  à  l'aide  d'un  très-petit  archet  de  fer  arrondi  en  arc.  On 
joue  le  rtbab  comme  la  kemendjah.  Pour  faciliter  le  démanché,  la 
tête  du  rebab,  recourbée  à  l'inverse  de  celle  du  violon,  est  appuyée 
sur  l'épaule  de  l'exécutant. 

A  la  position  naturelle,  l'étendue  des  sons  produits  par  le  rebah 
est  d'un  hcxacorde. 

VIL 

11  me  reste  à  parler  de  la  kouilra  dite  guitare  de  Tunis. 

La  kouitra  était  l'instrument  connu  des  Grecs  sous  le  nom  de 
kithara,  elle  a  conservé  la  forme  première  de  la  lyre  : 

On  sait  que,  d'après  l'histoire  des  temps  mythologiques,  ce  fui 
Mercure  selon  les  uns,  Orphée  selon  les  autres,  qui  inventa  la  lyre, 
en  faisant  résonner  sous  ses  doigts  les  nerfs  d'une  tortue  desséchée 
au  soleil. 


—  292  — 

Or,  cotte  forme  concave  de  la  carapace  de  la  torlue,  les  Grecs 
lavaient  conservée  à  la  kilhara;  ils  la  transmirent  aux  Romains, 
chez  qui  la  dénomination  de  lira  était  commune  à  tous  les  instru- 
ments à  cordes,  comme  celle  de  tibia  à  lous  les  instruments  à  vent. 

I.a  kithara  fut  une  individualité  dans  l'espèce  bien  qu'elle  con- 
servât plus  que  les  autres  la  forme  primitive  qu'on  retrouve  dans 
la  kouitra  des  Arabes. 

La  kouitra  est  montée  de  huit  cordes  accordées  par  deux  à  l'u- 
nisson, ce  qui  ne  donne  en  réalité  que  quatre  sons.  Les  cordes 
s  mt  mises  en  vibration  au  moyen  d'un  bec  de  plume  tenu  de  la 
main  droite,  tandis  que  les  doigts  de  la  main  gauche  exécutent  le 
même  travail  que  sur  notre  guitare.  Le  manche  n'a  pas  de  sillets. 

Le  mode  d'accord  ne  peut  procéder  que  du  système  des  Grecs, 
car  nous   y   trouvons  deux  tétracordes  disjoints,  donnant  comme 
sons  extrêmes  l'octave,  et  séparés  par  un  intervalle  d'un  ton,  soit  : 
ré — sol.  r—  la — ré. 

Cette  guitare  qui,  comme  le  kanoun  semblerait  révéler  l'existence 
de  l'élément  harmonique,  n'en  exclut-elle  pas  toute  idée,  quand  on 
voit  un  bec  de  plume  qui  ne  peut  frapper  qu'une  seule  corde? 

Selon  Diodore,  la  lyre  de  Mercure  n'avait  que  trois  cordes;  sans 
doute  les  deux  tétracordes  conjoints. 

ré— sol  — do. 

Cependant  Boèce  appelle  tétracorde  de  Mercure  les  quatre  sons 
cités  plus  haut,  tapdis  que  Nicomaque  en  attribue  l'invention  à 
Pythagore. 

Toujours  est-il  que  le  tétracorde  avait  chez  les  Anciens  le  rôle 
qu'a  chez  nous  l'octave.  Nous  en  avons  la  preuve  tant  dans  l'indé- 
pendance complète  de  chaque  tétracorde,  que  dans  l'existence  de 
la  flûte  à  trois  trous  donnant  quatre  sons  seulement,  et  aussi  dans 
les  quatre  syllabes  dont  on  se  servait  pour  solfier.  Ces  syllabes 
étaient,  selon  Aristide  Quinîillien,  té,  ta,  thé,  thô;  on  les  répétait 
pour  chaque  lélracorde  comme  nous  en  répétons  sept  pour  chaque 
octave 

Les  Tunisiens  qui,  de  môme  que  les  Algériens,  n'ont  plus  d'al- 
phnbet  musical,  se  servent  encore  de  nos  jours  des  mômes  syllabes 
pour  enseigner  à  jouer  de  la  kouitra. 

VIII. 

Un  fait  qui  doit  exciter  l'étounemont  général,  c'est  que  les  Grecs, 
dont  les  connaissances  et  le  goût  dans  les  arts  étaient  si  étendus, 


—  293  — 

n'aient  pas  deviné  les  propriétés  de  l'octave  précisément  dans  cel'e 
union  de  deux  tétracordt-s  disjoints.  La  cause  en  est  peut  être 
due  à  la  grande  quantité  de  signes  qu'ils  employaient  pour  repré- 
senter les  sons  dans  chacun  des  quinze  modes  dont  parle  Alypiiis. 

Selon  cet  auteur,  le  nombre  des  signes  figurés  par  les  lettres  de 
l'alphabet  prises  dans  différentes  positions,  s'élevait  à  plus  de  seize 
cents  (1). 

Les  Romains  diminuèrent  beaucoup  cette  profusion  de  signes; 
cependant,  il  taut  arriver  jusqu'à  Boèce,  poor  trouver  l'usage  de 
quinze  lettres  seulement.  Dès-lors,  la  comparaison  peut  s'établir 
plus  facilement  pour  les  tétracordes,  et,  SaiDt-Grégoire  considérant 
que  les  rapports  des  sons  sont  les  mêmes  dans  chaque  octave,  ré- 
duit encore  ces  quinze  signes  aux  sept  premières  lettres  de  l'alpha- 
bet qu'il  répète  en  diverses  formes  dans  les  différentes  octaves  (2). 

A  cette  époque,  se  présente  un  fait  nouveau  et  d'une  grande 
importance.  Je  veux  parler  des  sons  simultanés  dus,  sans  doute, 
à  l'introduction  de  l'orgue  dans  les  temples. 

Quelques  auteurs  citent  Saint-Damas  comme  étant  l'inventeur  de 
1  orgue;  d'autres  le  font  venir  d'Orient. 

Toujours  est-il  que  Boèce  est  le  premier  qui  parle  des  conson- 
nances  de  tierces  et  de  sixtes  appliquées  à  la  mélodie;  informe  bé- 
gaiement du  contre -point  futur,  dont  le  Déchant  ou  Discant  est  la 
première  manifestation,  et  d'où  doit  surgir  plus  tard  l'harmonie 
de  Palestrina. 

Les  consonnances  de  tierces  et  de  sixtes,  improvisées  sur  une 
mélodie   connue  d'avance,  étaient  ainsi    un  acheminement    vers 


(1)  Mamoun,  pendant  les  vingt  premiers  mois  de  son  règne,  n'entendit 
pas  une  lettre,  c'est-à-dire  une  note  de  musique,  ni  une  parole  de  chant. 

[Femmes  arabes  depuis  l'Islamisme,  Ch.  XX VIII  ) 

(2)  Antérieurement  à  ce  fait,  une  première  réforme  avait  été  tentée  par 
Saint-Augustin  et  Saint-Ambroise.  C'est  à  Alexandrie  que  le  premier 
avait  enteudu  chanter  des  hymnes  dont  la  simplicité  le  frappa  d'autant 
plus  que  cette  simplicité  même  plaisait  davantage  aux  Africains  que  la 
multiplicité  des  ornements  usités  dans  d'autres  diocèses.  A.  Alexandrie,  les 
paroles  étaient  en  langue  grecque. 

C'est  d'Orient,  aussi,  que  Saint-Ambroise  avait  rapporté  à  Milan  le  ch;.nt 
dit  Ambroisien. 

Toutefois,  les  modifications  introduites  par  ces  deux  réformateurs  ne 
portaient  que  sur  la  forme  des  mélodies,  principalement  pour  les  enjolive- 
ments, et  ne  changeaient  en  rien  le  fond  du  système. 

Le  mémegenrede  réforme  avait  été  introduit  en  tspagne,  par  Sainl- 
Isidore  de  Séville. 


—  294  — 

f harmonie;  mais  avant  de  formuler  la  loi  de  cette  nouvelle  science; 
que  d'erreurs,  que  de  tâtonnements! 

Ce  même  Boèce,  qui  rédige  au  quatrième  siècle  un  traité  de  mu- 
sique imité  de  celui  des  Anciens,  séduit,  sans  doute,  par  le  charme 
des  sons  simultanés,  cherche  à  en  introduire  l'emploi  dans  ses  té- 
tracordes, mais  il  n'obtient  aucun  résultat. 

Au  milieu  du  bouleversement  général,  produit  autant  par  les  hé- 
résies que  par  les  invasions  des  barbares,  les  hérétiques  se  font 
une  arme  de  cette  découverte,  pour  augmenter  le  nombre  de 
leurs  adhérents.  C'est  alors  que  les  conciles  et  Saint-Grégoire  lui- 
même,  défendent  l'usage  des  instruments  dans  les  églises. 

Cependant  Fidée  première  de  l'harmonie  existe,  elle  va  germer 
au  sein  même  du  Christianisme,  au  moyen  du  Discant  et  de 
l'orgue.  La  religion  nouvelle,  qui  a  puisé  dans  le  paganisme  les 
principes  de  son  chant  religieux,  adopte  pour  son  instrument  de 
prédilection  la  flûte  de  Pan,  dont  les  roseaux  résonneront,  non 
plus  successivement,  au  souffle  d'un  individu,  mais  bien  simul- 
tanément au  moyen  d'un  clavier  et  d'un  soufflet. 

Peu  à  peu,  les  consonnancesde  tierces  et  de  sixtes  s'introdui- 
sent à  côté  des  progressions  de  quarte  et  de  quinte,,  déduites  du 
système  des  tétracordes  ;  les  deux  systèmes  sont  en  présence  et 
se  disputent  le  terrain  avec  acharnement,  jusqu'au  moment  ou  Gui 
d'Arezzo,  développant  l'idée  de  Saint-Grégoire,  établit  les  rapports 
des  hexacordes  et  pose  les  bases  d'une  gamme  unique  permettant  l'u- 
sage des  sons  simultanés. 

JX. 

On  se  ferait  une  étrange  idée  dû  sens  de  la  réforme  de  Gui  d' Ar- 
rezzo,  en  lui  attribuant  simplement  l'invention  du  nom  des  noies 
pris  dans  l'hymne  de  Saint- Jean. 

Sa  véritable  découverte,  celle  qui  a  conduit  à  la  formule  harmo- 
nique, consiste  dans  l'établissement  des  rapports  des  hexacordes, 
dans  les  nuances,  et  enfin  dans  le  bémol. 

Là  où  Saint-Grégoire  avait  vu  deux  tétracordes  semblables  don- 
nant comme  sons  extrêmes,  l'octave  ré—sol=la — ré,  Gui  d'Arezzo 
procédant  par  l'application  des  consonnances  harmoniques,  reconnut 
d'abord  deux  tierces  semblables,  séparées  par  un  demi-ton  et  don- 
nant comme  sons  extrêmes  la  sixte,  Vhexacorde  :  do-ré-mi=  fa-sol-la. 

Puis,  appliquante  sa  découverte  le  système  des  deux  progressions 
arithmétique  et  harmonique,  qui  consistait  à  intervertir  la  posi- 


—  29o  - 

fion  de  deux  tétraconles  (I)  il  mit  en  haut,  la  tierce  qui,  dons  le 
premier  hexacorde,  se  trouvait  en  b;is.  ïl  en  résulta  un  second 
hexacorde  ayant  un  point  de  départ  différent,  mais  entièrement 
semblable  au  premier  quant  aux  rapports  des  sons  entre  eux.  Ce 
second  hexacorde  était,  en  effe!,  formé  comme  le  premier,  de  deux 
tierces  semblables,  séparées  par  un  demi-ton  :  $ol-1a-îi'=dq-ré  mi. 

En  suivant  ce  même  mode  de  procéder,-  ii  prit  la  seconde  tierce 
du  premier  hexacorde  pour  en  faire  la  base  d'un  nouvel  hexacorde, 
et  compléta,  au  moyen  du  bémol  placé  sur  le  premier  son  de  la 
seconde  tierce,  les  trois  hexacordes  fondamentaux  de  son  système. 

Enfin,  appliquant  cette  découverte,  en  la  précisant  dans  une 
étendue  de  quinze  sons  seulement,  il  formula  les  cinq  hexacor- 
des de  la   loi  harmonique,  comprenant  : 

1°  Deux  hexacordes  commençant  par  la  lettre  G,  nommés  Jiexa  - 
cordes  de  becuadre  ou  b  carré  ; 

i"  Deux  hexacordes  commençant  par  la  lettre  C,  nommés  hexa- 
cordes naturels  ; 

3°  Un  hexacorde  commençant  par  la  lettre  F,  nomme  hexacorde 
de  bémol. 

Ce  système  était  applicable  à  toute  l'étendue  des  sons  percep- 
tibles produits  par  les  instruments,  dont  nous  savons  déjà  que  le 
plus  complet  comprenait  trois  octaves  et  trois  notes  La  série  des 
cinq  tétracordes  pouvait  se  reproduire  à  l'aigu  et  au  grave,  dans  les 
mêmes  conditions.  (Voir  le  tableau  à  la  page  suivante) 

L'hymne  de  St-Jean  explique  parfaitement  le  sens  de  cette 
découverte,  puisque,  bien  qu'il  soit  écrit  dans  le  premier  ton 
du  plainchant,  il  renferme  les  six  notes  du  premier  hexacorde  na- 
turel, qui  est  le  point  de  départ  du  système  de1  Gui  d'Arezzo. 
Chaque  vers  commence  par  une  note  différente,  suivant  la  marche 
ascendante  des  degrés  de  la  gamme. 

Ut  queant  Iaxis 
Resonare  flbris 
Mira  gestorum 
Famuli  tuorum 
$ohe  poilu  M 
Labii  reatum 
Sancte  Joannes. 


(1)  Nous  en  avons  constaté:  f  emploi  par  Saint-Grégoire,  dans  sa.  réfoirne 
«tu  chant  religieux. 


296  — 


«     2    fi     S    *     3 


T3       6     À       «      O     U. 


«     ï    £     E 


»    -o     « 


^s     «     C5 


.2      n     <2       S     \ 

«9    d    ai    w    O 


js   g  «s   a  "S  "3 


"^      S*    «~      ©-O      OJQ      «C5CWWOWM-<0 


Quant  aux  nuances  pour  faciliter  le  passage  d'un  hexacorde  à 
l'autre  (1),  il  n'est  besoin  que  de  regarder  ce  tableau  avec  un 


(1)  La  nuance  consiste  dans  le  changement  du  nom  d'une  note  tout  en 
conservant  le  môme  son.  Ainsi  C-fa  du  premier  hexacorde  de  becuadre 
devient  C-ut  dans  le  premier  hexacorde  naturel  bien  que  le  son  ne 
change  pas. 


—  297  — 

peu  d'attention,  pour  se  convaincre  que  leur  but  était  de  ra- 
mener le  cbant  de  toutes  les  mélodies  à  une  seule  et  même 
gamme,  comprenant  une  étendue  de  six  notes. 

Sans  doute,  il  y  avait  encore  là  une  lacune,  qui  ne  fut  com- 
blée que  plus  tard  par  la  découverte  de  la  sensible;  mais  il 
n'en  reste  pas  moins  évident  que  la  loi  de  l'harmonie  était  for- 
mulée par  Gui  d'Arezzo.  (1) 

Quant  au  système  des  tétracordes,  on  en  garda  juste  ce  qui 
pouvait  concorder  avec  les  principes  nouveaux,  et  la  guitare, 
modifiant  son  mode  d'accord,  forma  avec  les  deux  systèmes  un 
mélange  hétéroclite  qu'elle  a  conservé.  La  nature  exceptionnelle 
de  ce  mode  d'accord  (2),  —  trois  tétracordes  surmontés  d'un  hexa- 
corde  coupé  à  sa  base  par  une  tierce  —  semble  être  le  résultat 
de  la  fusion  des  deux  systèmes  de  St-Grégoire  et  de  Gui 
d'Arezzo. 

{La  suite  au  prochain  t^urnéro) 

Salvador  Daniel. 


(1)  Il  est  à  remarquer  que  le  dernier  verset  Sancte  Johannes  restait 
disponible  pour  la  note  à  inventer,  note  qui  commence  précisément  par 
la  môme  lettre  que  lui,  S.  —  N.  de  la  R. 

(2)  Les  sons  des  cordes  de  la  guitare  étaient  représentés  par  les 
lettres  A,  D,  G,  C,  E,  A. 

La  création  d'un  diapazon  fixe  lésa  changés,  sans  cependant  rien  mo- 
difier dans  son  mode  d'accord  puisque  aujourd'hui  les  cordes  de  la  gui- 
tare sont  :  mi,  la,  ré,  toi,  si,  mi. 


IdE  FAX. 

Rien  de  nouveau  sous  le  soleil  !  Bien  avant  qu'on  songeât  en 
Amérique  et  en  Europe  aux  tables  tournantes,  les  Mauresques 
d'Alger  savaient  faire  tourner..  .  les  vases  et  en  obtenir  des  pré- 
dictions. Elles  savaient  bien  davantage,  car,  au  moyen  de  certai- 
nes pratiques  que  nous  allons  décrire,  elles  évoquaient  et  évoquent 
encore  les  génies,  qui  se  manifestent  à  elles —  à  ce  qu'elles  assurent 
—  par  des  cris,  des  paroles  ou  môme  par  des  apparitions  qui 
peuvent  devenir  tangibles  en  certains  tas. 

Quoi  de  surprenant,  après  tout,  puisque  les  génies  ont  leur 
quartier  général  tout  près  d'ici ,  à  Aioun  Béni  Menad,  à  ces  petites 
sources  qui  suintent  des  rochers  du  rivage,  eDtre  le  jardin  du 
Dey  et  le  Champ  du  repos.  Des  voisins  se  doivent  bien  quelques 
petites  complaisances  réciproques  :  puisque  les  Mauresques  d'Alger 
vont  chaque  mercredi  matin  sacrifier  aux  génies  de  Béni  Menad 
des  poules,  voire  môme  des  montons  et  jusques  à  des  bœufs, 
quoique  fort  rarement  ;  c'est  bien  le  moins  que  les  génies,  à  leur 
tour,  répondent  parfois  à  leur  appel.  Il  suffit  que  ce  ne  soit  pas 
dans  les  vingt-sept  premiers  jours  du  mois  de  Ramadan  ,  période 
pendant  laquelle  les  génies  sont  enchaînés  et  où  les  marabouts, 
seuls,  ont  le  droit  de  quitter  momentanément  les  régions  ultra- 
mondaines pour  venir  faire  des  excursions  sur  noire  globe. 

Des  indigènes  m'ont  assuré  que  ces  génies  se  consolent  de  leur 
réclusion  momentanée,  en  se  gaussant  des  chercheurs  de  trésors 
échelonnés  sur  la  route  voisine  et  qui  font  des  fouilles  en  ce  mo- 
ment ,  toujours  en  vue  des  fameux  quatorze  millions  dont  il  a 
déjà  été  question  dans  un  grave  journal.  Centième  édition  d'une  mys- 
Hcation  qui  a  commencé  en  1830,  alors  qu'après  avoir  bien  creusé 
dans  la  Jénina  à  la  recherche  de  certaines  tonnes  d'or,  on  finit 
par  trouver....  une  abondante  source,  qui  faillit  inonder  le 
quartier. 

Mais  retournons  à  notre  Fal ,  et  disons  —  ce  que  nous  aurions 
dû  faire  dès  le  principe  —  que  ce  mot  s'applique  à  toute  opération 
plus  ou  moins  magique,  faite  dans  le  but  d'obtenir  des  prédic- 
tions. 

Donc,  voici  comment  les  choses  se  passent  ou  du  moins  coni- 


—  299  — 

ment  elles  se  sont  passées  dans  les  évocations  dont  nos   infor- 
mateurs disent  avoir  été  tén?oins. 

La  magicienne  demande  d'abord  qu'on  prépare  un  succulent 
couscoussou.  Il  n'est  pas  bien  certain  que  ce  plat  soit  indispen- 
sable au  succès  de  I  affaire;  et,  en  insistant  pour  l'affirmative, 
l'opératrice  peut  être  soupçonnée  d'avoir  son  estomac  en  vue 
plutôt  que  les  génies.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  fait  le  couscoussou 
et  on  le  mange,  sauf  une  très-petite  portion  qui  est  mise  à  pnrt 
pour  l'usage  dont  nous  parlerons  bientôt.  Puis,  commence  le  grand 
œuvre. 

Sur  un  réchaud  allumé,  on  jette  quelques  grains  d'encens  dont 
on  parfume  l'intérieur  d'un  vase  ;  ledit  vase  étant  bien  rempli  de 
la  fumée  odorante,  on  le  couvre  vivement  d'un  linge,  après  y 
avoir  versé  un  peu  d'eau.  Puis,  on  y  jette  des  bagues  et  une 
clef,  objets  fournis  par  les  personnes  qui  veulent  obtenir  des 
prédictions.  La  première  bague  doit  appartenir  à  une  jeune  fille. 
—  atok ,  comme  disent  les  matrones  algériennes  —  laquelle  a  mis- 
sion de  jeter  et  de  retirer  successivement  les  bagues.  Les  personnes 
qui  assistent  à  la  cérémonie  commencent  à  réciter  des  espèces  de 
couplets,  après  chacun  desquels  on  retire  une  bague  ;  le  sens  du 
couplet  récité  s'applique  au  propriétaire  de  la  bague  tirée  de 
l'eau.  Notons  que  le  linge  qui  recouvre  entièrement  le  vase  ne 
permet  pas  à  la  jeune  fille  de  choisir  l'objet  qu'elle  retire:  c'est 
tout-à-fait  le  hasard  qui  en  décide. 

Quand  ceci  a  été  répété  par  trois  fois,  on  prend  la  bokala  que 
Ton  maintient  en  l'air  «ntre  les  pouces  étendus.  Bientôt,  le  vase 
tourne  et,  par  ses  mouvements,  fournit  aux  opératrices  de  nouveaux 
éléments  de  divination.  Cette  partie  de  la  cérémonie  rentre  dans 
lé  système  des  tables  tournantes  -,  il  faut  ajouter,  pour  prévenir 
l'accusation  de  plagiat,  qu'elle  est  pratiquée  ici  de  temps  immé- 
morial. 

Quand  ces  préliminaires  sont  terminés,  arrive  la  grande  affaire, 
l'évocation  des  génies:  on  emporte  le  vase  magique  sur  une  ter- 
rasse; on  y  prend  avec  les  doigts  de  l'eau  qu'on  jette  vers  la  mer, 
en  demandant  des  nouvelles  ,  par  exemple  ,  d'une  personne  en 
voyage.  C'est  alors,  dit-on,  que  des  voix  étranges  répondent  à  cet 
appel,  qui  se  fait,  bien  entendu,  au  milieu  de  la  nuit,  lorsque  les 
simples  mortels  sont  plongés  dans  le  sommeil  et  que  les  êtres  sur- 
naturels sont  seuls  sur  pied. 

Si  les  voix  entendues  sont  ce  qu'on  appelle  le  ouilouil.  l'acclama- 


—  300  - 

tion  collective  des  femmes,  faite  en  signe  d'admiration,  de  joie  or? 
d'approbation  ;  si  c'est  encore  des  éclats  de  rire,  bon  signe  pour 
ce  que  l'on  demande. 

Mais  si  ce  sont  des  exclamations  d'une  nature  désapprobatrice 
ou  des  sifflets,  le  présage  est  défavorable. 

Il  n'est  pas  indispensable  de  lier  l'opération  de  la  bokala  à  cette 
dernière;  on  peut  procéder  directement.  Voici ,  alors  ,  comme  on 
s'y  prend. 

A  minuit,  ou  au  moins  à  l'heure  où  tout  le  monde  est  couché,  ^e 
qui  peut  varier  selon  les  lieux,  on  monte  sur  la  terrasse.  On  prend 
de  la  terre  dans  un  pot  à  fleur  et  on  la  jette  dans  la  mer  ou  vers  la 
mer,  en  prononçant  ces  paroles  sacramentelles  : 
Slam  alek,  ya  trab  el  mehabès, 

—  Elli  ma  areuftek  ila  khedeur  oula  yabès  ; 
Djibli  khebeur  Ftan 

Ki  ikoun  fil  bhar  rhaïs! 

Salut  sur  toi,  ô   terre  de  ce  pot  ! 

—  Je  ne  sais  si  tu  es  fraîche  ou  sèche. 
Donne-moi  des  nouvelles  d'un  tel, 
Fût-il  perdu  dans  la  mer  ! 

A  peine  cette  invocation  est-elle  terminée,  que  les  voix  se  font 
entendre,  tantôt  venant  du  large  dans  le  lointain,  tantôt  partant 
d'auprès  des  opératrices  et  aussi  variables  dans  leur  nature  que 
dans  leur  intensité  et  leur  origine.  Il  y  a  aussi  quelquefois  de 
véritables  apparitions,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut.. 

Les  femmes  indigènes  ont  encore  d'autres  pratiques  qui  se  font 
danâ  un  but  analogue. 

Il  y  a  le  génie  appelé  Sidi  Medoh  que,  à  cause  de  la  rime  sans 
doute,  on  évoque  sur  les  terrasses  [stoh). 

La  divination  par  le  fumeron,  merheouba,  est  assez  originale. 
Nos  ménagères,  qui  s'indignent  tant  contre  ces  morceaux  de  bois 
insuffisamment  carbonisés,  sont  loin  de  se  douter  qu'elles  pour- 
raient s'en  servir  pour  des  conversations  quelquefois  fort  intéres- 
santes. Il  suffît  pour  cela  de  prendre  ledit  fumeron,  de  lui  figu- 
rer, à  l'extrémité  qui  s'écarte  le  moins  de  la  forme  d'une  tête,  des 
yeux,  un  nez,  une  bouche,  des  oreilles;  on  l'habille  ensuite  comme 
une  poupée  et  on  le  place,  en  cet  état,  en  face  de  son  lit.  Après 
quoi  on  se  couche  et  l'on  interpelle  le  fétiche.  Seulement,  il  faut 
avoir  bien  soin  d'avoir  sa  question  toute  prête,  car  si  l'on  hésite 
quand  i)  vient  à  votre  appel,  il  s'emporte  et  vous  crie  avec  colère  : 


—  301  - 

pourquoi  m'as  tu  appelé?  11  vous  traite  même  très-rudement  pour 
peu    que  l'hésitation   continue. 

Il  y  a  encore  un  autre  système  :  on  enferme  une  araignée  et  un 
cloporte  dans  une  boite  et  on  les  questionne.  L'araignée  se  charge 
des  réponses  ! 

Enfin,  il  est  un  système  de  Fal  beaucoup  plus  simple  que  tout  le 
resle.  Si  l'on  désire  une  prompte  solution  sur  un  sujet  quelconque 
qui  préoccupe  vivement,  on  sort  de  chez  soi,  on  prête  l'oreille 
avec  soin  aux  paroles  qui  peuvent  échapper  aux  passants  dans 
la  rue.  Les  premières  que  vous  entendez  sont  la  réponse  à  ce  qui 
vous  occupe.  Si  ce  n'est  pas  certain,  au  moins  ce  n'est  pas  com- 
pliqué. 

On  conçoit,  après  avoir  lu  ce  qui  précède,  que  nous  nous  bornions 
à  l'office  de  rapporteur  et  que  nous  ne  nous  hasardions  nullement 
à  garantir  les  faits;  tout  ce  que  nous  garantissons,  c'est  que  ceux 
de  qui  nous  les  tenons  y  croient  fermement.  Et  pourquoi  pas,  au 
fait.  M  n'y  a  qu'une  chose  réellement  difficile  à  croire  :  c'est  la 
vérité. 

A.  Bebbrugger.  (1) 

(1)  Publié  le  6  mai  dernier  dans  YAkhbar,  avec  les  initiales  de  l'auteur 
L.  A.  B.  (Louis-Adrien  Berbrugger.) 


—  302  — 


VOITURE   L'AVatlCAlV 

En  parcourant  la  Biographie  universelle  à  la  recherche  des  hom- 
mes d'Afrique,  je  tombai  sur  ce  passage  d'un  article  relatif  au  bel 
esprit  Voiture,  un  des  ornements  de  l'hôtel  de  Rambouillet,  dans 
h*   \T   siècle.' 

«  Les  lettres  dans  lesquelles  Voiture  décrit  son  séjour  en  Espa- 
«  gne  et  son  excursion  en  Afrique  sont  assurément  des  meilleures 
«  qu'il  ait  écrites.  Elles  offrent  des  détails  pleins  d'intérêt  et  sont 
«  d'un  style  naturel.  » 

Cela  étant  signé  d'un  nom  respectable,  je  crus  avoir  mis  la  main 
sur  une  nouvelle  source  d'informations  pour  cette  époque  aussi 
pauvre  au  point  de  vue  historique  que  sous  le  rapport  social,  la 
période  qui  correspond  à  la  domination  turque  dans  l'Afrique  sep- 
tentrionale. 

Armé  de  la  plus  récente  édition  des  œuvres  de  Voiture,  celle 
d  Ubiciui  (Paris,  1855),  je  me  mets  à  la  recherche  des  lettres  de 
l'année  1633,  époque  où  notre  auteur  vint  visiter  l'Afrique.  Hélas! 
voici  tout  ce  que  j'y  pus  découvrir  ; 

Dans  l'épitre  53  (tome  1er,  p.  161),  adressée  à  M'1"  Paulet,  cette 
autre  illustration  de  l'hôtel  Rambouillet,  que  la  fierté  de  ses  sen- 
timents et  la  couleur  de  ses  cheveux  avaient  fait  appeler  la  Lionne, 
il  écrit  de  Ceuta,  à  la  date  du  7  août  1633: 

«  Au  cas  que  j'obtienne  un  passeport  que  j'espère,  àTétouan,  et 
«  que  les  Alarbes  (Arabes)  qui  couvrent  cette  campagne  ne  rom- 
«  pent  pas  mon  dessein,  j'aurai  le  plaisir  de  voir  dans  quelques 
«  jours  une  ville  toute  peuplée  de  turbans,  un  peuple  qui  ne  jure 
«  que  par  Allah,  et  des  Africaines  qui  n'ont  rien  de  barbare  que  le 
«  nom,  »  etc.,  etc. 
Au  bas  on  lit:    Voiture  l'Africain. 

11  parait  que  le  passeport  attendu  ne  vint  pas  ou  que  les  Alarbes 
ne  laissèrent  pas  la  route  libre  ;  car  le  16  août  nous  retrouvons 
Voiture  à  Séville,  d'où  il  avait  déjà  écrit  le  lor  du  même  mois.  En 
quinze  jours,  il  avait  fait  la  route  de  cette  ville  à  Ceuta  et  ietour. 
Son  odyssée  africaine  fut  donc  encore  plus  courte  que  celle  de 
Henri  Murger.  Elle  fut  surtout  plus  stérile,  ainsi  qu'on  va  en  juger. 
Dans  les  deux  seules  lettres  qu'il  date  de  Ceuta,  il  n'est  pasques- 


—  303  — 

tion  de  l'Afrique  ;  pas  un  moi  même  de  Ceuta,  où  il  dut  cepen- 
dant passer  quelques  jours.  Voiture  ne  semble  avoir  traversé 
le  détroit  de  Gibraltar  que  pour  avoir  le  droit  d'écrire  à 
Mlle  Paulet ,    après  force  galanteries: 

o  Vous  devez  être  bien  aise  de  voir  des  poulets  (billets  doux) 
«   de  Barbarie .  ,*.  » 

Dans  une  lettre  adressée  du  même  lieu  et  à  la  même  date,  il 
annonce  à  Mlle  Paulet  l'envoi  de  plusieurs  lions  en  cire  rouge; 
et  là-dessus  redoublement  de  fadaises  et  d'équivoques  sur  le  sobri- 
quet de  lionne  qu'on  donnait  à  son  aimable  correspondante. 

II  signe  cette  fois  Léonard  (de  leon,  lion  '.),  gouverneur  des  lions 
du  roi  de  Maroc. 

Après  cette  fructueuse  excursion  sur  les  côtes  de  l'antique  Mau- 
ritanie ïingitane,  Voiture  va  s'embarquer  à  Lisbonne,  au  mois 
de  décembre  1633  ,  au  risque  de  tomber  enlre  les  mains  des 
corsaires  barbaresques  qui  infestaient  alors  tous  ces  parages. 
Comme  lenavire  où  il  effectua  son  passage  était  chargé  de  sucre,  il 
ne  manque  pas  cette  occasion  de  faire  de  l'esprit  à  la  mode  du 
temps  : 

«  Si  je  vais  à  bon  port,  —  écrit-il  à  Mlle  Paulet  —  j'arriverai 
»  confit;  et  si,  d'aventure,  je  fais  naufrage  avec  cela,  ce  me 
»  sera  au  moins  une  consolation  de  ce  que  je  mourrai  en 
»  eau  douce.  » 

On  dira  peut-être  que  ce  badinage  de  mauvais  goût  est  ex- 
cusable, puisqu'il  était  destiné  à  ne  point  dépasser  les  bornes 
de  l'intimité.  Ce  n'est  point  du  tout  le  cas  ;  une  lettre  de  Voi- 
ture était  un  événement  littéraire,  presqu'autant  qu'une  épitre 
de  Balzac,  le  grand  épistolier  de  France.  On  la  lisait  publique- 
ment et  on  la  commentait  à  l'hôtel  de  Rambouillet;  elle  circu- 
lait dans  tous  les  salons  de  l'époque.  L'auteur  le  savait  bien; 
et  ses  moindres  billets  étaient,  in  petto,  destinés  à  la  postérité; 
aussi,'  il   faisait  de   son  mieux. 

Après  avoir  accompli  la  tâche  très-courte  de  rendre  compte 
du  voyage  de  Voiture  en  Barbarie,  n'abandonnons  pas  notre  africain 
sans  un  mot  de  biographie,  car,  si  peu  qu'il  soit  resté  dans  ce  pays 
et  si  peu  qu'il  en  ait  parlé,  il  appartient  à  la  galerie  des  Eu- 
ropéens qui  l'ont  visité,  et  cela  suffit  pour  lui  donner  droit  à 
la   mention  de  rigueur. 

Vincent  Voiture  est  né  à  Amiens  en  1598,  d'un  riche  mar- 
chand de  vins    qui   suivait    la  cour.    Il    appartint   à   la  maison 


—  301  — 

de  Gaston  d'Orléans,  qui,  entre  autres  missions  délicates,  lui 
confia  celle  d'aller  négocier  en  Espagne  pour  obtenir  du  duc 
d'Olivarès  des  secours  contre  le  roi  de  France,  frère  dudit  Gaston. 
C'était  une  belle  et  bonne  trahison  qui  pouvait  conduire  son 
homme  droit  au  gibet;  mais  dans  ces  temps  de  troubles,  on 
ne  s'arrêtait  pas  à  de  pareils  scrupules  :  Voiture  s'en  tira  en 
homme  d'esprit  cette  fois  et  passa  heureusement  entre  les  cor- 
saires barbaresques  et  la   potence  nationale. 

Il  parlait  si  bien  la  langue  castillane  qu'une  pièce  de  poésie 
qu'il  composa  dans  cet  idiome  put  être  attribuée  à  Lope  de 
Vega  par  les  Espagnols  eux-mêmes.  Avec  cette  connaissance  et 
son  séjour  de  quinze  mois  à  Madrid  ou  en  Andalousie,  il  pou- 
vait faire  mieux  sur  ces  contrées  que  ce  que  l'on  rencontre 
dans   ses  lettres. 

Mais  il  était  trop  préoccupé  de  plaire  aux  précieuses  de  l'hôtel 
de  Rambouillet,  et  sa  recherche  continuelle  du  bel  esprit  étouffa 
le  bon  esprit  qu'il  aurait  fallu  pour  raconter  et  décrire  simplement 
les  choses  intéressantes  qui  lui  passaient  sous  les  yeux. 

Heureusement  pour  sa  mémoire,  Voiture  fut  un  homme  de 
bien  et  d'honneur,  un  excellent  ami.  Au  point  de  vue  littéraire, 
il  contribua  môme  à  polir  notre  idiome  alors  assez  barbare  et 
à  préparer  cette  belle  langue  française  du  dix -septième  siècle. 
Ce  sont  là  des  titres  réels  et  qui  font  pardonner  les  fautes  de 
goût  qui  se  remarquent  dans  ses  œuvres  épistolaires  non  moins 
que  dans   ses  poésies. 

Le  mercredi,  27  mai  1648,  Voiture  mourut  à  Paris,  rue  Saint- 
Thomas-du-Louvre,  d'une  fièvre  qui  lui  prit  pour  s'être  purgé 
ayant  la   goutte.  11  fut  enterré  à   Saint-Eustache. 

Lorsque  Voiture  faisait  à  Ceuta  sa  courte  et  stérile  excur- 
sion, le  père  Dan,  supérieur  des  Mathurins  de  Fontainebleau, 
se  mettait  en  roule  pour  venir  ici  travailler  à  la  rédemption 
des  captifs.  Le  hasard  se  plaisait  ainsi  à  placer  en  regard,  sur 
le  même  terrain,  le  religieux  dévoué,  le  futur  historien  de  la 
Barbarie  et  le  bel  esprit  frivole  qui  ne  fit  qu'apparaître  ici  et 
p?r,iit  sans    avoir   rien   vu   ou    du  moins  rien  retenu. 

A.  Berbroggeb. 


—  305  — 


IIAUOIT  ET  JMAROUT. 

La  Bibliothèque  d'Alger  a  reçu  récemment  de  M.  de  Toustain 
Dumanoir,  outre  quelques  médaillons  et  monnaies,  une  amulette 
tumulaire  assez  curieuse  pour  que  nous  en  parlions  ici  avec  détail . 

Cette  amulette,  gravée  en  relief  sur  uoe  planchette  d'environ 
neuf  centimètres  sur  sept,  a  été  trouvée,  en  1832,  dans  une  des 
tombes  de  l'ancien  cimetière  musulman,  à  l'époque  où  ce  lieu  de 
sépulture  devenait  le  Jardin  Marengo  et  à  l'endroit  qui  est  en  train 
de  devenir  le  Lycée  impérial. 

Le  heurz  dont  nous  allons  entretenir  le  lecteur,  contient  au  centre 
un  fragment  de  verset  du  Coran,  encadré  dans  un  filet  formé  par 
la  prolongation  de  quelques-unes  des  lettres  appartenant  aux  noms 
propres  gravés  aux  angles  du  cadre. 

Voici  ce  qu'on  y  lit,  d'après  la  traduction  de  M.  Bresnier  : 

Au  milieu  du  cadre  :  —  «  Et  lorsque  vous  tuâtes  un  homme  et 
que  vous  disputâtes  à  son  sujet.  .  .  Mais  Dieu  manifestera  ce  que 
vous  cachiez.  »  (Coran,  chap  28,  v.  67). 

A  la  bordure  et  aux  angles  du  cadre  : 
Gabriel,  Michel,  Aseafil.  Azraïl; 
Marodt,  Harout; 
Yadjoodj,  Madjodoj  . 

Parmi  les  personnages  cités  ici,  Gabriel,  le  messager  de  Dieu 
auprès  de  Mahomet,  lors  de  la  révélation  du  Coran  ;  l'archange 
Michel;  Âsrafil,  un  des  Séraphins  :  Azraïl,  l'ange  exterminateur 
bien  connu,  ainsi  que  Gog  etMagog,  personnification  orientale  des 
peuples  du  Nord,  —  ne  pouvaient  causer  aucun  embarras. 

Mais  Harout  et  Marout,  qu'étaient-ils  ?  les  indigènes  que  nous 
avions  sous  la  main  ne  les  connaissaient  pas  et  la  Bibliothèque 
orientale  de  d'Herbelot  était  muette  sur  leur  compte.  Par  bon- 
heur, le  Coran,  cette  mine  de  renseignements  inépuisable,  vint  à 
notre  secours  et  nous  fournit,  dans  son  chapitre  2e,  le  verset 
que.  voici  : 

96 «  Ils  enseignent  aux  hommes  la  magie  et  la  science  qui 

avait  été  donnée  aux  deux  anges  de  Babylone,  Harout  et  Marout. 
Ceux-ci  n'instruisaient  personne  dans  leur  art  sans  dire  :  Nous 
sommes  la  tentation  ;  prends  garde  de  devenir  infidèle  !  Les  hom- 

Revue  Afr.,  6°  année,  n"  34 .  2l> 


—  306  ~ 

mes  apprenaient  d'eux  les  moyens  de  semer  la  désunion  entre 
l'homme  et  la  femme,  mais  les  anges  n'attaquaient  personne  sans 
la  permission  de  Dieu.  Cependant  les  hommes  apprenaient  ce  qui 
leur  était  nuisible  et  non  pas  ce  qui  pouvait  leur  être  avan- 
tageux :  et  ils  savaient  que  celui  qui  avait  acheté  cet  art  était 
déshérité  de  toute  part  dans  la  vie  future,  vil  prix  que  celui 
pour  lequel  ils  ont  livré  leurs  âmes,  s'ils  l'eussent  su  !  « 

Enfin  notre  savant  ami,  M.  Bresnier  nous  signala,  dans  l'exé- 
gèse coranique  d'El-Khazin,  une  tradition  fort  curieuse  sur  les 
deux  anges  Harout  et  Marout.  Grâce  à  la  traduction  orale  qu'il  fit, 
séance  tenante,  de  ce  texte  difficile  et  que  nous  n'avons  eu  qu'à 
rédiger,  nous  pouvons  livrerai!  lecteur  une  légende  très-atîachante 
et  dont  il  semble  que  Voltaire  se  soit  inspiré  dans  un  de  ses  plus 
jolis  contes  en  prose. 

La  voici  aussi  exactement  qu'il  nous  a  été  possible  de  la 
reproduire. 

Vers  le  temps  d'Edris  (le  même,  dit-on,  que  notre  patriarche 
Enoch),  les  anges  entendant  monter  jusqu'au  ciel  le  bruit  honteux 
des  mauvaises  actions  des  hommes,  en  furent  indignés  et  dirent 
au   Seigneur. 

—  Ce  sont  donc  là  les  êtres  que  tu  as  placés  sur  la  terre  et  tes 
créatures  d'élection  ;  vois  comme  ils  te  désobéissent  ? 

Tour  faire  comprendre  cette  observation  peu  bienveillante  à 
notre  endroit  des  membres  de  la  milice  céleste,  il  faut  l'accom- 
pagner d'une  observation  empruntée  à  la  tradition  musulmane 
Selon  celle-ci ,  lorsque  Dieu  eut  la  pensée  de  peupler  la  terre  par 
les  hommes,  les  anges  y  firent  quelques  objections  auxquelles  un 
sentiment  de  jalousie  n'était  pas  étranger;  car  ils  redoutaient  de 
voir  les  affections  du  Très-Haut  s'étendre  à  d'autres  êtres  qu'aux 
habitants  du  cieh  Le  Tout-Puissant  ne  s'arrêta  pas  à  leurs  paroles 
et  la  terre  s'anima  bientôt  par  l'avènement  de  notre  espèce.  Vou- 
lant même  donner  une  leçon  aux  opposants,  il  leur  demanda  un 
jour  le  nom  de  quelques-uns  des  minéraux  et  des  plantes  de  notre 
globe  et  ils  furent  obligés  de  répondre  qu'ils  les  ignoraient.  Dieu 
s'adressa  alors  à  Adam  qui  désigna  chaque  chose  par  son  nom, 
à  l'aide  du  don  des  langues  qu'il  avait  reçu  de  son  Créateur.  Ceci 
bien  entendu,  continuons  notre  légende. 

—  ï/Eternel ,  aussi  bon  que  Tont-Puissant,  répondit  avec  dou- 
ceur à  l'observation  malveillante  des  anges  :  Si  l'on  vous  avait 
envoyés  vous-mêmes  sur  la  planète  des  bommos  avec  l'organi- 


—  307  — 

sation  qui  leur  est  propre,  vous  n'auriez  pas  évité  leurs  erreurs  ei 
leurs  fautes. 

—  Grand  Dieu  !  s'écrièrent-ils,  il  n'est  pas  dans  notre  nature  de 
pouvoir  jamais  vous  désobéir. 

—  Eli  bien ,  di.t  le  Seigneur  choisissez  doux  des  meilleurs 
d'entre  vous  et  je  les  ferai  descendre  sur  la  terre  pour  les  mettre 
à  l'épreuve. 

Ils  acceptèrent ,  et  leur  choix  tomba  sur  Aza  et  Azama  ,  les  plus 
parfaits  des  légions  angéliques  et  les  plus  enflammés  de  l'amour 
du  divin  Maître. 

Le  Très-Haut  leur  donna  donc  les  aptitudes  et  les  facultés  hu- 
maines, changea  leurs  noms  en  ceux  de  Harout  et  Marout  et  les  fit 
descendre  sur  la  terre,  leur  ordonnant  d'exercer  sur  les  hommes 
une  autorité  équitable,  leur  défendant  le  polythéisme,  le  vin,  l'in- 
continence et  le  meurtre,  hors  le  cas  de  légitime  défense. 

Pendant  le  Jour,  ces  deux  anges  s'appliquaient  à  juger  les  diffé- 
rends des  mortels,;  et,  lorsque  le  soir  était  venu,  ils  prononçaient 
le  nom  secret  de  Dieu  pour  .remonter  au  ciel;  car  leurs  ailes 
avaient  perdu  leur  ancienne  puissance  et  il  leur  fallait  l'efficacité 
de  ce  mot  redoutable  pour  s'élever  dans  les  airs. 

On  prétend  qu'un  mois  s'était  à  peine  écoulé  que  leur  vertu  était 
déjà  ébranlée  ;  quelques  auteurs  assurent  môme  qu'elle  chancela 
dès  le  premier  jour.  Voici  à  quelle  occasion. 

Une  femme  appelée  Zabra  se  présente  à  leur  tribunal  pour 
plaider  contre  son  mari  ;  c'était  la  plus  belle  des  personnes  de  son 
sexe  qui  faisaient  l'ornement  de  la  Perse,  et  de  plus  elle  était  reine, 
à  ce  qu'on  assure.  Les  anges  Harout  et  Marout  ne  purent  la  voir 
sans  se  sentir  émus  jusqu'au  fond  du  cœur.  Le  plus  expansif  dit  à 
son  camarade  •  Est-ce  que  vous  éprouvez  aussi  le  trouble  que  je 
ressens?  —  Oui  ,  répondit  l'autre.  Avec  des  juges  ainsi  disposés, 
il  va  sans  dire  que  la  femme  devait  gagner  son  procès,  quoique 
son  mari,  dit-on,  eût  la  raison  de  son  côté. 

La  passion  prenant  le  dessus  chez  nos  anges  prévaricateurs,  ils 
en  viennent  à  solliciter  Zahra  de  répondre  à  leur  amour.  Celle- 
ci  refuse  de  les  écouter  et  se  retire. 

Mais  la  passion  croissant  toujours,  le  lendemain  ils  renouvellent 
leurs  instances  et  éprouvent  un  nouveau  refus.  Comme  ils  re- 
venaient à  la  charge  le  troisième  jour,  Zahra  leur  dit  : 

—  Si  vous  consentez  à  boire  du  vin ,  à  tuer  quelqu'un  et  à  adorer 
Udole  qui  est  l'objet  de  mon  culte,  je  promets  de  vous  écouter. 


—  308  - 

—  Vous  demandez  là  l'impossible,  s'écrièrent-ils  d'un  commun 
accord,  car  Dieu  nous  a  défendu  ces  choses  ! 

Cependant  l'amour  dominait  de  plus  en  plus  dans  leurs  cœurs, 
si  bien  que  lorsque  Zahra  se  représenta  devant  eux,  cette  fois  avec 
une  coupe  de  vin  dans  sa  main  blanche  et  potelée,  ils  renouve- 
lèrent encore  leurs  instances.  La  femme  y  répondit  en  renou- 
velant ses  propositions. 

L'amour  régnait  désormais  en  maître  dans  ces  cœurs  subjugués 
qui  n'avaient  déjà  plus  rien  d'angélique.  Il  ne  s'agissait  donc  que 
de  trouver  un  biais  pour  capituler  avec  la  conscience.  Ce  ne  fut 
pas  long. 

Le  plus  subtil  des  deux  tint  ce  discours  à  son  compagnon  : 
Certes,  c'est  un  bien  grand  crime  que  d'adresser  des  prières  à 
d'autres  qu'à  Dieu  ;  c'en  est  un  encore  de  tuer  un  homme- 
Mais  tremper  les  lèvres  dans  cette  coupe,  c'est,  assurément,  le 
moindre  des  péchés  que  le  Tout-Puissant  nous  a  défendus.  D'ailleurs, 
notre  divin  maître  est  si  miséricordieux  !  Et,  là-dessus,  ils  vidè- 
rent la  coupe. 

Quand  ils  eurent  bu  ils  oublièrent  la  chasteté  encore  plus  facile- 
ment qu'ils  n'avaient  oublié  l'abstinence  de  la  liqueur  pros- 
crite. 

Or,  par  hasard,  un  homme  les  vit  pendant  cette  deuxième  in- 
fraction. C'était  le  mari  de  Zahra  disent  quelques  commentateurs. 
Quoi  qu'il  en  soit,  ils  ne  voulurent  pas  que  leur  honte  fût  rendue 
publique  et  ils  tuèrent  ce  témoin  dangereux. 

Enfin,  ils  franchirent  le  degré  qui  les  séparait  encore  de  la  plus 
énorme  des   transgressions  et  ils  adorèrent  l'idole  ! 

Mais,  selon  quelques  auteurs,  Zahra,  avant  de  céder  à  leurs 
sollicitations,  avait  obtenu  d'eux,  outre  le  gain  de  son  procès, 
la  connaissance  du  nom  caché  de  l'Eternel,  à  l'aide  duquel  les 
deux  anges  retournaient  au  ciel  chaque  soir.  Une  fois  en  posses- 
sion de  ce  précieux  secret,  elle  s'était  élevée  dans  les  airs  jusqu'à 
la  région  céleste.  Dieu ,  dit-on  ,  la  jugeant  moins  dangereuse  au 
ciel  que  sur  la  terre  en  fit  la  planète  Vénus,  que  les  Arabes 
appellent  Zahra,  à  cause  d'elle. 

Mais  quand  Harout  et  Marout  voulurent,  comme  d'habitude, 
remonter  le  soir  au  firmament,  ils  se  trouvèrent  frappés  d'impuis- 
sance et  leurs  pieds  ne  purent  se  détacher  de  la  terre.  Profondé- 
ment navrés  de  cette  déchéance,  ils  allèrent  raconter  au  prophète 
Edris  ce  qui  leur  était  arrivé,  en  le  priant  d'intercéder  pour  eux 


—  309  — 

auprès  de  l'Etemel.  Nous  savons,  lui  dirent-ils,  que  le  culte  que 
vous  adressez  personnellement  à  Dieu,  équivaut  en  puissance  à 
celui  que  lui  rendent  tous  les   habitants  de  la  terre  ensemble. 

Edris  consentit  à  être  leur  intercesseur,  et  Dieu,  à  la  consi- 
dération d'Ediïs,  leur  laissa  le  choix  d'un  châtiment  dans  ce  monde 
ou  dans  l'autre.  Sachant  que  le  ciel  est  éternel  et  que  la  terre  doit 
finir,  ils  optèrent  naturellement  pour  celle-ci. 

Ils  subissent  leur  punition  à  Babel  (Babylone),  et  leur  orgueil 
est  humilié  dans  le  lieu  même  ou  celui  des  hommes  le  fut  jadis, 
aux  temps  qui  suivirent  le  déluge. 

Les  opinions  varient  sur  la  nature  de  leur  peine,  qui  doit  durer 
jusqu'au  jour  du  jugement  dernier.  Ils  sont  suspendus  par  les 
cheveux ,  disent  certains  docteurs  ;  ils  sont  frappés  et  déchirés 
par  des  barres  de  fer,  assurent  d'autres  théologues  ;  un  homme, 
qui  était  allé  à  eux  pour  apprendre  la  magie,  les  a  vus  suspendus 
par  les  pieds;  leurs  yeux  bleus,  si  beaux  jadis,  sortaient  hideu- 
sement des  orbites;  leur  peau ,  autrefois  si  blanche,  était  devenue 
noire  comme  celle  du  démon.  Il  n'y  avait  entre  la  pointe  de  leurs 
cheveux  et  l'eau  coulant  au-dessous  d'eux  qu'une  distance  de 
quatre  doigts,  et  cependant  ils  sont  toujours  torturés  par  une  soif 
ardente . 

Le  témoin  oculaire  dont  nous  rapportons  le  témoignage,  s'écria 
en  voyant  ces  choses  :  H  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu  ! 

—  Qui  êtes-vous?  dirent  les  anges  Harout  et  Marout,  en  enten- 
dant ces  paroles. 

—  Un  être  appartenant  à  l'espèce  humaine. 

—  De  quelle  nation? 

—  De  celle  de  Mahomet. 

—  Hé  quoi,  est-ce  que  Mahomet  a  accompli  sa  mission  ? 

—  Oui,  fit  l'homme. 

—  Dieu  soit  loué  !  exclamèrent  les  deux  anges,  et  il  témoi- 
gnèrent une  grande  joie. 

—  D'où  vient  votre  allégresse?  demanda  le  visiteur. 

—  De  ce  que  Mahomet  est  le  prophète  des  derniers  temps  et 
que  la  fin  de  notre  supplice  approche. 

Telle  est  la  légende  racontée  par  les  commentateurs  du  Coran 
et  que  nous  avons  empruntée  à  El-Khazin  en  particulier. 

Le  récit  qu'on  vient  de  lire  est  vrai  en  ce  sens  qu'il  reproduit 
la  légende  éternellement  applicable  aux  gens  orgueilleux  de  leur 


—  310  — 

vertu,  aux  rigoristes  impitoyables  qui,  sans  aucune  charité  pour 
leurs  frères,  leur  reprochent  durement  des  fautes  qu'eux-mêmes 
auraient  commises,  sinon  de  pires  encore,  s'ils  eussent  été  à 
la  place  de  ceux  à  qui  ils  lancent  si  légèrement  l'anathème. 

Quant  à  l'application  des  noms  de  Harout  et  de  Marout  et  de 
leurs  aventures,  au  personnage  dans  le  tombeau  duquel  on  a 
trouvé  l'amulette,  il  y  aurait  témérité  à  la  risquer,  ne  sachant 
pas  même  quel   a  été  ce  personnage. 

11  est  fort  probable  qu'on  l'a  employé  comme  un  heurz  quelcon- 
que et  sans  s'inquiéter  de  savoir  si  elle  convenait  aux  circonstance» 
de  la  vie  du  défunt.  Car  autant  qu'on  peut  juger  du  passé  par  le 
présent,  il  est  certain  que  ceux  qui  emploient  ces  formules  —  et 
souvent  aussi  ceux  qui  les  font  —  ne  les  comprennent  presque  ja- 
mais. Les  faiseurs  d'amuletles  se  bornent  en  général  à  copier  et 
recopier  de  vieux  modèles,  ne  prenant  guère  souci  de  les  accorder, 
avec  les  personnes  auxquelles  ils  les  vendent. 

Nous  nous  garderons  donc  bien  de  préciser  ici  ee  qui  est  destioé 
à  rester  dans  le  vague.  Nous  ne  rechercherons  même  pas  si  le  frag- 
menl  de  verset  «  Lorsque  voim  tuâtes  un  homme...  »  fait  allusion 
au  meurtre  commis  par  Harout  et  Marout  ou  à  un  assassinat  dont 
aurait  été  victime  le  défunt  dans  la  tombe  duquel  l'amulette  a  été 
trouvée.  La  première  attribution  est  pourtant  assez  séduisante, 
puisque  ce  fragment  appartient  au  même  chapitre  que  celui  où  il. 
est  question  des  deux  anges  prévaricateurs  et  que  quelques  versets 
seulement  les  séparent,  l'un  portant  le  n°  67  et  l'autre  le  n°  96. 

Mais  il  est  plus  prudent  de  terminer  par  la  phrase  favorite  de 
Montaigne  : 


Que  sais-je'; 


À.  Bf.hbruggrp. 


-  311  — 


CHRONIQUE. 


Alger  {lcosium).  —  On  vient  de  trouver  ici,  récemment,  des 
caveaux  tumulaires  d'un  très-grand  intérêt. 

Première  découverte.  —  Lorsqu'on  a  commencé  à  creuser  des 
tranchées  pour  la  construction  du  nouveau  lycée,  sur  l'emplace- 
ment du  jardin  Alarengo,  on  a  rencontré,  à  une  très-grande 
profondeur  (8  m.  environ)  des  sépultures  romaines  qui,  mal- 
heureusement, ont  été  détruites,  avant  que  j'en  aie  eu  con- 
naissance. Je'  n'ai  pas  appris  qu'on  y  ait  rien  recueilli.  Mais  comme 
ces  monuments  funéraires  appartenaient  à  la  nécropole  romaine 
qui  se  trouve  au-dessous  de  l'ancien  cimetière  musulman,  on 
pouvait  espérer  de  nouvelles  trouvailles. 

Deuxième  découverte.  —  En  effet ,  dans  les  premiers  jours  du 
mois  de  juillet,  on  mit  à  jour  un  autre  tombeau  antique  où 
étaient  un  squelette  et  divers  objets  qui  ont  été  remis,  le  10  du 
même  mois,  à  notre  musée,  par  les  soins  de  M.  Guiauchain , 
architecte  en  chef  du  département.  N'ayant  pas  été  averti  à  temps, 
je  n'ai  pu  voir  le  monument  intact  ni  les  objets  en  place.  Je  ne 
parlerai  donc  avec  connaissance  de  cause  que  de  ces  objets  eux- 
mêmes,  que  j'ai  actuellement  sous  les  yeux.  Pour  le  reste,  je 
m'appuie  sur  des  renseignements  pris  auprès  des  personnes  qui 
ont  vu,  mais  qui,  ainsi  qu'il  arrive  en  pareil  cas,  ne  s'accor- 
dent pas  de  tous  points  dans  leurs  assertions. 

La  forme  cubique  de  ce  tombeau  antique  le  fit  prendre 
d'abord  pour  une  énorme  pierre  de  taille  et  on  allait  bâtir  dessus, 
si  quelqu'un  n'avait  eu  l'heureuse  idée  de  le  sonder  avec  la 
pioche.  On  s'aperçut  alors  que  c'était  un  blocage  creux  dont  la 
partie  intérieure  offrait  une  fosse  voûtée  en  briques  et  renfer- 
mait un  cadavre  accompagné  de  divers  ustensiles  en  terre,  en 
verre ,  en  fer  et  en  cuivre. 


—  3l2  — 

Le  squelette,  vigoureusement  charpenté,  parait  être  celui  d'un 
homme  de  taille  moyenne,  ayant  de  35  à  40  ans,  à  en  juger 
par  le  degré  d'avancement  de  la  soudure  des  os  du  crâne.  11  ne  lui 
manque  qu'une  grosse  molaire  à  la  mâchoire  inférieure  ;  et  il  a 
dû  la  perdre  assez  longtemps  avant  la  mort,  car  l'alvéole  qui 
lui  correspond  est  entièrement  oblitérée.  Deux  dents  se  sont  éga- 
rées dans  la  fouille,  mais  l'état  de  leurs  alvéoles  indique  qu'elles  ne 
manquaient  pas  au  moment  du  décès. 

La  saillie  marquée  des  arcades  zygomatiques,  la  proéminence  de 
la  partie  moyenne  antérieure  des  maxillaires,  l'allongement  remar- 
quable de  la  tête,  d'avant  en  arrière,  semblent  indiquer  une  race 
africaine,  mais  non  pas  du   type  nègre. 

Le  défunt  avait  été  placé  étendu  sur  trois  dalles  espacées,  la 
tête,  le  siège  et  les  pieds  correspondante  chacune  d'elles.  Comme 
le  tombeau  a  été  détruit  presquau  moment  de  la  découverte, 
ainsi  qu'il  a  été  dit  plus  haut,  on  n'a  pu  recueillir  avec  certitude 
les  observations  si  importantes  d'orientation,  de  position  exacte 
dans  l'hypogée  du  squelette   et  de  ses  accessoires. 

Il  faut  donc  se  borner  à  ajouter  à  ce  qui  précède  l'énumé- 
ration  des  objets  suivants  qui  se  trouvaient  dans  le  vide  laissé 
entre  les  dalles,  le  sol  de  l'hypogée  et  le  cadavre. 

1°  Deux  assiettes  en  verre  d'un  diamètre  d'un  peu  plus  de 
0,20  cent,  et  profondes  de  0,04  cent.  Un  appendice  vermiculaire 
placé  aux  deux  extrémités  opposées  du  bord  extérieur  facilitait 
la  prise  de  ces  vases.  Le  point  de  soufflage  est  encore  visible 
au  fond  de  ces  assiettes,  où  il  forme  une  légère  saillie  mamelonnée. 
L'enfouissement  séculaire  a  donné  à  ces  deux  pièces  les  teintes 
irisées  bien  connues  des  archéologues  ; 

2°  Neuf  plats  en  terre  rouge  d'un  diamètre  qui  varie  entre  0,11 
et  26  cent. 

Le  plus  grand  présente  sur  le  rebord  des  figures  en  relief  qui 
ressemblent  à  des  ramuscules  terminés  par  des  feuilles  ou  des 
baies  coniques. 

On  a  déjà  signalé  dans  la  Revue  Africaine  ce  genre  d'orne- 
ments ,  à  propos  d'un  vase  analogue,  trouvé  dans  un  tombeau 
romain  de  Sétif,  par  M.  Ghisolfi. 

Tous  ces  vases  sont  remarquables  par  la  finesse  de  la  pâte  ,  ainsi 
que  par  cette  élégance  de  formes  que  les  anciens  recherchaient 
même  dans  les  objets  les  plus  humbles  et  dont  nous  ne  sommes 
que  trop  dédaigneux. 


■—  313  — 

3*  Quatre  petites  lampes  [lucernœ).  Deux  offrent  des  bustes  dont 
la  bouche  démesurée  et  grande  ouverte  rappelle  le  personna  du 
masque  acoustique  des  auteurs  romains.  L'estampille  du  fabri- 
cant ,  imprimée  au-dessous,  paraît  être  L.  Anihile  ,  lecture  que 
nous  sommes  loin  de  garantir,  à  cause  du  mauvais  état  des 
lettres.  Au-dessous  de  ces  caractères  est  une  marque  qui  con- 
siste en  un  ovale  profondément  imprimé  en  creux. 

Une  autre  de  ces  lampes  a  pour  sujet  deux  cornes  d'abondance; 
on  ne  peut  distinguer  ce  qu'il  y  avait  sur  la  quatrième. 

4°  Quatre  clous  en  fer  carrés,  à  tête  large  et  irrégulière  me- 
surant de  sept  à  neuf  centimètres  de  longueur.  Faute  d'avoir 
vu  la  sépulture  dans  son  état  primitif,  il  est  difficile  de  déter- 
miner quel  rôle  ces  clous  ont  pu  y  jouer,  s'ils  appartenaient  à  un 
coffre  par  exemple. 

5°  Un  bouton  en  cuivre,  qui  se  trouvait  avec  ces  objets  divers,  a 
été  égaré. 

Cette  découverte,  rapprochée  d'une  autre  qui  avait  été  faite  peu 
de  temps  auparavant,  confirme  ce  fait  avancé  jadis,  dans  une  bro- 
chure sur  Icosium,  que  le  cimetière  de  cette  cité  antique  est  situé 
immédiatement  au-dessous  de  celui  des  musulmans  d'Alger.  Car 
on  n'a  pas  oublié  que  le  jardin  Marengo,  où  s'élève  le  nouveau 
Lycée  ,  appartient  à  la  partie  méridionale  de  l'ancien  cimetière 
Bab-el-Oued. 

Il  résulte  de  ce  rapprochement  que  la  limite  septentrionale 
d'icosium  était  la  même  que  celle  d'Alger  en  1830. 

Une  caisse  avec  dessus  en  verre,  recevra  le  squelette  qui  vient 
d'être  décrit  avec  tous  Jes  objets  qui  ont  été  trouvés  autour  de  lui. 

Troisième  découverte.  —  Elle  est  de  même  nature  que  les  deux 
autres  et  a  eu  lieu  vendredi  25  juillet.  Si  je  n'ai  pu  observer  en 
place  les  objets  qu'on  y  a  rencontrés,  il  m'a  été  permis  du  moins 
d'observer  la  sépulture  elle-même,  alors  qu'elle  n'avait  pas  subi 
d'autre  détérioration  que  le  trou  qu'on  a  dû  faire  pour  y  pénétrer. 

Au  reste,  M.  Guiauchain,  convaincu  comme  moi,  de  quelle  im- 
portance il  est  d'étudier  en  place  ces  sortes  de  monuments  avec 
leurs  accessoires,  a  donné  des  ordres  précis  pour  que,  dorénavant, 
on  avertisse  aussitôt  qu'une  découverte  sera  faite  et  que  rien  ne 
soit  déplacé  avant  mon  arrivée. 

En  attendant,  voici  quelques  détails  sur  celui  qu'on  vient  de  ren- 
contrer. 


'         —  314  — 

En  arrivant  à  huit  mètres  de  profondeur  à  travers  un  sol  tout  de 
remblais,  dans  une  des  tranchées  que  l'on  creuse  pour  les  fonda- 
tions du  nouveau  lycée,  on  a  atteint  tin  massif  de  maçonnerie  assez 
considérable;  c'était  une  hypogée  ou  chambre  sépulcrale. 

Il  constituait  un  caveau  long  de  3  mètres,  large  de  1  met.  20  c. 
et  haut  de  1  m.  40  c.  Il  avait  pour  plafond  sept  dalles  juxtaposées 
longues  de  1  m.  80  c. ,  larges  de  0,50  c,  épaisses  de  0,30  et  assez 
semblables  à  celles  qu'on  exploite  à  Draria.  Sur  ces  dalles,  on  avait 
maçonné  une  calotte  en  blocage  de  0,40  c.  à  son  maximum  d'é- 
paisseur; de  sorte  que  ce  caveau,  vu  de  côté,  et  alors  qu'il  n'était 
pas  encore  enfoui,  représentait  un  cube  coiffé  d'une  calotte  sphé- 
rique. 

Les  parois  étaient  en  blocage  et  recouverts  intérieurement  d'un 
enduit  hydraulique  bien  conservé  et  tel  qu'on  l'observe  dans  les 
citernes  antiques.  Sur  trois  de  ses  côtés,  le  haut  de  la  paroi  était 
en  retraite  de  0,30  c,  ce  qui  faisait  trois  espèces  de  tablettes  sépa- 
rées du  plafond  par  un  intervalle  de  0,30  c.  La  plupart  des  objets 
trouvés  avec  le  défunt  étaient  dispersés  ça  et  là.  Ces  tablettes 
remplaçaient  donc  les  colombaires  ou  niches  qu'on  rencontre  ordi- 
nairement dans  les  hypogées  et  dont  on  peut  se  faire  une  idée  par 
celles  que  l'on  voit  journellement  dans  les  chambres  des  maisons 
mauresques. 

La  tête  du  squelette  était  du  côté  de  l'est,  sa  forme,  les  dimen- 
sions et  l'état  des  sutures  indiquent  un  adulte  ,  probablement  une 
femme.  Les  dents,  dont  ils  ne  manquent  que  quelques-unes  sur 
les  côtés,  sont  assez  belles.  La  forme  de  la  boîte  osseuse,  appré- 
ciée d'après  le  système  de  Gall,  donnerait  une  bonne  idée  de  l'in- 
telligence du  sujet. 

Pour  compléter  cette  notice,  je  vais  y  joindre  l'énumération  des 
objets  recueillis  dans  l'hypogée. 

1°.  Squelette  d'un  adulte,  sauf  la  tête  dont  il  a  été  question  tout- 
à-Pheure,  les  os  étaient   fort  mal  conservés. 

2°,  Grand  plat  en  poterie  rouge,  large  de  0,  60  c,  haut  de  0,08  c. 

3°.  Plat  en  poterie  rouge,  posé  sur  un  cercle  adhérent  qui  lui  sert 
de  pied,  large  de  0,31  c.  et  haut  de  0,08  c.  On  lit  intérieurement, 
au  centre  :  C.  IVL...  (?).  Le  rebord  est  orné  extérieurement  de 
quatre  têtes,  de  deux  guirlandes  et  de  deux  génies  ailés  qui  pa- 
raissent tenir  une  torche  renversée. 

4%  5%  6°.  Trois  assiettes  en  poterie  jaune.  Diamètre,  0,17  c. 

1',  8°.  Deux  assiettes  de  même   pâte,  à  pied.  Diamèlre,  0,14  c. 


—  315  — 

9",  10°,  11*.  Trois  vases  très-minces,  à  deux  anses',  ou  diota  (a 
deux  oreilles),  en  poterie  rouge  d'une  très-jolie  forme,  avec  or- 
nements en  relief  sur  la  panse.  Ce  sont  des  espèces  de  ramuscuîes 
recourbés,  terminés  par  une  feuille  ou  une  baie  unique  accom- 
pagnée de  trois  globules. 

12»,  13°.  Deux  petites  lampes  en  poterie  jaune,  iuùernœ.  Sur 
l'une  d'elles  on  voit  une  panthère  sou&  un  arbre.  A  la  *basc, 
légende  illisible  en  creux  au-dessus  de  laquelle  on  voit  un  X  eu 
relief. 

14°.  Belle  lampe  en  poterie  jaune  ,  à  deux  becs.  Au-dessus  de 
l'anneau,  appendice  triangulaire  en  forme  de  dent  d'ancre  dont 
la  partie  antérieure  est  remplie  par  une  espèce  de  têHe  de  méduse, 
vue  de  face.  A  la  base,  ont  lit  :  CONT.  RES.  Diamètre,  0,25  c. 
d'avant  en  arrière,  et  0,11  c.  sur  le  petit  côté.  Hauteur,  au  plan 
supérieur  de  la  lampe  proprement  dite,  0,05  c,  et  0,15  c,  en 
comptant  de  la  base  de  ladite  lampe  au  sommet  de  l'appendice. 

447,  448,  449.  Trois  unguentariet ,  vulgairement  appelés  lacryma- 
toires,  en  verre,  dont  un  cassé.  Hauteur,  0,16  c.  Diamètre,  0,04  c. 
à  la  base. 

450.  Peigne  (pecteri)  en  ivoire  dont  les  dents  sont  presqu 'entiè- 
rement détruites.  Sa  forme  est  celle  des  peignes  encore  usités 
parmi  les  indigènes.  Longueur,  0,11  c;  largeur,  0,05  c. 

451.  Couteau  en  fer,  long  de  0,38  c,  dont  0,12  c.  de  soie.  La 
lame  est  large  de  0,06  c.  en  haut  et  se  termine  en  pointe.  La  soie 
se  recourbe  en  haut  du  coté  du  tranchant. 

452.  Fragment  supérieur  d'un  couteau  semblable  au  précédent. 

453.  Troisième  couteau  ,  également  en  fer,  long  de  0,34  c,  dont 
0,12  c.  de  soie.  Lame  large  de  0,04  c.  en  haut  et  terminée  en 
pointe. 

454.  Quatrième  couteau  de  très-petite  dimension  :  long  de  0,07  c. 
H  lui  reste  un  peu  plus    d'un  centimètre  de  soie.  La  larne  est 

large  de  1  c.  iyi  en  haut  et  se  termine  en  pointe. 

455.  Couteau -serpette  long  de  0,12  c.  Il  reste  0,02  c.  de  soie. 

456.  Clous  et  divers  fragments  en  fer. 

N.  B.  —  Les  numéros  qui  figurent  en  tête  de  chacun  des  articles 
précédents  sont  ceux  du  catalogue  du  Musée. 

Stora.  —  On  nous  écrit  de  Stora  ,  17  mai  1862  : 

«  J'ai  l'honneur  de  vous  adresser  ci-joint  le  fac-similé  d'une 
inscription  romaine  que  j'ai   copiée  sur  un  fragment  de  table  de 


—  316  — 

marbre  blanc  trouvé  à  50  ou  60  c.  du  sol,  près   d'une  conduite 
des  citernes  de  Stora. 

»  Ce  marbre  a  70  c.  de  hauteur.  Sa  surface  est  polie.  Les  lettres 
sont  très-lisibles  et  n'ont  pas  souffert  de  dégradation.  Malheu- 
reusement, je  n'ai  pu  retrouver  encore  la  partie  manquante.  Cette 
plaque  a  15  c,  d'épaisseur,  et  la  brisure  ne  forme  qu'une  arête 
vive  sans  déchirure.  Les  autres  côtés  sont  taillés  grossièrement... 

»  Recevez ,  etc. 

»  V 'adjoint  de  Stora  , 

»  Louis  Frémilly.  » 

Voici  la  copie  adressée  par  M.  Louis  Frémilly  : 

ETICENTIATEMPORVM 

MAXIMORVMDOMI 

SVALENTINIANIET 

MPERAVGGHORRE A 

TEMPOPVLIROMAJNI 

ROVINCIALIVMCON 

NIMATVRITATE 

VBL1VSCIEIONIVS 

NAALBINVSVCCONS 

...SEXF.PN.CONS 

Voici  la  réponse  que  nous  avons  faite  à  M.  Louis  Frémilly  : 

Alger,  le  20  mai  1862. 

«  Monsieur, 

«  Je  m'empresse  de  répondre  à  votre  très-intéressante  lettre  du 
17  courant. 

»  Je  dois,  avant  toute  chose,  vous  remercier  d'avoir  bien  vouiu 
me  communiquer  le  précieux  fragment  épigraphique  découvert 
depuis  peu  dans  votre  localité.  Je  regrette  beaucoup  que  vous  n'y 
ayez  pas  joint  un  estampage,  ce  qui  eût  assuré  la  lecture  et 
m'aurait  permis  peut-être  de  suppléer  les  lacunes  qui  résultent 
de  la  brisure  des  têtes  de  ligne.  Dans  l'incertitude  où  me  laisse 
l'absence  de  ce  moyen  essentiel  de  contrôle,  je  ne  puis  que  re- 
chercher le  sens  général  du  document,  ou,  du  moins,  ne  hasarder 
que  les  restitutions  qui  paraissent  évidentes. 

»  Il  me  semble,  en  premier  lieu ,  que  le  début  doit  se  lire  : 

PRO  MAGNIFICENTIA  TEMPORVM 


-   317  — 

»  Je  m'appuie,  pour  proposer  cette  leçon,  sur  une  inscription 
de  même  genre,  où  figurent  les  mêmes  empereurs,  et  qui ,  de  plus, 
est  dédiée  par  le  même  personnage,  Publius  Caeionius  Caecina 
Albinus.  C'est  celle  qui  accompagnait  le  portique  du  grand  temple 
de  Timgad  (Thamugas),  à  l'est  de  Lambèse,  au  pied  septentrional 
de  I'Aurès.  M.  Léon  Renier  l'a  publiée  dans  le  Recueil  des  In- 
scriptions romaines  de  l'Algérie  (n°  1520),  et  elle  se  trouve,  en  outre, 
dans  le  38  volume  de  la  collection  Orellienne  (n°  6980). 

»  Si  l'on  adopte  ma  lecture  de  la  première  ligne,  et  qu'on  lise 
Caecina  au  commencement  de  Tavant-dernière  (ce  qui  est  la  vraie 
leçon,  on  le  verra  tout-à -l'heure),  il  en  résultera  que  sept  lettres 
initiales  environ  manquent  en  haut  de  l'inscription ,  et  cinq  seule- 
ment en  bas,  à  cause  de  la  direction  légèrement  diagonale  de  la 
cassure. 

Je  dis  que  Caecina  est  la  vraie  leçon,  parce  que  ce  nom  ,  dont 
les  premières  lettres  manquent  sur  votre  fragment,  se  retrouve 
entier  sur  la  dédicace  de  Timgad.  En  revanche,  le  nom  Albinus, 
qui  est  complet  sur  votre  document ,  est  mutilé  dans  l'autre. 
L'éditeur  d'Orelli  a  supposé  que  c'était  Julianus;  mais  M.Léon 
Renier,  plus  heureusement  inspiré,  a  suppléé  Albinus.  C'est  ainsi 
que  les  deux  épigraphes  se  complètent  et  s'expliquent  l'une  par 
l'autre. 

»  Nous  pouvons  donc  nous  rendre  compte  de  l'importance  des 
lacunes  produites  par  la  brisure,  et  nous  savons  maintenant  qu'elles 
ne  peuvent  être  que  de  quelques  lettres.  C'était  une  base  essen- 
tielle à  donner  aux  restitutions  conjecturales  qui  pourront  se 
p  oduire. 

»  En  fait  de  conjectures,  voici  la  mienne  sur  le  sens  général  de 
la  dédicace  dont  vous  avez  retrouvé  le  fragment  le  plus  consi- 
dérable : 

»  Pour  la  magnificeuce  des  temps  de  nos  très-grands  seigneurs 
»  Valentinien  et'  Valens ,  toujours  augustes ,  Publius  Caeionius 
»  Caecina  Albinus,  personnage  clarissime,  consulaire,  par  les  soins 

»  de ,  fils  de  Sextus,  praeses  de  Numidie,  a  consacré  ces  gre- 

»  niers,  construits  avec  toute  célérité  (i),  pour  l'approvisionnement 
»  du  peuple  romain  et  des  habitants  de  la  province.  » 


(1)  Suétone  a  employé  le  mot  matitritas  dans  ce  sens,  qui  parait  conve- 


nir ici. 


—  318  — 

-i  La  mention  des  empereurs  Valentinien  et  Valens,  qui  régnè- 
rent de  364  à  375  de  notre  ère,  circonscrit  la  date  do  votre  épi- 
graphe dans  une  période  de  onze  années. 

»  Caeionius,  son  auteur,  est,  suivant  M.  Renier  (cité  par  M.  Cher- 
bonneau,  p.  239  de  Y  Annuaire  de  Cûnstayittne,  1860-1861),  un  membre 
de  cette  grande  famille  des  €aeionius  qui  joua  un  rôle  si  consi- 
dérable à  la  fin  du  4°  siècle  de  notre  ère  et  au  commencement 
du  5*. 

»  Donc,  nous  avons  ici  la  dédieaee  de  greniers  publics  ou  entre- 
pôts-magasins, car  le  mot  horrea  ,  ou  va  le  voir,  implique  ces 
divers  sens. 

»  Dans  le  principe,  ce  furent  de  véritables  greniers  d'abondance, 
où  l'État  amassait  pendant  les  bonnes  années  des  approvisionne- 
ments de  grains  qu'on  vendait  à  bas  prix  au  peuple  dans  les 
temps  de  disette,  mesure  de  prévoyance  qui  prévenait  les  sédi- 
tions, en  assurant  la  partie  essentielle  du  fameux  programme 
panetn  et  circenses.  On  y  déposa  encore  la  viande  salée  et  les  autres 
provisions  qui  se  distribuaient  mensuellement  aux  soldais.  Enfin, 
comme  œs  édifices  présentaient  d'excellentes  garanties  pour  la 
sûreté  et  la  bonne  conservation  des  denrées,  les  particuliers  obtin 
rent  d'y  déposer  leurs  marchandises,  et  même  leurs  effets  les 
plus  précieux. 

»  Vous  trouverez  au  tome  3°  de  la  Revue  africaine,  ç.  217,  l'écri- 
îeau  d'un  de  ces  horrea  qui  existait  à  Cartennae  (Ténès).  L'inscrip- 
tion qu'on  y  lit  parait  faite  pour  allécher  ceux  qui  avaient  des 
raisons  de  craindre  les  voleurs.  Elle  est  ainsi  couçue  : 

HORREA 

FORTIA  ET  FELICIA 

CASSIOR.  ET  D1VIIAN 

ET  MARIANÏ 

«.  Ces  greniers-magasins  n'étaient  pas  seulement  solides  [fortia], 
ils  étaient  aussi  heureux  (felicia);  c'est-à-dire,  sans  doute,  qu'ils 
avaient  eu  la  chance  de  ne  pas  être  le  point  de  mire  des  entre- 
prises  de  messieurs  les  disciples  de  Cacus. 

»  Pour  revenir  à  votre  inscription ,  je  trouve  précisément  que 
les  empereurs  Valentinien  et  Valens  qui  y  sont  mentionnés  ont 
étendu  leur  sollicitude  sur  ce  genre  d'établissements,  et  que  les 
horrea  sont  l'objet  d'un  rescrit  adressé  par  eux  au  gouverneur 
provincial  {praeses)  Anthemius,  à  qui  ils  font  cette  recomman- 
dation : 


—  319  — 

»  Cum  ad  quamlibet  urbem ,  mansionemve,  aceosseris,  prolirnis 
»  horrea  inspicerè  te  volumus,  ut  devotissimis  militibus  deputala? 
et  incorruptae  species  praebeantnr.  »  (Iîergieh  ,  De  viis  milit.,  IV, 
20,  §  2.) 

»  Le  rôle  que  joue  aujourd'hui  Stora  vis-à-vis  de  Philippeville, 
il  a  dû  le  jouer  jadis  par  rapport  à  Rusicada.  Cela  exigeait  de 
vastes  magasins  publics  et  particuliers.  Vous  avez  eu  l'heureuse 
chance  de  signaler  la  dédicace  du  plus  important  sans  doute; 
vivant  dans  !a  localité  et  pouvant  l'étudier  à  loisir,  vous  aurez 
peut-être  celle  d'en  retrouver  les  vestiges. 

»  Je  vous  la  souhaite,  Monsieur,  et  vous  prie  d'agréer,  etc.  » 

Nous  avons  reçu  de  Constantine  une  lettre  de  M.  Cberbonneau, 
qui  propose  pour  la  dernière  ligne  de  notre  document  épigra- 
phique  une  explication  qui  me  parait  meilleure  que  la  mienne. 
II  développe  ainsi  les  abrévations  SEXN  P.  N.  CONS.  :  Sexfascalis 
provinciœ  Numidiœ  Constantinœ.  La  place  nous  manque  pour  re- 
produire les  éclaircissements  dont  M.  Cherbonneau  accompagne 
cette  leçon  nouvelle.  Ils  seront  insérés  dans  le  numéro  prochain. 

A.  Beubkcgger . 

Constant^e  (Cirta).  —  On  nous  écrit  de  cette  ville  : 

«  J'ai  lu  avec  intérêt  la  traduction  que  vous  avez  publiée  dans  le 
journal  VAkhbar  de  l'inscription  de  Stora,  et  j'ai  recueilli  sur  mon 
Cîrnet  les  excellentes  remarques  qui  l'accompagnent.  M.  Roger 
pourra  vous  dire  que  nous  nous  sommes  rencontrés  en  plus  d'un 
point,  car,  à  la  date  du  19  mai,  je  lui  envoyais  une  restitution  et 
un  commentaire  assez  développé  de  ce  texte  important. 

»  A  la  dernière  ligne,  je  vois  un  mot  qui  parait  pour  la  seconde 
fois  sur  les  monuments  de  l'Algérie,  c'est  l'adjectif  sexfascalis. 
Voir  notre  Annuaire  de  1858-1859,  p.  177,  lig.  3  de  l'inscription 
s\°  4.)  Dans  le  Bulletin  de  la  correspondance  archéologique  on  fait 
remarquer,  à  la  page  100  de  l'année  1860,  que  l'exemple  fourni 
par  le  capitaine  Moll  est  le  troisième  que  l'on  connaisse.  Ainsi  , 
je  vous  proposerais  de  lire  la  dernière  ligne  de  la  manière  sui- 
vante : 

Consularis  SEXFASCALIS  PROVINCLE  NVMIDIjE 
CONSTANTIN^. 

Le  nom  de.  Constantina  s'est  rencontré  plus  d'une  fois  à  la 
suite  du  mot  Numidia  (Inscript,  de  l'Algérie,  n0'  1852,  2170,  2171  , 
2542). 


-  320  — 

»  Quant  au  personnage  auquel  Stora  doit  la  construction  de 
ces  greniers,  qui  nous  ont  valu  vos  excellentes  explications,  on 
lui  attribue  l'érection  d'un  speleum  ou  chapelle  souterraine,  au 
DieuMithra,  dans  la  ville  de  Constantine  (opus  laudat.,  n°  1853),  et 
la  restauration  des  portiques  du  capitole  de  Tamugade  (id.,  n° 
1520).  En  deux  autres  endroits  du  recueil  de  M.  Léon  Renier,  sur 
des  fragments   d'inscriptions  (nos  420  et  4146). 

»  Je  reviens  à  votre  interprétation  de  la  dernière  ligne.  Les 
mots  SEXti  Filius,  s'il  fallait  lire  ainsi,  n'occuperaient  certaine- 
ment pas  cette  place.  Ils  se  trouveraient  au  moins  après  le  mot 
Ceionius.  » 

M.  Cherbonneau  termine  sa  lettre  par  la  communication  sui- 
vante, qui  sera  lue  avec  intérêt,  quoique  étrangère  au  sujet  qui 
nous  occupe  : 

«  Nos  fouilles  de  Lambèse  ont  produit  de  belles  mosaïques, 
dont  je  me  propose  de  vous  parler  plus  en  détail. 

»  Il  est  sorti  des  décombres  de  cette  cité  militaire  une  grande 
quantité  de  briques  ornées  d'estampilles.  Celles  qui  méritent  le 
plus  votre  attention  sont  les  deux  dont  voici  la  marque  : 

s  1°  LEG.IH.AVG.  CON   (exemplaire  inédit). 

»  2°LEG.V1I   Ge   (GEmina)  (exemplaire  inédit). 

«  Comment  interprétez-vous  la  dernière  syllabe  du  n°  1  ?  M'au- 
torisez-vous à  lire  Constantiniana?  Nous  avons  déjà  trouvé  à 
Lambèse  les  épithètes  Severiana,  Alexandriana,  Maximiana,  Vale- 
rina,  Galliena,  Valeriana.  (Insc.  de  l'Algérie,  n°b  4073,  767,  1613, 
260,  98.)  —  Nous  avons  aussi  legio  tanta  III  Augusta,  n°  231. 


Pour  tous  les  articles  non  signés 
Le  Président, 
A.  Bebbrdgger. 


Alger.  —  Typographie  Bastide. 


6e    Année.  if  35.  SEPTEMBRE  1862 


Uevuc  africain* 


NOTICE 

SUR 

LES  DIGNITÉS  ROUAMES  EN  AFRIQUE 

CINQUIÈME  SIÈCLE  DE  J.-CH. 

(  3e  article.  Voir  le  n°  34,  page  241  ). 

Cent  ans  environ  avant  J.-Ch.,  le  nord  de  l'Afrique,  un  des  trois 
continents,  en  partie  connus,  du  monde  ancien,  était  encore  divisé 
en  deux  régions  :  la  Mauritanie  Orientale,  la  Mauritanie  Occidentale. 
Sous  Claude,  quand  la  Mauritanie  eut  été  réduite  en  province 
romaine,  la  première  de  ces  deux  contrées  (l'Orientale)  fut  appelée 
Mauritanie  Césarienne ,  la  seconde  (l'Occidentale),  Mauritanie  Tin- 
gitane  -,  enfin  ,  la  première  fut  elle-même  subdivisée  en  Mauritanie 
Césarienne  et  en  Mauritanie  Sitifienne.  Les  capitales  de  ces  troi« 
Mauritanies,  qui  en  ont  chacune  tiré  leur  nom,  étaient: 

1°  Julia  Caesarea  (Césarée,  —  loi  des  Carthaginois,  —  aujourd'hui 
Cherchel,  ville  maritime  de  la  province  d'Alger)  ; 

'2°  Sitifis    cvlonia  ou   Sitif.  (la  moderne  Sétif,   ville  située  dans 
l'intérieur  de  la  province  de  Constantine)  ; 

3°  Tingis  ou  Tingi,  (actuellement  Tanger,  ville  maritime  de  l'em- 
pire du  Maroc). 

Lors  de  la  division  de  l'Empire  (d'Occident)  en  diocèses,  les 
deux  Mauritanies  Césarienne  et  Sitifienne  furent  comprises  dans 
le  diocèse  d'Afrique  (préfecture  d'Italie),  et  la  Tingitane  dans  le 
diocèse  d'Hispanie  ou  d'Espagne  (préfecture  des  Gaules). 

A  l'époque  où  la  Notice  fut  rédigée,  les  possessions  des  Romains. 

Revue  Afr.  6°  année,  n"  35.  21 


-  322 

dans    l'Afrique     ncienne,    formaient  un    diocèse  composa   de  six 
provinces,  savft.r  . 

1.  L'Afrique  propre  ou  proconsulaire  (la  Zeugitane). 

2.  La  Byzacène, 

3.  La  Ncmidie, 

4.  La  Mauritanie   Sitifienne, 

5.  La  Mauritanie  Césarienne, 

6.  La  Tripolitaixe. 

On  ajoute  à  ces  six  provinces  : 

A.  Le  préfet  de  t'Armorie  d'Afrique, 

B.  Le  préfet  des  bie.ns  patrimoniaux. 

Ce  qui  élèverait  le  nombre  à  huit;  mais  ces  deux  dernières 
désignations  s'appliquent  bien  plutôt  à  des  charges  qu'à  des  pro- 
vinces. 

La  Notice,  procédant  d'une  manière  différente,  sépare  de  cette 
nomenclature  l'Afrique  Proconsulaire,  dont  elle  fait  une  province 
à  part,  indépendante  (1),  et  constitue  (cap.  u,  s.  c.  v.  25)  le  diocèse 
d'Afrique  des  (cinq)  sept  provinces  (provinciœ  septem)  que  voie*  : 

1.  Byzacium, 

2.  NUMIDIA, 

3.  Mauritainia  Sitifensis, 

4.  Mauritama  Caesabiensis, 

5.  Tripolis. 

A.  6.    l'RAIiFECTUS  AMNONAE    AfKICAE, 

B.  7.  Praefectus  fundorum  patrimonialium 

Cette  division  géographique  et  administrative  a  donné  lieu  à 
beaucoup  d'hypothèses,  à  beaucoup  de  controverses. 

Pline  l'Ancien,  dans  la  description  qu'il  fait  des  provinces 
composant  l'Afrique  Homaine  (V  siècle  de  l'ère  chrétienne),  les 
classe  et  énumère  ainsi  (de  l'O  à  l'E)  : 

(        1.    MAURETAMA  TiNGITANA  . 

Quatre  j     2.  Mauretania  Caesariensis. 

Provinces.        J     3.  Numidia. 

(     4.  Zeugitana  (Africa  propria). 

Le  Commentaire  (Bœcking)  de  la  Notice  établit  sur  d'autres  bases 


(1)  «  Victus  (Adherbal)  profugit  in  provinciam,  »  dit  Salluste  —  Vain- 
cu, il  se  réfugie  dans  la  Province  (d'Afrique,  c'est-à-dire  l'ancien  territoire 
de  Carthage). 


—  323  — 

cette  division  diocésaine   ou    provinciale,    à    laquelle   il    assigne 
quatre  périodes  (ou  §)  et  qu'on  peut  résumer  comme  il  suit  : 


§1 

QUATRE     PROVINCES. 

Depuis  les  Flaviens   jusqu'à  Dioclétien  (environ  100  de  J.-C. 
jusqu'à  284). 
t.  Provincia  proconsularis  (Zeu-  \ 
gitana). 

2.  Numidia. 

3.  Madretania  Caesariensis. 

4.  MAURETANIA   TiNGITANA. 


Même  division   que  celle  de 
Pline  (de  l'E.  à  PO.). 


II 


SIX    PROVINCES. 


De  Dioclétien  à  Valentinien  III  (305  à  424). 
Nota.  —  Époque  qui  se  rapporte  à  la  Notice. 

1.  Proconsdlaris  (Africa).  i 

2.  Numidia.  i      La  Tingitane  (Tingitana)  déta- 

3.  Provincia  Bïzacena.  \  chée   des  provinces  d'Afrique, 

4.  Provincia  Tripolitana  .  |  est  attribuée  à  l'Hispanie  ou  Es- 

5.  Mauretania  Caesariensis.        I  pagne  (Préfecture  des  Gaules) . 

6.  Mauretania  Sitifensis.  / 


§1H. 


trois  provinces. 

De  Valentinien  III  à  Justinien  Ier  (455  à  527). 

„,  ^      Invasion  des  Vandales.— Par- 

4.  Mauretania  Caesariensis.  I  .  .  ,     „ 

a   ,,  „  f  tage  des    provinces    d'Afrique 

2.  Mauretania  Sitifensis.  >  H 


3.  Numidia. 


entre  l'Empereur  et  le  roi  des 
Vandales. 


3-24 


§  IV 


SEPT   PROVINCES. 


De  Justinien  I"  à  l'invasion    àrabe-musuln.ane  (565  à  647.  — 
Constant  II  régnait  alors  en  Orient) 

Débarrassée  de  ses  ennemis, 
l'Afrique  reprit  ses  anciennes 

1.  ,     Les  même  provinces  que  1  limites;  mais,  une  innovation 

2.  I  sous  Valeatinien  III  (v.  §  JI),  I  importante   eut    lieu:    Justi- 

3.  1  auxquelles  Justinien  Ier  (sep-  l   nien   I"   créa    un    Préfet    du 
\  lem  provinciœ...  disponantur,  \  Prétoire   d'Afrique  (Praefectus 

5.  Iporte  son  édit,  daté  de  534),  I    Praetorio  Africae).  —  Les  suc- 

6.  I ajouta  la  I  cesseurs  de  ce  prince  ne  chan- 

7.  Sardaigne  (Sardinia).  \  gèrent    rien   à   cette    division 

jusqu'à  l'époque   de  l'invasion 
arabe-musulmane. 

Mais  ces  divisions,  sur  lesquelles,  d'ailleurs,  nous  aurons  occa- 
sion de  revenir  dans  le  cours  de  ce  travail ,  ont  un  caractère 
prbitraire  et  sont  contrôlées  par  d'autres  documents  écrits  et  non 
moins  authentiques,  qui  ne  laissent  aucun  doute  relativement  à' la 
formation  du  Diocèse  d'Afrique  en  six  provinces.  La  Xotice  (index) 
en  indique  cinq,  avec  (a.  b)  deux  préfets  (charges  à  part);  si,  à 
ces  cinq  provinces  effectives,  on  ajoute  la  Proconsulaire  ou  Afrique 
propre  (Zeugitane),  dont  l'indépendance  qu'on  lui  attribue  fera, 
en  son  lieu,  l'objet  d'un  examen  particulier,  on  arrive,  sans 
conjectures  hasardées,  au  chiffre  six,  qui  a  occasionné  tant  de 
recherches  et  si  fort  exercé  la  sagacité  des  érudits.  Au  surplus, 
les  témoignages  en  faveur  de  cette  dernière  hypothèse  ne  font  pas 
défaut  et  paraissent  incontestables. 

Sextus  ou  Festus  Rufus,  historien  latin  et  personnage  consu- 
laire, qui  vivait  sous  l'empereur  Valens  (vers  l'an  370  de  J.-Ch.), 
a  laissé  un  Libellus  provinciarum  Romanarum  (intitulé  aussi  Bre- 
viarium  rerum  gestarum  populi  Romani),  qui ,  pour  n'être  guère 
qu'un  dénombrement  des  révolutions  et  des  agrandissements 
successifs  de  l'Empire,  n'en  mérite  pas  moins  toute  confiance. 
Après  avoir  parlé  des  révoltes  et  de  la  réduction  de  l'Afrique   en 

province,  cet  historien   ajoute;    «   ita  Mauretaniae  nostrae 

«  esse  cœperunt,    ac    per   omnem   Africain    sex  provinciœ  factae 


-  325  — 

»  sunt .  ipsa  ubi  Carthago  est,  proconsularis,  Numidia  consularis, 
»  Byzacium  consularis,  Tripolis  et  Mauretaniae  duae,  h.  e.  Sili  - 
»  fensis  et  Caesariensis,  sunt  praosidiales.  » 

On  trouve  dans  la  Collection  des  Conciles,  du  P.  Hardouin  ,  le 
passage  suivant  (t.  I,  p.  1050),  à  propos  de  la  fameuse  conférence 
des  évêques  catholiques  tenue  à  Carthage  en  411  :  «  Praesto  sunt 
»  universi  de  omnibus  scil.  provinciis  Africanis,  i.  e.  de  provincia 
»  proconsulari,  de  provincia  Byzacena,  de  Numidia,  de  Mauri- 
»  taniis,  Sitiphensi  et  Csesariensi,  sedetiam  de  Tripolitana  pro- 
»  vincia.  » 

Enfin ,  un  monument  épigraphique,  connu  sans  doute,  mais 
trop  peu  cité,  quoique  des  plus  précieux  pour  l'histoire  du  pays 
et  qui  remonte  à  l'année  390,  atteste  irrécusablement  de  la  divi- 
sion du  diocèse  d'Afrique  en  six  provinces.  Cette  inscription 
latine,  conservée  dans  le  Corpus  inscriptionum  de  Gruter  et  repro- 
duite dans  le  savant  recueil  d'Orelli  (Inscriptionum  lalinarum  collec- 
tio),  consacre  le  souvenir  d'un  monument  votif  élevé  par  la 
corporation  des  porchers  et  tueurs  de  porcs  (charcutiers  ?  —  cor- 
pus suariorum  et  confecturariorum)',  elle    est  conçue  en  ces  termes  : 

POPVLONII  L.  ARADIO  VAL.  PROCVLO.  V.  C. 
....  PRAESIDl,  PROVINCIAE.  BYZACENAE 
....  PROCONSVLI.  PROVINCIAE.  AFRICAE.  VICE 
SACRA.  1VDICANTI.  EIDEMQ.  1VDICJO.  SACRO 
PER.  PROVINCI  AS.  PROCONSUL  AREM.  ET 
NViMIDIAM.  BYZACIVM.  AC.  TRIPOL1M 
1TEMQVE.  MAVRETANIAM   SITIFENSEM.  ET 
CAESARIENSEM 
PERFVNCTO . . 
...PRAEFECTO.  VRBI.  VICE.  SACRA.  1TERVM.  IVDICANTI 
CONSVLI.  OUDINARIO.  (1) 


(1)  Nous  n'avons  voulu  et  dû  reproduire  que  fractionnellement,  c'est-à- 
dire  pour  les  besoins  de  la  cause,  cette  importante  inscription,  qu'on 
trouvera  toute  dans  le  recueil  d'Orelli  (t.  II,  cap.  xv,  sous  le  n°  3672).  Le 
savant  épigraphiste  la  fait  suivre  de  cette  judicieuse  réflexion  :  a  Hac 
»  inscriptione  usus  de  provinciis  Africse  egregie  disputavit  Morcellius  in 
Africw  Christianse  vol.  I.,  p.  21.  seqq.  »  C'est  parce  que  nous-même 
nous  avons  eu  soin  de  nous  reporter  à  ce  passage  de  XAfrica  Chrisiiuna 
de  Morcelli,  passage  qui  a  fourni  à  Bœcking  les  éléments  de  cette  partie 
de  son  commentaire,  que  nous  signalons,  la  justesse  d'une  observation 
profitable  au  sujet.—  Voir  Bœcking,  t.  Il  ,  p.  451,  482,  <t"3. 


—  326  — 

Le  commentateur  de  la  Notice  prend  soin  lui-même  de  fournir 
des  preuves  à  l'appui  de  cette  inscription,  dont  les  termes  sont, 
du  reste,  si  précis  ;  car  il  ajoute  :  c  Tum  senioribus  Augustis 
»  etiamtum  viventibus  prœsidem  provinciœ  Byzacenœ  fuisse  con- 
»  stat  Q.  Aradium  Rufinum  Proculum,  qui  et  consulatum  gessit 
»  a.  316,  tabulée  enim  publicse  exstant,  quae  eum  coloniis  et  mu- 
»  nicipiis  Africanis  patronum  cooptatum  esse  testantur,  eiusque 
»  provinciae  praesidem  omnes  appellant.  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  malgré  les  remaniements  successifs  qu'on 
dut  lui  faire  subir,  V Afrique  Romaine  était,  alors,  une  des  plus 
riches  dépendances  de  l'Empire  d'Occident.  Elle  comprenait,  le 
long  du  littoral  méditerranéen ,  chemin  de  ronde  des  Césars,  outre 
le  Tell  fertile,  qui  emprunta  son  nom  [tellus)  à  la  langue  des 
vainqueurs,  cette  vaste  étendue  de  territoire  qui  a  servi ,  dans 
les  temps  modernes,  à  constituer  les  États  Barbaresques  (Tripoli , 
Tunis,  Alger,  Maroc)  :  —  contrée,  d'ailleurs,  si  improprement  dési- 
gnée sous  le  nom  de  Barbarie,  au  lieu  de  Berberie  (le  pays  des 
Berbers,  peuple  autochthone).  Car,  il  esta  remarquer  que,  si  la 
Tingitane,  appelée  aussi,  par  ce  motif,  Hispanie  Transfretane 
(Hispania  Transfretana ,  d'outre -mer  ou  d'au-delà  des  Colonnes 
d'Hercule  (détroit  de  Gibraltar),  était  subordonnée  au  vicaire 
d'Espagne,  elle  ne  s'en  trouvait  pas  moins  située  sur  le  conti- 
nent africain. 

11  n'en  était  pas  de  même  alors  de  l'Egypte.  Cette  opulente 
contrée,  qui  dépendait  de  l'Empire  d'Orient,  était  placée  en  Asie, 
par  les  géographes,  bien  qu'elle  fût,  comme  la  Tingitane,  réelle- 
ment située  en   Afrique. 

Ce  déclassement,  curieux  à  étudier,  fera,  de  notre  part,  l'objet 
d'une  courte  digression,  dont  la  Notice  fournira  les  éléments. 
C'est  par  suite  de  cette  considération,  jointe  au  désir  de  com- 
parer l'ensemble  de  la  situation  aux  deux  époques  différentes, 
que,  allant  de  l'E.  à  l'O.  nous  arrêterons  le  cadre  de  notre 
travail  d'abord  un  peu  en  deçà  (Egypte),  et  que  nous  reten- 
drons ensuite  un  peu  au-delà  (Tingitane  ou  Maroc)  des  limites 
de  l'Afrique  Romaine,   proprement  dite. 

Il  y  avait,  dans  chacun  des  Empires  d'Orient  et  d'Occident, 
cinq  classes  de  Dignitaires.  —  Bien  que  nous  ayons  l'inten- 
tion de  ne  nous  occuper  exclusivement  que  des  dignitaires  de 
l'Afrique  romaine  (partie  occidentale  de  l'Empire),  force  nous 
sera  cependant  de  rechercher,    parmi  les   dignitaires  semblables 


—  327  — 

de  l'Empire  d'Orient,  les  renseignements  propres  à  l'aire  connaître 
des   attributions  d'ailleurs   identiques. 

Nous  ne  mentionnerons  ici  que  pour  mémoire  les  Nobilissimi, 
Nobilissimes,  très-Nobles  (tilre  de  leur  dignité  :  Nobilissimatus,  No- 
bilissimat).  Ce  titre  d'honneur,  créé  par  Constantin,  remplaça,  sous 
Théodose,  celui  de  César  :  c'est  dire  qu'il  était  exclusivement  ré- 
servé aux  membres  (fils,  frères  et  sœurs  de  l'Empereur)  de  la 
famille  impériale,  et  donné  seulement  aux  princes  du  sang  (Césars) 
et  à  leurs  femmes.  Il  conférait  le  droit  de  porter  la  pourpre 
(variant  de  l'écarlate  au  violet  foncé,  et  fabriqué  avec  d'autres 
substances  que  le  pourpre}.  Les  empereurs  eux-mêmes  prirent 
quelquefois  ce  titre.  —  La  Notice  ne  parle  pas  de  cette  dignité, 
et  c'est  regrettable,  au  moins  au  point  de  vue  de  Yépigraphie. 

Les  cinq  classes  de  grands  dignitaires  de  l'Empire  étaient   : 

l.  —  Illustres,  les  Illustres  (titre  de  leur  dignité  :  Jllustratus, 
Illustrât); 

II.  —  Spectabiles,  les  Spectables  (titre  de  leur  dignité  :  Spec- 
tabilitas,  Excellence)  ; 

III.  —  Clarissimi,  les  Clarissimes  (titre  de  leur  dignilé  :  Claris- 

simatus,  Clarissimat); 

IV.  —  Perfectissimi,   les  Perfectissimes  (  titre  de  leur  dignité  : 

Perfectissimutus,   Perfectissimat); 

V.  —  Egregii,  les  Égrèges  (titre  de  leur  dignité  :  Egregiatus, 
Égrégiat  ou  choix). 

Ces  qualifications  honorifiques,  inventées  sous  le  Bas-Empire 
et  échelonnées  dans  l'ordre  ci-dessus,  n'auraient  assurément  qu'un- 
sens  assez  obscur,  si  l'histoire  ne  nous  avait  pas  transmis  des 
détails  circonstanciés  sur  chacun  des  grands  officiers  et  fonc- 
tionnaires qui  les  portaient.  On  distinguait,  parmi  ces  cinq  classes 
privilégiées  de  dignitaires,  différents  degrés,  que  nous  allons 
indiquer  avec   quelque   développement. 

I.  —  Dignitaires  (du  1er  rang)  décorés  du   titre  (L'Illustres. 

Le  titre  d'Illustre  (Illustris  —  les  inscriptions  portent  parfois 
Inlustris)  fut  d'abord  inventé  pour  ceux  que,  depuis  Auguste, 
on  appela  les  Patriciens,  c'est-à-dire  les  sénateurs  faisant  partie 
du  conseil  privé  (consistorium  principis),  avec  lequel  ce  prince 
délibérait,  en  particulier,  sur  les  affaires  qu'il  ne  voulait  pas 
porter  à  la  connaissance  du  sénat  en  corps.  Les  sénateurs  du 
premier  rang  avaient  le  nom  d'Illustres,  dit  Cicéron  :  «  Illustres 
«  primi  ordinis  senatores  dicebantur.  »  C'était  le  dignitatis  fasti- 


—  328  — 

gium,  l'Illustrissimat  (Illustrissimatus).  »  -—  Par  la  suite,  ce  titre 
eut  une  plus  grande  extension,  et  fut  donné  aux  consuls;  aux 
préfets  du  prétoire,  aux  commandants  généraux  des  armées,  aux 
ministres  du  palais,  etc.  Outre  les  prérogatives  que  les  Illus- 
trissimes, Très  Illustres  ou  Illustres  partageaient  avec  les  deux 
classes  suivantes  (les  Spectabiles  et  les  Clarissimi),  ils  jouissaient 
encore  de  celle  de  ne  pouvoir  être  jugés,  en  matière  crimi- 
nelle, que  par  le  prince  lui-même,  ou  par  celui  qu'il  déléguait 
expressément  à  cet  effet.  —  En  leur  adressant  la  parole,  on  les 
appelait  Vir  Magnificus,  —  Eminentissimus ,  —  Sublimissimus,  — 
Eœcellentissimus,  etc.  ;  —  Magnificentia  tua,  et  même  Celsitudo 
tua  (Votre  grandeur,  votre  Altesse).  —  Les  Illustres  étaient  au 
nombre  de  dix,  en  Orient  comme  en  Occident  (mais  nous  ne 
mentionnerons  que  ceux  de  l'empire  d'Occident,  dont  dépendait 
l'Afrique),  savoir  : 

/     1 .   (    A.  Praefectus  Praetorio  per  Italias, 

„     .     .  <  {    B.  Praefectus  Praetorio  Galliarum, 

Prœtona.       i  ' 

\    2.  Praefectcs  Urbis  Romae, 

Magistri  Mili-  /  /     I.  Magjster  Peditum  in  Praesenti, 

tumouutri-    <    3  -  <   II.  Magister  Equitum  in  Praesenti, 

usqueMilitise.  (  (  III.  Magister  Eqoitcm  per  Gallias  ; 

4.  Praepositds  Sacri  Cdbicdli, 

5.  Magister  Officiorom, 

6.  Qdaestor, 

7.  Comes  Sacrarum  Largitionum, 

8.  Comes  Rerum  Privatardm, 

9.  Comes  Domesticorcm  Eqoitdm, 
10.              Comes  Domesticorum  Peuitom. 

il.  —  Dignitaires  (du  2e  rang)  décorés  du  titre  de  Spectabiles. 

Le  titre  de  Spectable  {Spectabilis)  a  été  inventé  pour  désigner 
un  rang  intermédiaire  entre  celui  des  Illustres  et  celui  des  Sé- 
nateurs. —  En  adressant  la  parole  aux  dignitaires  de  cette  classe, 
on  les  appelait  Spectabilitas  tua  —  Tua  Gravitas.  —  Tua  Since- 
ritas;  ou  bien  encore  Laudabilitas .  —  Prudentia.  —  Dicatio  Ex- 
cellentia.  —  Sublimitas.  —  Sollertia  tua]  les  empereurs  disaient: 
Amicus  Noster.  —  Les  emblèmes  de  la  dignité  des  Spectables  ne 
sont    pas    nommés  insignia    (1)    ou    insignes    (comme    ceux  des 


(1)   Disons  ici,  une  fuis  pour  toutes,  qu'en  matière  d'antiquités  romai- 
nes, le   mot   insigne  signifie,  dans  un    sens  général,   tout  objet    servant 


—  329  — 

Illustres),  niais  Symbola  ^symboles),  probablement  parce  qu'ils 
n'étaient  pas  portés  devant  eux  lorsqu'ils  sortaient.  —  Voici 
les  dix  charges  qui  donnaient  rang  de  Spedabilis  en  Orient  ;  il 
n'y  en  avait  que  huit  en   Occident   : 

1.  Primicerios  Sacri  Cubiculi, 

2.  Primicerius  Notariorusi, 

3.  Castrensis  Sacri  Palatii, 

4.  Magister  Scriniorum, 

5.  Proconsul  AfricjE, 

6.  Vicarii  (sex), 

7.  Comités  (sex)  Militum.  Rei  Militaris.  Militares,  etc. 

8.  Duces  (duodecim)   Limitcm  ou  Limitanei. 
Et  si  l'on  ajoute  : 

9.  Prjefectcs  Augcstalis, 
10.  Comes  Limitis  Aegypti, 

on  aura  les  dix  charges  en  question. 
III.  —  Dignitaires  (du  3°  rang)  décorés  du  titre  de  Clarissimi, 
Le  titre  de  Clarissime  (Clarissimus)  indique  les  sénateurs  or- 
dinaires, ou  de  troisième  classe  (Clarissimus  ordo,  le  sénat), 
et  les  autres  personnes  qui  obtenaient  le  même  rang.  —  En  leur 
adressant  la  parole,  on  se  servait  de?  mômes  titres  que  ceux 
employés  à  l'égard  des  Spectables,  Tua  Gravitas,  etc.  —  Les 
Empereurs  prenaient  quelquefois  le  titre  de  Clarissimi.  —  Ce 
titre  d'honneur,  très-fréquent  dans  le  Bas-Empire,  était  égale- 
ment donné  aux  consuls,  aux  proconsuls,  aux  comtes  de  2e  classe, 
et,  plus  tard,  des  fonctionnaires  d'ordre,  relativement  inférieur, 
des  correcteurs,  des  présidents,  (gouverneurs  de  provinces),  fu- 
rent élevés  au  Clarissimat.  —  Ainsi  que  les  Illustres  et  les  Spec- 
tables, les  Clarissimes  ne  pouvaient  ester  en  justice  personnelle- 
ment, cependant,  par  la  suite,  ce  privilège  fut  restreint  aux 
Illustres  seulement.  —  On  appelait  Clarissimœ  feminœ  les  femmes 
mariées  à  des  magistrats  ayant  le  titre  Clarissimus  (consuls, 
consulaires,  proconsuls,  préfets  du  prétoire,  etc).  —  Ceux  qui, 
en  écrivant  ou  en  parlant  aux  dignitaires  décorés  du  tilre  d'Illus- 


de  signe,  d'ornement  ou  de  marque  pour  distinguer  des  personnes  ou 
des  choses;  par  exemple,  l'aigrette  sur  un  casque,  la  devise  sur  un  bou- 
clier, les  faisceaux  d'un  consul,  le  sceptre  et  le  diadème  d'un  roi,  la 
bulle  d'or  des  enfants  nobles,  etc.  Dans  la  marine,  ce  mot  avait  un  sens 
plus  spécial,  comme  nous  le  verrons  en  parlant  des  flottes. 


-  330  — 

très,  de  Spectabiles  et  de  Clarissimi,  ne  leur  donnaient  pas  ce 
titre  d'honneur,  étaient  punis  d'une  amende  de  trois  livres  d'or 
(de   douze  onces   chacune). 

Il  est  à  remarquer  qu'il  y  a  peu  de  différence  entre  les  trois 
espèces  de  titres  honorifiques  ci-dessus  mentionnés,  et  donnés 
indistinctement  aux  membres  des  classes  privilégiées  établies  dans 
l'Empire  à  partir  de  Dioctétien,  ou  plutôt  depuis  le  grand  Constan- 
tin. Le  commentaire  de  te*  Notice  ne  se  borne  pas  à  dire  :  «  Claris- 
«  simi  appellatio  etiam  ad  Spectabiles  et  adipsos  Illustres  re- 
«  fertur  ;  »  il  cite,  à  l'appui,  le  témoignage  de  Simmaque,  ora- 
teur et  épistolographe  :  «  Apud  Symmachum  quoque  non  uno 
«  loco  vir  clarissimus  prœponitur  verbis  et  illustris,  et  spectabilis, 

«  e.  gr et  sœpissime  alias.   »   Les  inscriptions  et  autres 

documents  écrits  sont;  unanimes  à  ce  sujet.  Toutefois,  on  peut 
dire  que  ces  trois  qualifications  étaient  hiérarchiquement  classées 
de  la  manière  suivante,  savoir  : 

1.  Illustres.  —  Sénateurs  du  1er   rang, 

2.  Spectabiles.  —  Sénateurs  du  2°  rang, 

3.  Clarissimi.  —  Sénateurs  du   3e  rang, 

selon  que  les  sénateurs  {Senatores),  ou  autres  fonctionnaires  si- 
milaires, étaient  de  grande  race  ou  de  petite  race  (  majorum 
et  minorum  gentium).  On  se  souvient  que  les  premiers  étaient 
les  descendants  des  sénateurs  primitifs,  appelés  Patres  (Pères); 
tandis  que  les  seconds  (les  164  agrégés  par  Romulus  au  Sénat) , 
de  simple  race  équestre,  avaient  été  inscrits  (conscripti)  sur  la 
liste  de  ce  corps  célèbre,  pour  compléter  son  effectif,  qui  a  si 
fréquemment  varié.  Ces  derniers  furent  appelés,  de  leur  origine, 
conscrits-,  et  de  là  vint  la  coutume,  en  parlant  au  sénat,  de  dire 
Pères  conscrits,  c'est-à-dire  Pères  et  Conscrits.  Mais  le  Sénat,  dont 
le  monogramme  avait  été  placé  avant  celui  du  peuple  dans  les 
actes,  sur  les  monuments,  sur  les  enseignes  militaires  (SPQR  — 
Senatus  Populusque  Romanus),  l'ancien  sénat  s'évanouit  avec  l'Em- 
pire. Constantin,  en  transportant  le  siège  de  l'Empire  à  By- 
zance  (Constantinople),  établit  près  de  lui  un  Sacré  Consistoire, 
où  toutes  les  affaires  se  traitaient,  et  le  Sénat  ne  fut  plus  rien. 
Son  monogramme  fut  enlevé  des  enseignes  et  remplacé  par  celui 
du  Cbrist.  Vers  la  fin  du  IVe  siècle,  le  Sénat  n'était  plus  qu'une 
espèce  de  conseil  municipal,  dont  le  pouvoir  s'étendait  à  peine 
hors  de  l'enceinte  de  Rome. 
Répétons-le,  il  n'y  avait  rien  d'absolu  dans  la   collation  des 


-  331  — 

trois  titres  honorifiques  précités,  et  l'on  peut  affirmer  que  ces 
qualifications,  également  données  aux  trois  premiers  ordres,  étaient 
presque  équivalentes.  «  Prsefectum  praetorio  Italise  imperatores 
«  virum  clarissimum  et  illustrem  appellant,  »  porte  le  code  Théodo- 
sien.   11   serait  facile  de  multiplier  les  exemples  (1). 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  qualification  de  Clarissimus  parait  avoir 
été  plus  particulièrement  affectée  aux  gouverneurs  ou  admini- 
strateurs  (civils)  des  provinces. 

1.  Consultes  (Consulaires) . 

2.  Corbectores  (Correcteurs). 

3.  Présides  (Présidents). 

E.  Bâche. 

La  suite  au  prochain  numéro. 


(1)  Bœcking  ajoute,  à  ce  sujet,  en  parlant  du  Préfet  du  prétoire,  rangé 
dans  la  classe  des  Illustres,  «  nihil  contra  facit  quod  nonnullis  locis  vir 
clarrisimus  (v.  c.)  appellatur;  »  et  il  cite,  à  l'appui  de  cette  assertion, 
un  fragment  d'inscription  ainsi  conçue  : 

V.  C.  ET  1NLUSTRIS 
COMITIS  ET  MAGISTR1  VTRIVSQ  MIL1TIAE. 

On  sait  déjà  que  les  Maîtres  de  la  Milice,  dignitaires  du  1"  rang  (Illus- 
tres), venaient  immédiatement  après  les  Préfets  du  Prétoire. 


—  332  — 

WV  CONSUL  A  ALGER  AU  18°  SIÈCLE. 

BRUCE. 

Dans  la  galerie  des  Européens  qui  ont  marqué  en  Algérie  avant 
la  conquête  française,  Bruce  mérite  de  prendre  place  et  à  double 
titre:  il  fut  ici  consul  d'Angleterre  de  1763  à  1765,  et  il  figure 
parmi  les  voyageurs  qui  ont  écrit  sur  l'Afrique  septentrionale. 
Son  exploration  de  l'Abyssinie  est  certainement  beaucoup  plus 
importante  que  ses  courses  dans  les  États  Barbaresques;  mais , 
au  point  de  vue  spécial  où  nous  sommes  placés,  ce  sont  pourtant 
ces  dernières  qui   doivent  surtout  attirer  notre  attention. 

Bruce  est  un  de  ces  bommes  dont  on  pourrait  faire  aussi  faci- 
lement la  critique  que  l'éloge,  si  l'on  se  bornait  à  examiner  une 
des  faces  de  son  curieux  caractère  ;  mais,  comme  nous  ne  vou- 
lons être  ni  un  flatteur,  ni  un  Zoïle,  nous  nous  appliquerons  à  dire 
le  pour  et  le  contre. 

D'après  la  Biograpbie  universelle,  Jacques  Bruce  naquit  le  14 
décembre  1730,  à  Kinnaird  ,  dans  le  comté  de  Stirling,  en  Ecosse, 
d'une  famille  noble  et  ancienne  ;  il  descendait  même  de  la  maison 
royale,  du  côté  des  femmes,  avantage  dont  il  aimait  à  se  prévaloir, 
ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  s'enorgueillir  aussi  d'avoir  été  nommé 
chevalier  et  baronnet  par  son  cousin,  le  roi  d'Anglerre,  bien 
que  logiquement  ce  fût  presque  déroger.  Destiné  au  barreau  par 
sa  famille,  il  montra  d'abord  plus  d'inclination  pour  la  chasse  et 
les  beaux-arts  que  pour  l'étude  du  droit.  Un  excellent  mariage 
contracté  avec  la  fille  d'un  riche  négociant  de  Londres,  changea 
le  cours  de  ses  idées  en  le  jetant  dans  le  positivisme  du  com- 
merce. Mais  sa  femme  mourut  prématurément  ,  et  Bruce,  désolé 
de  cette  perte  inattendue,  chercha  des  distractions  dans  l'étude 
et  dans  les  voyages.  C'est  alors  qu'il  visita  le  Portugal  et 
l'Espagne. 

Ses  premières  idées  de  grandes  explorations  africaines  coïnci- 
dent avec  son  retour  en  Angleterre.  A  partir  de  cette  période 
de  son  existence,  il  nous  fournira  lui-même  les  éléments  de  sa 
propre  biographie,  qu'il  a  très-abondamment  semés  dans  ses 
livres  et  surtout  dans  l'introduction  qui  les  précède.  C'est  là 
que  nous  puiserons  ce  qui  nous  reste  à  dire  de  lui. 


—  333  — 

Quoique  jeune  encore,  Bruce,  après  la  perte  de  sa  femme, 
allait  se  retirer  dans  le  petit  héritage  qu'il  avait  reçu  de  ses 
ancêtres  et  consacrer  le  reste  de  sa  vie  à  l'étude  et  à  la  réflexion, 
quand  lord  Halifax  lui  proposa  de  faire  un  voyage  important 
qui  devait  durer  plusieurs  années  et  dont,  même,  il  lui  traça  le 
plan.  «  A  votre  âge,  lui  disait-il,  tout  frais  émoulu  du  Collège, 
plein  de  vigueur  et  de  santé,  il  serait  honteux  de  se  faire  campa- 
gnard et  de  s'ensevelir  dans  une  vie  oisive  et  obscure.  »  Le  noble 
lord  lui  fit  observer,  entre  autres  choses,  que  les  côtes  de  la 
Barbarie,  situées  pour  ainsi  dire  à  la  porte  de  l'Angleterre, 
n'avaient  encore  été  découvertes  que  partiellement,  par  le  Dr  Shaw, 
qui  s'était  borné  à  vérifier  et  à  taire  connaître,  très-judicieuse- 
ment, il  est  vrai,  les  travaux  géographiques  de  Sanson,  obser- 
vateur fort  capable  qui  avait  été  longtemps  esclave  du  Bey  de 
Constantine. 

Bruce  place  cette  appréciation,  peu  exacte  à  certains  égards, 
dans  la  bouche  de  lord  Halifax  ;  mais,  quand  on  connaît  noîre 
consul-voyageur,  on  est  bien  tenté  de  croire  qu'elle  est  de  lui- 
même  ;  instinctivement,  il  aura  cherché  à  amoindrir  les  travaux 
de  l'auteur  le  plus  renommé  parmi  ceux  qui  l'ont  précédé  ici, 
afin   de   faire  d'autant  mieux   valoir  les  siens. 

Lord  Halifax  ajoute  —  si  ce  n'est  encore  Bruce  lui-même  — 
que  ni  le  docteur  Shaw  ni  Sanson ,  n'avaient  pu  prétendre 
donner  au  public  aucun  détail  de  ces  vastes  et  magnifiques  mo- 
numents antiques  que  tous  deux  disent  pourtant  se  rencontrer 
en  grand  nombre  et  dont  ils  vantent  l'élégance  et  la  perfection. 
Il  est  certain  que  l'ouvrage  de  Shaw  ne  brille  point  par  ce 
côté  et  que  quand  Pauteur,  par  hasard,  figure  un  monument, 
c'est  de  la  façon  la  plus  grossière  et  la  plus  inexacte.  On  pont 
voir  comme  exemple  en  ce  genre,  la  représentation  qu'il  donne 
du  Tombeau  de  la  Chrétienne  (T.  1er,  p.  57).  Mais,  à  défaut  d'illus- 
trations, comme  on  dit  aujourd'hui,  le  texte  est  d'un  bon 
observateur,  fort  érudit  et  très-judicieux.  Il  a,  il  est  vrai ,  mis  à 
contribution  Sanson  et  Peyssonnel  ;  il  détermine  formellement 
dans  sa  préface  le  genre  et  l'étendue  des  emprunts  qu'il  a  pu 
faire  au  premier:  «  M.  Sanson,  dit-il,  chirurgien  de  sa  pro- 
»  fession  et  né  en  Hollande,  qui  a  le  malheur,  depuis  longues 
»  années,  d'être  esclave  du  vice-roi  (Bey)  de  Constantine,  m'a 
»  fourni  quantité  de  remarques  touchant  la  géographie  de  cette 
»  province.   »    Bruce,   dans  un    but    personnel   assez  évident,   a 


—  334  — 

étendu  à   tout  le  pays  des  emprunts  qui  ne  se  rapportent   qu'à 
une  de  ses   provinces. 

Mais  la  découverte  des  sources  du  Nil  fut  surtout  la  matière 
de  cet  entretien  entre  lord  Halifax  et  Bruce,  entretien  qui  lança 
ce  dernier  dans  la  carrière  des  grands  voyages  où  il  devait 
acquérir  et  mériter  un  renom  dont  il  conserve  encore  quelque 
chose,  malgré  ses  hâbleries  et  ses  inexactitudes,  aujourd'hui 
bien   reconnues. 

Un  hasard  vint  favoriser  l'exécution  du  plan  tracé  par  le  noble 
lord  :  M.  Aspinwal ,  indignement  traité  par  le  Dey  d'Alger,  dit 
Bruce,  venait  de  résigner  le  consulat  de  la  nation  anglaise  ; 
M.  Ford,  négociant,  anciennement  lié  avec  le  Dey,  et  nommé  à 
ja  place  de  M.  Aspinwal ,  était  mort  peu  de  jours  après,  laissant 
le  consulat  de  nouveau  vacant.  Lord  Halifax  pressa  aussitôt  Bruce 
de  prendre  la  position,  lui  représentant  que,  par  ce  moyen,  l'en- 
treprise qu'ils  avaient  projetée,  deviendrait  d'une  exécution  plus 
facile.  Bruce  se  décida  à  accepter. 

L'itinéraire  qu'il  adopta  pour  rejoindre  son  poste,  l'amenait  à 
traverser  la  France  ;  quoique  la  guerre  durât  encore  (on  était 
en  1763),  et  que  le  ministère  français  eût  refusé  plusieurs  pas- 
seports particuliers  sollicités  par  le  gouvernement  anglais,  M.  de 
Choiseul,  fit  très-obligeamment  une  exception  en  sa  faveur,  le 
laissant  libre,  lui  et  ses  compagnons  de  voyage,  dont  il  ne  fixait 
pas  le  nombre,  de  parcourir  la  France,  d'y  séjourner  môme 
aussi  longtemps  qu'il  le  voudrait.  On  verra  plus  loin  que  Bruce 
ne  se  souvint  pas  assez  de  cet  acte  de  gracieuseté  française, 
dont  ce  ne  fut  pas  là  l'unique   exemple. 

A  son  passage  à  Naples,  il  reçut,  par  des  esclaves  qui  avaient 
été  rachetés  dans  la  province  de  Constantine,  beaucoup  de  ren- 
seignements sur  les  magnifiques  ruines  romaines  qu'ils  y  avaient 
vues,  en  suivant  le  camp  du  bey,  leur  ancien  maître.  Il  alla 
ensuite  s'embarquer  à  Livonrne  sur  le  vaisseau  de  guerre  le 
Montréal,  qui  le  conduisit  à  Alger,  où  il  arriva  dans  le  courant 
de  l'année  1763. 

NTotre  béros  se  trouvant  enfin  sur  l'un  des  théâtres  où  il  devait 
déployer  ses  talents  et  son  caractère  et  précisément  en  posses- 
sion du  rôle  qu'il  nous  importe  le  plus  de  connaître,  le  moment 
est  venu  de  rechercher  quelles  aptitudes  et  quel  degré  d'instruc- 
tion il  apporta  à  l'accomplissement  de  sa  mission   africaine. 

On  ne  lit  pas  dix  pages  de  Bruce    sans   s'apercevoir  qu'il    est 


—  335  - 

très-naïvement  vaniteux  et  hâbleur;  craignant  de  ne  pas  voir  ses 
mérites  assez  tôt  devinés  par  le  lecteur,  il  s'empresse  de  se 
dépeindre  élogieusement  lui-môme  :  il  nous  apprend  tout  d'abord 
qu'il  est  riche,  qu'il  sait  très-bien  l'arabe,  est  excellent  cavalier 
et  nage  dans  la  perfection.  Il  pousse  plus  loin  encore  la  manie  du 
panégyrique  personnel,    témoin  le  passage  suivant: 

«  Étant  encore  à  la  fleur  de  mon  âge,  d'une  figure  qui  n'était 
»  point  désagréable,  ayant  un  certain  goût  de  parure  qui  vaut 
»  bien  son  prix  ,  je  cultivai  avec  la  plus  grande  assiduité  la  bien- 
»  veillance  du  beau  sexe  (abyssinien) ,  par  les  hommages  les  plus 
»  modestes  et  les  plus  respectueux  et  par  une  soumission  en 
t  public  à  laquelle  je  dérogeais  en  particulier  autant  qu'il  le 
»  fallait  pour  me  conformer  à  son  humeur  et  à  son  inclination. 
»  La  jalousie  n'est  point  la  passion  des  Abyssiniens.  Il  portent , 
»  au  contraire,  l'indifférence  jusqu'à  l'extrême.  » 

Cette  remarque  sur  la  longanimité  conjugale  de  ses  hôtes  com- 
plète très-adroitement  la  pensée  de  Bruce;  et  il  n'est  pas  de 
lecteur,  si  distrait  qu'on  le  suppose,  qui  ne  comprenne,  enfin  , 
que  notre  voyageur  a  eu  quelques  bonnes  fortunes  noires.  Quant 
à  nous,  nous  aurions  préféré  une  énonciation  franche  et  ouverte  : 
l'homme  qui  entreprend  des  pérégrinations  aussi  lointaines  et  pé- 
rilleuses a  droit  à  beaucoup  d'ingulgence.  D'ailleurs,  n'a-t-il  pas 
la  ressource  de  rejeter  ses  peccadilles  dans  la  catégorie  des  éludes 
de  mœurs  locales  ? 

Notre  auteur  affirme,  dans  son  introduction,  que  l'étude  du 
Coran  de  Maracci  et  de  quelques  autres  ouvrages  lui  avait  rendu 
la  langue  arabe  littérale  assez  famillière  et  que  ses  conversations 
continuelles  avec  les  gens  du  pays  l'avaient  mis  au  courant  de 
l'idiome  vulgaire,  de  sorte  qu'il  s'est  tromé  à  môme  de  par- 
courir tout  le  continent  d'Afrique  sans  avoir  besoin  d'interprète. 
Il  importe  de  vérifier  l'exactitude  de  cette  assertion  et  cela  est 
facile,  puisqu'il  cite  fréquemment  de  l'arabe  dans  son  livre  et 
l'accompagne  quelquefois  d'une  traduction.  Un  petit  nombre 
d'exemples  suffiront  pour  être  édifié  à  cet  égard. 

Il  dit,  à  la  page  167  de  son  premier  volume,  que  salam  alicum 
et  alicum  salam  (nous  reproduisons  exactement  sa  transcription) 
signifie  :  la  paix  soit  entre  nous  et  la  paix  est  entre  nous.  La  plus 
faible  connaissance  de  l'arabe,  même  vulgaire,  fait  apercevoir 
ici  une  double  faute  ;  car  il  fallait  traduire  :  le  salut  sur  vous  et 
sur  vous  le  salut. 


—  336  — 

Ullah  kerim  (p.  225)  sigTiifie,  selon  lui,  Bièu  est  puissant  et  mi- 
séricordieux. II  y  a  évidemment  une  épithète  de  trop. 

11  traduit  (p.  249)  ber  el  ajam  et  ber  el  arah  par  pays  de  l'eau 
et  pays  où  il  n'y  a  point,  d'eau.  Ceci  dépasse  toute  tolérance,  car 
il  était  bien  facile  de  s'apercevoir  qu'il  s'agit  ici  du  pays  des 
étrangers  (des  non  Arabes,  adjem),  en  opposition  avec  le  pays  des 
Arabes. 

Nous  pourrions  citer  bien  d'autres  preuves  de  l'ignorance  de 
Bruce,  en  fait  d'arabe  litéral  ou  vulgaire,  mais  celles  qu'on 
vient  de  lire  suffisent  pour  qu'on  se  tienne  en  défiance  contre  ses 
interminables  conversations  arabes  avec  les  Indigènes.  Au  reste, 
en  parcourant  les  récits  des  touristes  modernes  qui  ont  visité 
des  pays  musulmans,  on  trouverait  bon  nombre  d'exemples  de 
ce  genre  de  charlatanisme. 

Tout  en  relevant  dans  Bruce  ce  qui  prête  sérieusement  à  la 
critique,  on  doit  lui  accorder  le  mérite  d'avoir  fait  connaître  le 
premier  à  l'Europe  les  principaux  monuments  romains  de  l'Afrique 
septentrionale.  Il  les  avait  obtenus  par  le  procédé  de  la  chambre 
obscure,  dont  il  fit  d'abord  l'essai  à  Cherchel ,  dans  les  ruines  de 
Julia  Cœsarea.  II  se  servit  aussi  du  crayon  de  Luigi  Balugani, 
jeune  artiste  bolonais  qu'il  s'était  attaché  pour  ses  voyages. 
Malheureusement,  ses  dessins  ne  paraissent  pas  avoir  été  publiés. 
D'après  M.  Bureau  de  Lamalle  (v.  Peyssonnel  et  Des fontaines ,  t.  1er, 
p.  XI)  «  une  partie;  de  ces  dessins  et  une  foule  d'inscriptions  de 
»  toute  nature  qu'il  avait  recueillies  sont  dans  le  cabinet  de  la 
»  Reine  d'Angleterre.  La  famille  de  Bruce  possède  l'autre  partie 
»  avec  les  notes  qui  devaient  servir  à  la  rédaction  de  son  voyage. 
»  On  nous  fait  espérer  (en  1838)  la  publication  de  ces  précieux 
»  matériaux  ;  mais,  les  soins  et  les  dépenses  nécessaires  pour 
»  une  telle  entreprise  en  doivent  nécessairement  retarder  encore 
»  la  réalisation.  «  Les  dessins  auraient  encore  de  l'intérêt  à  notre 
époque,  puisqu'ils  nous  représenteraient  les  édifices  dans  l'état 
où  ils  étaient  il  y  a  cent  ans,  c'est-à-dire  beaucoup  moins  ruinés 
qu'aujourd'hui  ;  car  pour  les  monuments  arrivés  à  un  certain 
âge  les  siècles  comptent  double. 

En  somme,  pour  le  public,  les  travaux  de  Bruce  sur  l'Afrique 
septentrionale  se  bornent  à  une  sorte  d  itinéraire  consigné  dans 
l'introduction  de  son  voyage  en  Abyssinie,  c'est-à-dire  à  une  énu- 
mération  des  lieux  qu'il  a  visités  en  Algérie  et  dans  les  régences 
de  Tunis  et  de  Tripoli ,  avec  de  rares  et   très-courtes  indications 


-  ni  — 

d'une  portée  fort  générale.  Mais,  peut-être,  avec  ses  dessins  y 
a-t-il  au  inusée  britannique  des  documents  plus  explicites.  C'est 
une  raison  nouvelle  pour  en  désirer  la  publication.  Cette  première 
partie  de  notre  lâche  étant  accomplie,  nous  revenons  à  Bruce, 
considéré  comme  consul  d'Angleterre  à  Alger.  Il  s'y  trouva  dès 
le  début  en  face  d'une  grave  complication  diplomatique., 

Bruce  était  enfin  en  mesure  de  commencer  son  grand  voyage, 
lorsqu'il  reçut  l'ordre  d'attendre  à  Alger  la  fin  de  la  querelle  des 
passeports.  Il  affirme  n'avoir  participé  à  cette  désagréable  affaire 
que  par  l'intérêt  qu'il  y  devait  prendre  comme  agent  britannique. 
Selon  lui,  elle  provenait  entièrement  de  la  négligence  de  son 
prédécesseur  qui  n'avait  point  mandé  en  temps  utile  à  son  gou- 
vernement ce  qu'il  convenait  de  faire  pour  la  prévenir.  Un  pas- 
sage d'un  document  que  nous  produisons  un  peu  plus  loin 
semble  indiquer  qu'il  y  joua  encore  un   autre  rôle. 

Voici,  du  reste,  l'explication  de  cette  difficulté  diplomatique, 
d'après  Bruce  lui-même,  qui  en  parle  très-longuement  dans  son 
introduction. 

Quand  le  fort  Saint-Philippe  de  Minorque  se   rendit  aux  Frêli 
çais  (1),  on  stipula,   par  un  article,  commun  à  toutes  les  capitu- 
lations, que   les  papiers  de  la  place  conquise   seraient  remis  au 
vainqueur.   Il  se  trouva   qu'il  y  avait  dans  le  nombre    beaucoup 
de  passeports  en  blanc  pour  la  Méditerranée. 

Les  Français,  qui  cherchaient  naturellement  à  susciter  des  em- 
barras et  des  ennemis  aux  Anglais,  en  excitant  contre  eux  les 
Barbaresques,  imaginèrent  de  remplir  ces  blancs,  dit  Bruce,  et 
de  vendre  les  passeports  ainsi  arrangés  aux  Espagnols,  aux  Napo- 
litains, et  à  toutes  les  nations  alors  en  guerre  avec  Alger.  Un 
trait,  assez  semblable  à  celui  que  l'on  voyait  sur  les  billets  de 
banque  de  l'époque,  se  trouvait  au  milieu  de  ces  sortes  de  do- 
cuments, et  était  le  seul  signe  qui  pût  indiquer  aux  corsaires 
Algériens,   tous    gens    très-illettrés,    qu'ils   avaient  affaire  à  une 


(1)  Après  la  victoire  remportée  par  l'amiral  La  Galissonnière,  Je  20  mai 
1756,  sur  la  flotte  anglaise  commandée  par  l'amiral  Bing,  l'introduction 
de  tout  secours  maritime  dans  Mahon,  étant  devenue  impossible  à  l'en- 
nemi, te  duc  de  Richelieu  put  s'emparer  de  Port-Mabon  qu*on  regardait 
comme  imprenable  (28  juin  de  la  même  année).  Les  Anglais  possédaient 
l'île  de  Minorque  depuis  1708,  s'y  étant  établis,  comme  à  Gibraltar,  à  la 
faveur  de  la  guerre  de  la  succession. 

Re<.ue  Afr.,  6*  année,  n"  35.  22 


-    338  - 

nation  amie.  Cependant,  quand  "le  Rais  se  voyait  en  face  d'un 
équipage  basané,  moustachu  et  ne  parlant  pas  anglais,  il  conce- 
vait des  doutes;  et,  pour  s'en  éclaircir.  il  ne  manquait  pas  de 
conduire  le  bâtiment  à  Alger.  Le  consul  Britannique  dérouvrait 
alors  la  fraude  et  se  trouvait  dans  la  dure  nécessité  d'abandonner 
une  foule   de  chrétiens  à  l'esclavage; 

Après  deux  ou  trois  aventures  de  ce  genre,  les  Algériens 
crurent  —  ou  firent  semblant  de  croire  —  que  les  passeports  de 
tous  les  bâtiments  qu'ils  rencontraient,  même  de  ceux  qui  sor- 
taient de  Gibraltar,  étaient  faux  et  ne  servaient  qu'à  protéger 
des  ennemis  de  la  Régence.  Celte  idée  irrita  la  soldatesque  turque, 
que  plusieurs  consuls  neutres  échauffaient  par  dessous  main, 
au  dire  de  Bruce.  Celui-ci  assure  avoir  saisi  en  vain  toutes 
les  occasions  de  mander  l'état  des  choses  à  son  Gouvernement. 
Quant  au  Dey  Ali ,  ne  voyant  arriver  aucune  réponse  officielle 
d'Angleterre,  il  refusait  de  croire  ce  que  Bruce  lui  disait  à  cet 
égard.  De  fait,  le  ministère  anglais,  alors  fort  occupé  des  moyens 
de  terminer  la  guerre  européenne,  négligeait  l'affaire  d'Alger, 
au  risque  de  f.iire  à  son  représentant  une  situation  assez  pé- 
rilleuse. Ceci  n'est  point  un  cas  particulier  et  tous  les  repré- 
sentants des  nations  européennes  ont  passé  par  des  épreuves 
semblables   pendant   trois   siècles,  à  la  honte  de  la   chrétienté. 

Cependant,  pour  remédiera  ces  difficultés,  on  recourut  à  un 
expédient  dont  l'initiative  vint  de  Londres,  de  Gibraltar  ou  de 
Minorque,  ce  que  Bruce  déclare  ne  pas  savoir  au  juste.  En  tous 
cas,  il  affirme  que  c'était  le  moyen  le  plus  propre  à  faire  mas- 
sacrer tous  les   européens  qui  se  trouvaient  dans  Alger. 

Cet  expédient  consistait  à  suppléer  les  passeports,  tombés  entre 
les  mains  des  Français,  par  une  pièce  qui  prit  le  nom  de  passavant 
et  était  ainsi  combinée  :  sur  des  carrés  de  papier  commun  de 
Ja  grandeur  d'un  quart  de  feuille,  on  expédiait  l'ordre  ou  la 
prière,  selon  les  cas,  de  laisser  passer  tel  bâtiment,  en  attestant 
qu'il  était  anglais.  Cette  pièce  était  signée  du  gouverneur  anglais 
de  Minorque  et  portait  le  sceau  de  ses  armes.  Habituellement, 
c'était  en  cire  rouge;  mais  si  ce  fonctionnaire  se  trouvait  par 
hasard  en  deuil,  la  cire  était,  alorj  de  couleur  noire.  Une  pa- 
reille innovation  et  de  semblables  variantes  déplaisaient  aux  raïs 
Algériens,  gens  les  plus  routiniers  du  monde  et  qui .  d'ailleurs > 
étaient  toujours  à  l'affût  de  prétextes  pour  déclarer  un  bâtiment 
chrétien   de   bonne  prise. 


—  339  - 

Bruce,  comme  consul ,  ne  pouvait  se  dispenser  de  réclamer 
ces  navires;  c'étaient  alors  des  discussions  orageuses,  précédées 
d'insultes  de  la  soldatesque,  sur  la  route,  pendant  qu'il  se  rendait 
au  palais.  Comme  c'était  un  homme  courageux  et  ferme  et 
qu'au  fond  ces  qualités  lui  valaient  quelque  considération  auprès 
des  Turcs,  il  put  au  moins  éviter  les  périls  les  plus  grands 
d'une  situation  aussi  fausse.  Mais  on  comprend  ce  qu'il  devait 
souffrir,  lorsque  le  Dey  le  sommait  de  déclarer,  sur  sa  parole 
de  chrétien  et  d'anglais,  si  le  mot  même  de  passavant  se  trouvait 
sur  les  anciens  traités,  et  qu'il  était  obligé  de  reconnaître  qu'il 
ne  s'y  trouvait  pas.  Ce  qu'il  put  imaginer  de  mieux  fut  de  dire 
que  le  passavant  était  lïn  expédient  auquel  on  avait  eu  recours 
depuis  que  Port-Mahon  était  tombé  enlre  les  mains  des  Fran- 
çais et  qu'on  y  remédierait  aussitôt  que  la  conclusion  d'une 
paix  générale  donnerait  au  ministère  anglais  le  temps  de  res- 
pirer. 

L'histoire  des  Européens  dans  les  États  barbaresques  avant 
<830,  est  si  peu  connue  et  a  tant  d'intérêt  pour  nous,  qu'on 
nous  permettra  de  rapporter  textuellement  le  récit  suivant  laissé 
par  Bruce  de  la  scène  qui  eut  lieu  enlre  lui  et  le  dey  Ali,  à  cette 
occasion.  Voici  ses  propres  paroles  : 

«  Aussitôt,  le  Dey,  mo  montrant  plusieurs  passavants  qu'il 
»  tenait  dans  sa  main  :  Le  gouvernement  anglais,  dit-il,  n'ignore 
»  pas  que  nous  ne  savons  ni  lire  ni  écrire,  même  dans  notre 
»  propre  langue.  Nous  sommes  des  soldats  et  des  matelots 
»  grossiers  ;  même,  si  vous  voulez ,  des  voleurs,  quoique  nous 
«  ne  vous  dérobions  rien  à  vous  autres  ;  mais  la  guerre  est 
»  notre  commerce  et  nous  ne  vivons  que  par  la  guerre.  Dites- 
»  moi  comment  mes  corsaires  peuvent  connaître  que  tous  ces 
»  différents  écrits  et  ces  sceaux  sont  du  gouverneur  Muystin 
»  ou   du    gouverneur    Johnslon  et  non   pas  du   duc   de  Sidonia, 

ou   de    don    Barcello,   capitaine    des    vaisseaux    garde -côtes 

d'Espagne.  » 

»  Il  me  fut  impossible  de  répondre  à  un  argument  si  simple 
et  si  pressant.  Je  touchai  à  l'instant  d'être  taillé  en  pièces  par 
les  soldats  ou  de  voir  tous  les  navigateurs  anglais  de  la  Médi- 
terranée conduits  dans  les  ports  d'Alger.  Mais  la  manière  ouverte 
et  franche  dont  j'avais  parlé  au  Dey,  l'estime  particulière  qu'il 
avait  toujours  eue  pour  moi,  et  la  méthode  dont  je  m'étais  servi 
avec  les  membres  de  la  Régence  éloignèrent  un  fatal  dénouement 


—  340  — 

«t  me  firent  accorder  le  temps  dont  j'avais  besoin.  Les  passe- 
ports de  l'amirauté  revinrent  enfin ,  et  toute  cette  affaire  se 
termina  heureusement.  Mais  tandis  qu'elle  dura,  elle  fut  extrê- 
mement désagréable  et  me  fit  courir  un  des  plus  grands  dangers 
que  j'aie  éprouvés  de  ma  vie.  » 

Avant  d'abandonner  la  question  des  passeports  et  des  passa- 
vants, citons  quelques  passages  du  procès-verbal  inédit  d'une 
séance  tenue,  au  sujet  de  cette  affaire  ,  par  MM.  Vallif  re,  Bran- 
der,  Freboc,  Ellinck  Euysen  et  Capmata,  consuls  de  France,  de 
Suède,  de  Danemark,  de  Hollande  et  de  Venise;  et  dont  voici 
le  préambule  : 

«  Nous,  soussignés,  consuls  des  nations  en  paix  avec  le  royaume 
d'Alger,  certifions  et  attestons  que,  ce  jourd'hui,  quinze  mai 
1765,  nous  aurions  été  appelés  par  Son  Excellence  Ali  Pacha, 
dey  d'Alger,  lequel  nous  aurait  dit  qu'il  sait  qu'il  y  a  des  per- 
sonnes qui  en  ont  imposé  à  la  cour  de  Londres,  au  sujet  du 
bâtiment  (la  barque  Saint-Vincent)  qui  dans  le  mois  de  juillet 
de  l'année  dernière  fut  confisqué  en  ce  port  sous  le  pavillon 
anglais  (ceci  parait  aller  à  l'adresse  de  Bruce)  ;  ajoutant ,  que  s'il 
en  avait  prononcé  la  confiscation ,  c'était  parce  que  ce  bâtiment 
n'avait  point  de  passeport,  mais  un  simple  passavant;  que  son 
capitaine  n'était  qu'un  Grec  de  l'ile  de  Corse;  qu'il  n'y  avait 
même  pas  un  seul  Anglais  dans  son  équipage  et  qu'on  l'avait 
informé  que  dans  le  passavant  en  question,  il  y  était  dit  que  le 
capitaine  devait  aller  chereber  un  chargement  à  Mabon ,  où  il 
serait  domicilié  à  son  retour;  ce  qui  prouve  que  le  gouverneur 
du  port  de  Manon  ne  le  reconnaissait  point  encore  comme  sujet 
de  la  Grande-Bretagne  lorsqu'il  lui  avait  délivré  le  passavant; 
sur  quoi ,  Son  Excellence  nous  aurait  priés  d'examiner  les  expé- 
ditions en  vertu  desquelles  ce  bâtiment  naviguait,  d'interroger 
les  personnes  qui  en  composent  l'équipage,  pour  voir  s'il  s'y 
trouvait  quelques  Anglais,  et  de  lui  donner  un  cerlificat  qui  ne 
contînt  qne  la  pure  vérité.  A  quoi  nous,  dits  consuls,  adhérant, 
attendu  qu'il  ne  s'agit  que  de  vérifier  des  faits,  nous  nous  som- 
mes assemblés  dans  la  Maison  Consulaire  de  Suède,  où  étant 
nous  aurions  commencé  par  interroger  toutes  les  personnes  qui 
étaient  sur  le  bâtiment,  lequel  a  été  confisqué,  chacun  séparé- 
ment, ainsi    qu'il  suit:  » 

Nous  supprimons  le  détail  de  l'interrogatoire  qui  commence 
par  le  capitaine,  le  sieur  Jean  Stepbanopoli,  natif  d'Ajaccio  dans 


-  341  - 
Ptle  de  Corso,    lequel  était  porteur  d'un    congé    attestant    qui! 
avait  servi,   avec  le   sobriquet  de   Brin   d'Amour,    dans  la   com- 
pagnie des  grenadiers  de  Bottafoco  au  régiment  de  Royal-Corse, 
en  France.  Il   suffit  ici  de  donner  les  conclusions  des  Consuls  : 

<c  Nous,  dits  consuls,  certifions  les  deux  copies  ci-dessus  (celles 
du  passavant  et  du  congé)  conformes  aux  originaux  que  nous 
rendons  au  seigneur  pacha  d'Alger,  et  lui  remettant  le  présent 
verbal,  disons,  de  plus,  que  nous  avons  trouvé  l'exposé  de  Son 
Excellence  sur  le  passavant  et  le  manque  total  d'Anglais  parmi 
l'équipage  conforme  à   la  vérité.  En  foi  de  quoi,   etc.  » 

(Suivent  les  signatures,  sous  chacune  desquelles  est  apposé 
un  cachet  en  cire  rouge). 

Nous  n'avons  pas  hésité  à  donner  ces  extraits  d'une  pièce 
originale,  déposée  à  la  Bibliothèque  d'Alger,  non-seulement 
parce  qu'elle  se  rapporte  à  la  question  traitée  par  Bruce,  mais 
parcequ'elle  constitue  un  renseignement  nouveau  sur  la  vie 
européenne   à   Alger,   sous  l'ancienne  Régence. 

Elle  témoigne,  en  outre,  que  les  difficultés  relatives  aux  pas- 
savants duraient  encore  à  une  époque  très-rapprochée  du  dé- 
part de  Bruce. 

Débarrassé  enfin  de  ses  principales  tribulations  diplomatiques, 
Bruce  peut  songer  à  se  mettre  en  route.  Il  préludait  depuis 
longtemps  à  son  grand  voyage  en  cherchant  à  acquérir  toutes 
les  connaissances  qui  devaient  lui  être  utiles  parmi  les  peuples 
qu'il  allait  visiter.  C'est  ainsi  qu'il  étudia  la  petite  médecine 
opératoire  avec  M.  Bail,  chirurgien  du  roi  à  Alger,  art  dans  lequel 
il   se  perfectionna   plus  tard    à   Alep,   sous  le    Docteur  Russel. 

En  vue  d'une  course  à  travers  l'archipel,  il  chercha  à  régu- 
lariser sa  prononciation  de  la  langue  grecque,  dont  l'enseigne- 
ment universaire  n'avait  guère  pu  lui  donner  l'idée.  A  cet  effet, 
il  prend  à  ses  gages  un  pope  qui  lui  sert  en  même  temps  de 
chapelain.  C'est  une  occasion  de  faire  savoir  au  lecteur  qu'il 
connaît  parfaitement  le  grec,  et  Bruce  ne  la  laisse  pas  échapper. 
4  propos  de  ce  même  pope,  il  trouve  moyen  d'adresser  au 
clergé  catholique  une  attaque  aussi  étrange  qu'imméritée.  Après 
avoir  raconté  que  l'absence  d'un  chapelain  anglican  l'avait  presque 
mi3  dans  le  cas  d'en  remplir  les  fonctions,  il  ajoute  :  «  —  .. 
»  Je  crus  que  je  serais  obligé  de  me  charger  moi-même  du 
»  désagréable  emploi  d'enterrer  les  morts  et  de  l'office  plus  gai, 
i  quoique    non   moins    embarrassant,  de    marier    et  de    baptiser 


—  3fà  — 

«  les  vivants.  Cela  n'était  nullement  de  mon  goût,  mais  le  clergé 
«  catholique  ne  voulait  nous  donner  aucune  assistance.   » 

Bruce  aurait  été  bien  plus  fondé  à  se  plaindre,  —  et  il  n'y 
eut  certes  pas  manqué,  —  si  le  clergé  catholique  se  fût  mêlé 
des  affaires  spirituelles  des  protestants.  Mais  peut-on  en  con- 
science blâmer  celui-ci  de  ne  pas  avoir  été  d'aussi  bonne  com- 
position que  ce  brave  pope  qui  consent  à  servir  de  chapelain 
anglican  et  opère  ainsi  sans  scrupule  l'union  assez  adultère  du 
schisme  et  de  l'hérésie.  Nos  prêtres  ont  des  devoirs  plus  stricts  : 
si,  dans  des  cas  extrêmes,  il  leur  est  permis  d'intervenir  au- 
près de  personnes  d'une  religion  étrangère  à  la  leur,  ce  ne  peut 
être  que  comme  simples  particuliers  et  seulement  par  des  conseils 
et  des  consolations,  tels  que  le  premier  venu  peut  en  donner 
à  son  semblable  en  pareille  circonstance. 

La  correspondance  de  la  Compagnie  commerciale  française,  dite 
Compagnie  Royale  d'Afrique,  fournit  un  document  qui  détermine, 
à  très  peu  de  chose  près,  l'époque  où  Bruce  cessa  les  fonc- 
tions de  consul  et  quitta  la  résidence  d'Alger.  Comme  notre 
auteur  a  un  éloignement  marqué  pour  toute  espèce  d'indication 
chronologique,  il  ne  donne  pas  plus  cette  date  que  les  autres, 
malgré  son  importance.  Nous  allons  donc  reproduire  la  très- 
courte  lettre  qui  la  contient  et  qui  offre,  d'ailleurs,  un  autre 
genre  d'intérêt.  M.  Pierre  Armeny,  agent  de  la  Compagnie  à  Alger 
s'y  adresse  en  ces  termes  à  son  collègue  de  Bône  : 

Alger,  4  juillet  1765.  —  «  M.  Bruce,  consul  anglais,  qui  vient 
«  d'être  remplacé  ici,  doit  passer  à  Bône  pour  son  amusement.  — 
«  11  est  à  propos  que  je  vous  dise  qu'il  s'est  piqué  de  man- 
«  quer  à  divers  de  MM.  les  Commandants  des  vaisseaux  du 
«  Roi  et  que  la  manière  indécente  dont  il  en  a  usé,  nous  a 
«  mis  dans  la  nécessité  de  ne  pas  le  voir  depuis  plus  d'un  an. 
«  Cela  doit  vous  servir  de  règle,  en  cas  qu'il  se  présente  dans 
«  votre  maison;  et,  en  cas  de  nécessité,  vous  feriez  passer  cet 
«  avis  à  M.  Villet  (gouverneur  de  La  Calle),  auquel  je  n'ai  pas  le 
«    temps  d'écrire  par  cette  occasion.   »  (Cahier  C,   page  1*2, n°  38). 

On  a  vu,  au  commencement  de  cette  notice,  avec  quelle  bien- 
veillance délicate  Bruce  fut  traité  par  le  duc  de  Choiseuil,  lors- 
qu'il dut  traverser  la  France  pendant  la  guerre.  Il  ne  paraît 
pas  s'être  assez  souvenu  de  ce  bon  procédé,  dans  ses  relations 
ultérieures  avec  nos  compatriotes.  Nous  n'en  regrettons  pas  moins 
que   l'auteur  de   la  lettre  qu'on   vient  de   lire  semble    inspirer  à 


-  3*3  - 

ses  correspondants  l'idée  de  ne  pas  faire  accueil  au  très-incivil 
consul.  A  la  rigueur,  il  était  dans  son  droit,  mais  ce  n'étaient 
pourtant  pas  là  des  représailles  françaises;  et  nous  aimons  bien 
mieux  celles  de  nos  consuls  ou  nationaux  de  Smyrrie,  Sidon 
et  Alep,  qui  se  vengent  dignement  des  torts  de  Bruce,  en  le 
recevant  avec  une  grande  cordialité,  dont  lui-môme  est  obligé 
de  rendre  bon  témoignage.  Nous  aimons  mieux  encore  la  con- 
duite de  ces  Français  qui  l'aident  à  se  tirer  d'un  fleuve  où  il 
allait  se  noyer,  malgré  ses  talents  en  natation  ;  et  de  cet  autre 
Français  qui  met  à  sa  disposition  son  navire  et  sa  bourse,  en 
souvenir  de  «  quelque  petit  service  »  que  notre  auteur  lui 
avait  rendu  lorsqu'il  était  consul  à  Alger.  Ce  dernier  acte,  si 
naturel,  fait  pourtant  dire  à  Bruce  :  Contre  la  coutume  des  gens 
qu'on  oblige,  il  se  montra  fort  reconnaissant .  Il  faisait  sans  doute 
un  retour  sur  lui-môme  en  formulant  cette  réflexion  !  Néanmoins, 
cet  incident  a  l'avantage  de  nous  faire  savoir  que  Bruce  fut,  au 
moins   une  fois,   obligeant  envers  un   de   nos  compatriotes. 

Enfin,  on  aime  à  voir  le  roi  Louis  XV  mettre  le  sceau  à  ces 
bons  procédés  français,  en  envoyant  à  Bruce  des  instruments 
fort  coûteux  que  l'Angleterre  ne  lui  donnait  point  et  qu'il  n'au- 
rait jamais  pu  se  procurer  avec  ses  propres  ressources,  lar- 
gesse sans  laquelle  ses  voyages  auraient  perdu  une  grande  partie 
de  leur  importance  scientifique. 

Pour  revenir  à  la  question  chronologique,  rappelons  que.  Bruce 
a  été  remplacé  ici  comme  consul  un  peu  avant  le  mois  de  juil- 
let 1765,  c'est-à-dire  vers  l'époque  où  vint  à  Alger,  en  ambas- 
sade, Archibald  Clevland,  qui  renouvela  la  paix  avec  la  Régence, 
le  3  août  1765,  au  nom  de  S.  M.  Britannique.  Qu?nd  au  con- 
sul qui  succéda  ici  à  Bruce,  ce  fut  Robert  Kirke,  qui  fit  con- 
firmer les  anciens  traités  entre  Alger  et  l'Angleterre,  le  8  fé- 
vrier 1766,  à  l'avènement  du  Dey  Mohammed    hen  Osman. 

En  somme,  «la  seule  date  que  Bruce  nous  donne  est  celle 
de  son  embarquement  à  Sidon  pour  l'Egypte,  le  15  juin  1768. 
En  combinant  cette  indication  avec  les  éléments  chronologiques 
cités  plus  haut,  on  arrive  à  conclure  que  trois  années  s'écou- 
lèrent entre  son  départ  d'Alger  et  le  moment  où  il  prit  défi- 
nitivement la  route   de  l'Abyssinie. 

Essayons  de  déterminer  l'emploi  de  ces  trois  années  qui 
doivent  nous  intéresser  spécialement,  puisqu'il  les  passa  en  ma- 
jeure   partie  dans  les  états,  barbaresques,  Durant  cette  période 


-  344  — 

il  recueillit  nécessairement  un  grand  nombre  de  dessins  et  de 
notes  sur  l'Algérie,  la  Régence  de  Tunis  et  la  Tripolitaine.  Il 
est  bien  à  désirer  que  quelque  correspondant  anglais  de  la  So- 
ciété historique  algérienne  s'assure  si,  en  effet,  le  Musée  britan- 
nique possède  tous  ces  documents,  ainsi  que  l'opinion  en  est 
généralement  répandue. 

Mais  revenons  à  l'introduction  de  Bruce,  source  unique  à  laquelle 
il   nous  soit   permis  de    puiser  aujourd'hui. 

Après  avoir  parlé  de  toute  sorte  de  choses  et  sans  nulle  mé- 
thode, selon  son  habitude,  il  annonce  tout-à-coup  son  départ 
d'Alger.  Une  affaire  particulière  dit-il,  l'oblige  d'aller  à  Mahon, 
où  il  se  rend  avec  des  recommandations  du  Dey  pour  toutes 
les  autorités  de  ses  États  et  pour  les  beys  de  Tunis  et  de  Tri- 
poli, d'où  l'on  peut  conjecturer  qu'il  retournera  en  Barbarie. 
En  général,  jamais  voyageur  ne  prit  moins  souci  que  Bruce  de 
motiver  ou  même  d'indiquer  ses  départs,  ses  itinéraires,  ses 
changements  de  direction  et  ses  arrivées.  C'est  au  lecteur 
de  deviner  s'il  le  peut  ces  différentes  phases  de  l'exploration. 
Bruce  en  son  particulier  n'y  attache  pas  plus  d'importance  qu'à 
la    question  chronologique. 

Enfin,  de  Mahon  il  va  à  Bône  où  l'avait  précédé  la  fameuse 
lettre  du  i  juillet  1765;  puis,  il  gagne  Tunis  en  passant  par 
Tabarque  et  Bizerte.  A  Tunis,  il  reçoit  un  excellent  accueil  et 
de  très  bons  offices  du  consul  de  France,  M.  Barthélémy  de 
Saizieu. 

Bruce,  qui  aime  à  parler  des  bons  procédés  dont  il  prétend 
avoir  été  l'objet  de  la  part  du  beau  sexe,  ne  manque  pas  l'oc- 
casion de  faire  connaître  la  gracieuseté  d'une  grande  dame  tu- 
nisienne à  son  endroit.  Ceux  qui  connaissent  les  mœurs  musul- 
manes en  ce  qui  concerne  les  femmes,  surtout  chez  les  princes, 
en  croiront  ce  qu'ils   voudront. 

«  Je  reçus,  dit-il,  une  faveur  très  distinguée  d'usé  des  femmes 
du  Bey  (de  Tunis)  ;  elie  me  fit  fournir  deux  petites  charrettes 
couvertes,  semblables  à  celles  dont  se  servent  les  boulangers 
en   Angleterre.  » 

Mais  reprenons  les  traces  de  Bruce  dans  son  itinéraire  un 
peu   sinueux. 

De  Tunis,  il  arrive  en  remonlant  la  Medjerda,  à  un  endroit 
qu'il  appelle  Basilbab  et  qui  se  nomme  en  réalité  Medjez  el-Bab, 
c'est-à-dire  le   «  Gué  de  la  porte  (triomphale)  »   à  cause  de  cer- 


—  345  - 

tain  arc  de  triomphe  antique  qu'on  y  voit  encore  presque  in- 
tact. En  empruntant  à  Shaw,  et  sans  le  corriger,  le  barbarisme 
Basilbab,  Bruce  nous  prouve  une  fois  de  plus  qu'il  n'entendait 
guère  la  langue  arabe.  La  Medjerda  l'amène  à  parler  du  mot 
Bagradas,  synonyme  antique  de  ce  fleuve,  et  il  prétend  ue  ce 
nom  signifie  la  Rivière  des  vaches,  sans  dire  toutefois  en  quelle 
langue.  II  ne  peut  avoir  eu  en  vue  que  les  deux  mots  arabes 
bagra,  vache,  oued,  rivière,  lesquels,  en  se  combinant  en  ordre 
inverse,  produisent  en  effet  un  composé  assez  semblable  par  le 
son  à  Bagradas.  Mais  il  reste  à  expliquer  cette  existence  d'un 
nom  arabe  de  fleuve  dans  la  proconsulaire  plusieurs  siècles  avant 
l'arrivée  des  Arabes  en  Afrique,  nom  dont  les  éléments  sont 
d'ailleurs  irrégulièrement  disposés,  car  on  dit  Oued  Bagra  et 
non  Bagra  Oued.   L'étyœologie  parait  bien   hasardée. 

Nous  reprenons  notre  voyageur  au  Kef  pour  le  suivre  à  Hédra 
qu'il  croit  être  le  Thunodurum  des  anciens,  synonyme  dont  nous 
lui  laissons  toute  la  responsabilité. 

Nous  constatons  avec  plaisir  qu'en  parlant  des  Oulad  Bou  R'anem, 
ces  intrépides  chasseurs  de  lions.  Bruce  a  eu  un  bon  mouve- 
ment envers  un  émule,  chose  dont  il  n'est  pas  prodigue.  Voici 
le  fait  :  Le  D1  Shaw  avait  eu  l'imprudence  d'imprimer  dans 
ses  Voyages  en  Barbarie  que  les  Oulad  Bou  R'anem  mangeaient 
la  chair  du  lion.  Cette  assertion  lui  fit  le  plus  grand  tort  dans 
son  pays,  notamment  auprès  de  la  savante  université  d'Oxford, 
dont  quelques  membres  se  récrièrent  contre  une  pareille  énor- 
mité;  les  lions,  assuraient-ils,  ayant,  de  temps  immémorial,  le 
privilège  de  manger  les  hommes,  bien  loin  d'être  mangés  par 
eux.  Bruce  se  moque  de  ces  plaisants  critiques  et  avec  infini- 
ment de  raison,  Singulières  gens,  en  effet,  dont  la  race  dure 
encore  et  qui  tiennent  toujours  un  pauvre  voyageur  entre  les 
deux  cornes  de  ce  dilemme  :  «  Vous  ne  rapportez  rien  d'ex- 
«  traordinaire?  autant  valait  rester  chez  vous!  »  —  »  Vous 
«  rapportez  quelque  chose  d'extraordinaire?  A  beau  mentir  qui 
"  vient  de  loin  !  » 

Bruce  rentre  dans  la  Régence  d'Alger  par  Tebessa  qu'il  identifie 
à  Tipasa,  à  cause  du  rapport  des  noms,  tandis  que  c'est  l'an- 
tique Theveste.  Tout  ce  qu'il  en  dit  se  borne  à  mentionner  qu'il 
y  prit  une  vue  d'un  temple  immense  et  d'un  arc  de  triomphe. 
Au  reste,  on  ne  sait  pas  trop  si  l'on  doit  se  plaindre  de  la 
sobriété   descriptive  de  notre  auteur  et  du  peu    de    développe- 


—  346  — 

ment  donné  à  cette  partie  de  son  texte,  quand  on  voit  que 
lorsque  par  hasard  il  veut  s'étendre  davantage  et  faire  même 
un  peu  d'érudition,  c'est  trop  souvent  pour  r.ous  dire  des  ehoses 
de  cette  force   : 

«  La  province  de  Constantine ,  c'était  jadis  la  Mauritanie 
césarienne.  » 

Bruce  visite  successivement  Sétif,  Zana,  le  Médrassen  et  l'Au- 
rès.  Dans  ce  dernier  endroit,  il  voit  des  indigènes  qui  ont  les 
cheveux  roux  et  des  yeux  bleus,  particularité  qu'il  aurait  pu 
observer  dans  tous  les  districts  montagneux  de  l'Afrique  septen- 
trionale. Il  en  conclut  aussitôt  que  ces  peuplades,  qu'il  appelle 
Néardie,  sont  les  restes  des  Vandales.  On  pouvait  lui  objecter, 
comme  à  ceux  qui  ont  adopté  son  opinion,  qu'aussitôt  après  la 
conquête  byzantine,  la  majeure  partie  de  ces  barbares  fut  ex- 
pulsée d'Afrique  et  que  le  petit  nombre  de  ceux  qui  restèrent 
dut  singulièrement  s'amoindrir  par  les  massacres  successifs  dont 
les  historiens  nous  ont  conservé  la  mémoire  :  que  la  plupart 
de  leurs  femmes  avaient  épousé  des  soldats  de  l'armée  victorieuse 
et  que  le  très-faible  résidu  de  l'émigration  primitive,  bien  loin 
de  pouvoir  former  une  peuplade  à  part,  a  dû  se  perdre  très- 
vite  dans  l'élément  indigène  ambiant,  d'après  la  loi  d'absorption 
bien  connue,  des  minorités  par  les  majorités  nationales.  D'ail- 
leurs, comme  les  tribus  kabiles  à  cheveux  rouges  ne  se  trou- 
vent pas  seulement  dans  l'Aurès  et  qu'où  les  rencontre  par  toute 
l'Algérie  et  le  Maroc,  il  faut  abandonner  décidément  cette  thèse 
ou  soutenir  que  toutes  ces  tribus  blondes  —  même  celles  dont 
l'existence  sur  le  lieu  qu'elles  occupent  encore  de  nos  jours  est 
reconnue  antérieure  à  l'invasion  de  Genséric  —  sont  aussi  d'o- 
rigine  vandale  ;   ce  qui  serait  évidemment  absurde. 

Mais  revenons  à  la  relation  de   notre   voyageur. 

Bruce  visita  encore  Ksarin  chez  les  Nememcha,  Sbaitla,  etc., 
puis,  après  un  naufrage  sur  la  côte  tripolitaine,  il  arrive  à  Ben 
Gazi,  l'ancienne  Bérénice.  Ici  nous  l'abandonnons  définitivement, 
car  il  atteint  des  contrées-étrangères  au  terrain  qui  nous  intéresse. 

On  voit,  par  ce  rapide  aperçu,  que  ce  qu'il  a  imprimé  sur 
les  Etats  Barbaresques  est  fort  peu  de  chose,  comme  cela  de- 
vait être  dans  une  simple  introduction.  S'il  en  a  écrit  davan- 
tage, ce  qui  est  probable,  c'est  sans  doute  enseveli  avec  ses 
dessins  dans  les  archives  du   musée  Britannique. 

Quoique    nous  n'ayons  pas  la  mission   de  suivre   notre  auteur 


-  347  - 

jusqu'en  Abyssinie,  nous  devons  rappeler,  au  moins,  après  des 
juges  très-compétents,  qu'il  a  fait  mieux  connaître  ce  pays,  sur- 
tout pour  l'histoire  naturelle,  que  les  explorateurs  qui  l'y  ont 
précédé  dans  le  dix-septième  siècle. 

Bien  convaincu,  pour  notre  part,  que  le  plus  intéressant  sujet 
d'éludé  est  l'homme,  nous  pardonnons  volontiers  à  Bruce  ses 
commérages,  même  ses  vanteries  et  sa  fatuité,  parceque  la  manie 
qui  le  possède  de  ?e  tenir  constamment  en  scène  l'oblige  à  y 
mettre  aussi  les  autres,  attendu  que  son  but  serait  manqué  s'il 
y  figurait  seul.  Or,  dans  tous  ces  petits  drames  personnels, 
dont  il  se  fait  naturellement  le  héros,  s'agitent  autour  àe  lui 
les  acteurs  indispensables  pour  lui  donner  la  réplique,  avec  la 
foule  des  comparses  qui  lui  composent  une  galerie.  Cela  fait 
apprendre  forcément  quelque  chose  des  ([mœurs  et  coutumes  du 
peuple  qu'il  visite.  Si  on  lit  avec  plaisir  la  description  du  pays 
des  Touareg  par  Richardson,  bien  que  son  livre  (The  great  Désert) 
soit  assez  peu  scientifique  au  point  de  vue  moderne,  c'est  par 
une  cause  analogue  ;  certes,  à  la  rigueur,  on  peut  s'intéresser 
aux  ÛVuves  et  aux  montagnes,  à  l'atmosphère  et  même  aux 
rochers,  surtout  si  l'auteur  en  parle  comme  ces  grands  vulga- 
risateurs qu'on  appelle  Humboldt  et  Arago:  mais  après  les  mi- 
néraux, les  végétaux  et  les  animaux,  on  n'est  pas  fâché  d'enten- 
dre un  peu  parler  de  l'homme.  Or,  lorsque,  —  sans  la  compensation 
du  style,  —  un  voyageur  le  passe  à  peu  près  sous  silence  comme 
si  l'espèce  n'était  pas  représentée  dans  les  pays  inconnus  qu'il  a  vi- 
sités, le  lecteur,  en  général,  passe  outre  à  son  tour  et  va  demander 
à  quelque  écrivain  moins  scientifique  les  tableaux  qui  précisément 
l'intéressent  davantage.  C'est  ce  qui  fait  lire  Bruce  et  ses  analogues. 

Quant  à  la  prétention  de  notre  auteur  d'avoir  été  le  premier 
européen  qui  ait  visité  les  sources  du  Nil,  elle  est  insoutena- 
ble car,  des  deux  branches,  il  n'a  vu  que  la  moins  importante, 
le  Bahr  el-Azreg  ou  fleuve  bleu,  que  le  père  Paez,  missionnaire 
portugais,  avait  exploré  longtemps  avant  lui.  Or,  Bruce  n'a  pas 
pu  ignorer  cette  antériorité,  puisqu'il  copie  servilement  ce  qu'en 
a   dit  le  hardi  religieux   qui   l'avait  précédé   sur  ce  terrain. 

Il  n'en  fut  pas  moins  un  voyageur  dévoué,  courageux,  intel- 
ligent, instruit  même  dans  certaines  limites,  quoiqu'il  soit  loin 
de  l'érudition  étendue  et  solide  du  D'  Shaw  ;  mais  animé  du 
feu  sacré  des  grandes  explorations,  il  a  fourni  un  bon  contingent 
aux  études  africaines. 


—  348  — 

Après  avoir  tant  souffert  et  tant  mérité  dans  ses  pérégrina- 
tions, il  devait  espérer  un  autre  sort  que  celui  qui  l'attendait 
à  son  retour  dans  sa  patrie.  11  s'y  trouva  tout  d'abord  en  lutte 
avec  d'avides  parents  qui  l'ayant  déclaré  mort,  sous  prétexte 
que  la  poste  n'apportait  plus  de  ses  lettres,  s'étaient  mis  som- 
mairement en  possession  de  tous  ses  biens.  Au  lieu  du  repos 
de  corps  et  d'esprit  dont  il  avait  tant  besoin,  il  eut  l'escrime 
de  la  chicane  et  les  combats  devant  les  tribunaux.  Au  reste,  dès 
qu'il  eut  rattrapé  son  patrimoine,  il  lira  une  bonne  vengeance 
de  ses  collatéraux  indélicats,  en  prenant  femme  et  en  se  donnant 
un  héritier  direct.  Mais  il  n'était  pas  dans  sa  destinée  de  goû- 
ter longuement  le  bonheur  conjugal  et  il  ne  tarda  pas  à  de- 
venir veuf  pour  la  deuxième  fois.  Dégoûté  alors  tout-à-fait  de 
ce  monde  dont  il  venait  de  faire  une  si  triste  expérience,  il  se 
retira  dans  sa  terre  de  Kinnaird,  où  il  se  consacra  exclusive- 
ment à  la  rédaction  de  son  Voyage,  qui  parut  en  1790. 

Par  une  amère  dérision  du  sort,  cet  homme,  qui  avait  sup- 
porté impunément  les  plus  rudes  épreuves  de  la  maladie,  des 
fatigues  et  du  danger,  périt  d'un  accident  vulgaire  qui  semblait 
d'abord  sans  gravité.  Vers  la  fin  du  mois  d'avril  1794,  il  des- 
cendait l'escalier  de  sa  maison,  donnant  galamment  le  bras  à 
une  dame  qu'il  reconduisait,  lorsqu'il  fit  une  chute  dont  les 
suites  amenèrent  très-promptement  sa  mort. 

Bruce  se  présente  à  la  postérité  avec  un  bagage  singulière- 
ment réduit,  puisque  son  plus  beau  fleuron  —  la  découverte  des 
sources  du  Nil,  —  doit  décidément  disparaître  de  sa  couronne 
scientifique.  Il  lui  reste  quelques  bonnes  observations  et  une 
relation  de  voyage  marquée  au  coin  d'une  personnalité  vigou- 
reuse et  tout -à-fait  originale  Etrangère  à  l'art,  si  commun 
dans  notre  siècle,  de  dissimuler  les  côtés  défectueux  de  l'œuvre 
et  d'en  exagérer  les  bonnes  parties  fsous  les  apparences  de  la 
modestie  la  plus  complète,  elle  se  produit  sous  la  plume  de 
l'auteur  avec  la  même  fidélité  un  peu  brutale,  dans  ce  qu'elle 
a  de  bon  et  de  mauvais.  Si  tous  ceux  qui  écrivent  lui  ressem- 
blaient, le  mot  de  Buffon,  le  style  c'est  l'homme,  serait  d'Une 
bi^n  rigoureuse  vérité. 

A.  Berbrugger. 


—  340  - 
IiJL  MUSIQUE  ARABE 

SES    RAPPORTS    AVEC    LA    MUSIQUE    GRECQUE    ET   LE      CHANT    GRÉGORIEN. 

Historia,  quoquo  modo  scripta  ,  placet. 
(V.  Iesn°'  31,    32,  33  el  34  de  la  lia  ue  Africaine) 

CHAPITRE  V. 

Le  rhythme.  —  Le  rhythme  des  Arabes  est  régulier,  périodique.  — 
Rhythme  poétique  appliqué  à  la  musique  et  à  la  danse.  —  Tempuï 
perfecium  et  tempus  imperfection.  —  Quelques  variétés  de  rhythmes 
usités  chez  les  Arabes.  —  Indépendance  des  instruments  à  percussion. 
—  Harmonie  rhythmique. 

I. 

La  musique,  considérée  dans  son  état  le  plus  simple  —  un  bruit 
régularisé  —  suppose  forcément  une  mesure.  Or,  les  musiciens 
arabes  jouant  à  l'unisson,  c'est-à-dire,  faisant  ensemble  le  même 
son  ,  la  même  phrase  musicale,  doivent  chanter  et  jouer  forcément 
en  mesure. 

Cette  mesure  est-elle  assez  semblable  à  la  nôtre  pour  que  nous 
puissions  en  ressentir  immédiatement  l'influence,  ou  bien  y  trou- 
verons-nous encore  les  différences  que  nous  avons  constatées  entre 
notre  système  harmonique  et  le  système  mélodique  des  Arabes? 

J'ai  déjà  cité  l'harmonie  rhythmique  de  la  musique  du  bey  de 
Tunis  et  celle  plus  simple  produite  par  les  instruments  à  percus- 
sion des  Arabes;  cela  seul  suffirait  à  démontrer  l'existence  de  la 
même  dissemblance.  Cependant^  la  mesure  est  aussi  rigoureuse 
dans  la  musique  des  Arabes  que  dans  la  nôtre  ;  elle  règle  les  mou- 
vements de  la  danse  ;  elle  suit  l'allure  lente  on  vive  de  la  mélodie; 
elle  fait  corps  avec  cette  mélodie  qui  ne  peut  marcher  sans  elle. 
La  division  rhythmique  se  reproduit  d'une  manière  périodique  , 
inaltérable  dans  tout  l'accompagnement  d'une  chanson  ;   mais  cette 


—  350  — 

division,  subordonnée  probablement,  dans  le  principe,  au  rhyfhme 
poétique,  a  conduit  à  des  combinaisons  étranges  pour  nous  et  dont 
la  régularité  ne  nous  frappe  pas  dès  l'abord. 

Qu'était  le  rhytbme  poétique  des  anciens? 

Le  mélange  des  syllabes  longues  et  brèves. 

Ce  rhytbme  fut  évidemment  dès  le  principe  appliqué  à  la  mu- 
sique chez  des  peuples  pour  qui  dire  et  chanter  était  la  môme 
chose. 

De  la  musique  à  la  danse  la  transition  était  facile  ;  et  bientôt, 
comme  le  chant  n'était  plus  suffisamment  bruyant  pour  marquer 
les  mouvements  des  danseurs,  ce  rôle  échut  en  partage  aux 
instruments  à  percussion  dont  la  sonorité  n'était  jamais  couverte, 
môme  par  lés  cris  et  les  applaudissements  les  plus  enthou- 
siastes (1). 

De  même  que  la  poésie  variait  ses  accents,  la  danse  varia  ses 
mouvements,  et  l'application  de  chaque  nouveau  rhythme  dut  se 
faire  presqu'en  môme  temps  pour  la  poésie  et  pour  la  danse. 

Quand,  par  suite  de  ces  variantes,  qui  déplaisaient  si  fort  à 
Platon ,  le  chant  se  fût  peu  à  peu  dégagé  des  entraves  de  la 
poésie,  les  instruments  à  percussion  restèrent  seuls  chargés  de 
maintenir  le  rhythme,  la  cithare  faisant  entendre,  ainsi  que  le  dit 
Plutarque,  le  même  son  que  la  voix.  En  effet ,  le  chant  dégagé 
de  la  prosodie  avait  cependant  besoin  d'un  régulateur.  La  guitare 
ne  pouvait  lui  rendre  cet  office  puisqu'elle  suivait  servilement 
le  chant.  Le  tambour  eût  donc  pour  mission  de  régulariser  le 
mouvement  de  la  mélodie. 

Au  lieu  du  dactyle  et  du  spondée  on  eut  un  rhythme  à  deux 
temps  égaux,  figurés  par  deux  longues  ou  par  une  longue  et 
deux  brèves. 

Au  lieu  de  liambe  et  du  trochée,  on  eut  un  rhythme  dans 
lequel  les  deux  temps  étaient  dans  la  proportion  de  deux  à  un, 


(1)  Il  y  avait  un  batteur  de  mesure  nommé  kornphaios ,  eboriphée  ou 
podoetripos,  à  cause  du  bruit  qu'il  faisait  avec  les  pieds.  Ce  batteur  de 
mesure  portait  des  sandales  de  bois  ou  de  fer,  ce  qui  lui  permettait  de 
se  servir  à  la  fois  d'un  instrument  à  cordes  avec  les  mains  et  d'un 
instrument  à  percussion  avec  les  pieds.  Les  Romains  ajoutèrent  au  bruit 
des  sandales,  pour  battre  la  mesure,  celui  des  coquilles,  des  écailles 
d'huitres  et  des  ossements  d'animaux.  Ces  nouveaux  instruments  se 
jouaient  avec  les  mains,  d'où  \e  nom  de  manuductor  pour  le  batteur  de 
mesure. 


-  351  - 

soit  deux  longues  et  une  longue,  ou  bien  deux  brèves  et  une 
brève,  et  à  l'inverse. 

Est-ce  à  l'influence  des  auteurs  satyriques  qu'on  dut ,  avec 
l'emploi  plus  fréquent  de  l'ïambe,  l'application  presque  constante 
de  ce  rhytbme  à  la  danse  et  son  nom  de  tempus  perfectum,  tandis 
que  le  rhythme  à  deux  temps  égaux  (dactyle  ou  spondée),  s'appe- 
lait tempus  imper fectum  ? 

Ce  que  je  puis  aflirmer,  c'est  l'exislence  du  même  fait  chez  les 
Arabes.  Pour  eux  la  musique  à  trois  temps  ou  plutôt  le  rhytbme 
ternaire  offre  beaucoup  plus  de  charme,  bien  que  l'emploi  des 
deux  temps  égaux  s'y  rencontre  aussi. 

Le  rhythme  marqué  par  les  tambours  est  généralement  soumis 
au  chant  comme  le  tempus  perfectum  et  le  tempus  imperfectum  , 
mais  quelquefois  aussi  il  semble  s'en  écarter  complètement. 

L'esprit  d'indépendance  qui  avait  amené  la  séparation  de  la 
poésie  et  de  la  musique  s'est  signalé  dans  les  instruments  à 
percussion  ;  aussi  arrive-t-il  souvent  que  le  chant  est  accompagné 
par  un  rhythme  qui  paraît  entièrement  opposé  à  celui  que  néces- 
siterait la  mélodie.  Là  ,  encore ,  l'habitude  d'entendre  peut  seule 
nous  faire  distinguer  des  divisions  dans  lesquelles  le  premier 
temps  est  au  second  dans   la  proportion  de  trois  à  deux  (1). 

Quelquefois,  tandis  que  le  rhythme  mélodique  est  de  trois  plus 
trois,  le  rhythme  du  tambour  sera  de  deux  plus  quatre  ou,  encore, 
de  deux  plus  diux  plus  deux. 

Pour  une  autre  chanson  dont  chaque  mesure  sera  divisée  dans 
la  mélodie  en  huit  parties  égales,  l'accompagnement  rhythmique 
sera  de  trois  plus  truis  plus  deux  (2). 

Qu'on  suppose  un  groupe  de  chaque  espèce  d'instruments 
concourant  à  l'ensemble  d'un  orchestre  arahe  :  les  guitares,  les 
flûtes  et  les  violons  joueront  le  chant  avec  les  gloses  obligées, 
tandis  que,  de  leur  côté,  les  tambours  de  différentes  dimensions 
produiront,  non  pas  un  seul  rhythme,  mais  un  mélange  de 
plusieurs  rbytbmes,  formant  une  espèce  d'harmonie  rhythmique, 
la  seule  harmonie  que  les  Arabes  connaissent  et  dans  laquelle 
les    parties   sont  tellement    enchevêtrées,   qu'il    faut   une    très- 


(1)  C'est  le  rhythme  usité  en  Espagne  par  les  Basques. 

(2)  Voir  les  chansons  mauresques  publiées   chez  Richaull ,   boulevard 
Poissonnière,  et  chez  Petit ,  au  Palais-Royal. 


—  352  — 

grande  habitude  pour  y  distinguer  une  certaine  régularité  (1). 
Et,  cependant,  cette  régularité  existe;  chaque  batteur  de  tambour 
suit  exactement  le  genre  de  rhythme  que  lui  indique  le  chef 
des  musiciens  (°.)  ;  le  plus  ou  le  moins  de  divisions  rhythmiqucs 
étant  toujours  très-bien  adapté  au  volume  de  l'instrument. 

C'est  cette  harmonie  rhylhmique  qui  constitue  le  second  élé- 
ment de  la  musique  arabe.  Un  instrumentiste  qui  se  respecte  ne 
joue  pas  plus  sans  son  accompagnement  de  tambour  que  chez 
nous  un   artiste   européen  ne   chante  sans  piano. 

En  pareil  cas,  et  généralement  dans  tout  orchestre  réduit,  la 
diversités  des  timbres  du  tambour  de  basque  produit  à  elle  seule 
cet  accompagnement. 

Tel  est  le  rôle  des  tambours  chargés  de  marquer  la  mesure, 
dont  je    formulerai    le    caractère    ainsi   qu'il  suit  :    un    bhythme 

D'ACCOMPAGNEMEr  T  PRESQUTNDÉPENDANT  DE  LA  MÉLODIE,  ET  DONT  LES 
RELATIONS  AVEC  ELLE  NE  SONT  FIXES  QUE  POUR  LE  COMMENCEMENT  DE 
CHAQUE    MESURE. 

Mélodie  et  Rhythme  sont  donc  les  éléments  constitutifs  de  la 
musique  arabe,  correspondant,  quanta  l'agencement,  aux  deux 
éléments  de  la  musique  grecque,  Mélopée  et  Rhythmopée. 

(La  suit':  au  prochain  numéro) 

Salvadou  Daniel. 


-"■". — gg>g©s< 


(1)  11  y  un  peu  de  ce  mélange  rhythmique  dans  la  séguidille  des 
Espagnols. 

(2)  «  Ibrahim  el-Mamsely,  dit  M.  Perron,  est  le  premier  qui,  avec  la 
»  baguette  à  la  main  ,  marqua  et  fit  observer  la  cadence  et  la  mesure 
»  musicale.  »  Cet  Ibrahim  était  un  musicien  de  la  cour  d'Haroûn-el- 
Rachid. 

Actuellement  le  chef  des  musiciens  joue  l'instrument  principal,  violon 
ou  Raï'ta. 


353  — 


EXAMEN  DES  TRADITIONS  GRECQUES,  I,  ATI  NES 
ET  BIITLSUL1IANES 

BELATIVES  A  L'ORIGINE   DO  PEDPLE   BERBÈRE. 
I. 

Si  nous  en  croyons  les  auteurs  grecs,  latins  et  musulmans,  les 
premiers  habitants  du  nord  de  l'Afrique  furent  des  peuples  au- 
tochtones «  enfants  du  pays  »  (1),  auxquels  vinrent  se  mélanger 
plus  tard,  mais  bien  avant  les  temps  historiques,  d'immenses 
émigrations,  venues  toutes  de  l'Orient. 

De  ces  peuplades  aborigènes ,  nous  ne  savons  presque  rien  ;  à 
peine  Salluste  daigne-il  nous  apprendre  que  c'étaient  «  des  peuples 
»  grossiers  et  sans  culture,  n'ayant  pour  toute  nourriture  que  la 
»  chair  des  animaux  sauvages  et  paissant  l'herbe  comme  des 
»  troupeaux;  ils  n'étaient  régis,  dit-il,  ni  par  les  mœurs,  ni  par 
»  les  lois,  ni  par  l'autorité  d'un  chef.  Errants,  dispersés,  ils  se 
a  faisaient   une  cité  là  où  la  nuit  les  surprenait  »  (2). 

Nous  avons  plus  de  détails  sur  les  émigrations  des  temps 
suivants:  Salluste,  Procope  et  d'autres  nous  ont  laissé  sur  ce 
sujet  des  traditions  assez  précises;  malheureusement,  ces  tradi- 
tions elles  mêmes  ne  prouvent  guère  autre  chose  qu'un  vague 
souvenir  d'invasions,  dont  l'Asie  avait  été  sûrement  le  point  de 
départ,  mais  dont  la  date  resterait  indéterminée  et  se  perdrait  dans 
la  nuit  des  temps.  Mais,  cela  ne  pouvait  suffire  à  l'ardente  curio- 
sité des  anciens  commentateurs.  Aussi,  avec  leur  légèreté  de 
système,  avec  leur  étrange  mépris  de  toute  critique  et  de  toute 
vérité,  se  mirent-ils  à  broder,  sur  ces  vagues  souvenirs,  diverses 
légendes  q«i ,  selon  les  opinions  régnantes  à  l'époque,  rame- 
nèrent, tour  à  tour,  les  origines  de  la  nation  Berbère  soit  aux 
premiers  peuples  connus  de  l'antiquité  grecque,  soit  à  la  généa- 
logie biblique ,  imposée   comme  article  de   foi  par  les  pères    de 


(1)  Procope,  Bell.  Vand.,  II,  10. 

(2)  Salluste,  Bell.  Jugurth.,  c.  21. 

HWHC  Âfr.  6'  année,  n"  35  23 


—  354  — 

l'église  chrétienne   et,  plus  tard  encore,  par  les  docteurs  de  la  loi 
de  Mahomet. 

Les  Phéniciens  qui,  les  premiers,  conduisirent  leurs  floltes  au- 
delà  du  détroit  des  Colonnes,  avaient  recueilli  de  nombreux 
renseignements  sur  les  peuplades  riveraines  de  l'Atlantique. 
Salluste  dit  avoir  compulsé  leurs  ouvrages  et  nous  en  a  laissé  le 
résumé  suivant  ; 

«  Quant  à  la  tradition,  dit-il,  sur  les  premiers  habitants  de 
»  l'Afrique,  sur  ceux  qui  s'y  sont  établis  ensuite  et  sur  la  ma- 
»  nière  dont  toutes  ces  races  se  sont  mêlées,  j'ai  cru  devoir,  dans 
»  le  peu  que  je  vais  dire,  m'écarter  des  idées  reçues  et  prendre 
»  pour  guides  les  livres  puniques  du  roi  Hiempsal ,  qui  sont 
»  conformes,  d'ailleurs,  à  l'opinion  des  naturels  du  pays.  Du 
»  reste ,  je  laisse  sur  le  compte  des  auteurs  la  garantie  des 
»  faits.   » 

»  Les  premiers  habitants  de  l'Afrique  ont  été  les  Gétules  et 
»  les  Libyens,  peuples  grossiers  et  sans  culture,..  Lorque Hercule 
»  fut  mort  en  Espagne,  comme  le  pensent  les  Africains,  son 
»  armée,  qui  était  un  mélange  de  différentes  nations,  désunie  par 
»  la  perte  de  son  chef  et  par  les  prétentions  de  vingt  rivaux  qui 
»  se  disputaient  le  commandement,  ne  tarda  point  à  se  dissiper. 
»  Dans  le  nombre ,  les  Mèdes,  les  Perses  et  les  Arméniens,  ayant 
»  passé  en  Afrique  sur  des  vaisseaux,  occupèrent  la  côte  voisine 
»  de  notre  mer.  Les  Perses,  seulement,  s'enfoncèrent  un  peu  plus 
»  vers  l'Océan  ;  là,  ils  se  mêlèrent  insensiblement,  par  des  raa- 
»  riages,  avec  les  Gétules;  et,  comme  dans  leurs  diverses  tentatives 
»  pour  trouver  les  meilleurs  pâturages,  ils  avaient  souvent  par- 
*  couru  tantôt  un  lieu  tantôt  un  autre,  ils  se  donnèrent  eux- 
»  mêmes  le  nom  de  Numides.  Quant  aux  Arméniens  et  aux 
»  Mèdes,  ils  se  joignirent  aux  Libyens,  peuples  plus  voisins  de 
»  notre  mer  que  les  Gétules  plus  rapprochés  du  soleil  et  de  la 
»  zone  brûlante.  ...  Peu  à  peu  les  Libyens,  dans  leur  idiome 
»  barbare,  dénaturèrent  le  nom  des  Mèdes,  qu'ils  appelèrent 
»  Maures  par  corruption  ...  Mais,  ce  furent  les  Perses  qui,  en 
»  peu  de  temps,  prirent  un  accroissement  extraordinaire.  Par  la 
»  suite,  depuis  qu'ils  eurent  adopté  le  nom  de  Numides,  leur 
»  excessive  population  les  ayant  forcés  de  se  séparer,  une  colonie 
»  de  leurs  jeunes  gens  alla  occuper  le  pays  voisin  de  Carthage, 
»  celui  qui  s'appelle  Numidie.  Les  deux  peuples,  l'ancien  et  le  . 
»  nouveau,  s'appuyant  l'un  sur  l'autre,   soumirent    leurs    voisins 


—  355  — 

»  par  les  armes  et  par  la  crainte,  et  ils  étendirent  sans  cesse 
»  leur  nom  et  leur  gloire,  surtout  ceux  qui  s'étaient  le  plus 
»  rapprochés  de  la  Méditerranée,  parce  que  les  Libyens  étaient 
»  moins  belliqueux  que  les  Gélules;  enfin,  la  partie  inférieure 
»  de  l'Afrique  fut  presque  toute  possédée  par  les  .Numides.  Les 
»  vaincus  avaient  pris  le  nom  des  vainqueurs  et  tous  ne  formaient 
»  plus  qu'une  seule  nalion  »  (1). 

Il  ne  faut  pas  longtemps  étudier  ce  récit  pour  voir  qu'il  a  été 
forgé  eprès-coup,  et  l'on  peut  même  retrouver,  sans  trop  de 
recherches,  les  élémens  divers  qui  ont  servi  à  le  former.  En 
effet,  la  fabuleuse  expédition  d'Hercule  en  Occident  est  évi- 
demment d'origine  phénicienne,  et  l'on  en  reconnaît  le  mythe 
dans  le  culte  de  l'Hercule  punique  (Melkarth),  génie  tutélaire  de 
Tyr  (2),  répandu  en  Espagne  et  en  Afrique  par  les  flottes  et  les 
colonies  de  Carthage. —  Quanta  la  présence  dans  son  armée  de 
troupes  Perses,  Mèdes  et  Arméniennes,  ce  détail  devait  expliquer 
le  nom  des  Pérorses  et  Pharousiens,  antiques  habitants  des 
bords  de  l'Atlantique,  et  celui  des  Mas-Mouda  actuels,  peuples 
montagnards,  dont  la  dénomination,  citée  pour  la  première  fois 
depuis  treize  siècles  el  conservée  sans  altération  jusqu'à  nos 
jours,  remonte  sans  doute  aussi  aux  premiers  temps  de  l'antiquité 
païenne.  Le  nom  de  Maures  n'est  pas  non  plus  une  dérivation 
arménienne  du  nom  des  Aîèdes;  la  science  moderne  lui  a  trouvé 
une  étymologie  plus  logique,  en  le  rapprochant  du  nom  de 
Mahurim  (Occidentaux),  donné  par  les  marchands  de  Carthage 
et  d'Utique  aux  peuplades  lointaines  du  couchant.  —  Le  mot 
Numide,  enfin,  est  un  mot  tout-à-fait  grec;  et ,  à  cet  égard,  il 
faut  faire  une  remarque.  Comment  peut-on  croire  que  Salluste, 
si  judicieux  et  si  sensé,  n'ait  pas  montré  combien  il  était 
choquant  de  faire  parler  aux  indigènes  de  l'Afrique  la  langue  des 
Hellènes,  s'il  n'eût  pensé,  lui  aussi,  sa  légende  si  évidemment 
controuvée  qu'elle  ne   méritait  pas  l'honneur  d'une  critique  ? 

Si  improbable,  cependant,  que  fût  la  version  d'Hiempsal,  elle 
fut,  sous  l'autorité  de  Salluste,  adoptée  sans  vérification  par  le 
monde  savant.  Pline  la  confirme  en  nous  apprenant  que  les  Pha- 
rousiens et  les   Pérorses  étaient  la  lignée  des  Perses  amenés  par 


(1)  Sali.  Bell.  Jugurth.,  c.  t\.  Trad.  Dureau  de  la  Malle,  p.  26. 

(2)  Melk-Kartb  (maître  de  Ja  ville).  C'était  à  Tyr   le  Dieu    du   com- 
merce. 


—  356  — 

le  conquérant  phénicien.  Slrabon  ,  la  modifiant  un  peu  ,  fait  des 
Libyens  la  descendance  d'Indiens,  débris  de  l'armée  d'Hercnle. 
Apber,  fils  d'Hercule,  dit  l'un  (1),  son  lieutenant,  dit  un  autre  (2), 
donna  son  nom  à  l'Afrique.  —  Tanger,  dit  un  autre  (3),  fut  fondée 
par  Sophak,  fils  ou  petit-fils  du  héros-,  et  ce  Sophak,  lui-môme, 
si  l'on  en  croit  Alexandre  Polyhistor,  fut  le  père  des  Sophon- 
kains  (4),  nommés  par  Ptoléméo  dans  la  Tingitane.  —  Ce  n'est 
pas  tout  :  Solin,  plus  tard,  nous  montre  Icosium  (Alger)  fondée  par 
vingt  [Eikosi)  compagnons  d'Hercule;  Frocope  nous  rappellera  la 
lutte  d'Hercule  et  d'Antée  à  Clypea ,  et,  enfin,  nous  retrouvons 
jusque  chez  les  Musulmans  des  traces  visibles  de  l'antique  opinion 
païenne  (5). 

H. 

Ce  que  l'évidence  du  conte;  l'invraisemblance  des  détails,  la 
fausseté  des  théories  n'avaient  pu  réussir  à  faire,  le  triomphe 
des  idées  chrétiennes  sur  les  anciennes  religions  du  vieux  monde 
le  fit  sans  difficulté  sensible.  On  ne  crut  plus  au  grand  Jupiter, 
ni  à  son  fils  le  divin  Hercule,  ni  aux  expéditions  que  ce  héros 
avait  conduites,  ni  aux  colonies  qu'il  avait  fondées  en  Occident; 
il  fallut  donner  une  autre  origine  aux  peuples  de  l'Afrique  et 
leur  trouver  une  place  dans  la  descendance  de  Sem ,  de  Cham 
ou  de  Japhet. 

Les  livres  saints  ne  nous  avaient  pas  appris  ce  qu'étaient  deve- 
nues les  anciennes  populations  Cananéennes  dépossédées  par 
Josué,  fils  de   Num,  et,  en  dernier  lieu  ,   par  David  ,  fils  de  Jessé, 


(1)  Solin,  ch.  27.  (2)  Cléodime  de  Damas. 

(3)  Tanger  fut  fondé  par  Sophax,  fils  d'Hercule  et  de  Tingis,  veuve 
d'Antée.  (Plutarque,  Sertorius,  9). 

(4)  Alex.  Polyhistor:  «  Didor,  fils  d  Hercule,  engendra  Sophon,  per- 
sonnage de  qui  les  Sophakes,  peuple  barbare,  tiennent  leur  nom.  » 
—  Voir  aussi  M.  de  Slane,  Appendice  au  4e  vol.  de  l'histoire  des  Berbères, 
p.  572.  Il  y  cite  Plutarque,  Josèphe,  Appien,  Suidas. 

(5)  Il  n'y  a  guères  que  la  chronique  d'Alexandrie  et  l'historien  juif 
Josèphe  qui  se  soient  écarté*  de  l'opinion  générale:  d'après  la  chronique, 
Apher,  qui  donna  son  nom  à  l'Afrique,  était  fils  de  Saturne  et  frère  de 
Chironetde  Picus  (Mannert  géog.  des  États  Barb.,  trad.  Marcus,  p.  721); 
d'après  l'autre  (Ànt.  Jud.,  I.  7  et  15,  II,  9),  ce  pays,  devrait  son  nom  à 
Ophar,  fils  de  Madian  et  petit-fils  d'Abraham.  —  Cette  opinion  toute  juive 
n'eut  pas  d'écho  dans  !e  monde  savant  du  temps. 


—  3S7  — 
qui  leur  avait  enlevé  Jebus,  leur  dernier  refuge.  Les  historiens  du 
Bas-Empire  en  firent  les  ancêtres  du  peuple  Berbère. 

«  Lorsque  les  Hébreux,  dit  Proeope,  après  leur  sortie 
»  d:Egypte,  atteignirent  les  frontières  de  la  Palestine,  ils  perdi- 
»  rent  Moïse,  leur  sage  législateur,  qui  les  avait  conduits  pendant 
»  le  voyage.  Il  eut  pour  successeur  Jésus,  fils  de  Navé,  qui,  ayant 
»  introduit  sa  nation  dans  la  Palestine,  s'empara  de  cette  contrée 
»  et,  déployant  dans  la  guerre  une  valeur  surhumaine,  subjugua 
»  tous  les  indigènes,  se  rendit  facilement  maître  de  leurs  villes 
»  et  s'acquit  la  réputation  d'un  général  invincible.  Alors,  toute 
»  la  région  maritime  qui  s'étend  depuis  Sidon  jusqu'aux  frontières 
»  de  l'Egypte  se  nommait  Pbénicie  ;  elle  avait  de  tout  temps 
n  obéi  à  un  seul  roi ,  ainsi  que  l'attestent  tous  les  auteurs  qui 
»  ont  écrit  sur  les  antiquités  phéniciennes.  Là,  vivaient  un  grand 
»  nombre  de  peuplades  différentes,  les  Gergéséens,  les  Jébuséens 
»  et  d'autres  dont  les  noms  sont  écrits  dans  les  livres  historiques 
»  des  Hébreux.  Lorsqu'elles  virent  qu'elles  ne  pouvaient  résister 
»  aux  armes  du  conquérant,  elles  abandonnèrent  leur  pairie  et 
»  se  retirèrent  d'abord  en  Egypte;  mais,  s'y  trouvant  trop  à 
»  l'étroit,  parceque  depuis  longtemps  ce  royaume  était  encombré 
»  d'une  population  considérable,  elles  passèrent  en  Afrique,  occu- 
»  pèrent  ce  pays  jusqu'au  détroit  de  Cadix  et  y  fondèrent  de 
»  nombreuses  villes,  dont  les  habitants  parlent  encore,  aujourd'hui, 
#  la  langue  phénicienne.  Elles  construisirent  aussi  un  fort  dans  une 
»  ville  nommée  alors  Numidie,  qui  porte  aujourd'hui  le  nom  de 
y>  Tigisis.  Là,  près  d'une  source  abondante,  s'élèvent  deux  colonnes 
»  de  marbre  blanc,  portant  gravée,  en  lettres  phéniciennes,  une 
»  inscription  dont  le  sens  est  :  «  Nous  sommes  ceux  qui  avons 
p  fui  loin  de  la  face  du  brigand  Jésus,  fils  de  Navé.  » 

»  Avant  leur  arrivée,  l'Afrique  était  habitée  par  d'autres  peu- 
»  pies,  qui,  s'y  trouvant  fixés  depuis  des  siècles,  étaient  appelés 
j>  les  enfants  du  pays » 

Suidas,  dit  encore  M.  Lacroix ,  atteste  aussi  l'existence  de  ces 
inscriptions. 

Cette  légende  a  eu  ses  détracteurs  et  ses  adhérents.  Gibbon , 
Mannert  l'ont  réfutée.  M.  Lacroix  l'admet  toute  entière:  «  Man- 
»  nert,  dit-il,  raille  agréablement  sur  l'existence  des  deux  co- 
»  lonnes  dont  il  souhaite  la  découverte  aux  voyageurs  futurs, 
»  ce  qui  est  faire  grand  tort  à  Proeope,  si  exact  et  si  judicieux , 
»  et  cela  sans  convaincre  personne.  La  savante  Commission  des 


—  358  — 

»  Inscriptions  et  Belles -lettres  pensait  bien   différemment  et  avec 
»  plus  de  sagesse,  quand  elle  disait  :  «  Certes  l'espoir  de  retrouver 
>>  des  stèles  aussi  curieuses  pour  l'histoire  et  qui  sont  indiquées 
»  avec  tant  de  précision  par  un  auteur  véridique,  par  un  témoin 
»  oculaire,  mérite  qu'on  dirige  des  explorations  et  des  fouilles  en- 
»  tre  Lambsesis  (Tezzoute)  et  Thamugas,  où  était  placée  Tigisis.  » 
Malgré  ces   puissantes  autorités,   il  est  impossible  d'adopter  la 
légende   de  Procope.   M.  Lacroix  s'appuie  surtout   sur  l'autorité 
des  anciens  historiens  phéniciens  dont  parle  Procope,  sans  songer 
que  celui-ci,    moins  explicite,  ne   parle    que   d'auteurs    qui   ont 
écrit  sur  les  antiquités  phéniciennes  et   que,  d'ailleurs,  il  n'in- 
voque leur  témoignage  que  pour  rappeler  que  les  peuples  de  la 
Phénicie  obéissaient  jadis  à  un  seul  roi. —  Du  reste,  ce  qui  nous 
est   resté  des  anciens  historiens  de  cette  région  ne  concorde  pas 
assez  avec  l'Écriture   Sainte,  pour  qu'on   puisse  admettre  qu'ils 
aient  conservé    souvenir   de  cette  émigration  ;   nous   avons ,    au 
contraire,  tous  les   livres   d'Hérodote  et  de  Diodore,  qui  ne  nous 
apprennent  rien  de  pareil  ;  et  même  le   tableau   qu'ils  noue  ont 
laissé  des   Libyens  de   leur  temps,  peuples  sauvages,   sans   lois, 
sans  villes,   souvent    sans    chefs,    s'oppose  à    ce    que  nous   les 
croyions  les  enfants  des  citadins,  relativement  civilisés,  de  Sodome, 
de  Jéricho  et  de  l'antique  Jébus  —  Puis,  où  étaient,  à  l'époque 
d'Hérodote ,    aux   temps   d'Agathocle,    ces   villes  indigènes   dont 
Procope  nous  a  raconté  la  fondation  et  qui   existaient   encore  de 
son   temps,    sans   que   nul  avant   lui    ne   nous    en   ait  parlé,    ni 
Polybe,   ni    Ïite-Live,   plus    exacts  encore  et  mieux    renseignés 
que  l'historien  Byzantin?  Comment  admettre  que  saint  Augustin, 
qui  visita    tant  de  fois  Tigisis,   n'ait  rien  su  de  l'inscription  de 
Tigisis   et  de  !a   légende  qui  s'y    rattachait?  Comment  ajouter 
foi  à  cette   inscription  singulière,   où    les  vaincus  prennent  tant 
de  soin  d'éterniser   leur  défaite  avec  le  nom  de  leur  vainqueur,   et 
ne  songent   même  pas  à  apprendre    aux   générations  futures  ni 
leur  nom,  ni  leur  origine,  ni   leur  nationalité?  Quelle  autorité, 
enfin,  peut  se  promettre  Procope,  si  peu    instruit   de    l'histoire 
des  temps  passés,  qu'il  prend  Numidie  pour  un  nom  de  ville  et 
qu'il  la  fait  bâtir  par  ses  nouveaux  émigrants  ? 

Procope  s'est  donc  trompé.  11  n'a  pas  su  reconnaître  dans  ces 
villes,  où  l'on  parlait  phénicien,  de  simples  comptoirs  carthaginois, 
et  si,  toutefois,  l'inscription  dont  il  parle  a  réellement  existé,  il 
a  trop  facilement  accepté  la  traduction  qu'on  lui  en  a  donnée. 


—  359  — 
III. 

De  la  même  période,  sans  doute,  c'est-à-dire  de  l'établissement 
définitif  du  christianisme,  date  une  version  analogue,  qui  ne 
nous  a  été  révélée  pourtant  que  par  les  traditionnistes  musul- 
mans. D'après  cette  nouvelle  hypothèse,  ce  ne  fut  plus  Josué, 
fils  de  Nuti,  qui  avait  expulsé  les  Berbères  de  la  Terre  Sainte, 
c'était  le  roi  David,   après  la   mort  de  Goliath. 

><  On  n'est  pas  d'accord,  dit  Ben  Kelbi  (I),  sur  le  nom  du 
»  prince  qui  éloigna  les  Berbères  de  la  Syrie  ;  les  uns  disent  que 
»  ce  fut  David  qui  les  en  chassa,  après  avoir  reçu  par  une  rêvé- 
»  lation  divine  l'ordre  suivant:  0  David,  fais  sortir  les  Berbères 
»  de  la  Palestine,  car  ils  sont  la  lèpre  du  pays.  D'autres  veulent 
»  que  ce  soit  Josué,  fils  de  Nun,  ou  Ifrikos,  ou  bien  l'un  des 
»  rois  Tobba.  » 

Ben  Coteïba  (2),  qui  vivait  cent  ans  après  Ben  Kelbi ,  eut  une 
connaissance  plus  complète  des  récits  de  la  littérature  latine. 
Après  avoir  ramené  à  Djalout  (Goliath),  l'origine  des  Berbères, 
il  nous  apprend  que  ce  Djalout  descendait,  par  quatre  générations, 
de  Cahtan  ,  fils  de  Fars  «  personnage  bien  connu,  dit-il  »  et  bien 
connu,  en  effet,  pour  êire  l'aïeul  des  Persans;  puis,  il  ajoute, 
sans  songer  autrement  à  concilier  toutes  ces  données:  «  Et  Sofok 
est  l'ancêtre  de  tous  les  Berbères.  »  Dans  cette  éclectique  version 
peut-on  méconnaître  l'opinion  d'Hiempsal  sur  l'origine  persique 
des  Numides,  une  tradition  analogue  à  celle  de  Procope  et,  enfin, 
un  souvenir  de  ce  fabuleux  Sophak  ,  fils  d'Hercule,  que  nous  a 
révélé  Suidas. 

Les  Arabes,  vainqueurs  des  Berbères,  comme  le  peuple  d'Israël 
l'avait  été  des  Jébuséens,  se  plurent  à  reconnaître  dans  les  vaincus 
la  descendance  maudite  de  Canaan;  et,  soit  qu'ils  n'aient  pas 
connu  les  documents  antiques,  soient  qu'ils  aient  dédaigné  de 
s'en  servir,  ils  retranchèrent  de  leurs  listes  Fars,  Sofok  et  môme 
Djalout,  et  rattachèrent  les  Africains  à  la  race  de  Cham,  soit 
par  un  fabuleux  Berber,  fils  du  Casluhim  de  la  Bible  (3),  soit  par 
un  certain   Berr,  fils  de    Mazigh,    fiis  de  Canaan  (4),  tout   aussi 


(!)  Mort,  206  (8*2),  à  Bagdad. 

(2)  Mort  en  296  (909),  à  Bagdad. 

(3)  Es-Souli,  mort  en  335  (947). 

(4)  Ben  Hazm,  mor»  a  Cordoue,  en  460  (1067). 


—  360  -*. 
authentique  que  le  premier.  —  Les  plus  judicieux  écrivains  mu- 
sulmans des  temps  postérieurs  adoptèrent  celte  opinion ,  dont  ils 
ne  pouvaient  apprécier  l'invraisemblance  ;  le  géographe  El-Bekri , 
entr'autres,  enseigna  ,  au  5°  siècle  de  l'hégire,  que  les  Berbères 
furent  chassés  de  Syrie  après  la  mort  de  Goliath,  et  s'accorda 
avec  Messaoudi  (1)  à  les  représenter  comme  s'étant  enfuis  dans 
le  Mar'erb  à  la  suite  de  cet  événement  :  «  Ils  avaient  voulu , 
»  dit-il,  rester  en  Egypte,  mais  ayant  été  contraints  par  les 
»  Coptes  à  quitter  le  pays,  ils  allèrent  à  Barca,  en  Ifrikia  et  en 
»  Mar'erb  »  (2). 

Plus  tard,  l'historien  Eben  Khaldoun,  dansle8e  siècle  de  l'hégire, 
s'exprimait  ainsi:  «  Le  seul  fait  réel,  fait  qui  nous  dispense  de 
»  toute  hypothèse,  est  ceci  :  Les  Berbères  sont  les  enfants  de 
i>  Canaan  ,  fils  de  Cham  ,  fils  de  Noé.  —  Leur  aïeul  se  nommait 
»  Madigh ,  leurs  frères  étaient  les  Gergéséens. —  Les  Philistins, 
»  enfants  de  Casluhim  ,  fils  de  Mesraïm ,  fils  de  Cham,  étaient 
»  leurs  parents.  —  Le  roi  chez  eux  portait  le  titre  de  Goliath 
»  (Djalout).  il  y  eut  en  Syrie,  entre  les  Philistins  et  les  Israé- 
»  lites,  des  guerres  rapportées  par  l'histoire,  et  pendant  lesquelles 
»  les  descendants  de  Canaan  et  les  Gergéséens  soutinrent  les 
»  Philistins  contre  les  enfants  d'Israël.  Cette  dernière  circonstance 
»  aura  probablement  induit  en  erreur  la  personne  qui  représente 
»  Goliath  comme  berbère  (3),  tandis  qu'il  faisait  partie  des  Phi- 
»  listins,  parents  des  Berbères.  On  ne  doit,  conclut  enfin  Eben 
»  Khaldoun,  admettre  aucune  autre  opinion  que  la  nôtre;  elle 
»  est  la  seule  qui  soit  vraie  et  de  laquelle  on  ne  puisse 
»  s'écarter.  » 

Si  puissamment  soutenue  par  de  bons  écrivains,  cette  légende 
fit  un  chemin  rapide  ;  plusieurs  tribus,  même,  s'en  emparèrent 
pour  leurs  histoires  particulières:  a  les  Béni  Betroun.  dit  M.  le 
baron  Aucapitaine,  dans  l'ouvrage  encore  inédit  qu'il  termine 
sur  la  Kabilie,  prétendent  descendre  des  habitants  de  Betroun 
(l'ancienne  Botrys  Syrienne),  émigrés  de  leur  patrie  pour  se  sous- 
traire aux  persécutions  du  roi  Salomon  ,  fils  de  David  »  (4V 


(î)  El-Messaoudi ,  mort  en  345,  en   Egypte  (956). 
'  (2)  Procope  rapporte  à  peu  près  le  même  détail. 

(3)  El-Djorjani ,  de  Neicapour  (3e  siècle  de  l'hégire). 

(4)  Une  tradition  de  même  genre,  dit  M.  Marcus  (Géog.  des  Etats  barb. 
p.  721),  exisle  chez  les  Abyssins,  dont  le  pays  aurait  été  peuplé,  selon 
îa  ehronique  d'Axoum ,  par  les  peuples  Cananéens  de  la  Palestine. 


-361  - 
IV. 

Parmi  les  princes  auxquels  on  rapportait  l'éloiguemeiit  des 
Berbères  de  la  Syrie  nous  avons,  plus  haut,  cité  le  roi  Ifrikos. 
Ce  nom  se  rapporte  à  un  autre  récit  dû  à  l'imagination  inventive 
des  Arabes  et  destiné  à  expliquer  les  dénominations  Ifrikia  et 
Berbère.  «  Voici,  dit  Eben  Khaldoun,  comment  on  raconte  la 
»  chose  :  Ifrikos,  fils  de  Saïfi,  un  des  rois  Tobba  de  l'Yémen, 
a  envahit  le  Mar'erb  et  l'Ifrikia  et  y  bâtit  des  bourgs  et  des  villes, 
»  après  en  avoir  tué  le  roi  Djerdjis.  Ce  fut  même  d'après  lui, 
»  à  ce  que  l'on  prétend,  que  ce  pays  fut  nommé  l'Ifrikia.  Lors- 
»  qu'il  eut  vu  ce  peuple  de  race  étrangère  et  qu'il  l'eut  entendu 
»  parler  un  langage,  dont  les  variétés  et  les  dialectes  frappèrent 
»  son  attention,  il  céda  à  Tétonnement  et  s'écria:  «  Quelle 
»  Berbera  est  la  vôtre  1  »  On  les  nomma  Berbères  pour  cette 
»  raison.  Le  mot  Berbera,  en  arabe,  signifie  un  mélange  de 
■  cris  inintelligibles;  de  là,  on  dit  du  lion  qu  il  berbère  quand 
»  il  pousse  des  rugissements  confus.  » 

Il  suffit  de  lire  cette  légende  pour  juger  de  son  authenticité. 
—  Qui  refuserait  de  croire,  après  cela,  à  cet  Ifrikos,  si  habile- 
ment trouvé  parmi  les  rois  Tobba,  à  cette  heureuse  explication 
du  nom  d'un  grand  peuple.  Elle  vécut,  cependant,  pour  des 
raisons  de  vanité  nationale. 

Simple  addition,  d'abord  ,  à  l'histoire  de  Goliath  (1),  cette  nou- 
velle version  finit  par  s'en  déta<  her  peu  à  peu;  car,  à  mesure 
que  les  Berbères  redevenaient  maîtres  de  leur  pays,  ils  ne  vou- 
laient p'us  être  de  la  descendance  maudite  de  Cham.  Les  émigrés 
amenés  par  Ifrikos  devinrent  d'abord  un  mélange  de  Cananéens 
et  d'Amalécites  descendants  de  Sem.  —  Puis,  les  Cananéens  dis- 
parurent tout-à-fait,  il  ne  resta  plus  qu'une  émigration  pure- 
ment arabe,  partie  de  Palestine  (2),  et,  enfin,  dernière  transfor- 
mation, qu'une  expédition  himyérite,  venue  des  rivages  de  l'Arabie 
heureuse  (3). 

Voici  ce  qu'étaient  devenus,  d'altération  en  altération,  les 
récits  primitifs  de  Procope   et  des  historiens  Byzantins  ! 


(1)  El-Taberi,  mort  en  310,  à  Bagdad  (922) 

(2)  El-Messaoudi ,  mort  en  345  en  Egypte  (957). 

(3)  OpinioB  rapportée  par  E.  Khaldoun,  sans  nom  d'auteur. 


-  362 

Néanmoins,  la  dernière  hypothèse  ne  fut  pas  adoptée  généra- 
lement :  depuis  trop  longtemps,  il  était  admis  que  les  Berbères 
étaient  les  fils  de  Canaan;  seulement,  chaque  tribu  imposa,  dès 
lors,  à  ses  généalogies  le  devoir  de  la  rattacher,  à  travers  les 
âges  et  en  dehors  de  la  masse  générale  de  la  nation ,  à  la  noble 
race  de  Sem.  Les  sultans,  bientôt,  voulurent  plus  encore,  et 
trouvèrent  sans  peine,  parmi  les  savants  de  leur  cour,  d  habiles 
généalogistes,  qui  firent  remonter  hardiment,  d'âge  en  âge,  la 
souche  de  la  dynastie  aux  Coreïche,  parents  du  prophète,  et  mOme 
(que  ne  peuvent  l'ignorance  et  la  servilité!)  jusqu'au  prophète 
Mahomet,   lui-mOme. 

Combinés  de  cent  façons,  dans  des  proportions  diverses,  ces 
trois  élémens  d'histoire,  la  légende  de  Goliath,  l'émigration 
Cananéenne  et  l'expédition  d'Ifrikos,  ont  formé  cent  récits  contra- 
dictoires, qui  ne  méritent  pas,  d'ailleurs,  l'honneur  de  l'examen. 
Citons  seulement,  pour  montrer  jusqu'à  quel  point  manquent 
aux  historiens  musulmans  la  science  chronologique  et  l'esprit  de 
critique,  l'opinion  du  philosophe  Isfendad  et  celle  de  l'historien 
Ben  Morahhel.  Si  l'on  en  croyait  le  premier,  les  Guezoula,  que 
connurent  les  Romains  sous  le  nom  de  Gétules ,  descendaient 
d'En  Noman,  roi  postérieure  Jésus-Christ,  et  selon  l'autre, 
l'armée  d'Ifrikos,  ce  roi  de  Yémen,  qui  ptupla  l'Afrique,  conte- 
nait des  Coreïchites,  c'est  à-dire  une  tribu  qui  n'était  pas  formée 
encore  deux  cents  ans  avant  1  ère  chrétienne. 

D'autres  de  ces  récits,  il  est  vrai,  sont  plus  habilement  conçus; 
nous  dédaignerons,  cependant ,  de  les  réfuter.  M.  de  Slane  a  trop 
bien  prouvé  que  jamais  les  Arabes  ni  les  Berbères,  eux-mêmes, 
n'avaient  pu  posséder  de  documents  pour  éttblir  des  généalogies 
sérieuses  et  savantes,  o  On  pourrait  attribuer,  dit-il,  une  cer- 
»  taine  valeur  aux  indications  fournies  par  les  auteurs  arabes,  si 
»  l'on  ne  savait  que,  dans  l'histoire  des  deux  premiers  siècles 
»  de  la  domination  musulmane  en  Afrique,  les  dates  les  plus 
»  importantes  sont  inexactes  et  que  le  récit  des  faits  est  incom- 
»  plet  et  souvent  peu  croyable.  —  Jusqu'au  milieu  du  2e  siècle  de 
»  1  hégire,  les  annales  de  l'islamisme  offrent  une  foule  de  contra- 

»  dictions  et  de  lacunes Même  en  ce  qui  touche   l'histoire  de 

»  leur  propre  pays,  les  Arabes  n'ont  jamais  eu   que  des  notions 

»  très-conluses,  et,  à  l'exception  des  événements  qui  signalèrent 

»  la  carrière  de  Mahomet ,    tout   ce   qu'ils  nous    racontent  de 

"^  l'ancienne  Arabie  est  peu  satisfaisant  et  souvent  contradictoire  . . . 


-  363  — 

s  On  ne  peut  donc  espérer  des  Arabes  une  suite  de  bons  rensei- 
»  gnements  sur  un  peuple  aussi  obscur   que  la  race  Berbère.  » 

Quant  aux  traditionnistes  indigènes,  ils  ignoraient  trop  complè- 
tement les  faits  de  l'bistoire  d'Afrique,  tels  que  l'établissement 
des  Phéniciens,  la  domination  Romaine,  la  conquôte  des  Vandales, 
pour  qu'on  puisse  croire  que  les  récits  qu'ils  nous  ont  transmis 
leur  soient  parvenus  directement  par  la  tradition.  Il  esté\ident 
qu'ils  les  ont  reçus  des  Arabes,  qui,  de  leur  cô!é,  ne  sont  que 
d'infidèles  et  maladroits  commentateurs  des  historiens  chrétiens 
de  Byzance  (1). 

H.  Tanxieb. 

Fort-Napoléon ,  20  juillet  1862. 

(.4  suivre) 


(1)  V.  la  lettre  d'envoi  de  M.  le  sergent  FI.  Tanxier,  à  la  Chronique. 


»  -  364  - 

POMARI4   ET    Itl  «Ut:,   ETC.    (1). 

On  nous  écrit  de  Tlemcen,  le  î  août  1862  : 

«  J'ai  l'honneur  de  vous  adresser  :  t"  quelques  estampages  de 
pierres  tumulaires  trouvées  dans  des  fouilles  faites  aux  environs  du 
minaret  d'Agadir-,  2°  l'estampage  d'une  inscription  arabe  fai- 
sant partie  des  arabesques  de  la  mosquée  Bel  Ilassen.  J  ai  cru  utile 
de  vous  en  faire  l'envoi,  parce  que  cette  inscription  reproduit  la 
partie  principale  de  celle  du  minaret  du  Méchouar  dont  il  est  ques- 
tion dans  le  numéro  22  de  la  Revue,  mai  1860.  On  lit  encore  les  mê- 
mes groupes  de  caractères  dans  le  vestibule  de  la  mosquée  de 
Sidi  Bou  Médin.  Je  crois  aussi  les  avoir  reconnus  sur  une  espèce 
de  douille  hexagonale  en  fer,  trouvée  dans  des  fondations  très  pro- 
fondes il  y  a  quelques  années  et  égarée  depuis,  bien  qu'elle  ait  été 
déposée  au  Musée.  Je  vous  envoie,  en  outre,  3°  le  dessin  d'une 
inscription  trouvée  aux  Onlad  Mimoun  et  déposée  chez  le  maire 
de  la  commune;  4°  plus,  un  flous  d'Abd  el-Kader. 

»  Je  profite  de  cette  leltre  pour  vous  domander  un  nouvel  exa- 
men de  la  petite  pièce  arabe  que  j'ai  envoyée  au  Musée  d'Alger  et 
que  vous  avez  attribuée  aux  Almobades  dans  la  Fterue  n°  24,  oc- 
tobre 1860  (t.  4.  p.  472);  n'auriez- vous  pas  admis  la  lecture  du 
mot  ^^L^JI  El-Mabdi  comme  conclusion  de  la  forme  de  la  pièce 
et  de  la  formule  qu'elle  porte?  Quanta  moi,  après  une  étude  at- 
tentive à  la  loupe  et  la  comparaison  de  cette  pièce,  avec  quelques 
autres  des  Almobades,  j'avais  acquis  la  conviction  qu'il  fallait  lire  : 

»  Du  reste,  la  face  opposée  a  levé  tous  mes  doutes  à  ce  sujet, 
car  elle  porte  en  caractères  fort  lisibles  : 

»  Il  restait,  pour  moi,  à  expliquer  ce  changement  de  surnom  ac- 


—  365  — 

eompagnant  la  forme  carrée  et  la  formule  particulière  aux  Almo- 
hades.  J'ai  trouvé  depuis,  dans  Iben  Khaldoun,  le  passage  suivant, 
qui  peut,  si  je  ne  me  trompe  pas,  résoudre  la  question  et  fixer  en 
même  temps  la  date  de  cette  pièce  : 

^U-L»  Ja_J  %     ç5  j-§Jsj  ^JjL^Jb  v^.JLbj  ùjj>  ^i   t^\   J-£  ^ji    J-£? 

Of  f  i_^~  lYyJ\  J^c  ^w»^j>     %i  Jj  w^ijl  J-iM  /^r-^  l?*^'!? 

a  Ne  peut-on  pas  admettre  que  ce  Mohammed  ben  Abdallah,  qui 
a  réuni  sous  son  commandement  tous  les  Kabiles  du  Magreb,  ait 
pu  frapper  monnaie  pendant  son  règne  éphémère  ;  et,  dans  ce  cas, 
n'est-il  pas  probable  qu  il  aura  pris  la  forme  adoptée  par  son 
rival  comme  il  lui  prenait  son  titre  d  imam  de  la  nation  et  même 
son  surnom  quant  au  sens  du  mot,  bien  que  varié  dans  la  forme?  » 

PIGNON. 


NOTE  DE  LA   RÉDACTION. 

On  a  vu,  par  divers  articles  de  cette  Revue  que  les  ruines  de  Po- 
maria  se  trouvent  sous  Tlemcen,  très -près  de  cette  ville,  au  lieu 
nommé  Agadir.  Deux  inscriptions  citées  par  M.  Mac  Carthy,  au 
tome  1er,  page  93,  établissent  cette  synonymie  d'une  manière  cer- 
taine. Il  est  juste  de  rappeler  que  M.  le  Commandant  de  Caussade 
i'avait  déjà  proposée  il  y  a  une  douzaine  d'années. 

Voici  l'indication  des  autres  articles  de  la  Revue,  qui  traitent  de 
l'épigraphie  de  Pomaria  :  tome  2%  page  62,  par  M.  Berbrugger,  et 
tome  3°,  page  391 . 

Quant  à  Rubrce,  ou  Ad  Rubras,  dont  les  ruines  se  voient  près  des 
sources  de  Tisser,  à  Hadjar-er-Roum  (pierres  des  chrétiens),  chez 
les  Oulad  Mimoun,  il  en  est  question  :  au  tome  1er,  page  97,  par  M. 
Mac  Carthy  ;  au  tome  3*.  page  77,  etc  ,  par  M.  Berbrugger  -,  et  à  la 
page  277,  etc.,  par  M.  Bataille;  enfin,  au  tome  4,  page  275,  etc., 
parJM.  Mac  Carthy. 

M.  Pignon  envoie  la  copie  delà  curieuse  inscription  suivante,  qui 
vient  enrichir  l'épigraphie  romaine  de  Rubra?.  Elle  est  gravée  en 


—  366  — 

lettres  de  0  m.  15  c.  sur  une  pierre  en  forme  de  piédestal  haute 
de  1  m.  10  c,  et  large  de  0  m.  60  c.  au  fut.  La  b3se  du  piédestal 
est  haute  da  0  m.  50  c 

Elle  a  été  trouvée  dans  la  partie  formant  le  réduit  antique,  le  9 
janvier  1860,  aux  Oulad  Mimoun. 

Voici  ce  qu'on  y  lit  : 

N"  1. 

DIS 

CI  PLI 

i\AE 

MI-LI- 

TA-RI- 

Est-ce  pour  appeler  plus  particulièrement  l'attention  sur  le  mot 
militari  qu'on  en  a  séparé  les  quatre  syllabes  par  des  tirets? 

M.  Pignon  a  joint  à  cet  envoi  trois  estampages  des  inscriptions 
découvertes  récemment  à  Agadir  (Pomaria),  sous  Tlemcen.  Voici 
celle  qui  se  lit  le  mieux  : 

N°  2. 
D  M  S 
«vLiE  GETV  LA  VI 
XIT  ANNIS   Lxxx  CVI 
FILI  FECIT  D*MVM    ET 
ETERNALE  AN  P    DxG 

Les  lettres  de  cette  épigraphe  appartiennent  à  l'alphabet  recti- 
ligne. 

Le  C  initial  de  la  2'  ligne  est  douteux;  ce  n'est  peut-être  qu'un 
accident  de  la  pierre. 

Le  G  de  cette  même  ligne  a  son  appendice  en  contrebas,  ce  qui 
le  fait  ressembler  à  une  faucille,  dont  cet  appendice  serait  le  manche. 

Les  trois  dernières  lettres  de  cette  deuxième  ligne  —  A,  V,  I,  — 
sont  liées. 

A  la  troisième  ligne,  les  quatre  chiffres  exprimant  l'âge  sont 
liés. 

A  la  quatrième  ligne,  0  de  Domum  manque;  le  getit  signe  placé 
au-dessus  de  l'endroit  où  Vo  aurait  dû  être,  a  pour  but  de  signaler 
l'omission,  à  en  juger  par  d'auîres  exemples  analogues. 

Bien  que  les  deux  premières  lettres  du  mot  Eternaleml  soient  à 
|a  fin  de  la  quatrième  ligne.  îe  lapicide  les  a  reproduites  par  erreur 
au  commencement  de  ia  cinquième. 


—  367  — 

A  la  fin  de  cette  cinquième  ligne,  la  date  provinciale  515  est  ex- 
primée par  un  d,  un  ce  et  le  G  en  forme  de  faucille.  Ce  G  numé- 
rique parait  bien  être  l'origine  du  chiffre  5  actuel. 

Texte    :    —  Diis  manibus  sacrum 
C.  Juliœ  Getuïœ  ;  vi- 
xit  annn  lxxx,  cui 
filius  fecit  domum  et- 
ernalem,  anno  provinciœ  dxv. 

«  Monument  aux  dieux  mânes  de  C.  Julia  Gelula.  Elle  a  vécu 
80  ans;  son  fils  lui  a  fait  une  demeure  éternelle,  dans  l'année  pro- 
vinciale 515  (554  de  J.-Ch.).   » 

Gravée  sur  une  grande  dalle  de  i  m.  sur  0  m.  55  c,  l'inscription 
ne  couvre  qu'une  moitié  de  la  dalle;  il  semble  que  l'autre  moitié 
ait  été  réservée  pour  un  deuxième  personnage. 

La  lettre  D,  à  la  première  et  à  la  quatrième  ligne  de  cette  in- 
scription, approche  de  la  forme  du  delta  des  Grecs. 

C'est  une  trace  d'influence  byzantine  bonne  à  signaler,  dans 
une  contrée  que  l'histoire  représente  comme  ayant  échappé  aux 
effets  de   la  conquête  de  Bélisaire. 

N»  4. 
Sur  une  pierre  degrés,  brisée  en  haut  et  à  gauche,  en  forme  de 
demi-cylindre,  avec  des  carrés  aux  deux  extrémités,  on  lit  : 

RINA 

IN     PL   - 

MARIT 

AE  ETER 

CLXVl 

Dimensions  :  0  m.  46  c.  sur  0  m  23  c  ;  lettres  :  0  m.  04  c.  en 
moyenne. 

Les  lettres  appartiennent  à  l'alphabet  recliligne.  Les  points 
indiquent  les  lacunes  de    l'original. 

Il  paraît  probable  que  le  nombre  166  appartenant  à  la  date 
provinciale  est  complet,  à  en  juger  du  moins  par  l'intervalle  qui 
précède  le  C. 

Ce  qui  reste  du  texte,  à  l'avant-dernière  ligne,  indique  la  formule 
Domus  ceternalis,  pour  tombeau,  formule  assez  fréquente  dans  les 
ruines  de  Pomaria. 


—  368  — 
N*  5. 
Gravé  sur  un  grès  gris  cassé,  de  forme  demi-cylindrique.  La  la- 
cune qui  correspond  à  l'angle  supérieur  de  droite,  est  indiquée  par 
des  points  suspensifs.  L'estampage  n'ayant  pas  bien  réussi,  sans 
doute  à  cause  du  mauvais  état  de  la  pierre,  nous  déclarons  la  lec- 
ture suivante  un  peu  incertaine,  au  moins  pour  les  trois  dernières 
lignes  : 

DIS  MANIB 

PONPONI   SIS 
.. .  .   MESI  VIXIT 
ANIS  Lxxxv  CVI 
FILI   MC   POMO  E 
TERNALI    BEN 
MERENT   FECE 
VN  VIVA  CVMAN 
IM^ETENO 
REo  TET 

Dimensions  :  0  m.  43  c.  sur  0  m.  38  c;  lettres  :  0  m.  03  c,  en 
moyenne. 

A  la  fin  de  la  huitième  lign^.  C.  V,  M,  A  et  N  sont  liés. 

Nous  avons  ici  l'épitaphe  d'un  Pomponius  Sis.  .. .  mort  à  85  ans; 
ses  fils  ont  élevé  une  demeure  éternelle  ou  tombeau  à  leur  père 
bien  méritant,   etc. 

N°  6. 
Demi-cylindre  cassé  en  grès  grisâtre,   sur  lequel  on   déchiffre 
avec  peine  ces  quelques  lettres  : 
D      M 

VIX    AN 

CVI 

FEC  DOMVM 

AETERN 

Dimensions  :  0  m.  48  c.  sur  0  m.  30  c;  lettres  :  0  m.  04  c.  en 
moyenne. 

11  reste  juste  assez  de  cette  inscription  pour  reconnaître  que  c'est 
une  épiiaphe  avec  la  formule  Domus  œterna  ou  œternaHs,  dont  nous 
signalions  tout-à-l*heure  la  fréquence  dans  la  partie  de  la  Mauri- 
tanie césarienne  où  on  a  découvert  ce  monument  et  les  trois  qui  le 
précèdent. 


-  369  - 

Pour  ce  qui  est  de  l'inscription  en  caractères  coufiques  rap- 
pelée par  M.  Pignon,  dans  sa  lettre,  et  dont  il  a  envoyé  un  es- 
tampage très-bien  réussi,  elle  demeure  aussi  énigmalique  que  par 
le  passé,  et  il  n'y  a  rien  à  ajouter  à  ce  que  M.  Brosselard  en  a  dit 
jadis  dans  la   Revue 

Enfin,  quant  au  dirrhem  carré  dit  du  Mahdi,  et  que  nous  avons 
attribué  aux  Almohades  d'après  l'opinion  générale  (V.  tome  4*  de 
la  Revue,  p.  472),  on  voit  que  M.  Pignon  ne  partage  pas  notre 
sentiment.  Le  lecteur  ayant  à  présent  les  deux  systèmes  sous  les 
yeux,  est  à  même  de  se  prononcer  ou  pour  l'un  ou  pour  l'autre, 
avec  connaissance  de  cause 

A.  Berbrugger 


Revue  Afrkc.  6"  année,  n=  35.  24 


—  370  — 

LES  ÉDIFICES    RELIGIEUX    DE  L'ANCIEN 
ALGER  (1). 

INTRODUCTION. 
1 

Les  édifices  dont  j'ai  l'intention  de  m'occuper  d'une  manière 
plus  spéciale  dans  cette  étude,  forment  trois  catégories  :  les  mos- 
quées, les  chapelles  et  les  zaouïa. 

Sauf  de  bien  rares  exceptions,  ces  édifices  étaient  élevés  par  de 
simples  particuliers,  au  moyen  d'une  dotation  que  venaient  grossir 
les  libéralités  de  pieux  musulmans.  L'administration  n'avait  donc 
ni  à  créer  ni  à  entretenir  les  mosquées  et  les  autres  établissements 
religieux.  L'initiative  privée,  stimulée  par  la  piété,  se  chargeait  de 
ce  soin. 

Chacun  de  ces  édifices  constituait  un  établissement  distinct, 
qui  se  suffisait  à  lui-même  par  sa  dotation  ou  par  les  offrandes 
des  fidèles,  et  était  administré  par  un  oukil,  mot  francisé  que  j'em- 
ploierai de  préférence  à  ses  équivalents  français  gérant,  administra- 
teur. 

Les  revenus  étaient  affectés  avant  tout  à  l'entretien  de  l'établis- 
sement et  des  immeubles  composant  sa  dotation,  et  aux  frais  du 
culte,  tels  qu'achat  d'huile,  de  lampes,  de  nattes,  etc.,  et  émolu- 
ments du  personnel.  Après  le  prélèvement  de  ces  dépenses  obliga- 
toires, les  sommes  restant  disponibles  formaient  la  rétribution  de 
l'oukil,  qui  en  disposait,  de  plein  droit,  pour  son  usage  personnel. 

La  charge  û'oukil  n'était  pas,  on  le  voit,  un  emploi  comportant 
des  appointements  fixes,  arrêtés  et  déterminés  par  l'autorité  com- 
pétente; elle  constituait  un  véritable  bénéfice. 

Beaucoup  de  ces  édifices  étaient  trop  pauvres  pour  offrir  des 
moyens  d'existence  suffisants  à  leurs  oukils.  D'autres,  au  contraire, 


(1)  Le  travail  dont  nous  commençons  aujourd'hui  la  publicaiion,  fait 
suite,  en  le  complétant,  à  celui  que  son  auteur,  M.  Devoulx,  fil1?,  a  déjà  fait 
paraître  dans  la  Revue,  sous  le  titre  de  Notes  historiques  sur  les  mosquées 
el  autres  édifices  religieux  d'Alger.  V.  tome  k*,  p.  467;  t.  5%  p.  59,  223, 
t.  386  ;  t.  6%  p.  203.   —  Note  de  la  Rc'd. 


—  371   — 

présentaient  une  large  rémunération,  qui  les  rendaient  l'objet  de 
la  convoitise  et  de  l'intrigue. 

Les  oukils  étaient  nommés  par  le  pacha,  ainsi  qu'on  en  trouvera 
la  preuve  au  chapitre  consacré  à  la  mosquée  de  Souk  el-Louh,  située 
rue  Juba.  Ils  étaient  essentiellement  révocables. 

Pour  quelques  chapelles  de  marabouls,  la  charge  d'oukil  él#it 
cependant  héréditaire  dans  la  famille  du  saint  personnage,  suivant 
les  dispositions  formellement  arrêtées  par  ee  dernier  au  moment  où 
il  avait  constitué  une  dotation  à  son  propre  tombeau.  Mais,  sauf  ce 
cas  fort  rare,  l'oukilat  était  une  fonction  temporaire,  conférée  et 
retirée  par  le  pacha,  le  mufti  consulté  et  entendu,  ou  étant  censé 
l'être,  car  il  ne  paraît  pas  bien  sûr  que  cette  formalité  fût  religieu- 
sement observée. 

La  manière  dont  les  oukils  remplissaient  leur  mandat  n'était  pas 
l'objet  d'un  contrôle  officiel.  La  rumeur  publique  avait,  seule, 
mission  de  signaler  à  qui  de  droit,  ceux  d'entre  eux  qui,  préférant 
les  douceurs  positives  de  la  vie  présente  aux  récompenses  promises 
dans  la  vie  iuture,  grossissaient  leur  fortune  au  trop  grand  détri- 
ment de  l'entretien  des  temples  dont  ils  avaient  l'administration. 


Il 


D'après  l'historien  espagnol  Haedo,  dont  la  topographie  d'Alger  a 
été  publiée  en  1612,  cette  ville  comptait,  à  la  fin  du  seizième  siècle, 
une  centaine  de  mosquées.  Il  n'est  pas  douteux  que  les  chapelles 
et  zaouïa  ne  soient  comprises  dans  cette  énumération.  Je  ne  crois 
pas  sans  intérêt  de  donner  la  traduction  du  passage  auquel  je  fais 
allusion. 

«  11  y  a  quelques  édifices  qui  sont  dignes  d'être  signalés;  et  pre- 
mièrement les  mosquées,  desquelles  (entre  grandes  et  petites)  il 
peut  exister  dans  tout  Alger  jusqu'à  cent.  Toutes  ont  des  mara- 
bouts (1)   qui  les  administrent  et  viennent,  eux  et  d'autres,  y  faire 


(1)  Haedo  veut  parler  des  oukils.  Quelques  chapelles  étaient  admini- 
strées, il, est  vrai,  par  les  descendants  des  saints  personnages  dont  elles 
renfermaient  les  restes  mortels,  c'est-à-dire  par  des  marabouts,  puisque 
la  noblesse  religieuse  est  héréditaire,  comme  on  le  verra  un  peu  plus  loin. 
Mais  ce  ne  sont  que  des  faits  exceptionnels,  et  en  général  les  oukils  n'é- 
taient pas  marabouts  et  se  trouvaient  complètement  étrangers  aux  saints 
inhumés  dans  les  établissements  dont  ils  avaient  la  gestion. 


-  37*2  — 

à  leurs  heures,  la  prière.  Elles  ont  été  édifiées  par  des  Maures, 
Turcs  et  Renégats  et  dotées,  peu  ou  beaucoup,  de  revenus,  tant 
pour  nourrir  les  marabouts  qui  en  ont  la  gestion  que  pour  subvenir 
aux  approvisionnements  de  nattes  dont  elles  sont  constamment 
pourvues,  et  à  l'achat  de  l'huile  des  lampes,  que  toutes  ont  en 
nombre  grand  ou  petit,  et  qui  sont  allumées  lorsqu;îte  font  la 
prière.  Beaucoup  de  ces  mosquées  sont  fort  jolies  et  fort  bien  con- 
struites, quant  aux  voûtes,  arcades  et  colonnes,  lesquelles,  si  elles 
ne  sont  pas  en  marbre,  parce  qu'il  y  en'a  peu  dans  la  contrée  qui 
soit  bon,  sont  faites  en  briques  et  en  plâtre;  mais  les  principales 
mosquées  sont  au  nombre  de  sept  (Topographie  et  histoire  générale 
d'Alger,  folio  il,  verso).?» 

En  1830,  Alger  renfermait  13  grandes  mosquées,  109  petites  mos- 
quées, 32  chapelles  et  12  zaouïa;  en  tout  176  édifices  consacrés 
au  culte. 

En  1862,  sont  encore  debout  9  grandes  mosquées,  19  petites 
mosquées,  15  chapelles  et  5  zaouïa;  en  tout  47  édifices,  sur  les- 
quels sont  affectés  au  culte  musulman  :  4  grandes  mosquées,  8  pe- 
tites mosquées,  et  9  chapelles;   total  21. 

III. 

La  mosquée  est  le  lieu  consacré  à  la  prière,  le  temple. 

Dans  certaines  de  ces  mosquées  on  prononce  le  vendredi  une 
prière  publique  appelée  la  khotba,  Les  édifices  choisis  pour  cette 
réunion  étaient  les  plus  grands  et  avaient  un  minaret.  II  s'en  suit 
qu'on  peut  diviser  ces  temples  en  deux  catégories  :  les  mosquées  à 
hhotba,  ou  grandes  mosquées,  et  les  mosquées  de  second  rang,  trop 
petites  et  trop  peu  importantes  pour  une  pareille  cérémonie. 

Le  mot  arabe  Masdjid  (  usuellement  mesdjed  )  signifie  un  lieu  où 
l'on  adore  Dieu,  un  oratoire,  un  temple  (1).  C'est  donc  de  droit,  le 
nom  générique  des  mosquées.  On  ajoute  à  ce  mot  celui  de  Djami} 
(  usuellement  Djama'),  quirenferme,  qui  contient,  qui  réunit,  lorsqu'il 
s'agit  de  désigner  une  mosquée  qui  réunit  les  fidèles  le  vendredi 
pour  la  khotba.  Toutefois,  par  suite  d'une  tendance  à  l'abréviation 


(1)  C'est  évidemment  de  mesdjed,  qui  se  prononce  mesgued  en  quelques 
endroit  (notamment  en  Egypte),  que  viennent  l'espagnol  mezquita  et 
notre  mot  mosquée.  —  Note  de  la  Red. 


—  373  — 
dont  les  exemples  sont  fréquents,  il  n'est  pas  rare  de  trouver  l'ad- 
jectif verbal  djami'  (usuellement  djamtf)  employé  isolément  pour 
désigner  une  mosquée  à  khotba.  11  y  a  plus  encore  ;  ce  mot  a  fini 
par  usurper  l'emploi  du  substantif  qu'il  n'était  destiné  qu'à  qua- 
lifier, et  il  est  fréquemment  employé  à  l'égard  de  petites  mosquées 
sans  minarets  et  sans  prétention  à  la  khotba,  qui  ne  méritaient  pas 
un  tel  honneur.  On  doit  regretter  cette  confusion  dans  des  mois 
qui  étaient  destinés  à  établir  une  distinction  entre  les  grandes  et 
les  petites  mosquées. 

Quant  à  la  khotba,  cause  de  cette  classification,  c'est  une 
oraison  ,  ou  plutôt  un  prône  qu'un  prédicateur  appelé  khetib  pro- 
nonce en  chaire,  le  vendredi.  La  khotba  se  compose  de  louanges 
adressées  à  Dieu ,  de  prières  pour  le  prophète ,  de  vœux  pour  la 
vie  et  le  bonheur  du  souverain  régnant,  etd' exhortations  à  remplir 
tous  les  devoirs  tracés  par  la  religion  mahométane,  notamment 
celui  de  la  guerre  sainte.  Elle  renfer